‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 164 sur 226 · LE PAPE · texte numérisé non relu

LE PAPE

22 décembre raw.

L'Église a perdu son chef, et la chrétienté son père ; le monde catholique est orphelin. Mais il est écrit : IVon relinquam vos orphanoSy reniam ad vos; et bientôt, selon sa parole, le Christ apparaîtra de nouveau parmi nous, dans la ]>ersonne du vicairr qu'il s'est déjà choisi, bien qu'il soit encore inconnu des hommes.

0 toi que nous pleurons, pontifo saint, dont i.i granilc jimc a porté avec tant de vigueur et do

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

calme le poids , aujourd'hui si pesant, de la sollicitude de toutes les Églises; toi qui as gémi avec nous, souffert avec nous, et qui, de ton lit de douleur, bénissant pour la dernière fois la ville et le nwnde^ as jeté sur les enfants un regard triste , un dernier regard de père, mêlé de crainte et d'espérance : nous le rendons grâce de ta tendresse qui jusqu'au bout n'a point défailli, et nous te supplions de noUvS aimery de nous aider encore de ta puissante prière, là. où maintenant tu reposes , dans la demeure de paix que t*a ouverte, nous l'espérons, la miséricorde immense de notre Dieu.

Et loi qui , de toute éternité , dans les secrets conseils d'en haut , as aussi été sacré Père de tous les chrétiens ; toi que nous ne pouvons encore nommer par ton nom, notre foi te salue d'avance : nous apportons d'avance à tes pieds l'hommage de notre soumission sans bornes, et d'un amour indéfectible, qui, nous en avons la confiance, t'adoucira le dur labeur, les chagrins , les soucis qui bientôt courberont ta tète vénérable.

£t pourtant elle est belle aussi , et , quand on la regarde avec foi , merveilleusement consolante , la mission que la Providence semble avoir réservée au pontife que nous attendons. Jamais, depuis l'époque où s'accomplit la délivrance de l'univers, il n'en fut de plus élevée ; car elle commencera pour le christianisme une ère nouvelle, une ère de salut, de force et de gloire, d'une gloire telle que toute gloire passée pâlira devant son éclat.

Relégué peu à peu dans la famille, sans influence directe sur les gouvernements , gêné , opprimé de mille manières, séparé de la science qui s'efforçait de se créer une vie a part, étranger pour ainsi dire au sein de la chrétienté, il n'a pu diriger, durant les derniers siècles, le développement social, et ce dé- Teloppement dès-lors s'est nécessairement opéré sous rinfluence de deux principes : l'un de pure raison, abstraction faite de toute croyance obligatoire, lequel a dû produire l'anarchie intellectuelle ; l'autre de pure force, abstraction faite de tout droit origin^ement divin , lequel a dû produire le despotisme politique. Et, comme ce qui manquait à la société sont des conditions rigoureuses de son existence, il y a eu désordre, souffrance et enfin révolution, c'est-à-dire un immense effort pour rentrer dans l'état normal. La tâche du pontificat, au milieu de cette crise, sera de rétablir l'équilibre romj)u de la nature humaine et de ses indestructibles luis, en opérant derechef l'union intime de la foi et de la science, de la force et du droit, du pouvoir et de la liberté.

Mais avant tout il est nécessaire qu'il recouvre la sienne, et c'est là visiblement le but prochain de la Providence dans les grands événements qui se pas-

sent sous nos yeux. L'Eglise était aux fers : Dieu brise ses fers par les mains des peuples , afin que l'Église affranchie rende aux peuples ce qu'elle a reçu d'eux , et les régénère en affermissant l'ordre et la liberté, qui ne sont unis, ne peuvent être unis que par elle. De Rome maîtresse d'elle-même, et dégagée des liens dont l'enlaçaient depuis des siècles les souverainetés temporelles, émanera, tout ensemble , et le mouvement régulier qui portera les nations chrétiennes vers les magnifiques destinées qu'elles ne font qu'entrevoir encore, et la vivifiante énergie qui, pénétrant les peuples jusqu'ici rebelles au christianisme, constituera dans l'unité, selon les promesses divines, l'humanité entière : Et erit unum ovile et unus pastor.

Qui ne voit que tout se dissout , mais se dissout pour renaître? Non, la vie n'est pas épuisée dans le monde: au contraire, elle déborde de toutes parts; et les ravages dont on gémit viennent de ce que le fleuve ne s'est pas encore creusé le lit où il doit couler. Les époques de transition furent toujours des époques d'orages : mais l'orage n'a qu'un temps. Déjà , dans le sein de la confusion que produit le renversement de l'ancien ordre, se manifestent les éléments d'un autre ordre plus parfait qu'en fera sortir le christianisme. De même que sur les décombres de l'empire romain , et pendant que le& barbares, se croisant du nord au midi , passaient et repassaient sur ces vastes ruines , il construisit l'imposant édifice de la société du moyen âge , ainsi,, sur les débris de cet édifice usé, il élèvera une autre société qui ne sera encore que l'expression de l'état où le genre humain , par un développement progressif, est parvenu sous son influence ; développement intellectuel et moral, qui amène et nécessite un développement proportionnel de liberté : car l'homme , comme l'enfant, doit croître en lil)erté, à mesure qu'il croit en intelligence. Et n'est-ce pas de la sorte qu'origiiMiirement le christianisme , peu à peu fécondant les germes primitifs du vrai et du bien ensevelis jusque-là dans la nature humaine , abolit l'esclavage et créa ce que parmi nous on appelle le peuple ? Ce qui se passe maintenant , quelle que soit la différence qu'y apporte le mélange d'un principe divers, mais plus faible , n'est au fond que le prolongement de celle action libératrice qui s*étendra dans les siècles à venir , jusqu'à ce que l'homme, ayant parcouru le cercle entier de son l)erfeclionnemenl possible ici-bas, se transforme, selon les lois de sa nature immortelle, pour entrer dans un nouvel ordre de développement qui ne se consommera jamais, parce qu'il s'opère dans le cycle infini de l'élernité.

Dix-huit cents ans se sont écoulés depuis que l'Évangile fut annoncé aux peuples. L'Évangile a-t-il

abucles publiés

TieOli? n ne tieillira pM plas que Diea même ; il est k loi dernière, la loi parfeite de lliunianitéy et aussi se soumettra-t-il l'humanité enlière. Les schismes qui longtemps arrêtèrent ses progrès en divisant réglise, touchent â leur fin. épuisé comme doctrine, le protestantisnie est Tenu mourir sous la main des goufemements qui le ftiçonnent â leur gré, et le plient sans résIsCance â tous les besoins, i tous les caprices de leur politique. Réduit, dans ce qu'il a d'indlTidnel , â une sorte de philosophie humaine, et, dans ce qu'il a de public , i un fain styte cérémonial, presque nulle part il n'offire aHjourd'hui fapparence même d'une religion : temple vide ob Pou n'entend plus que des toIi qui disent : Leg dieux sanifHtrHit Quand la puisance qui conserve et transmet la vie que le Christ est venu apporter sur la terre, souflera sur ces ossements arides, alors ce sera comme au dernier jour, lorsque les générations éteintes se lèveront soudain de leurs tombeaux.

Et maintenant toumei vos regards vers FOrient : voyei ITslamisme sfécrouler avec les institutions politiques auxquelles son existence est irrévocablement attachée. An delà voyei la même cause agir dans nnde , et miner Journellement les seules baaes qui soutiennent encore le vieil édlAce religieux de ses opiniltres habitants. Yojex la^ Chine elle-même, conservant, i la vérité, ses lois antiques, mais privée désormais , presque entièrement , de Pesprit qui les animait et en ftiisait la force. Oui , certes , il se prépare quelque chose d'extraordinaire : une grande époque approche, ou plutôt elle commence déjà: Jam albescit messis, I^a civilisation chrélienne , à l'étroit dans ses anciennes limites , presse sur tous les points la barbarie qui cède et recule devant elle. Bientôt une parole puissante et calme, prononcée par un vieillard dans la Cité-Reine , au pied de la croix, donnera le signal, que le monde attend, de la dernière régénération. Pénétrés d'un esprit nouveau , conduits à la science par la foi , à la liberté par Tordre, les peuples ouvriront les yeux et se reconnaîtront pour frères, parce qu'ils auront un père commun ; et, fatigués de leurs longues discordes, ils se reposeront aux pieds de ce père , qui n'étend la main que pour protéger, et n'ouvre la bouche que pour bénir.

DE LA POSITION DB l'ÉGLISE DE VRANCE.

6 Janvier 1831.

Jamais , depuis son origine , l'Église de France ne s'était trouvée dans une position semblable à celle

où l'a placée notre dernière réfointion , et cfestea qu'il lui importe de bien comprendre ; car de tt dépendent ses destins ftatnrs et son existence Exposéeâdespérils chaque jour croissants,! consolée par une grande espérance qoi luit snr de du sein de la tempête, comme raurore d'âne vis nouvelle, son avenhr ne peut désomiaia longtemps indécis ; il fiiut qu'elle choiiisae ruine entière et une magnifique régénération. Din Fa remise, en quelque iK^n, dams toê mmùu di son anueU; il a voulu qu'elle seule pconoaçit wm elle-même , qu'elle renaquit plus belle et pina Mte par la liberté , ou qu'elle expirât dans la hoole dte servitude irrémédiable, selon la réaolutkMi qpMs prendrait : époque, nous le répétons, unique das son histoire et dans celle d'aucune antre i|^} époque fiitale qui décidera de la vie on de la du catholicisme parmi nous.

Et, pour psrler d'abord des périls qui le qui ne voit d'un coup d'csil ce que doit devcnirini religion dépendante du pouvoir temporel et dels« ses agents , dans un pays où ce mêine pouvoir A^ comme tel, aucune religion , et peut , cooune iiA» vidn, en professer nue dUKrente? Qu'on Jnge de as qui se fera par ce qui s'est AJt, et en France, tout, et dans tous les temps : car, que les le veuillent ou non, lea mêmes causée constamment les mêmes effets; et, à quelque d«|rf qu'on subordonne le principe spirituel au matériel de la société , celui-ci , par la nature, sionné, aveugle, envahissant , aura bientôt totalement asservi Tautre.

A peine le christianisme fùl-il déclaré la religion de l'empire que les Césars, prêtant leur appui à l'hérésie arienne, espèce de déisme abstrait et stérile, feillirent plonger le monde dans une barbarie analogue à celle où le mahométisme retient tant de nations depuis douze siècles. Une lutte gigantesque s'établit entre la puissance intellectuelle, qui devait régénérer l'humanité , et la puissance politique qui la poussait vers un nouvel abîme. La première triompha ; mais les Églises d'Orient , soumises de mille manières à l'influence mortelle de l'administration et de la cour intrigante, tracassière et jalouse , des monarques byzantins, opprimées par le despotisme qui faisait et défaisait les évèques presque à son gré, finirent, et bien vite, par s'éteindre dans le schisme.

Un enchaînement de causes qu'il serait trop long de retracer ici, ayant fait passer , au moyen âge, les bénéfices ecclésiastiques sous le régime féodal , qui devint peu à peu le mode général de possession et, pour ainsi dire , la constitution universelle de la propriété en Europe , les empereurs d'Occident saisirent ce prétexte pour disposer, selon

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

leurs caprices, des plus hautes dignités de l'Église, et en trafiquer indignement. Essayant d'asservir la papauté elle-même et de constituer au-dessus d'elle la tyrannie de la force brute devenue le pouvoir suprême de la chrétienté, ils tendaient à abolir la notion même de tout droit véritable ; et Ton ne saurait se faire aujourd'hui qu'une idée trèsimparfaite de la profondeur du désordre, de la dégradation et de la servitude où ils auraient précipité les peuples affranchis par le Christ , si Grégoire VU , ce grand patriarche du libéralisme européen, n'avait, ainsi que ses successeurs , défendu contre les violences et les prétentions impériales la suprématie de l'intelligence, ou la souveraineté primitive de la justice et du droit, avec un zèle , une énergie , une persévérance , qui sauvèrent et l'Église, et le christianisme, et la civilisation , et la liberté.

Toutefois, dans les siècles postérieurs , la liberté des peuples et celle de l'Église, attaquées de rechef par les princes que favorisaient les circonstances , forent progressivement envahies, détruites, et l'on sait dans quel odieux et humiliant servage languissait en particulier l'Église de France sous le dur despotisme des parlements et le despotisme corrupteur, et dès-lors plus dangereux, de la cour ; et certes II est digne de remarque qu'à cette époque d'escla- Tage dans l'ordre religieux correspond , dans l'ordre politique, le plein développement de l'absolutisme, qui , au milieu des peuples déclarés , corps et âmes, Tinamissible propriété de leurs chefs, ne laissa subsister pour toute règle, pour toute loi , que la volonté d'un seul.

Le christianisme se mourait, la révolution éclate; elle adopte, en haine du clergé à qui sa position et ses principes serviles avaient 6té cette puissance morale qui est la vie des institutions, les maximes qu'il avait adoptées lui-même pour complaire au pouvoir qui s'était dit, dans son orgueil, que tout, et la religion, et Dieu même, devait relever de lui. L'Église continue d'être subordonnée à l'État; elle lui demeure unie en ce sens , et le fruit de cette union est le schisme constitutionnel , suivi bientôt de l'abolition du culte et de la proscription des prêtres. Ils respirent sous le Directoire durant quelques courts instants : puis, persécutés de nouveau, le pouvoir d'alors commande à ses agents de déso- 1er leur patience. Mais, chose qui doit, aujourd'hui surtout, frapper ceux qui ont conservé le souvenir de ces épouvantables temps , jamais la puissance de la foi ne fut si grande, ni la piété si vive , qu'a cette époque où la religion n'avait d*appui qu'elle-même.

Bonaparte sut démêler ce qu'il y avait de force en elle; et, s'élevant au-dessus des passions des

hommes qui l'entouraient , il voulut faire servir celte force à ses desseins. Il relève les autels, non pour Dieu , non pour les peuples , mais pour lui , pour affermir son autorité naissante. Tout pouvait passer dans la tête de cet homme, tout, excepté la liberté. Il traite avec le pape, signe un concordat, qui, autant qu'alors il était possible , assure les droits de rÉglisc ; et le lendemain paraissent les lois organiques qui ôtent à l'Église son indépendance , la placent sous un joug de fer, et contre lesquelles le pontife romain dut protester solennellement.

Comme les gouvernements qui l'avaient précédé, la Restauration crut que, bien loin d'affranchir rjÉglise, il fallait soigneusement la tenir aux fers. (La religion ne fut , à ses yeux , qu'un moyen de la politique , et le prêtre un homme qui administre , pour un salaire convenu, au profit du pouvoir, la conscience des peuples. De là tout ce que nous avons vu , ce mélange incohérent de respects extérieurs et de défiances secrètes, ce système immuable de précautions jalouses , ce bizarre assemblage d'actes et de paroles contradictoires, de faveurs et de lois oppressives : obscur chaos au fond duquel le soupçon, le dépit , la peur, la bienveillance, la haine, décidaient chaque jour, au hasard , des destinées de la France catholique.

Qui peut dire combien de temps encore la religion aurait pu subsister sous ce régime funeste? A mesure que le pouvoir la forçait de prendre un caractère politique plus marqué , les peuples s'éloignaient d'elle avec un mépris et une aversion dont le principe originaire n'était pas l'absence de foi , mais cette immense douleur qu'éprouve la créature faible et souffrante , lorsqu'au fond du sanctuaire où elle cherchait Dieu, elle n'aperçoit que l'homme. Le Christ ne sert pas, n'obéit pas, car il est roi, le Roi des rois, le Dominateur de ceux gui dominent, et, maintenant plus que jamais , l'Église ne saurait être dépendante du gouvernement, à un degré quelconque, sans tomber en peu d'années dans un véritable étal de mort. Observez , en effet , qu'en vertu même du principe qui le constitue , le gouvernement doit être étranger à toute religion , et que dès-lors l'Église dépendrait d un pouvoir qui non-seulement n'a sur elle aucun droit , mais d'un pouvoir hostile en ce sens qu'il doit , par la nature de son institution, regarder comme indifférents, c'est-à-dire comme faux, ses dogmes, ses préceptes, son culte. De plus , ce même gouvernement a , de fait , hérité de toutes les préventions , de toutes les défiances dont l'Église catholique est depuis longtemps l'objet , ainsi que de toutes les maximes que ses ennemis ont inventées pour l'opprimer , et qui forment , en ce qui concerne ses rapports avec l'Etal,

ARTICLES PUBLIÉS

la base des légîslalions modernes. Ceci n*est que trop incontestable : et , d'une autre part, que le g^UTcrnement Teuille faire de ces maximes la règle de sa conduite envers FÉglise, il ne le dissimule en aucune façon ; et certes il s'est plu à nous en donner des preuves plus que suffisantes. Nous passons sous silence les nombreuses vexations de détail qui peuvent être attribuées aux passions particulières de quelques-uns de ses agents , bien que son devoir strict fût de réprimer et de punir ces agents ; ce dont cependant il n'existe pas un seul exemple, du moins que nous sachions. Nous ne considérons que les actes émanés directement du ministère. On y remarque une double tendance : la première , de lier de nouveau la religion è la politique , malgré les conséquences funestes, pour l'État comme pour l'Église, qui sont naguère résultées de cette liaison, malgré l'opinion publitiue qui la repousse , malgré la résistance du clergé qui comprend que le prêtre, étranger comme tel è ce qui se passe, doit être uniquement prêtre , afin d'embrasser^ au-dessus de la sphère des discordes terrestres , tous les hommes sans distinction dans son universelle charité.

Les actes ministériels , systématiquement dirigés vers une fin qu'on ne peut méconnaître, tendent de plus à soumettre au pouvoir civil la hiérarchie, l'enseignement, la discipline et la prière même; c'est-à-dire que , parce qu'ils sont les agents de la f6rce qu'on appelle gouvernement, des hommes en sont venus à cet incroyable excès de folle et de tyrannie , tout ensemble, de prétendre commander le désir et imposer Tamour par des circulaires administratives. Enfin voilà ce qu'ils ont fait , ce qu'ils continuent de faire. Or, il est évident qu'une pareille dépendance, incompatible avec l'existence d'une société spirituelle quelconque et avec l'idée même de religion, serait la complète destruction de TÉglise. Nous en avons une preuve aussi frappante que douloureuse dans ce qui se passe sur les bords du Rhin. Là , sous une oppression semblable à celle qui s'appesantit sur nous, et fondée sur les mêmes maximes, il ne subsiste plus du catholicisme que le nom. Un insolent et froid despotisme étreint dans sa main de fer la conscience de plusieurs millions de chrétiens palpitants d'angoisse, tandis que, trailrcs à leur mission , de lâches prélats abdiquent , aux pieds d'un magistrat protestant ou athée, l'autorité divine dont le Christ leur a confié le dépôt. 11 est vrai qu'en échange on leur jette quelques pièces d'argent.

Ce que sont devenues ces malheureuses Églises , la nôtre le deviendra , si rien n'arrête le cours des choses , si l'on s'y abandonne aveuglément et sans résistance. Il ne sera pas besoin de tempêtes pour achever d'abattre l'édifice ébranle déjà ; le flot du

pouvoirvenant chaque jour btlIreeoDtreeesgiwdes rumes, chaque jour emportera quelque douwn fragment, Jusqu'à ce qu*an malin le soleil • tekvial, ne trouve plus i éclairer mêuie un pauvre denier débris.

Et ceux mêmes â qui Dieu impose plus rigoorasèment qu'à nul autre le devoir de veiller i la es»* servation de cet édifice antique et sacré, aunsl, chose horrible è imaginer , concouru plus que ni autre â sa destruction. Car, pendant qpw le poififr nommera les évêques , nalureHement il fcra ee fis dans sa position chacun ferait eonaie lui, 6^814dire que son choix ira chercher les boaunes qd lai offriront le plus de garantie d'une soaoaissIsB luplicite , les hommes les plus propres i servirseï vues , ou â devenir des instruments ,soit aetttb.ssi passifs, de son qrstème de donrinafion sur F^jfci et sur ses ministres ; en on mot, des vicaires dsdbs du pape administratif dont ils recevront à gansai les ordres , et qui disposera dês-lors, â son. gré, es la foi et de la consctenee de vUigt*cfaiq BniKaM es Français voués sans retour â la plus Ignoble et i k plus détestable servitude, la servitude awrab il intellectuelle.

Catholiques, voilà où l'on vous conduit 1 i^ de France, voilà ce qui te menace t On te dn ce fBS déjà l'on te dit : L'État te salarie, donc ludsii dépendre de l'État, obéir â TÉtet, agir, psrkr, selon qu'il te commandera de parler et d*agir; car tu lui appartiens comme resclave appartient i ssa maître, comme ce qui est vendu appartient â qui Fa acheté. Tu n'as plus rien à toi ; ton enseignemeot, ta discipline, ton culte, ta prière, ton Dieu, tout est à l'État : il a tout payé. Comprends-le bien, et vis en paix sous la protection de notre mépris et do ta bassesse.

Toute notre âme se soulève à cette pensée. L'expression manque à l'indignation comme à la douleur. On ne sait plus que se voiler la face et se taire. Il faut parler cependant, il le faut.

Encore une fois. Église de France , voilà le sort qui t'est réservé , si tu demeures ce que tu es , ce qu'on a fait de toi. Tu descendras au-dessous, mille fois au-dessous de l'Église grecque, aux jours desoo ignominie, dans les derniers temps de l'empire; au-dessous de ce qu'elle est devenue sous le cimeterre des Mahomet II et des Soliman : et tu ne pourras t'en plaindre, car tu l'auras voulu. La Providence te donne le choix entre l'opprobre de celte mort infâme et la gloire d'une éclatante, d'une magnifique régénération. La Charte te déclare libre, et toute atteinte portée à ta liberté est une violation de la Loi fondamentale contre laquelle le pouvoir ne peut rien , et par laquelle seule il existe. 11 renoncerait à ses propres droits en attaquant les tiens, il

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

déchirerait le contrât qui l'unit au peuple , et qui Toblige comme le peuple ; et dès-lors , toutes les fois que Ton osera , sous quelque préteite que ce soit , attenter à ton indépendance solennellement proclamée, les catholiques , qu'ils le sachent bien, ne devront, ne pourront l'imputer qu'à eux-mêmes, à leur insouciance ou à leur lâcheté. Le pouToir n'a, contre le prêtre qui veut fermement être libre selon la loi, quHin moyen de contrainte : l'argent. II peut lui dire : » Obcis-moi , ou je supprimerai ton sait taire; » parce que le salaire dépend de lui, et que le reste n'en dépend pas. Le salaire dépend de lui , c'est un fait ; et l'on disputerait éternellement sur la question d'indemnité , on établirait de mille manières le droit incontestable du clergé à cette indemnité , il n'en resterait pas moins certain que le budget ecclésiastique, voté chaque année, peut èlre restreint ou entièrement retranché chaque année. Le reste ne dépend pas du pouvoir , car la Charte ne dépend pas de lui : elle est sa loi comme elle est notre loi ; et le ministre assez hardi pour attaquer directement la liberté de conscience et de culte, pour violer l'un des droits que renferme cetie Vberté, commettrait une vraie forfaiture. L'Église peut donc , quand elle le voudra , rentrer dans son indépendance : il faudrait, pour l'en empêcher, mettre les catholiques hors la loi.

Évèques de France, nos pères et nos guides, quelle haute mission vous est donnée , et combien TOUS serez grands dans la mémoire des hommes , de quelle reconnaissance et de quel amour ils environneront vos noms révérés, si, ne regardant que le ciel et vous confiant en sa puissance , vous accomplissez sans hésitation , avec l'inflexible et calme fermeté du devoir et la sécurité de la foi , la résolution généreuse , déjà prise au fond de vos cœurs , de sauver la religion commise à votre garde , et de la transmettre à nos neveux pure et libre comme Dieu Ta ftiite, quoi qu'il doive vous en coûter de combats et de sacrifices ! Et vous ne combattrez pas seuls , nous le jurons au nom de ce clergé si fidèle à ses chefs, si docile à leur voix, si prêt à tout supporter aTCC allégresse , et la tribulation , et le travail , et la souffrance , et la mort même , pour le Christ et réponse du Christ ! Nous le jurons au nom de vingtcinq millions de Français dont vous défendrez les droits les plus chers, et qui vous béniront d'en avoir assuré, par votre courage sacerdotal, la jouissance â leurs descendants.

Et , pour agir selon l'esprit de l'unité catholique et avec toute la force qui lui est propre, permettez, ôvons en qui repose notre confiance et notre espoir, permettez que vos enfants vous supplient de porter Texpression de leurs craintes et de leurs vœux aux pieds de celui qui est aussi votre père et leur père ,

lui exposant l'état de notre Église, implorant pour elle ses prières et ses bénédictions , et le conjurant de régler, d'ordonner, avec la souveraine autorité qui lui appartient, ce qu'il jugera de meilleur pour elle , sûr qu'il doit être, quoi qu'il commande , de trouver le même dévouement , la même obéissance unanime et parfaite dans les pasteurs et dans le troupeau.

La source unique de tous les maux dont nous cherchons le remède, c'est la servitude dans laquelle le catholicisme gémit. Qui s'étonnera de le voir languissant, courbé sous le poids des fers qui l'accablent ? Ces fers brisés , il se lèvera dans sa force première , et ce jour sera grand ; il marquera une de ces époques où il semble qu'il se fasse comme une immense effusion de vie, où le genre humain , poussé par je ne sais quelle puissance inconnue qui s'éveille en lui, s'élance dans l'avenir avec une sorte de prophétique espoir. Oui, encore une fois, ce jour sera grand. Église de France, Église ilhistrée par tant de siècles de gloire et par tant de bienfaits répandus sur une longue chaîne de générations , Église maintenant si humiliée qu'on ne te juge pas digne même de la protection commune, lève les yeux et contemple les deslins nouveaux qui te sont réservés. Ceux dont tu subis le dédain , ceux qui demandent avec mépris : A quoi sert-elle ! ceux-là même, je te le dis, te devront ce qu'ils désirent avec une si vive ardeur, la liberté, qu'ils ne peuvent recevoir que de toi. En t'affranchissant , tu affranchiras le monde ; car la liberté des peuples a pour condition, pour base nécessaire, la liberté de l'Église. L'histoire l'atteste à toutes ses pages, et la raison le conçoit nettement, puisque l'Église en soi n'est que l'expression vivante de l'intelligence sociale. Sitôt qu'elle cesse d'être indépendante, le règne de la force brute commence , et les révolutions qui tourmentent la société depuis quarante ans ne sont, en effet, que la lutte de l'intelligence contre la force, le duel à mort du christianisme et du pouvoir purement matériel qui aspire à dominer seul. L'affranchissement de l'Église sera donc le premier acte qui annoncera le terme de ces crises terribles. Elle développera, elle affermira les libertés publiques , en les unissant au principe d'ordre , c'est-à-dire à cette justice immuable , éternelle , qui n'est autre que la Loi divine, dont elle conserve, au milieu du mouvement rapide des opinions humaines, invariablement le dépôt. Séparée des choses du temps , étrangère à la politique , sans autre arme que la persuasion , sans autre appui que la vertu , sans autre force que la force toute-puissante de la vérité et de la charité , elle apparaîtra entre la terre et le ciel , comme le signe consolateur qui , du sein de la nue où le tonnerre gronde encore, annonce la fin

de Forage ; et les peuples , la reconnaissant â ses MenMts inëpuisableSy au caractère sacré qui rélère au-dessus des passions humaines et des int^ts humains , la salueront avec des transports d*amour et d'espérance. Car, quelle que soit la Mblesse de lliomme et sa corruption nati?e , ce qui le rappelle i son origine , à sa nature première , ne perd jamais son empire sur lui : il y a dans son cœur une fibre bnmortelle, celle que Hït vibrer la rel^on.

ARTICLES PVBUÉS

SOI ONB PiTITlOSf riÉSEHTÉE k LA CIAMBIB DES aiPOTÉS, ET SUR UMB ORDOIIIUHGB CORTBB-SIGHiB HÉBlUiOU.

Il JtBTSer ISII.

Uy a. Je ne sais OÙ , en France, un homme â qui , dans cet état sans doute qui ressemble plus au tére qu'à la Teille , il a passé par la tête de prier la Qiambre de êoiUdier une ordonnance du roi qui réduise de moiUë le nombre des archevêques ei évéqueSj et qui mette à la retraite ceux qui seraient éliminés (1). Cest la première fois qu'on entend parler à* éliminations de ce genre par autorité royale ; mais il y a commencement à tout , et le pétitionnaire , d'ailleurs , guidé par un sentiment de justice qui rhonore , a eu soin , pour prévenir les plaintes auxquelles pourrait donner lieu la mesure qu'il propose, de stipuler en faveur des archevêques et évèques éliminés une retraite, dans son intention , proportionnée , je le présume, à leurs années de service : de sorte qu'ayant ainsi pensé à tout en honnête homme qui serait désolé de faire tort à son prochain , il doit être en repos. Quoiqu'il en soit, M. Isambert a fort goûté cette idée , laquelle , à son avis , offre toutes sortes d'avantages qu'il a savamment expliqués aux représentants du peuple français , et il a exprimé le désir qu'on la mit promptcment à exécution avec ou sans le concours du pape ; ce qui, en effet, est une manière expéditive de procéder. Or, nous nous permettrons d'adresser modestement quelques petites questions à l'honorable Député qui s'occupe avec tant de zèle de notre culte et de nos consciences.

Et d'abord , si ce n'est pas être trop indiscret, je le prierai de nous dire s'il est catholique ou s'il ne l'est pas.

(I) Voyes y Avenir du 5 Janvier, séance de la Chambre.

S'il répond quil est cathoKqoe, alors ea vérité Je le pbindrai, oo d'ignorer ce que sait reafinHifâ l'on a enseigné les prentet élémenls dn cHichisme, savoir, que le miniatère apirit«d est psm nature, aussi bien que par nnatitiition poaMivB di Jésus-Christ, indépendant du pouvoir dvil;e«di demander sciemment la violation bmtale dSmdti principes les plus fondamenlau de h idigioa fA professe.

S'il répond qu'il n'est paa catboHqoe , rnmaira se foit-il Juge des besoins de fÉgliae rathnipoT Comment sait-il qu'elle ne smiffirirM pms réducîUm d'évéques, de chaneinÊS ei êe naristes? Comment lui qui se dit Bbéral iae44 provoquer un acte attentatoire à la plue ptùiasi de nos libertés , la liberté de eonadeiiee? Qonesles donc que ce libéralisme qui ne rèv^ qa^opprestfai, et pour qui la Charte n'est plus rien dèi qrii s'agit de satisfiiire sa haine antidirélieuie, de l|<ranniser la conscience de ceux qui, aprèa t«mt, temant la maforM du peuple, aont en Frenee h vrai souverain ?(Onèl que aoit son cuUe, IL In»bert doit aana doute être libre eomiiM laat la monde; nul n'a te droit de te troubkr dSBs sa croyance ou son incn^noe : nuda oe dratt qui nul n'a sur lui, il ne l'a non plus sur qu'il le sache bien , et qu'il n'alite paa ae innocemment que vingt-einq miDioiis de consentiront k se laisser ravhr leara dmUa tes fias sacrés , parce qu'il y a dans les idées de M. baabert quelque chose qui fait que le catholidame lui déplaît. N

Il ne f^ut pas que l'on s'y trompe, le jour où, sans le concours du pape, on se permettrait de changer la circonscription des diocèses, le jour où le gouvernement prétendrait, soit étendre, soit restreindre la juridiction spirituelle des évèques, la Constitution civile du clergé serait de nouveau proclamée en France. Or , pour peu que Ton connaisse l'état du pays , les suites qu'entraînerait un pareil acte, parlons nettement, un pareil crime , ne sont que trop aisées à prévoir ; et y a-t-il une âme d'homme qui puisse sans frémir en soutenir la seule pensée ?

Cependant il est vrai que quelques esprits sombres, opiniâtres, stupidement superbes, et pervertis au delà de toute mesure humaine, nourrissent ce projet sinistre. Nous avons sous les yeux un .court écrit intitulé : Moyen de nationaliser te clergé de France j et signé Th.-Just. Poularb, ancien évéque constitutionnel d'Autun, où le vœu sacrilège du schisme est exprimé en termes formds. Après s'être lamenté sur le concordat de ISOl, qni, en renversant de leurs sièges constitutionnel* cinquante-quatre évèques, et destituant aràf'

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

iratremeni la majeure partie des pasteurs du second ardre , a /ait, dit-il, plus de mal peutêtre à la religion que les deux assemblées précédenleSf en s'effbrcant ouvertement de Vanéantir, le sieur Foulard continue de déclamer, dans le style du bon temps , contre Bonaparte et contre le pape, qui n*est, bien entendu, pour lui qu-un prince étranger; contre les é?ôques , les prêtres , enfin contre tous ceux qui n'ont pas le bonheur d'être profondément convaincus que Fœuvre schismatique de TAssemblëe constituante , qui débarrassa la France du joug ultramontain , était la plus parfaite chose du monde : puis, arrivant au temps actuel , une sorte de besoin instinctif de persécution , mêlé d'une espérance et d'une joie infernale, s'emparant toutà coup de l'âme de ce vieillard, pousse sur ses lèvres ces paroles hideuses :

« Le clergé tout ultramontain qui survit à Char- «I les X est à présent dans des transes qu'il est fa- « cile de concevoir. Mais , qu'on y prenne garde ! « si on ne le surveille pas de près, ou si on ne u trouve pas un moyen pour l'empêcher de nuire , « ses sourdes intrigues feront à la France un mal u incalculable. Le rendre national est désormais «f UDC chose difficile ; et cependant c'est un clergé « essentiellement national qu'il faut à la France « pour la sauver.

u I^s mesures qu'un simple particulier pourrait «t indiquer pour atteindre ce but ne seraient pas « suffisantes. C'est à l'autorité suprême, c'est à la « Chambre des Pairs, c'est au corps des Députés « qu'il appartient de régénérer l'Église de France, « et de lui assigner les bornes dans lesquelles elle « doit se maintenir dans l'exercice de son mi- « nistère. »

Ainsi Vautorité suprême, en matière de religion, est la Charnière des Pairs et le corps des Députés; ainsi c'est à des assemblées qui pourraient légalement être composées de juifs , de protestants , de déistes , d'athées , qu'tV appartient de régénérer P Église de France ! Telle est la doctrine, tel est le Tœu du sieur Foulard, ancien évéque cotistitulionnel d'jâutun.

Et, pour réaliser ce vœu comme cette doctrine, que faudrait-il? Écoutez bien; car, quoique les mesures qu'un simple particulier pourrait ind^fuer pour atteindre ce but ne fussent pas suffisantes, le sieur Foulard n'a pu néanmoins refuser à la Chambre des Pairs et au corps des Députés le secours puissant de ses lumières et de sa vieille expérience.

« Nota. Pour remédier è tous ces maux, il fau- « drail rétablir l'ancienne constitution civile du « clergé, et faire nommer les curés par les élec- « tenrs. n

TOVR II.

Et par post-scriptum :

« Cette note a été présentée à M. le ministre u des cultes, qui l'a accueillie très-fa vorableu ment. »

Le sieur Foulard se flatte-t-il lui-même en parlant de l'accueil très-favorable que sa note a reçu de M. le ministre des cultes? Je l'ignore , mais voici ce que je sais.

Pendant le court espace de temps que M. Mérilhou a exercé les fonctions de ministre secrétaire d'État de l'instruction publique et des cultes, il a substitué au système de liberté religieuse consacré par la Charte un système de domination despotique qui ôte aux catholiques le bénéfice des lois pour les placçc^ous le régime d'ordonnances exceptionnelles/Trois mois après la révolution de juillet, il débutait ikns l'arbitraire en renouvelant des ordonnances aussi vexatoires qu'illégales de Charles X ; puis sont venues des circulaires administratives pour régler les offices divins et l'ordre légal des sacristies , interdire à tels et tels jours le son des cloches, les messes solennelles, l'explication de l'Évangile , et défendre aux catholiques français d'aller prier dans leurs églises toutes les fois et de la manière qu'il leur semblerait bon , attendu qu'au lieu de se réjouir un peu, selon leur fanatique coutume , aux époques des fêtes paroissiales, M. Mérilhou entend qu'ils travaillent, pour prouver à l'Europe qu'ils ont brisé le joug de la su • perstition, et afin qu'eux-mêmes comprennent bien qu'ils sont libres, y

11 a aussi daigné étendre sa sollicitude sur les morts , auxquels il accorde soixante ans de repos : c'est tout ce qu'il a pu faire légalement, à ce qu'il assure; et, en vérité , soixante ans de repos, dans le siècle où nous sommes , c'est plus qu'honnête , et les morts n'ont pas lieu de se plaindre. Revenons donc aux vivants .

Ceux-ci ne sont pas traités par M. Mérilhou , à beaucoup près , avec autant de faveur. Une ordonnance signée de lui et datée du ^6 décembre 1830 détermine les conditions qu*il sera désormais nécessaire de remplir « pour être professeur , adjoint ou M suppléant dans une faculté de théologie , archeu vêque ou évêqne, vicaire général, dignitaire ou tt membre de chapilre , curé dans une ville chef- M lieu de département ou d'arrondissement, ou <( curé de chef-lieu de canton : » ce qui signifie, en termes clairs, que le ministère de l'enseignement et le ministère pastoral dépendront désormais entièrement du pouvoir civil, qui, en réglant les conditions requises pour en exercer les fonctions , et les réglant seul , par là même se déclare le chef suprême de la hiérarchie.

L'intention, d'ailleurs, est évidente. Qu'exige-t-ou

ARTICLES PUBLIÉS

des professeurs , adjoints ou suppléants , des archevêques^ évèques , vicaires généraux , chanoines et curés 7 qu'ils aient reçu le grade, soit de docteur, soit de licencié, soit de bachelier en théologie. Et qui confère ces grades ? les facultés de théologie. £t de qui dépendent directement les facultés de théologie? du gouvernement. Quisxn nomme les professeurs? encore le gouvernement. Au fond , ce que Ton veut c'est donc que les archevêques , évèques, vicaires généraux , chanoines , curés, soient imbus des doctrines qu'il aura plu au gouvernement de leur faire enseigner, et qu'ils les aient eux-mêmes professées dans des thèses publiques , comme cela se pratiquait par ordre du roi et des parlements , sous le régime absolu de la monarchie de Louis XIV : c'est-à-dire qu'on travaille à nous faire une Église dont les ministres , nommés par le pouvoir civil sous certaines garanties fixées par lui, enseigneront ce qu'il leur commandera d'enseigner, diront ou ne diront pas de messes solennelles, useront ou n'useront pas de tels ornements sacerdotaux, prieront ou ne prieront pas aux jours marqués par un laïque protestant, juif, athée, n'importe; ▼raies marionnettes ecclésiastiques que feront jouer à leur fantaisie Jes Mérilhou futurs pour amuser un moment le peuple : et c'est ce que, dans le budget , on appellera la religion !

Tout ce beau système devra , selon l'ordonnance, être pleinement en exercice à dater du !•' janvier 18315. Pauvres gens, qui osent promettre une durée de quatre ans à de pareilles œuvres! qui s'imaginent que vingt lignes absurdes minutées par un avocat suffiront pour anéantir les libertés de vingt-cin(ï millions de calholiqucs, les libertés expressément sli[>ulées dans la Charte, libertés devenues nécessaires au monde , et qui feront le tour du monde , sans qu'aucune puissance humaine les puisse arrêter, car Dieu marche devant elles et leur fraie le chemin. Encore un coup, pauvres gens!

Toutefois nous avons des grâces à leur rendre; car , puisqu'ils ne veulent pas que nous soyons libres, puisqu'ils ont résolu d'essayer leurs forces contre les peuples et contre Dieu , il est bon , il est utile d'être averti de leurs projets , afin que les catholiques ne s'endorment pas dans une trompeuse sécurité , afin qu'ils sachent ce qu'on se propose de faire d'eux, afin qu'ils choisissent entre la liberté que la loi leur assure et l'infirme ilotisme auquel les condamnerait la réalisation , heureusement impossible, du système ministériel. Maintenant tous les voiles sont levés ; maintenant personne ne peut se méprendre sur l'avenir qu'on prépare au catholicisme : et dès-lors il est sauvé. Oui , monsieur ^lérilhou , nous vous rendons grAces !

xn.

FAUSSE DIRECTION DU G0UVERflElfE5T.

27 janvier 1^1.

C'est une grande erreur de s'imaginer que Tob puisse faire un gouvernement à priori y d'après certaines idées théoriques que l'on aura conçues dans son esprit , et que l'on enchaîne l'une à l'autre avec plus ou moins d'exactitude logique. Ce stérile travail ne saurait produire que des formes vides ^ des combinaisons abstraites , quelque chose desemblable aux chimériques entités de l'école , ou tout au plus à ces machines qu'on expose dans un musée, et qui , quelque ingénieuses qu'elles puissent être en soi , manquent cependant de ce qui serait nécessaire pour les rendre applicables, et demeurent dépourvues d'utilité pratique. Un gouvernement véritable et fait pour durer doit sortir , par sa force interne et propre, d'un germe antérieur, comme tout ce qui e^t animé ; il est l'expression de la vie du peuple qu'il résume en quelque façon , et les conditions de son existence ne sont que le fait même de l'état intellectuel et matériel de ce peuple, état indépendant de la législation , qu'elle ne crée jamais , mais qu'elle doit fidèlement représenter, sous peine de varier sans cesse et de maintenir la société dans une sorte de contrainte, de malaise, de trouble ou de maladie permanente , qui amène tôt ou tard ces crises terribles appelées révolutions.

Que si nous considérons la France sous ce point de vue , nous reconnaîtrons qu'au milieu des événements extraordinaires qui se sont succédé depuis un demi-siècle, il y a eu dans la société unetendance perpétuelle vers un but dont elle a pu être détournée momentanément , mais qu'elle s'est constamment efforcée d'atteindre toutes les fois qu'une force étrangère n'est pas venue suspendre sa marche , ou en changer violemment la direction ; et alors même, réagissant contre cette force tyraunique , elle a toujours fini i>ar la renverser, rentrant aussitôt avec une ardeur nouvelle dans la roule qu'on avait voulu lui fermer.

Ce but vers lecpiel tend la société , non-seulemenl en France , mais dans l'Europe entière et partout où le christianisme a pénétré , est la liberté religieuse politique et civile, c'est-à-dire, d'un côté Tàffrânchissementde l'intelligence plus ou moins asservie, sous tous les gouvernements modernes , à la force brute du pouvoir , et , de l'autre , une extension de la sphère d'aclivilé publique et particulière, pro-

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

portîonnée aux deFeloppements de celte même intelligence , a?ec les garanties nécessaires des droits résultant de ce nouvel état social.

Sous ce rapport , le mouvement qui s*opère dans le monde, mouvement dont le catholicisme est le principe et dont il deviendra le régulateur, ressemble entièrement à celui qui , provoqué et dirigé par les papes au moyen âge, sauva la civilisation que le despotisme des souverains , et principalement des empereurs, menaçait d'une ruine inévitable. Aussi , de nos jours, la réaction populaire contre la force brute qui dominait exclusivement , a-t-elle commencé au moment même où FÉglise , progressivement subjuguée par elle, ne pouvait plus lui opposer de résistance efficace , et où dès-lors les peuples , dénués de protection contre l'excès du pouvoir et contre ses abus , ont dû songer à se protéger euxmêmes : sans quoi , en très-peu de siècles , toute idée de droit , toute loi morale aurait disparu de la terre, et le genre humain , supposé que, dans cette inexprimable dégradation , il eût pu conserver quelque reste de vie , serait tombé au-dessous , beaucoup au-dessous de l'état sauvage.

Le désir instinctif qui pousse les peuples à la liberté n*est donc , au fond , que le désir de l'ordre , puisqu'il n'est que le besoin senti de subordonner la force au droit, la matière à l'intelligence. Et, pour descendre à des détails qui rendront cette vérité plus évidente , examinons quels sont dans la France, telle que réellement elle est aujourd'hui , les conditions essentielles de l'ordre.

Il est visible , en premier lieu , que la société pri- BDJlive des esprits s'étant peu à peu dissoute par l'abandon progressif du principe de foi qui en était le lien,yl existe maintenant , à la place d'une croyance commtHie , une infinité d'opinions diverses réciproquement incompatibles, depuis le catholique jusqu'à Uathée, et depuis le juif jusqu'au saint-simonieD.jQr, il faut nécessairement que le pouvoir, ou les domine toutes en les asservissant également , ou, prêtant à Tune un appui spécial , lui donne , en l'adoptant , une existence politique , ou enfin , se séparant d'elles, à raison de son incompétence pour les juger , les laisse toutes entièrement libres.

La première hypothèse supposerait que naturellement l'intelligence doit être assujettie à la force brute, et ne serait en réalité que l'application de ce principe. Mais ce principe monstrueux et contradictoire aux lois fondamentales des êtres n'est luimême que le plus complet renversement de l'ordre et sa négation absolue. Le gouvernement qui en fierait sa règle , tenterait donc , d'une part, l'impossible, et, de l'autre, se constituerait dans un état de crime permanent; puis(|u'il établirait un combat

à mort entre les éléments dont l'union harmonique forme la société, et tendrait constamment à la détruire en violant les conditions essentielles de sa vie.

La seconde hypothèse renferme la première, puisqu'elle implique dans le pouvoir le droit de juger de ce qui est vrai et de ce qui est juste, et de là deux conséquences également funestes ; car le droit de juger, que suppose le choix que le pouvoir fait entre plusieurs croyances ou plusieurs religions, lui soumet celle qu'il a choisie , de sorte qu'à l'instant où il l'adopte, il en devient le chef et le maître, parce qu'il a fait, en l'adoptant, un acte de puissance et d'indépendance , et non un acte d'obéissance à une autorité d'une autre nature que la sienne et plus* haute que la sienne. En second lieu, il n'a pu déclarer vraie la religion de son choix , sans déclarer fausses les religions contraires , et sans les soulever par là même contre elle et contre lui. Et comme, en l'adoptant , il lui donne un caractère et une existence politique, qui emporte avec soi des avantages, des privilèges de diverses sortes, une prépondérance extérieure garantie par les lois, il n'excite pas seulement la jalousie , la défiance , la crainte des sectes moins favorisées, mais encore il les transforme en de véritables partis politiques, qui, sans cesse agitant l'État, en bannissant la concorde , divisent les cités et les familles mêmes, ébranlent les institutions, et , tour à tour opprimés et oppresseurs, n'offrent, à la suite des guerres intestines et des révolutions qu'amène le triomphe alternatif de chacun d'eux , que le dégoûtant spectacle d'une tyrannie variable et d'une servitude perpétuelle.

Reste donc la liberté égale pour tous , entière pour tous , liberté de croyance et d'enseignement , de discipline et de culte. Voilà ce que réclament les peuples, voilà ce que veut la France en particulier, parce qu'elle a l'expérience des maux qu'entraînent les deux autres systèmes, parce qu'elle sait qu'il n'y a maintenant d'ordre et de paix intérieure possible que par la pleine jouissance de cette liberté qui place la conscience au-dessus des caprices arbitraires de l'homme et ne la soumet qu'à Dieu. Et de quel front aujourd'hui un ministre, un roi, un souverain quelconque, viendrait-il nous imposer sa raison pour règle , inspecter notre foi , surveiller nos doctrines, apposer à nos symboles le timbre de l'État, ouvrir ou fermer à son gré la maison de prière et les lèvres du prêtre, interdire ou permettra les chants et les rites sacrés , commander dans le temple , et instituer au milieu des peuples le sacerdoce hideux, impie , exécrable , de la force ? Non , non , il ne se peut , et malheur à qui s'obstinerait à le tenter !

(^)ue si à prési'nt nous tournons nos regards sur

ARTICLES PUBLIES

Tordre politique et ci?il, que voyons-nous en France? La destruction totale de ce qui existait sous l'ancienne monarchie , destruction commencée par la violence et consommée par la lég^islation. Plus de noblesse réelle et privilégiée, plus de droits héréditaires, plus de corporations, plus de maîtrises; mais une masse homogène de trente-deux millions d'individus que la loi déclare égaux, et entre lesquels il n'existe de fait nulle distinction de classes, nulle hiérarchie , nul lien d'autorité et de dépendance , d'où ne résulte pour aucun d'eux une supériorité transmissible ou permanente : c'est-à-dire que , de tous les éléments qui peuvent entrer dans la constitution d'un État , l'élément démocratique est le seul qui subsiste en France. Il suit de là qu'elle n'a le choix qu'entre deux gouvernements, celui du sabre ou celui de l'opinion, le despotisme militaire ou la république ; et , après le despotisme militaire de Napoléon , nous avons eu effectivement , de quelque nom qu'on la déguisât , la république, sous Louis XVIII et sous Charles X, comme nous l'avons encore et continuerons de l'avoir par la raison bien simple que , le despotisme exclu , il n'y a de possible qu'elle.

Mais la république entraîne avec elle des conséquences inévitables, et contre lesquelles il est d'autant plus inutile et plus absurde de lutter , qu'elles ne sont , au fond , que l'ordre naturel de la démocratie et ses conditions rigoureuses d'existence. Ainsi, là où tous sont égaux, chacun a un égal droit à tout, c'est-à-dire que la liberté est la première loi et le fondement nécessaire de toutes les autres ; et celle liberté , absolue dans son essence , n'a de bornes qu'elle-même , et ne s'arrête que là où elle deviendrait , dans son exercice , la violation de la liberté ou du droit d'autrui. Sous le rapport particulier où nous considérons en ce moment la société, tel est le fondement de la liberté religieuse et de la liberté d'opinion , intimement liées à la liberté d'enseignement et à la liberté de la presse ; et, dès qu'on prétend leur imposer une limite arbitraire quelconque, on tombe en contradiction avec le princip;* qui régit invinciblement TÉtat, et Ton introduit dans son sein le germe de la tyrannie la plus effrayante, jjarce qu'elle n'a ni règles possibles, ni bornes assignables.

De l'égalité naît l'indépendance, et île l'indépendance l'isolement. Comme chacun est circonscrit , pour ainsi )»arler, dans sa vie individuelle, il n'a non plus que sa force indi\iduelle pour se défendre s'il est attaqué ; et, nulle force individuelle ne pouvant offrir de garantie suffisante de sécurité conlre l'abus de cette force incomparablement plus grande qu'on api)elle pouvoir, de là encore la nécessité d'une liberté nouvelle , la Uberté d'association : et

nul état démocratique ne pourraît tans elle subsister deux jours ; il se transformerait immédiatement en un despotisme absolu. La liberté d'asiociation a la même étendue et la même limite que toutes les autres : elle a pour règle ce principe très-simple , que tout ce qu'un seul peut faire légitimement , plusieurs le peuvent faire eosemble aussi légitimement.

De plus : là où tous ont les mêmes droits , tous sont également appelés à les exercer ; car nul ne pourrait être exclu , par voie de catégorie, de l'exercice des droits essentiellement commuas i tous , que par une volonté arbitraire qui ne serait encore qu'un vrai despotisme. Mais les droits poli- U(}ues communs à tous , ne ))ouvant être simultanément exercés par tous, se résolvent dans le droit électoral, qui api>elle toutes les opinions et tous les intérêts à concourir au choix de ceux qui sont chargés de les représenter et de les défendre comme législateurs. Donc , à moins qu'on ne mette l'arbitraire et le despotisme dans la loi, le droit électoral doit être universel.

Mais ce droit serait illusoire, et ou ne le concevrait en aucune façon , si , borné dans son application aux conseils suprêmes du pays, il ne descendait pas, en quelque sorte, jusqu'aux éléments mêmes de l'administration , pour devenir en chaque lieu la garantie des intérêts propres à chaque lieu et (ks droits personnels de ceux qui l'habitent : d'où^la nécessité de comprendre dans le système électoral les magistrats locaux/^Que chaque commune donc élise son maire et ses officiers publics , dans les hameaux comme dans les villes ; car la liberté doit être partout , et nulle part elle n'est plus sacrée que près de la chaumière du pauvre.

Et , puisque chaque lieu a ses intérêts propres, distincts des intérêts généraux de l'État, chaque lieu, c'est-à-dire chaque commune, chaque arrondissement, cha(|ue province, a le droit naturel, imprescriptible, d'administrer librement ses intérêts , comme la famille a le droit d'administrer librement ses intérêts , sans que l'État doive intervenir, si ce n'est i>our protéger les droits d'autrui dans le cas où ils seraient violés : autrement il n'y a pas de raison pour qu'un jour le gouvernement ne frappe tous les Français d'interdiction légale, et ne déclare que désormais il administrera seul leurs affaires.

Toutes ces nécessités de notre état social sont, en partie , des conséquences des droits généraux de l'humanité, contre lesquels rien ne prescrit, et sont, dans leur totalité , les conséquences de ce fait incontestable : qu'aujourd'hui la France n'est qu'une vaste démocratie ; <le sorte que les combattre, c'est combattre les lois premières de la nature hu-

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

mainc, el lus lois oon moins Jorinciblcs qui résiillent de tel étal spécial de celte même DaLure humaine.

La RestaiiratiuD entreprit ce comhal. Elle lutta pendant quinze années contre la Force des choses , qui tendait à développer le principe démocratique des institutions , c'csl-à-dire à constituer la France sous la seule Forme de police que permelle d'cta- LlJr l'élat matériel et moral de sa population, et par conséquent la seule aussi qui, cet état élanl donné, puisse nous conduire, sans de trop rives secousses, à un ordre d^nilif , dernière el durable t'\pressian de la liberté nécessaire aux peuples el qu'ils sont résolus à conquérir. Au lieu de Favoriser ce mouvement el d'y entrer avec francliise pour le rëgler el le diriger; le pouvoir, aveuglé, conçut l'extravagant projet de reconstruire la monarchie absolue, pu, jKiurmieuxdire, un despotisme atfrancbi de tout contrôle, élevé au-dessus de loul , virant, pour ainsi parler, de lui-même, et ne rendant compte de ses actes <ju'à soi : despotisme qui , voilant d'un nom sacré sa source illégilime, se disait tle droit divin, au moment même où il se plaçait insolemment au-dessus de Dieu , pour s'imposer comme loi suprême à la conscience, à l'intelligence, à tout ce qui, par sa nature, est le plus iodépendanl de l'honime et de ses volontés; despotisme enfin qui pi-étendail courber sous le mime joug la religion, renseignement, la presse, la législation, l'ailminislration , tous les droits nalurels el tous les droits acquis, pour régner seul arbitrairement sur un mucl troupeau d'esclaves : et c'est ce que, dans l'esprit de vertige qui l'a perdu, lui el beaucoup d'hommes d"un caractère honorable el droit, mais fascinés j-ar de vieux souvenirs et d'insurmontables préjugés, api>claienl de bonne fui, avec une cumiction profonde , le rétablissement de l'ordre!

II n*ëtail cerlainemenl pas difficile de prévoir où aboutirait une tentative semblable. Des voix indé- ]>cn dan les avertirent le pouvoir, incapable désormais de rien entendre et de rien écouter, qu'il marchait vers un abîme. On lui prédit qu'il se briserait contre la religion , qui conserve impérissable le sentiment de la lilicrlé de conscience cl d'inlcUigrnce; contre la résislance invincible qu'opposait â SCS tlesseiti s l'étal moral cl matériel du pays; contre la force de l'opinion , la force des mwurs , la Force des iuAliliiiions. Toutes ces pnruUs furent vaines : le pouvoir s'obslina dans ses voies. Il s'en allait comme le somnambule posant un pied assuré sur le bord du précipice. Vous l'auriez cru certain de luiluCme. H avait, en effet, des soldats, des tribunaux, des agents dévoués, des armes, de l'or, un resie il'uaour et d'iiabiUide d'vbcÎMaBGc ^ batt à m

cause une partie de la populalioti : quel trâne semblait mieux affermi? Tout à coup la terre tremble, el ce trône disparaît.

Alors furent proclamées de nouveau , et dans les formes les plus solennelles , les lilierlés qui avaient vaincu. On les rerivil dans la Charte avec le sang versé aux Jours de juillet. Elles Furent jurées à la face du ciel , en présence de l'Europe. L'immense majorité des Français répondit â ces serments par des acclamations de joie el d'enthousiasme. Voild ce qui se passa.

Aux différentes causes qui faisaient , sous le rJigne de l'ancien pouvoir, du développement de nos libertés une nécessité rigoureuse, se joignent donc aujourd'hui des causes nouvelles quLcendent celte nécessité plus irrésistible encore /les promesses expresses consignées dans la Loi fondamentale,^ et qui n'admettent jHiint J'interprétai ions évusives ; |e désir plus vif qu'elles ont Fait naître , el te bmin mieux et plus généralemeni senti d'un attranchissemenl complet ; les craintes fondées que produirait un manquement de Foi sans excuse à des engagements solennels, l'inquiétude vague et l'irritation qu'inspire une autorité en contradiction avec le principe de son existence, enfin l'exemple d'une nation vobine qui, s'étant levée comme nous el après nous pour ressaisir ses droits, est déjà en pleine possession des lUierlës qu'on nous reFuse

Il y aurait donc dans le gouvernement, s'il ne tenait pas les promesses jurées,une Folie plus grande que celle de l'ancien pouvoir : car, d'une part, toutes les forces contre lesquelles la Restauration a vainement lutté , Bubsislent avec un immense accroissement d'énergie , et , d'une autre part , le gouvernement est plus faible |>our lutter contre elles. En elTet , la révolution de juillet a jeté dans le parti de ta liberté des masses entières qui en étaient séparées auparavant , et qui aujourd'hui con<;oivenl qu'elles ne peuvent trouver de sécurité que lA. D'un autre eôlc , le pouvoir actuel , environné d'embarras de toutes sortes , intérieurs cl extérieurs , n'a aucune racine dans le passé , dans les habiliides et tes affections des peuples, dont it n'a que trop déjà , dans sa courte exislence , trompé les justes vœux et froissé les intérêts. Sans doute, la bonté familière du roi el les qualités qui le distinguent lui ont acquis pcrsonnellemenl un liaut de^é de confiance, et autour de lui nous aurions â louer de grandes et louchantes vertus , ù l'asile sacré de la famille n'était pas inviolable même à la louange. Mais autre chose est l'homme, autre chose est le prince, et le pi'iuce même n'esl pas cl ne peut pas êlre le gouvernemenl dans uii'- socJéié conslituée comme la nôtre. Or , vgMtNeniemeut, %u'iMuae iiw oà«t ta fucçtt f

ARTICLES PUBLIÉS

en a-t-îl iFanlre que celle que lui prête rassentiment tles peuples? Et, s*il tourne les peuples contre lui en contrariant leurs vœux , en trompant leur attente , en ramenant , sous des noms et des formes mensongères, un régime qu'ils abhorrent et dont ils ont dû se croire délivrés , combien d'heures subsistera-t-il? Nous désirons de toute notre âme qu'il subsiste , car la révolution la plus juste , même quand elle réussit, iraine après elle de longues et pesantes calamités; Et c'est parce que nous tremblons devant une révolution nouvelle , qu'en ce moment , du fond de notre conscience , nous la déclarons inévitable, si le pouvoir, marchant sur les traces de celui qui s'est perdu , et se laissant aveugler par les conseils de je ne sais quels échappés de tous les despolismes qui ont tour à tour écrasé la France , se persuade qu'il ne peut vivre qu'en tuant la liberté ; qu'elle est incompatible avec son existence , aussi bien qu'avec l'ordre , ou qu'au moins les Français ne sont pas mûrs pour elle , que le moment n'est pas venu de les affranchir, qu'ils ont besoin d'être tenus encore sous la salutaire discipline de leurs tuteurs législatifs et administratifs , qui soigneront tendrement leurs consciences et leurs propriétés , qui leur dispenseront avec choix et mesure , par un enseignement exclusif dont ils seront les maîtres, la nourriture de l'esprit, et, moyennant un honnête salaire , les soulageront du pénible soin de s'occuper de leurs propres affaires, de penser , de parler , de vouloir et d'agir. Tel est le système qui a jusqu^ici prévalu dans nos lois. La religion , renseignement , sont encore esclaves ; la presse n'est affranchie qu'à moilié; le droit d'association et le droit électoral , ainsi que les libertés administratives, existent à jjcine en germe, et il semble qu'on en redoute plus que jamais le développement , sans lequel nul ordre et nulle paix ne sont possibles en France. Voilà les faits, ils sont notoires; les voilà dans leur pure et simple vérité, et l'on croit rêver en les racontant , et une douleur profonde, iiïcxprimable , saisit l'àme. Car, nous le répétons, si le pouvoir s*o[>iniiUrait à suivre une si fausse direction , s'il s'abusait sur les impérieuses nécessités de l'époque , s'il s'imaginait pouvoir arrêter ou suspendre le mouvement qui emjiorte les peuples, s'il rappelait à lui des promesses sacrées, avant peu , bien peu de temi)S , il irait rejoindre les ombres des pouvoirs passés.

(l) La letlre â laquelle eelle-cl répond avait cto Ocrite dans un moment de préoccupaUon trop facile ft concevoir pour qui sali ce qu'un Jour on saura , lorsque le temps de le dire sera venu, ■ais nous ne pouvons publier de nouveau cetle d^rense dcV.-ivenfr sans éprouver le besoin d'y joindre l'exprenKiou de nos sentimcnlft A regard du P. Ventura. Les relations intimes que nous avons eues avec cet homme , qui bonorc le nom d'bomme , nous ont, mieux que personne, mis A mOmo de connaître tout ce qu'il y

xin.

RÉPONSE k LA LETTRE DU PÈRE VENTURA (t}.

IX février ini*

Mon Révérend Père ,

Les rédacteurs de V Avenir sont loin de trouver mauvais que vous ayez usé à leur égard du droit qu'a tout homme d'examiner et de juger, selon mi opinions propres , les opinions et les paroles d'un autre homme. Rien ne contribue davantage an progrès de la raison publique et au triomphe de la vérité que ces nobles luttes de TintelIigeRce , dans lesquelles le vaincu , s*il n'est aveuglé par an coupable et sot orgueil, est aussi heureux de sa dëfaUe que le vainqueur l'est de sa victoire. Mais ils croient que votre procédé eût été plus conforme aux règles des convenances, telles, du moins, qu'elles sont admises et senties parmi nous, si vous leur aria adressé directement vos observations , qui eussent aussitôt reçu par eux la publicité que vous désiriez; comme, en même temps, ils s'étonnent (et ikne seront pas les seuls à s'en étonner) que vous, prêtre romain et chef d'ordre, tous ayei choisi pour votre organe précisément l'interprète et le défenseur le plus opiniâtre du gallicaDisme si justement réprouvé à Rome. Ce n'est pas qu'ils s'en plaignent , au contraire ; car sera pour eux une occasion , assurément inespérée , de repousser, en vous répondant, des insinuations et des attaques que le journal qu*il vous a plu de rendre le dépositaire de vos protestations pouvait impunément se permettre contre eux, parce qu'il savait ce que tout le monde sait en France, et que vous ignorez, à ce qu'il parait , que quiconque se respecte ne peut descendre a aucune discussion vraiment sérieuse avec lui.

Les sentiments que vous leur inspirez , mon Révérend Pcre , sont trop différents , pour qu'ils ne s'empressent pas , quelque peu importante que soit aujourd'hui , dans les immenses questions qui remuent le monde , l'opinion d'un simple individu quel qu'il soit ; pour qu'ils ne s'empressent pas, dis-je , d'examiner à leur tour les reproches que vous leur adressez, afin de montrer combien ils sont dépourvus de fondement; et la confiance que je veux conserver dans la droiture de votre

a de pur, de noble , de généreux en lui , et nont «ommes sûr de n'être que le simple interprète de quiconque l'a vu de près, en disant que, par l'étendue de ses lumières, par rélévatlon de soi esprit , et par les qualités plus hautes encore et plut rares qol viennent de rime et que l*Ame apprécie , nul n'eat plus digae de tous les respects des gens de bien. U nous est d'autant plat permis de lui rendre cejuste hommage, qu'il n*estccrtcs,soiMaucuo rapport, solidaire do nos opinions.

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

esprit et de votre caractère me fait un devoir de penser qu'après avoir lu cette lettre, vous n'hésiterez pas à en convenir vous-même.

Je dois reconnailre d'abord que vous rendez justice aux doclrines qui dominent dans l'Avenir. C'est déjà beaucoup plus que bien des g^cns ne vous pardonneront ; mais peu importe. Voyons ce que vous y blâmez. Ce que vous dites à cet égard se réduit à deux points que je discuterai successiv«.ment : L" Avenir soutient la souveraineté du' peuple ; V Avenir semble avoir pris depuis uni Wiois une mauvaise tendance, c'est-à-dire, comm^' TOUS l'expliquez, une tendance révolutionnaire. -'

Sur le premier point , voici vos paroles : » Je ne H saurais pardonner à Y Avenir l'article intitulé : « La souveraineté de Dieu exclut-elle la souvent raineië du peuple ? Cet article me parait ren- « fermer tous les principes subversifs des trônes, de « la société, de la religion même que vous défendez ; « car, de la souveraineté du peuple en politique h la « souveraineté des fidèles en religion, il n'y a qu'un « pas bien glissant et bien facile à faire. Aussi ces M deux principes marchent toujours ensemble et « conjurant amicè. Je ne m'arrête pas à relever. « tout ce que cet article contient de faux, d'absurde, « de ruineux. »

Certes, mon Révérend Père, ce sont là des paroles tranchantes et d'injurieuses imputations, s'il en fut jamais ; et, quand tout à l'heure on verra sur quoi elles reposent, on admirera comme moi cette espèce d'aveuglement soudain dont Dieu frappe quelquefois les esprits les plus pénétrants, pour nous apprendre à tous le peu que nous sommes, et nous raffermir, en quelque sorte, dans une salutaire défiance de notre raison si débile et si incertaine.

L'auteur de l'article que vous attaquez avec tant de TÎoIence résume ainsi , dès les premières lignes, la doctrine qu'il a dessein de prouver:

« II est de foi que la souveraineté est de Dieu. Il • til de foi que c'est de Dieu que les souverains « reçoivent leur autorité.» Jusqulci, mon Révérend Père , il n'y a probablement rien qui vous choque. Continuons : u Mais il n'est pas de foi qu'ils la « reçoivent de Dieu immédiatement. La doctrine « commune des théologiens et des canonistcs est ,

(1) Avtntr du 14 décembre 1830.

(3) CAm lux ordlnel homloem In bonum commune , non cuju«- Utet railo facere potett le|{cm . sed niulUiudliils , vcl prliiclpls vfcem ouilUludlnU gerenUt. 1, 2, q. 90 a. 3. — Ibld. 97, ad. 3.

(3) Cardlnall» Bcllanninus non Inler populum el Ueum mcdlum posait, ied tnterregem etDeum volull populum c»se mcdlum, p«r qaod rez ulem acciplt polctUtem. Suarez, Defrn*. ftdel L, llb. III, cap. II. — Haec resotuUo, quoad omnes parles, lunlt e«t non solum UieoUniorum, scd ellam Jurl«peritoi um. iètd^ rtd. et. eod. cap. n.W.tlde Leglb., llb. III. . <4) Ccrtum eu ilarl in boniinlbui poletlalem fercndi legcs; wd poteitai b«c , quoad leget civiles, à nalurA neminl competlt

« au contraire, que Dieu communique la souverni- «( neté immédiatement au peuple, et , par le moyen (( du peuple , à la personne ou à la communauté « fjouvernante (1). »

Ici tout se réduit à une question de fait. Est-il vrai que la doctrine attribuée à la plupart des théologiens et des canonistes soit réellement leur doctrine ? J'ose assurer, mon Révérend Père , que vous ne le nierez pas. Faudrait -il vous citer de nouveau saint Thomas , qui enseigne en termes exprès que ula puissance législative appartient, non «( pas à aucun particulier, mais à la multitude ou (( au prince qui la représente (â) ? » Faudrait-il vous citer Suarez qui, s'appuyant de l'autorité de saint Ambroise, de saint Grégoire le Grand, de saint Augustin, de Rcllarmin, établit « qu'il n'y a point u d'intermédiaire entre Dieu et le peuple ; mais que u le peuple est l'intermédiaire entre Dieu et le roi, « et que c'est par cet intermédiaire que le roi reçoit « la puissance souveraine (3) ? » Faudrait-il vous citer saint Liguori (4), Fénélon (5), Bossuct luimême, le défenseur (6) le plus outré de la puissance royale ? Ou, embarrassé de leurs témoignages et ne les pouvant contester, direz-vous que saint Ambroise, saint Grégoire le Grand, saint Augustin, saint Thomas , Bellarmin , Suarez , Fénélon , saint Liguori , et tant d'autres qu^on pourrait nommer, Billuard, Bianchi, le plus savant réfutateur de la Déclaration de 1682 ; que tant de personnages pieux , des saints que l'Église a mis au rang de ses docteurs, ont soutenu, en ce qui regarde le pouvoir qui est le fondement de la société humaine , une doctrine /ât^jr^e, absurde, ruineuse ? El il faut bien que vous le disiez , ou que vous reconnaissiez que vous vous êtes emporté injustement contre l'auteur de l'article , qui allègue leurs propres paroles et déclare s'en tenir à ce qu'ils ont enseigné. Je présume trop bien de votre bonne foi, pour douter un instant que vous hésitiez a convenir de votre méprise. Quant à la distinction que vous faites entre la canaille et lepatriciat, elle est tout à f^it hors delà question : car, dans la tradition de l'Église, dont il s'agit ici uniquement, je ne trouve pas qu'il soit parlé ni de patriciat ni de canaille ; et je vous dirai en passant qu'en France il n'existe de

nifti communllaU hominum , et ab bAc trantferlur In unum , vel In pUires, A qulbus communlUs regatur. De Legtbut, 1. 1, tract. 2, n. 104.

(5) La puissance temporelle vient de la communauté qu'on nomme nation. La spirituelle vient de Dieu par la mission de son Fils et de SCS apôtres. OEuvres de Féntlon, tome XXU, page 583, édition de Fersaillet.

(6) fSous ne nous arrêterons point â ce que Tanonymc prouve lougnement, savoir: que la puissance des rois n'cfct pas tellement de Dieu, qu'elle ue soit aussi du consentement des peuples -, i>ersonne no nie cela. Defens., llb. IV, c. x\i.

4 if

ARTICLES PUBLIÉS

pafricîai d*aucuoe sorte, et qae je ne connais point de canaille parmi ceux qui chez nous jouissent du droit de cité.

Toute la suite de votre discussion portant sur la supposition que IVcrivain que tous attaquez soutient la souveraineté du peuple dans le sens de Rousseau et de Jurieu , sens qu*il a lui-même expressément rejeté (1 ) , et qui implique contradiction avec ses paroles que j*ai remises sous vos yeux, rien n*oblig;e de s*occuper des conséquences , assez vagues d*ailleurs, que vous tirez de cette fausse supposition. Toutefois, pour ne laisser à la chicane la plus subtile et la plus opiniâtre aucun subterfuge , nous répéterons ici ce que nous disions il y a peu de jours dans l'exposition de nos sentiments sur le même sujet :

<c En adhérant aux principes de saint Thomas « et des autres théologiens , nous ferons deux ob- <( servations.

«I Premièrement , leur doctrine ne peut pas être (( confondue avec celle que Jurieu et Rousseau ont « défendue sous le nom de souveraineté du peuple. (( Celle-ci, en effet, consiste fondamentalement à <c supposer que le peuple n*a d^autre loi que sa vote lontc, laquelle crée la justice : doctrine qui renu ferme évidemment Tathéisme , et dont il ne peut «( jamais sortir que d'épouvantables calamités. Les «( théologiens catholiques , au contraire , posent en (t principe que chaque peuple est soumis, comme u les individus , à la loi divine de justice , essen- « ticllement indépendante de sa volonté , et prou mulguée par la conscience du genre humain : en K conséquence, ils établissent que le droit de résis- K lance, réglé par celle loi, ne peut s'exercer que t( lorsipie ce droit est nécessaire pour faire préva- •( loir la justice contre la force perlurbatrice de la «t société.

(( En second lieu, les théologiens ne se sont point Il dissimule les énormes abus qui pouvaient vicier, u dans plusieurs cas , rexcrcice de ce droit ter- »' rible. Mais ils ont pensé qu'en cette matière, <: comme dans toutes les autres , les abus ne dé- (( trnisent pas un droit réel. Personne ne nie la •( légitimité de la défense personnelle contre un asti sassin , bien que chaque individu puisse se trom- « per dans l'application de ce droit, et dépasser «t les limites de ce que les jurisconsultes appellent u modcramen invulpatœ tutclœ. Les théologiens tt ont raisonne de môme à Tégard d'un peuple qui «t se trouverait placé par un tyran dans une sorte « de guet-apens social. La seule conséquence que

CD Avenir du 30 janvier — (2) Avenir du 6 février.

(3î Rcgimen lyraunlcuin non c»l ju^tum, quia non ordinalur ad bonum commune, hed ad honum privatum rceenlls..., Idcô pcrturbatio hujus regiminlA non liabct ratloncm scdilionU: nlsl

« l'on puisse tirer de ces redoutables luttes, c'est « que l'humanité doit hâter par ses vœux l'époque u où les peuples concourront d'eux-mêmes au ré- « tablissement de l'ordre social catholique , de cet <( ordre qui substitue à l'état de guerre entre le « pouvoir et les sujets, inévitable en tout antre (( système , l'intervention d'une autorité essentidu lement pacifique (2). »

Il me semble, mon Révérend Père , que cela doit suffire pour vous tranquilliser sur ce qui coneeme la souveraineté du peuple. Votre zèle, trop prompt à s'alarmer , s'est , je le présume , échauÂ^ de certaines paroles qui ont pu retentir autour de tous: la réflexion le calmera, u Je passe, ajoutez-vous, « sur le reste de l'article , car ce sont des mots qui 4( n'ont point de sens. » Vous auriez pu dire peutêtre , qui n'ont point de sens pour moi. Que si vous n'avez pas assez l'habitude de notre langue pour les avoir compris , je le regretterai sans doute pour l'auteur ; mais, rigoureusement , vous ^aTou^ rez, cela ne conclut rien contre lui.

Venons maintenant au second reproche que vous adressez à V Avenir y c'est-à-dire, ia mamtaise tendance qu'il semble avoir prise depuis un mois. Il a , selon vous , incité, exciié, poussé Us peuples, avec toute la puissance de la parole; approuvé, loué toutes les révolutions faites^ applaudi d'avance à toutes les révolutions à faire. Apparemment, mon Révérend Père, vous êtes en état de fournir les preuves de ces violentes incul[>ations. Où sont-elles? je les cherche en vain dans votre lettre ; et j'ai droit d'être surpris qu'où homme tel que vous, qu'un prêtre, se]permeltedes accusations de celle nature , conçues en termes si généraux qu'ils ôtcnt presque toute possibilité de défense. Nous nous défendrons pourtant, non pas devant vous A qui nous ne devons nul compte de nos paroles ni de nos doctrines, mais devant le saintsiége, qui en est le juge suprême ; devant nos frères de tous les pays , à qui l'on pourrait vous supposer le dessein de rendre notre catholicisme suspect.

£n droit donc nous avons soutenu, et nous continuerons de soutenir, avec saint Thomas , «c que le c régime lyraimique est injuste, parce qu'il a pour (c fin, non le bien commun, mais le bien particule lier de celui qui gouverne ; qu'en conséquence la <( destruction de ce régime n'a point le caractère (( de la sédition : excepté le cas où elle entrainet( rait de si grands désordres que la multitude des u sujels souffrirait plus de cette destruction que du (( régime tyrannique lui-même (5). » En un mot,

forte quandù tic Inordinatè perlurbaLur tyranDlr^lmen, quM niuUitudo fiubjocta majus delrimenlum palitur ex pcrlurbaUone con&equenll quAin ex tyranni rcglroiue..Vum.22, q. xliii. art. Il* ad. 3.

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

nous avons soutenu , et nous continuerons de soutenir, que lorsque le souverain, violant fondamentalement la loi divine de justice qui est la source unique de toute vraie légitimité, opprime le peuple et lui ravit ses droits religieux , politiques , civils , ce peuple a le droit incontestable de se donner un autre souverain ; et vous-même vous reconnaissez que le principe de légitimité ( vous eussiez mieux éxide légalité)^ dans les cas extraordinaires ^ est subordonné au principe du salut public j qui est ialoi souveraine des États. Si donc il existe des pays où le peuple gémisse sous une oppression semblable y nous applaudissons d'avance aux rërolutions à y faire y et , à moins de renoncer à ▼os principes, vous devez y applaudir comme nous. Nous vous défions de montrer que jamais nous ayons dit autre chose ; et certes ce serait aussi une trop exécrable maxime que de prétendre , avec les gallicans, qu'un prince une fois établi peut tout se permettre impunément, et que la tyrannie n'a d*autre remède que la volonté du tyran même. Au surplus, nos doctrines à ce sujet , fondées, croyonsnous , sur l'enseignement des pontifes romains et la tradition de l'Église , ont été clairement exposées dans la. déclaration que nous avons soumise , avec une docilité sans réserve, au jugement du siège apostolique (1) , et je ne pense pas que , sur ces doctrines , il y ait entre vous et nous aucune opposition . En fait , nous avons applaudi à l'insurrection de la Belgique et de la Pologne , et nous y applaudissons encore de toutes les forces de notre âme : car nous croyons qu'il ne fut jamais d'oppression plus inique, plus odieuse et plus accablante que celle qui écrasait ces deux malheureux peuples , chez lesquels fl n'existait plus de sécurité réelle ni pour les personnes ni pour les propriétés, et à qui le despotisme, infidèle à ses serments, s'efforçait de ravir leurs droits politiques et civils , leur religion et leur langue même. Et lorsque , ignorant ce que l'Europe sait , vous pourriez à cgt égard vous faire illusion , il s'ensuivrait bien que , n'admettant pas les faits dont nous tirons la conséquence , vous devez rejeter cette conséquence , mais non pas que nous sommes des révolutionnaires dans le sens où vous usez de ce mot; car vos principes vous obligeraient à tirer de ces faits la même conséquence que nous , si vous en admettiez la vérité comme nous. Et peu importent ▼os prévoyances sur le résultat final des efforts généreux de ces deux nobles peuples. Nous ne doutons pas du succès des Belges , malgré les ruses d'une ténébreuse diplomatie ; nous tremblons pour la Pologne , seule en face des Tarlarcs prêts à se précipiter sur elle : mais, quand ces deux belles nations,

il) Xajet l'avenir du 6 février TOMB II.

lâchement abandonnées, succomberaient dans une lutte inégale ; quand , au lieu des palmes de la liberté, elles ne cueilleraient que celles du martyre ; quand il ne resterait d'elles que deux grands tombeaux , tout ce qui a un cœur d'homme , une âme catholique, s'en irait mouiller de ses larmes les froides pierres qui recouvriraient les ossements de ceux qui, sans tant de calculs , se confiant dans le ciel qui protège la cause juste et sauve quelquefois miraculeusement les pauvres opprimés , s'écrièrent d'une voix unanime : Mourons pour Dieu et pour la patrie !

Et , en vérité , quoi qu'il arrive , il faut que vous ayez , mon Révérend Père , un singulier courage , pour venir attrister par vos paroles lugubres et vos conjectures désolantes ces infortunés catholiques qui , pour sauver leur foi et tout ce qui , avec elle , donne du prix à la vie humaine , ont appris de leurs évêques et de leurs prêtres à ne reculer devant aucun danger ni devant aucun sacrifice. Ah ! jusqu'à ce que la Providence ait décide dans ses impénétrables conseils , qu'après tout elle ne vous a pas plus dévoiles qu'à nul autre, que leur sublime dévouement demeurerait encore stérile pour un temps , laissez-leur , mon Révérend Père , laissez-leur au moins l'espérance !

Continuant de gourmandcr ï Avenir avec je ne sais quel ton de maître qui régente des écoliers mutins , vous voulez bien nous avertir qu'à d*autres égards encore nous avons encouru votre désapprobation. (( Je ne puis non plus, dites-vous , pardon-^ u ner à Vjivenirde s'extasier devant la révolution u de juillet. Je ne suis ni carliste ni philippin. Je « sens aussi la nécessité où s*est trouvée la France » de se ranger autour du roi Philippe pour éch apte peràranarchie...Mais je ne puis passera VAreu nir cette expression : La nation a recouvré ses (c droits... Dans votre bouche, qu'est-ce que cela «< signifie? Quels droits avez-vous? La liberté de la » presse ? vous, sur lesquels pèsent deux procès ! (( La liberté de la religion ? tandis qu'on brise ses u croix, qu'on incarcère ses prêtres, qu'on expulse « ses curés , qu'on régente ses évêques ! La liberté K de l'enseignement? tandis qu'on pousse le des- (c potisme universitaire au delà des bornes posées Il par MM. Frayssinous et Feutrier l »

Sachez bien , mon Révérend Père , en premier lieu , que V Avenir ne demande ni n'accepte de pardon de personne ; et , en second lieu , qu'en ce qui touche aux affaires intérieures de notre pays , la doctrine catholique et la conscience une fois <^ Tabri , rien au monde ne nous importe moins que l'opinion individuelle d'un étranger quel qu'il soit. 11 est à croire que nous, nés en France et qui ne l'avons jamais quittée , nous la connaissons un peu mieux qu'un homme qui ne la vit jamais et qui en

ARTICLES PUIUÉS

Ml i qûtre ètatê lieues. Nous poufons, sans trop de in^somplioD , nous flatter d'être des Ju^^es plus compétents que lui de nos propres intérêts ; et, queW que honorable que puisse être d'ailleurs sa tutelle, afant de l'exercer comme de plein droit , il eût été plus couTenaMe peut-être d'attendre qu'elle fût \ sollicitée.

Du reste , placé sous Tempire d'une préoccupation inexplicable, tous nous avex, encore ici, lus sans /-nous entendre ; et , après tous stoît lu moi-même, / je doute s'il existe en Europe un homme moins j instruit de l'état de k France , de ce que , pour les catholiques, il est sage de craindre, de ce qu'il est raisonnable d'espérer. Reprenons f os pannes. Vonsne nous pardonne! pas de nous extasier défaut la révolution de juillet. L'expression, mon RéTérendPère, est aussi juste que si nous disions de tous que vous TOUS extasiez dcTsnt le despotisme moscoTite. En général , comme nous le répétions encore dernièrement, nous tremblons dcTsnt toute réTolution , u parce que la révolution la plus juste, même «c quand elle réussit, traîne après elle de tongues « et pesantes calamités (1). » Cest ainsi que nous sommes réTolutionnaires.

Et, pour ce qui est en particulier deséTénements de juillet , sur lesquels d'ailleurs tous n'sTez pas cru dcToir tous expliquer nettement; nous qui n'aTons point de position à ménager ou à compromettre, nous n'aTons non plus rien qui nous empêche de dire hautement toute notre pensée. Nous disons donc d'abord qiiè cette révolution était inévitable, par différentes raisons qu*il est inutile de rappeler, et il y a , en effet , plusieurs années que nous rannoncions comme imminente. Nous admirons de plus la modération qui en a fait une sorte de combat régulier , et Tespèce de sentiment élevé et généreux qui , dominant une multitude ardente d'indignation et momentanément affranchie de tout pouvoir qui pût la contenir, a maintenu un ordre merveilleux dans une armée sans chef, dans une population palpitante des émotions les plus fortes , et prévenu les horreurs qui accompagnent d'ordinaire ces commotions terribles : exemple, je ne dis point rare, mais unique dans l'histoire, et que sans doute il est beau, il est glorieux aux Français d'avoir donné.

P^nfin , en plaignant le pouvou* qui s'est perdu lui-même par un aveuglement qui n'exclut ni des intentions droites ni des vertus dignes de respect , nous nous sommes réjouis d'un changement politique dans lequel nous avons vu comme le signal de la délivrance de l'Église et de l'affranchissement de la religion , condamnée parmi nous à périr sans

(I) Avenir du 27 juiTier.

retour peut-être ai le régime précédent itëM pier longé eneore qudqœi années. Oppriaée |nr. Jes lois et l'administration , enveloiipée de su liieit , aTilie par les homiears mêmes dont die fpUMil; ropprobre et qui n'étaient que le pri& de aa éadk obéissance, le peuple ee détachait d'eUe^.WfHft ment , et Ton pourait ecHnpter ka Jûam fil hn nk talent i TiTre, les jours après kaqnela la dsaiv chrétien, fermant ses yeox. appesantis dnangoine, l'emporterait stcc lui dans la toâibe. fai étalMMt état, lorsque soudain la terreatrandilé. AMsMp aTons dit : Dieu est grand; il ae aoni«|t de, an promesses I Et notre fMsfest élevée an-deHnsdsi pensées et des affections humaines , ponr ndvfecr les conseils suprêmes et bàiir le aalnt qfà mins senaitd'en haut. Tout ,en efllet, était diangé, et aTons pu , nous sTons dû dire^pie la natigm recouvré ses droits ^ et non-aeniement aea épaks religieux , mais encore ses droits poBUqneay.isÉlis sur des engagements réciproques , sur on sacré que des ministres , honorables d*ailleivf tant qu'hommes priTés, Tiolèrent onvertanent'i les ordonnances de juQlet. Car, à moina qne. ne reconnaissiez aucuns droits aux peaplea, droits que le pouroir ne puisse knr dier 4fa*tnlonté ; à moins que tous n'admettiei d*aatR Toir légitime que le despotisme inimité, qui implique l'athéisme , il est plus dUr. qm^ls jour qu'en 18S0 le pouToir, dont encore oan tes nous ne scrutons pas les intentions et dont naos respectons l'infortune, enlcTa aux Français des droits légitimement acquis, et reuTcrsa déliait la Loi fondamentale , c'est-à-dire la société telle qu'elle existait. La question dès-lors n'était plus s'il y aurait révolution , mais si elle s'accomplirait au profit de l'absolutisme , ou au profit de la liberté. Or, entre ces deux alternatives désormais inévitables , je toqs demande à vous-même, mon Révérend Père, ce qui était le plus désirable et le plus juste en soi; je vous demande ce qu'auraient fait les catholiques du moyen âge , alors que le sentiment de la dignité des peuples et de la sainteté des promesses , qui formaient le lien entre eux et le pouvoir, était si vivant dans les âmes ; je vous demande ce que les pontifes romains, choisis pour juges, auraient décidé, je ne dis pas sur les intérêts qu'ils se seraient sans doute, et avec succès, efforcés de concilier, mais sur le fond même du droit. Écartez de votre esprit toute préoccupation relative aux temps et aox hommes , et , la main sur la conscience , répondez. Mais , laissant à part les conséquences puremoit politiques des événements de juillet, et ne considérant que celles qui nous touchent en qualité de sinh pies catholiques, avons-nous, en effet, recomwré nos dfViis ? Vous le niez , et , en outre , voua lUlcs

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

entendre que nous ne les recouvrerons jamais. Que Dieu détourne un pareil augure ! et qu*il nous préserve de prêter l'oreille à ces prophètes de servitude , dont la parole glacée ne descend dans Tâme que pour la frapper d'un mortel engourdissement , pour y tuer , dans leur germe , tout courage , tout mouvement , toute espérance ! Là où vous voyez , mon Révérend Père, un nouveau triomphe du mal, BOUS apercevons , nous , le commencement d'une magnifique régénération , l'aurore du jour où s'accomplira cette solennelle promesse : Et erit unuîii ovile et unus pastor. Oui, le catholicisme se ré* veille , et , brisant ses fers , il s'élance comme un géant dans l'immense carrière qui s'ouvre devant lui : Exultavit ut gigas ad ctérrendam viam. Craignez donc , craignez qu'il ne vous soit dit : Homme de peu de foi , pourquoi as-tu douté? Il semble que vous attendiez tout des rois , et alors nous concevons comment l'espoir fuit de votre âme : pour nous , nous n'en attendons rien ; mais nous attendons beaucoup des peuples qui, malgré ce qui leur manque encore, malgré la direction une et fixe dont ils sont privés et que bientôt peut-être ils recevront de Rome , quand la liberté aura prévalu , nous semblent être les instruments choisis de Dieu pour rétablir son règne sur la terre.

Mais, pour vous faire comprendre ce que le catholicisme a gagné à noire dernière révolution, lisez la Charte du 7 août , et vous y verrez la liberté religieuse et la liberté d'enseignement stipulées d'une manière bien plus formelle qu'elles ne l'étaient dans l'ancienne Charte. Nous avons donc recouvré, sinon l'exercice , au moins la reconnaissance de notre droit. Et ceci c'est beaucoup , c'est tout , car la Charte nouvelle nous fournit de plus des moyens légaux d'arriver à la jouissance effective et pleine de ce droit reconnu ; et ces moyens sont principalement la liberté de la presse et la liberté d'association.

Ici vous m'arrêtez. La liberté de ia presse ? vous, Mur lesquels pèsent deux procès ! Oui, mon Révérend Père, deux procès nous ont été intentés; et nous en rendons grâces aux magistrats qui , par une erreur de bonne foi sur le sens de nos paroles , nous ont fourni l'occasion précieuse de les expliquer plus clairement devant la justice du pays. Et le pays nous a entendus, et le ministère public a loué nos «loctrines, et nos concitoyens, nos juges, les ont sanctionnées par leur arrêt ; et, quelles que fussent les opinions religieuses de chacun , la foule qui assistait a cette mémorable audience a salué de ses acclamations le catholicisme, qui lui apparaissait pour la première fois sous ses traits véritables , le catholicisme romain. Que n'avez-vous, mon Révérend Père, élé témoin d'un spectacle si nouveau en

France ! vous n'auriez pas à regretter le faux jugement que vous portez d'elle sur de vieux souvenirs qui obsèdent votre esprit et l'enveloppent comme d'un voile funèbre.

Nous avons à vaincre, il est vrai, la résistance du ministère enseveli dans les traditions du despotisme de tous les régimes , et l'opposition du libéralisme persécuteur que dominent encore les préjuges do la philosophie du dix-huitième siècle. Mais le ministère ne peut, quoi qu'il fasse , empêcher de sortir de la Charte ce qu'elle contient, ce que la volonté ferme de la nation y a mis ; et à l'ancien libéralisme qu'animent des idées de tyrannie a succédé un libéralisme véritable, éclairé, généreux, qui repousse toute oppression , et qui veut fortement la liberté réelle , une liberté égale pour tous, entière pour tous. Unis à ce libéralisme loyal, les catholiques seront invincibles ; et déjà partout cette union s'opère. On s'est expliqué , on s'est entendu ; la confiance naît et se manifeste par des efforts communs. Voilà l'état de la France ; et, quoi qu'en puissent penser ceux qui ne la connaissent pas, quelles que soient les épreuves qui lui sont réservées encore, elle peut fixer un regard tranquille sur l'avenir qui se prépare pour elle. Pour vous qui semblez ignorer ces choses, pour vous qui n'avez encore devant les yeux que la révolution de Voltaire et de Rousseau et le fautôme sanglant de 95, nous concevons vos terreurs, mais nous ne les partageons pas.

Je finis, mon Révérend Père, cette lettre déjà trop longue peut-être. Vous avez complètement méconnu les doctrines et travesti les intentions des rédacteurs de YA venir; vous vous êtes permis à leur égard des imputations aussi fausses que violentes , vous êtes descendu jusqu'à l'outrage. Vous savez à quoi vous oblige , en cette occasion , le devoir rigoureux de l'honnête homme et du chrétien. L'ofFense a été publique, la réparation doit l'être; et , pour user de vos propres mots, c'est à cette condition que Je vous assure la continuation de mon estime et du respect avec lequel je suis

Votre très-humble serviteur,

F. DE La Me?(nais.

m: la képuumque.

9 mars 1»JI.

Puisqu'on a jeté dans nos débats, assez compliqués déjà , le mot de république , qui , par sa signification vague , est merveilleusement propre à

ARTICLES PUBLIÉS

soulever les passions les plus opposées, il nous parait à propos ilc réclaircir, el de traiter cette grande question de la république dans ses rapports avec Fétat de la France et avec le genre de gouvernement que cet état comporte. (}ar on doit craindre de discuter franchement aucune des questions agitées aujourd'hui dans le monde, et rien , au contraire, n'importe davantage que de réduire à des termes positif^ et clairs les points sur lesquels il existe de profonds dissentiments, afin du moins de s'entendre , et que , de part et d'autre , on sache ce qu*on veut.

Parmi nous , un parti désire la république , et , dit-on, travaille à l'établir ; un autre parti la repousse avec violence et avec terreur, et certes il ne se peut que trop qu'une horrible anarchie naisse du choc de ces deux partis , l'un plus nombreux , l'autre plus actif , plus uni, plus décide, et tous deux, selon nous , également aveugles.

(Qu'est-ce , en général , qu'une république , indépendamment des formes particulières infiniment jjiverses sous lesquelles elle peut être constituée? / Une république est un mode de gouvernement ou de société qui, excluant le pouvoir absolu d'un seul, place le droit de législation dans le peuple entier ou dans une partie du peuple ; ce qui fait la différence de la république démocratique et de la république aristocratique ; et l'une est préférable à l'autre, l'une est possible et l'autre ne l'est pas, selon la nature des éléments dont se compose actuellement le peui.Ir.

Cria posf, cx.nminons les deux p;nlisqni , sous ce rajjporl, diviscnl maiutcnanl la rraiice.

Kl , pour j)arUr d'abord de ceux qu'épouvante le seul nom de réiHibliquo, de bonne foi savonl-ils bien re «pi'ils craignent et ce ((u'ils veident? Leur esjirit n'esl-il j^as lellemeiil préocrupé du souvenir des désordres et des crimes d'une certaine éj>oque , que pour eux ces crimes, ces désordres s'identifient avec une forme abstraite de gouvernement , à peu près comme les désordres et les crimes des guerres de reli^jion s'identifient pour d'autres avec la religion ? Ouoi (pi'il en soit . et sans remonter au delà de ce (pi'on est convenu d'a]>peler la Kestauralion , nous leur demanderons sous quelle espèce de gouvernement ils ont vécu depuis cette épocpie. Il existait sans doute, comme il existe encore, un roi, c'est-à-dire un homme (pfon aj>pelle »SV>e, qu'on loge dans un palais, et à qui on donne chaque année une grosse somme d'argent pour signer des ordonnances qu'il ne fait j>as, et dont, avec justice, il ne répond pas, du moins léjjalement ; mais lej)ouvoir réel , la puissance dernière, en (jui résidel-clle ; en (pii . de|)uis seize années, a-t-elle constamment résidé, si ce n'est dans la Chambre qui

vote le budget , et par conséquent dans cenx qui la nomment TDonc il y a seize années que nous sommes en république ^et la question n'est pas de savoir si nous y tomberons, mais si nous y resterons. Or, comment pourrions-nous sortir de la république? Voyez quel est l'état du pays : y subsiste-t-il une seule trace de l'ancienne organisation? Trouverez-vous quelque part une classe d'hommes , un corps qui ait ses droits propres ^ une force de résistance et une force d'action ? A percevez- vous des centres autour desquels viennent se grouper des éléments d'une nature spéciale et homogènes entre eux, dont l'union forme un tout vivant? L'opinion, les mœurs, admettent-elles quelque chose de pareil ? Serait-il possible de créer une noblesse véritable , des corporations privilégiées ? Avant d'y réussir , on bouleverserait dix féis la France ; et c'est qu'en réalité les hommes ne font rien, ne peuvent rien faire de ce genre : c'est l'œuvre du temps et des circonstances , l'œuvre mystérieuse et profondément inconnue à elle-même de la société soumise à des lois plus puissantes qu'elle , et qui, dans l'ordre général que Dieu dirige vers une invariable fin, règlent son développement et sa décadence même. Au fond, le peuple français se compose de simples individus politiquement égaux en toutes choses ; et qui voudrait porter atteinte à cette égalité politique, soulèverait la nation entière. Dès-lors, I sous une fornie ou sous une autre, la république est inévitable, à moins qu'un homme , momentanément investi d'une force prépondérante, n'écrase tous les droits sous sa volonté arbitraire , c'est-àdire, à moins qu'un despotisme absolu dans son essence ne siibslitue à l'égale liberté de tous la servitude égale de tous. Or, est-il un Français, quelles que soient ses o])inions , ([ui put se résoudre à subir le joug d'un semblable despotisme , et qui, lors même que la liberté ne serait pas exemple d'inconvénients et de périls qui, en réalité, n'en sont nullement inséparables, ne préférât raille fois l'agitation d'une vie dont les éléments constitutifs n'ont pas encore trouvé leur parfait équilibre, à la paix des tombeaux et au repos de la mort que leur ferait un Bonaparte ou un Philippe 11? Tout le monde aujourd'hui a besoin «le res[)irer à l'aise; tout le monde veut être affranchi dans sa conscience, son intelligence, el même repousse unanimement, dans l'ordre inférieur, la tutelle oj)pressive qui depuis trop longtemps pèse sur les communes et sur les provinces. Interrogez qui vous voudrez, demandez-lui, toute idée Ihéoritpie à part, ce qui lui manque et ce qu'il désire, il se trouvera que c'est quelque liberté. Donc la libertéest le vœu commun, le vœu universel, el les efforts des gens de bien doivent tendre sans reliUclic à la réaliser; car c'est par elle que l'ordre renaîtra.

DANS LE JOURNAL L'AVENIR

Nous Tenons de voir qu'attendu l'état moral et matériel de la Franc» elle n'avait de choix qu'entre le despotisme et la république , et qu'en outre la république existait de fait depuis seize ans. Qu'estce 4lonc que le parti républicain , et que se proposet - il ? Ici nous devons distinguer deux classes d'hommes , qui n'ont rien de commun que le nom , et dont la première , numériquement presque imperceptible , n'a d'importance que par la force que l'imagination lui prête; fantôme sinistre qui lui apparaît comme quelque chose de gigantesque à travers les nuages qui l'enveloppent. Je parle des anarchistes , de ces monstres aux mains sanglantes, qui méditent , au fond de leurs repaires , le pillage , le meurtre , l'incendie. Impuissants par eux-mêmes, ils disparaîtront dès qu'on s'unira contre eux , et ce seraient des passions bien étrangement aveugles que celles , nous ne disons i>as qui chercheraient des alliés dans le crime et la dévastation , mais qui ne suspendraient pas à l'instant toute autre guerre, lorsque, des antres où ils se cachaient, sortent soudain, haletants de fureur, les bannis de la civilisation , pour ébranler la société dans ses fondements mêmes. Quiconque alors hésite à se lever, à se joindre à ses frères pour la défense commune , celui-là n'est pas homme , celui-là est infâme à jamais.

Et, quant aux vrais républicains, c'est-à-dire ceux qui, indépendamment de toute vue personnelle, désirent la république comme un gouvernement meilleur et plus libre, et dès-lors comme un moyen d'ordre , nous ne voyons rien qud d'honorable dans leur opinion, et nous croyons de plus qu*eUe renferme, dans son application à la France actuelle, un incontestable fonds de vérité. Seulement ils se laissent , à notre avis , préoccuper des mots , et ils semblent attacher aux formes une importance trèsexagérée: erreur dangereuse qui se confond , dans son principe , avec la fausse idée qu'un gouvernement peut et doit être constitué à priori y sur le modèle que s'en est fait je ne sais quelle raison spéculative, qui, ne combinant que des abstractions, échoue constamment toutes les fois qu'elle veut réaliser ses théories , parce qu'elles ne répondent à rien d'existant , et que , sans racine dans le passé , ni même dans le présent , dans les habitudes , Topinion , les mœurs , elles feraient de la société un mécanisme mort.

Nous le répétons, la France, sous la Charte tie 1830, est une véritable république, et nous sommes convaincus que ,' si l'on ne fausse [)as la Loi fondamentale , si l'on n'en viole pas le principe , si Ion en déduit toutes les conséquences légitimes, rt qu'on les coordonne dans des lois secondaires, les Français jouiront d'une liberté qui doit satisfaire tous les vœux, d'une liberté telle qu'à

nulle époque n'en a joui aucun peuple européen. ,

En effet , dans l'ordre spirituel , ils ne seront pas ■ seulement libres , mais indépendants ; et cette indépendance résultera de cette grande et fondamentale maxime, que le pouvoir n'a , par sa nature, aucune autorité sur lès esprits ni sur les consciences : maxime d'où se déduit, d'une part , la liberté absolue de religion et la liberté d'enseignement, et , d'une autre part , la liberté de la presse et la bberté d'association , ainsi qu'on l'a tant de fois prouvé. Or, ces quatre libertés qui affranchissent Fhomme moral et intelligent , sont stipulées solennellement et en termes exprès dans la Cliarte. Il ne s'agit donc pas sur ce point, le .plus essentiel de tous, de changer la Charte , mais d'en obtenir la pleine et loyale exécution. Or, c'est à quoi l'on peut arriver sans sortir en aucune façon de l'ordre légal. Donc, jusqu'ici, aucune forme de république ne saurait nous donner plus que ce que nous possédons déjà.

Dans l'ordre politique et civil , la Charte suffit encore ; ce qui ne veut pas dire qu'il ne reste beaucoup à désirer dans la manière dont on l'applique et dont on l'interprète. Mais, sous ce rapport, tout dépendant de quelques lois organiques et réglementaires , on peut aisément , sans secousses et sans déplacer la base de l'État , régulariser , selon les vœux et les besoins du pays , l'ordre de choses qu'a constitué la Loi fondamentale.

En effet , les libertés spirituelles une fois placées à l'abri de toute atteinte , et le pouvoir dès-lors ne conservant d'action que sur le matériel de la société, il ne s'agit plus que de régler cette action ou de la mettre en rapport avec les libertés du même ordre, de sorte que le pouvoir ne soit que le ministre et , pour ainsi dire, l'instrument de la volonté nationale. Or, il est clair qu'ici tout se réduit à un bon système d'élection et à un bon système d'administration , systèmes intimement liés l'un à l'autre. Car l'élection doit aboutir à un corps qui représente en réalité et non fictivement la volonté générale; et, cette volonté se rapportant à des intérêts positifs, ces intérêts doivent être eux-mêmes représentes par les électeurs : et , par conséquent , les vrais électeurs sont naturellement ceux qui dans chaque lieu ont été choisis pour administrer ses intérêts propres.

Il suit de là que, pour établir un ordre régulier et dès-lors durable , le premier soin devrait être d'organiser un système administratif fondé sur ce principe , que tout intérêt nettement circonscrit a le droit imprescriptible de s'administrer lui-même. On remonterait ainsi de la commune , qui est le véritable élément politique , jusqu'à la (Chambre ou jusqu'aux Chambres, dont la principale fonction est de mettre en harmonie, par des lois qui embrassent l'État entier, les administrations inférieures ,

ARTICLES PUBLIÉS

et de constituer ainsi Tunitë sociale. Elles expriment par ces lois la volonté du pays , et le roi Texécute. 3Iais Ton conçoit qu*un pareil système d'administration qui , en France , sort forcément de la nature des choses , appelle de toute nécessité un système analogie d'élection. Car, en premier lieu , chaque commune , chaque province ne peut s'administrer réellement elle-même, si elle n'élit ses magistrats; et comme, en second lieu, les afPaires du ])ays ne sont que la généralité des affaires des communes et des provinces, considérées en tant que, par leur union , elles forment l'Etat , les représentants de rÉlat doivent être les représentants des provinces et des communes , c'est-à-dire que leur élection doit se lier étroitement à celle des magistrats locaux et n'en être qu'une extension.

Or, entre ceux qui, n'ayant pas de position dépendante, jouissent dans la commune des droits de citoyen , comment et à quel titre admettrez-vous les uns à l'exercice de ces droits sacrés , et en exclurezvous les autres? Toute distinction qu'il vous plaira d'établir sous ce rapport entre eux , offensante pour ceux que vous frapperez d'une honteuse interdiction , ne reposera que sur l'arbitraire le plus absolu comme le plus absurde. Car enfin , lorsqu'on vous demandera compte du principe d'après lequel vous formez vos catégories , il faudra bien toujours que vous en veniez à dire que ce principe est la capacité présumée. Voilà donc la plus grande partie du peuple français déclarée par vous incapable de s'olcvcr seuloniont jusqu'à l'efforl d'intelligence nécessaire [lour savoir si tel ou Ifl habitant de la comin;iuc y a la réputation d'être un homme hal)ilc, un homme d'honneur et de probité. Kh ! qui le sait, au contraire, et mieux et plus sûrement (pfeux ? (iKovez-le, riiomme de leur choix sera constamment celui qui, à tous égards, olfrira le plus de {garanties eouune administrateur loral , et comme clecleur des députés dont le mandat doit émaner de la nation entière et par ronsêcpienl des communes.

Kl voyez quelle abjecte solution vous donnez vous-même à ce problème, à vos yeux si diUicile , i\v la ca])a(ité. Vous interrogez cliaipie Français : Combien paies-tu d'impôt? — Je paie, dit l'un, :i iO francs. — llien , tu dois être un homme d'esprit ; va voter, nous le le permettons. Et loi, combien paics-lu? — 3loi, je ne paie (pie 239 fr. 99 c. — C'est fcicheux véritaldement ; mais enfin tu ne saurais voter , car la présomption est que tu es un sot. — ^'est-ce pas là , je le demande , une amère dérision du bon sens et de l'humanité? et se peut-il imaginer un état plus bas que celui d'un peuple qui en est venu à fonder son gouvernement , sa législation , son avenir, sur ce tarif ignoble autant «pi'insensé de l'intelligence?

Je conçois , certes , qu*on ne soit |nis extrêmement épris d'une liberté de ce genre ; on peut légitimement désirer mieux. Mais ce mieux, qu'est-ce an fond ? Une loi raisonnable d'élection , qui se lie à une loi raisonnable aussi d'administration communale et provinciale. Voilà ce qui nous manque surtout. Avec cela et les libertés que nous avons nommées spirituelles , il ne nous resterait rien à souhaiter que les améliorations de détail que le temps amène chaque jour dans un pays sagement constitué. Or, ces lois qui nous manquent , il n'est nul besoin , pour les obtenir, de renverser la Charte ; c'est bien plutôt par elle que nous pouvons les arrachera ceux qui nous les refuseraient , car elles en sont une conséquence naturelle et inévitable. Il y aurait donc de la folie , et même pis que cela , à rejeter tout notre avenir dans le ténébreux chaos d'une nouvelle révolution. Nous n'avons point à demander la république, car elle existe; seulement elle n'est pas encore complètement organisée, et c'est vers cette organisation définitive, de laquelle dépend l'ordre et la paix , que doivent tendre les efforts des vrais amis de la France. Mais ces efforts D*auront de succès qu'autant que, le respect des lois en étant le caractère , ils ne deviendront pas pour le pays un sujet perpétuel d'alarme. Et que les républicains ne s'effraient pas de l'hérédité du chef de l'État. Tandis qu'il ne sera que ce qu'il doit être , l'exécuteur des oi'dres souverains de la nalion réellement représentée, cette hérédité, loin d'èlre à craindre, ne sera qu'une garantie de plus de la liberté. Point de cour, une liste ci>ile modeste, cl il ne nous restera rien à désirer de ce coté.

l'uissions-nous , éclairés par l'expérience . nous unir tous dans ces mêmes vœux ! A part quelques hommes incorrigibles , relégués aux deux extrémités de la société qu'ils inquiètent , royalistes , libéraux. ré}>uldicains, moins séparés qu'ils ne le pensent eux-mêmes, veulent sincèrement la tranquillité et le bonheur de leur commune patrie , l'union de l'ordre et de la liberté ; et nous jouirons effectivement de la liberté et de l'ordre, lorsque, abjurant toute détiance nuiluelle, chacun de nous, au lieu de retirer sa main , l'étendra pour serrer celle de son frère, aura loi dans sa parole, et , vivant de la même vie. «lu même amour, ne connaîtra plus d'autre intérêt ([ue rinlérêl de tous.

Page 1