SM
Quel est ce vieillard qui parle de justice en tenant d'une main une coupe empoisonnée, et caressant de l'autre une prostituée qui l'appelle : Mon père?
11 dit : C'est à moi qu'appartient la race d'Adam. Qui sont parmi tous les plus forts , et je la leur distribuerai ?
Et ce qu'il a dit, il le fait; et de son trône, sans se lever, il assigne à chacun sa proie.
Et tous dévorent, dévorent ; et leur faim va croissant, et ils se ruent les uns sur les autres, et la chair palpite, et les os craquent sous la dent.
Un marché s'ouvre , on y amène les nations la corde au cou ; on les palpe, on les pèse, on les fait courir et marcher: elles valent tant. Ce ne sont plus le tumulte et la confusion d'auparavant , c'est un commerce régulier.
Heureux les oiseaux du ciel et les animaux de la terre ! nul ne les contraint ; ils vont et viennent comme il leur semble bon.
Qu'est-ce que ces meules qui tournent sans cesse, el que broient-elles ?
Fils d'Adam, ces meules sont les lois de ceux qui vous gouvernent; et ce qu'elles broient, c'est vous.
Et , à mesure que le prophète jetait sur l'avenir ces lueurs sinistres, une frayeur mystérieuse s'emparait de ceux qui Fécoutaient.
Soudain sa voix cessa de se faire entendre, et il parut comme absorbé dans une pensée profonde. Le peuple attendait en silence , la poitrine serrée et palpitante d'angoisse.
Alors le prophète : Seigneur, vous n'avez point abandonné ce peuple dans sa misère ; vous ne l'avez pas livré pour jamais à ses oppresseurs.
Et il prit deux rameaux, et il en détacha les feuilles, et, les ayant croisés, il les lia ensemble, et il les éleva au-dessus de la multitude, disant : Ceci sera votre salut ; vous vaincrez par ce signe.
Et la nuit se fit , et le prophète disparut comme une ombre qui passe, et la multitude se dispersa de tous côtés dans les ténèbres.
Lorsqu'après une longue sécheresse , une pluie douce toqobe sur la terre , elle boit avidement Feau du ciel qui la rafraîchit et la féconde.
Ainsi les nations altérées boiront avidement la parole de Dieu, lorsqu'elle descendra sur elles comme une tiède ondée.
El la justice avec l'amour, et la paix et la liberté, germeront dans leur sein.
Et ce sera comme au temps où tous étaient frères, et l'on n'entendra plus la voix du maître ni la voix de l'esclave , les gémissements du pauvre ni les sou^
pirs des opprimés , mais des chants d'allégresse et de bénédiction.
Les pères diront à leurs fils : Nos premiers Jours ont été troublés , pleins de larmes et d'angoisses. Maintenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir !
Et les mères diront à leurs filles : Voyez nos fronts , à présent si calmes; le chagrin , la douleur , l'inquiétude y creusèrent jadis de profonds sillons. Les vôtres sont comme , au printemps , la surface d'un lac qu'aucune brise n'agite. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir !
Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges : Vous êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères , il nous est doux d'être auprès de nos mères ; mais, quand nous vous voyons et que nous sommes près de vous , il se passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au ciel. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir !
Et les jeunes vierges répondront : Les fleurs se fanent , elles passent \ vient un jour où ni la rosée ne les rafraîchit , ni la lumière ne les colore plus. Il n'y a sur la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont comme l'épi qui se remplit de grain vers l'automne, et nos mères comme la vigne qui se charge de fruits. 11 nous est doux de voir nos pères , il nous est doux d'être auprès de nos mères ; et les fils de nos pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir !
xxxn.
Je voyais un hêtre monter à une prodigieuse hauteur. Du sommet presque jusqu'au bas, il étalait d'énormes branches , qui couvraient la terre à l'entour , de sorte qu'elle était nue ; il n'y venait pas un seul brin d'herbe. Du pied du géant partait un chêne qui , après s'être élevé de quelques pieds , se courbait, se tordait, puis s'étendait horizontalement , puis se relevait encore et se tordait de nouveau ; et enfin on l'apercevait allongeant sa tête maigre et dépouillée sous les branches vigoureuses du hêtre , pour chercher un peu d'air et un peu de lumière.
Et je pensai en moi-même : Voilà comme les petits croissent à l'ombre des grands.
Qui se rassemble autour des puissants du monde ? qui approche d'eux? ce n'est pas le pauvre; on le chasse : sa vue souillerait leurs regards. On l'éloigné avec soin de leur présence et de leurs palais ; on ne le laisse pas même traverser leurs Jardins ouverts
PAROLES D'UN (mOTAHT.
i (OUI, hormis i lui, ptree que son corps usé de tra?aU est recouferl des Tètemeots de l'iDdigence.
Qui donc se rassemble autour des puissants du monde ? les riclies et les flatteurs qui veulent le dcfenir , les femmes perdues , les ministres infimes de leurs plaisirs secrets » les baladins » les feus qui distraient leur conscience » et les Aux prophètes qui k trompent.
Qui encore ? les hommes de Tiolence et de ruse, les agents d'oppression, les durs exacteurs, tous eeux qui disent : Livrex-nous le peuple, et nous lirons couler son or dans vos coflres , et sa graisse dans Tos veines.
Là où gtt le corps, les aigles s'assembleront.
Les petits oiseaux font leur nid dans l'herbe , et las oiseaux de proie sur les arbres éle? es.
XXXUI.
Au temps où les feuilles jaunissent, un Tieillard, chargé d'un Aix de ramée, re? enait lentement vers sa chaumière, située sur la pente d'un vallon.
Et, du c6té où s'ouvrait le vallon , entre quelques arbres Jetés çà et le, on voyait les rayons obliques du soleil, d^à descendu sous l'horizon, se jouer dans les nuages du couchant et les teindre de couleurs innombrables, qui peu à peu allaient s'eflaçant.
Et le vieillard, arrivé i sa chaumière, son seul bien avec le petit champ qu'il cultivait auprès, laissa tomber le faix de ramée , s'assit sur un siège de bois noirci par la fumée de Tâtre, et baissa la léte sur sa poitrine dans une profonde rêverie.
Et , de fois à autre , sa poitrine gonflée laissait échapper un court sanglot , et, d'une voix cassée, il disait :
Je n'avais qu'un fils , ils me l'ont pris ; qu'une pauvre vache, ils me l'ont prise pour l'impôt de mon champ.
£t puis, d'une voix plus faible, il répétait : Mon fils, mon fils! et une larme venait mouiller ses vieilles paupières, mais elle ne pouvait couler.
Comme il était ainsi s'attristant, il entendit quelqu'un qui disait : Blon père, que la bénédiction de Dieu soit avec vous et sur les vôtres !
Les miens? dit le vieillard ; je n'ai plus personne qui tienne a moi , je suis seul.
Et, levant les yeux , il vit un pèlerin debout à la porte, appuyé sur un long bâton ; et, sachant que c'est Dieu qui envoie les hôtes, il lui dit :
Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez , mon fils ; tout ce qu'a le pauvre est au pauvre.
Et, allumant sur le foyer son faix de ramée, il se mit à préparer le repas du voyageur.
Mais rien ne pouvait le distraire de la pensée qui l'oppressait : elle était là toujours, sur son cceur.
Et le pèleriB, qrant oonira eo fol k troilUtii amèrement , lui dit : Mon père, Diea vooa épam par la main des hommes. Cependoit il jr a èes Misères plus grandes que votre misère. Ce ifclt |m ropprimé qui souffre le plus, ce sont leaopprcssans.
Le vieillard secoua la tète et ne r^ondit peint
Le pèlerin reprit : Ce que ntainl»fnaiK ve« ne croyez pas , vous le croirez bientôt.
Et , l'ayant fait asseoir, il posa les bmIm sur ni yeux ; et le vieillard tomba dans un sommeil aca- Mable au sommeil pesant , ténébreux , plein iThar» reur, qui saisit Abraham quand Dieu loi montra les malheurs futurs de sa race.
Et il lui sembla être transporté dans on vasie palais, près d'un lit, et i cèté du lit était ue canronne , et dana ce lit un ilomme qvi donaait; cl se qui se passait dans cet homme, le vieiil«pdk«afai ainsi que, le jour, durant la vciÛe, on voit ceqaiic passe sous les yeui.
Et l'homme qui était li, coudié wut ob UI Ar, entendait comme les cris conftis d\uae multilninai demande du pain. Cétait un brntt parcH an Iviil des flots qui brisent contre le rivage pendsat h tempête. Et la tempête croissait , et fe brait crsiisait ; et l'homme qui dormait voyait Ica flots de moment en moment , et battre d^ les palais , et il fiisait des eflbrts inoioa pour Mr, atfl ne pouvait pas, et son angoisse était eitrÉBè*
Pendant qu'il le regardait avec flraiyeiir, kvidlard fut soudain transporté dans un autre paUi. Celui qui était couché là ressemblait plutôt I im cadavre qu'à un homme vivant.
Lt , dans son sommeil , il voyait devant lui des tètes cou|Kies ; et, ouvrant la bouche, ces tètes disaient :
Nous nous étions dévoués pour toi, et voilà le prix que nous avons reçu. Dors, dors ; nous ne donnoos pas, nous. Nous veillons l'heure de la vengeaace: elle est proche.
£t le sang se figeait dans les veines de rbomaie endormi. Et il se disait : Si au moins je pouvais laisser ma couronne â cet enfant ! Et ses yeux hagards se tournaient vers un berceau sur lequel on avait posé un bandeau de reine.
Mais , lorsqu'il commençait à se calmer et à se consoler un peu dans cette pensée, un autre homme, semblable à lui par les traits , saisit Tenfant et Fécrasa contre la muraille.
Et le vieillard se sentit défaillir d'horreur.
Et il fut transporté au même instant en deux lieux divers; et , quoique séparés, ces lieux, pour lui , ne formaient qu*un lieu.
Et il vit deux hommes, qu'à l'âge près on aurait pu prendre pour le même homme : et il comprit qu'ils avaient été nourris dans Je même sein.
PAROLES D*UN CROYANT