‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 18 sur 226 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CoDclmioD.

Nous avons montré, aussi clairement qu*il nous a été possible, les vrais rapports de la religion avec Tordre politique et civil ; nous avons établi les principes sur lesquels repose leur union , et combattu les erreurs opposées , qui égarent dangereusement certains esprits, et qui régnent plus dangereusement encore dans les lois. Il ne nous reste qu'à résumer les principales considérations que renferme cet écrit, pour en tirer ensuite les dernières conséquences.

11 n'existe et ne peut exister d'union véritable qu'entre les esprits : donc la société, et toutes les lois essentielles de la société, sont de l'ordre spirituel ou religieux, et la perfection de la société dépend de la perfection de l'ordre spirituel ou religieux.

Il suit de là qu'avant Jésus-Christ, la société politique, imparfaite et à peine naissante, ne pouvait se développer ou se perfectionner, parce que la société religieuse, ou la religion vraie et universelle, n'était ni développée ni constituée publiquement. Concentrées dans la famille, les croyances s'y perpétuaient, ainsi que le vrai culte, par la tradition paternelle ; car il n'existait point, excepté chez les Juifs, d'autre enseignement, et le sacerdoce primitif n'était qu'une fonction de la paternité. On ne vit se former, parmi les nations , des collèges de prêtres , qu'après l'introduction de l'idolâtrie. Le principe de la vie sociale étant fixé dans la famille par la première insti-

(1) Speculatorcs c«cl omnes t nesclerunt universl : canet mutl non valentes latrare, videntes vana, dormientet, et amantes tomnia... JpsI pastores fgnoraverunt fnleUlgentlam : omncs In vlam «uam declinaverunt. /*., LVI, 10, 11.

(2) I Petr., 11,11.

C3) Hebr.f Xlll,14.

tution du genre humain, tien résultait que la ftimîUe

(soutenait seule l'ordre politique, qui, ne s'appuyant que sur elle, ne pouvait s'élever à un état plus parfait que la constitution domestique ; et il en résultait encore que les lois qui règlent le pouvoir, et qui sont le fondement de son droit , n'avaient d'autre interprète que la famille ou le peuple, ni d'autre' garantie que sa force : et c'est la véritable cause du peu de stabilité des gouvernements anciens. Nul juge, nul conciliateur entre le pouvoir et les sujets : se touchant par tous les points, avec des intérêts divers, il y avait entre eux une guerre contînudle. Pour n'être pas renversée, la puissance derenait oppressive ; l'oppression hâtait la révolte, qui ramenait bientôt une oppression plus dure. La société . flottait sans cesse entre la tyrannie d'un seul et la tyrannie de tous, entre le despotisme et Tanardiie; et ces deux fléaux s'aggravaient à mesure que le principe religieux s'affaiblissait dans la famille.

L'inmiense révolution que le christianisme effectua sous ce rapport dans le monde, et qui sauTa le monde, ne tint qu'à une chose, d'abord presque inaperçue, comme il arrive toujours lorsque c'est Dieu qui agit, et non pas l'homme. Jésus-Christ ne changea ni la religion, ni les droits, ni les devoirs; mais, en développant la loi primitive , en l'accomplissant, il éleva la société religieuse à l'état public, il la constitua extérieurement par l'institution d'une merveilleuse police, qui de toutes les familles ne fût qu'une seule famille, gouvernée, dans l'ordre du salut , par l'autorité d'un ministère spirituel « gouverné lui-même par un chef unique.

Dès- lors l'interprétation et la défense de la loi divine, qui est aussi la loi politique fondamentale, n'appartinrent plus au peuple, mais au ministère spirituel et à son chef, à qui Dieu même en a conflé le dépôt. Le pouvoir fut protégé contre les sujets, et les sujets contre le pouvoir, par le Souverain de la société religieuse universelle , dé fenseur suprême de la justice. Les peuples purent obéir avec sécurité, les rois régner sans crainte. Il y avait désormais un juge entre eux, et le droit avait détrôné la force.

Ce fut ainsi que se forma peu à peu la chrétienté. Mais il vint un temps où les rois refusèrent de reconnaître ce juge; et, par une funeste contradiction , ils voulurent que la loi divine demeurât toujours la règle des actions privées et le fondement du devoir d'obéir, en cessant d'être la r^le des actions publiques et le fondement du droit de commander. C'était renverser la base de la société chrétienne et de toute société ; c'était, en déclarant que la souveraineté n'est liée par aucune obligation envers Dieu ni envers les hommes, constituer un despotisme monstrueux, et préparer une anarchie plus monstrueuse encore.

Tout ce rjne omis aTon» vu, et tout ce que nous n'est, en effet, que la conséquence de ce sys- ne atfiée , qui , si rien n'en orrCte le déïelopperneot, anéantira la société humaine el le genre humain ni^me. DestrucliF par sa nature, il divise à rmfini, et rompt lous les liens qui unissent les hommes. A quelque degré qu'on y enlre, on ne peut dire : Je n'irai pas plus loin ; toujour» il entraîne ■u-delâ.

Et premièrement, en combattant le pouvoir spirituel ilans l'exercice d'une de ses fonctions les plus imporlantes, on a été contraint d'attaquer son droit tnème; et, ce droil élanl indimilile, on n'a pu Tattaquer sur un point sans l'attaquer sur tous les points . sans le niei' complélement. De U le schisme fatal qui sépara , au seizième siècle , une parlie de rSurope de l'Église catholique et du christianisme, " pi, aprèsavoir ruiné ton tes lescroyances, ébranle

M lei (lefoirs , va se perdant sous nos yeux dans >ticiso)e universel. On commença par protster contre le pape , on Hnil par protester contre Dieu. Si quelques esprits inconséquents s'agitent encore entre ces deux termes en s'approchanl chaque jour du dernier , c'est que,FRib1es elcraint\H, ils ne suivent pas le principe qu'ils ont ciioisi poDr guide, ils sont traînés par lui.

En France même . on a vu que , pour affranchir l'auloritt' temporelle de toute dépendance du poijïoir spirituel . tes jarleraents furent obligés d'attaquer cetuii-i dans son essence : et les maximes proclamées en 1B8S pour consacrer la doctrine des parlements, en établissant, d'une part, l'athéisme politique , qui est devenu la hase des lois , renverseiit. d'une autre part, la constitution de l'Église el l'Église elle-même , et conduisent immédiatement à Isuies les conséquences du protestantisme. Cette vérilé reconnue des sectaires , et désormais évidente pour le bon sens, ne saurait être trop méditée. L'indifférence à cet égard, de quelque motif lu'elie se couvre, n'est ipie l'indifférence au schisme. On affecte de concilier ce qu'on sait être mconciliable ; el ce ?ain travail, où la raison se perd et la conscience encore plus , on l'appelle *»^e*»i: : Dicenleg se fgse sapienles, slulli/acli

Secondement, le même système , considéré dans l'ordre politique, a eu pour effet de rallumer la pierre cnlre le pouvoir el les sujets , de rendre ceux-ci juges de toutes les questions qui naissent entre eux el la souveraineté; d'anéantir sUccessivemenl, par suite de celle guerre, la hiérarchie

iale ; de préparer la chute du trône , et de cone b France , i travers le sang , sous l'épée d'un

ATBc i;onDHE politique et civil. 93

A ce despote a succédé une démocratie voilée par des mots, comme la déclaration de 1683 voile par des mots l'aristocratie souveraine qu'elle établit de fait dans l'Église , et qui ne serait qu'un court passage â l'anarchie la plus absolue. Déjà cette anarchie existe dans l'État, elle existe dans les esprits remués en tout sens par des opinions turbulentes ; elle existe dans (e principe des lois qui ne se rattachent à aucunes croyances , dans l'administration dirigée presqueuniquementpardes volontés arbitraires , dans les mœurs générales qui n'ont de règle que l'intérêt. Écoutez ce qui «e dit , lisez ce qui s'imprime , et cherchez , su milieu de cette effroyable confusion, une vérilé admise, une idée commune et invariablement adoptée par d'autres raisons que la raiaon qui l'a conçue. Le monde intellectuel et moral est livré àuoerace de sophistes plus dépravés que ceiu de la Grèce , toujours prêts â se vendre à qui les paie, faisant aujourd'hui de la religion, demain de l'athéisme; se jouant des autres et d'eux-mêmes avec une impudence qu'ils avouent , el dont ils sont tiers ; ennemis du vrai et du bien, plus par instinct que par persuasion; tour à tour bas , haulaius , dédaigneux, flalleurs ; affecUnl la science et ne sachant rien , prodigues de sarcasmes et de mensonges, bardiscontre le bon sens , doués enfln de tout ce qu'il faut pour porter le désordre dans les scnlimenli et dsos les pensées de la uiultitude. Semblables à ces barbares qui errent parmi les débris des antiques cités jadis la gloire de l'Orient, et qui hâtent le ravage des siècles, ils parcourent les ruines de la société chrétienne , abattant ce qui reste encore debout.

Cependant, le peuple, de plus en plus séparé du passé , se corrompt dans le présent, où il ne voit que ce qu'on lui montre, des appétits à satis^ire. Au-dessous du peuple , les uns contemplent , â travers les nuages brillants de leur imagination , je ne sais quel avenir qui fuil toujours : d'autres, moins prompts à espérer , déclarent , au contraire , que le temps les inquiète; et que, si l'on est sage, on se concertera pour le fixer. En attendant, il suit son cours et emporte pêle-mêle lescroyances, les mœurs, les opinions , les lois.

Nul lien véritable entre les États , divises par la vieille politique des intérêts, qui se complique de mille intérêts nouveaux; et, dans chaque Étal, un esprit d'indépendance qui, plus ou moins développé, plus ou moins favorisé par les événements, éclate en révolutions, ou mine sourdement les bases de l'ordre. Tartout, ou presque partout, les peuples se détachent de leurs che^. Las d'obéir, parce qu'on leur a dît que l'obéissance était l'esclavage, ils se croient opprimés tant qu'ils ne commandent pas. Vue généralioD s'élève imbue des doctrines U

04 DE JJi. RELIGION DANS SES RAPPORTS AVEC L'ORDRE POLITIQUE ET CIVIL.

d'anarchie , ardente île désirs d tte passions , el

rësulue à se faire un monde selon ses pensées. Tïl

esl le spectacle qu'offre l'Europe. El qu'oppose-t-on

â ce moitTcment lerriLle? des soldais. Il faut des

armées pour garder les trAoes , pour les défendre

contre le peuple ; mais qui les défendra contre les

armées 7 On peut aussi, nous le serons, grarersur

le sabre le mot d'ordre de la rébellion.

Que prévoir donc , qu'attendre , à quels destins sommes-nous réserrés? N'y a-l-il nul moyen de remédier aux maux présents, d'échapper aux calamités futures? Toute sagesse serait-elle vaine, tout effort impuissant? ne resle-t-il qu'à se Toiler Is teie?

Écartons d'abord les soupçons bas et les accusations familières aux hommes qui ne conçoivent aucune opinion, aucun sentiment désintéressé. Si l'ordre doit revivre , ce ne sera pas de nos jours, Donc ceux qui demandent l'ordre , ne le demandent pas pour eux ; ils ne jouiront point de ses bienfaits^, aucune vue personnelle ne peut dès-lors élre leur motif; ils n'ont rien à espérer , rien à recueillir que l'injure, la calomnie et la persécution. On ne clian(>e point en quelques années l'esprit des peuples , c'est l'œuvre du temps ; et, jusqu'à ce que cet esprit ail changé , il est impossible que la sociélé chrétienne renaisse. Elle est le fruit, non de la violence , mais de la conviction ; sa base est la fol , et non pas Tépée. Elle existe quand on y croit, elle cesse d'être ^and on cesse d'y croire, et jamais les lois ne la recréeront qu'en aidant â la rétablir dans la pensée et dans la conscience.

C'est la lAche des gouvernements ; l'avenir des nations et leur propre avenir dépend d'eux, dn moins en partie. Qu'ils y réfléchissent sérieusement ; il s'agit de la vie. Qu'ont-ils fait jusqu'à présent, que conspirer contre eux-mêmes ? Le salut n'est pas oij ils l'ont cherché. Qu'ils le comprennent enfin , il n'existe aujourd'hui dans la sociélé que deux forces ; nae force de conservation, dont le christianisme est le principe et dont l'Église est le centre ; une force de destruction, qui pénètre tout pour tout dissoudre, les doctrines , les institutions , le pouvoir même.

La plupart des gouverncmenls se sont placés entre ces deux forces , pour les combattre toutes deux. Ils combattent l'Église, parce qu'ils tiennent obstinément à un système d'indépendance absolue , qui, en abolissant la notion dn droit, ébranle partout la souveraineté dans ses Fondements. Ils se défendent comme ils peuvent, avec la police et des (Il Spirllui prscsltjnini.pineillGli tarum- Pi-, X,1.

baïonnettes , contre la force révolutionnaire, qui | tourne contre eux leurs propres maximes. ,

S'ils ne sortent pas, et bien vile, de cette posï- i lion , leur ruine est certaine : car il est évident | qu'aucun pouvoir ne saurait subsister qu'en s'ap- i puyant sur les forces de la société. On ne règne pas ] longtemps Im-squ'on ne veut régner que par soi; jamais l'homme ne subît volontairement le joug de l'homme. Il faut que la puissance descende de plui haut, de celui qui a dit ; Per me regeg régnant. On peut donc le prédire avec assurance , si les gouvernements ne s'unissent pas étroitement à l'Église, il ne restera pas en Europe un seul trâne debout : quand viendra \e xouffte des lempélesCDiloalparh l'Esprit de Dieu, ils seront emportés comme /apailb , sèc/ie et comme la poussière (i). La révolution annonce ouvertement leur chute , et , à cet égard, elle ne se trompe point ; ses prévoyances sont Justes. .

Mais en quoi elle se trompe stupidement , c'est de penser qu'elle établira d'autres gouvernements e place de ceux qu'elle aura renversés , et qu'avec dei doctrines toutes destructives elle créera quelque chose de stable , un ordre social nouveau, unique création sera l'anarchie , et le Fruit de ses œuvres des pleurs et du sang.

Que si les gouvernements , aveuglés sans retour, persistent â se perdre , s'ils ont résolu de mourir, l'Église gémira sans doute , mais elle n'hésllera pai sur le parti qu'elle doit prendre : se retirer du n vement de la sociélé humaine , resserrer les liens ds son unité , maintenir dans son sein , i>sr un libre et courageux exercice de son autorité divine, et l'ordre et la vie, ne rien craindre des hommes, n'ea rien espérer, attendre en patience et en paix ce Dieu décidera du monde.

S'il est dans ses desseins qu'il renaisse, alort voici ce qui arrivera. Après d'affreux désordres , des bouleversements prodigieux, des maux tels que la terre n'en a point connus encore, les peuples^ épuisés de souffrances, regarderont le ciel; ils lui demanderont de les sauver; et, avec Icsdébrisépar» de la vieille société, l'Église en formera une nouvelle semblable à la première en tout ce qui varie selon les temps, et telle qu'elle résultera des élément» qui devront entrer dans sa composition.

Si , au contraire , ceci est la fin , et que le monde ^ soit condamné; au lieu de rassembler ces débris, . ces ossements des peuples, et de les ranimer, l'ÉgliM passera dessus , et s'élèvera au séjour qui lui est promis, en chantant l'hymne de l'éternité.

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