RELIGIEUX ET PHILOSOPHIQUES
PRÉFACE
Notre siècle a ceci de particulier^ que son histoire est essentiellement liée, dans tous ses détails, à celle des doctrines qui remuent les esprits» et ne saurait en être séparée. Jamais on ne comprendra rien aux événements , en apparence les plus simples, de l'époque actuelle y si l'on ne remonte aux causes morales dont ils ne sont que les effets; et l'erreur de Topinion explique seule le désordre de la politique. Lorsque tout est devenu pour les hommes un objet de doute , comment les gouvernements auraient-ils une marche certaine et des principes arrêtés ? Eux aussi ont perdu la foi, et ne savent plus à quoi se prendre. Ds suivent h sièek, comme ils le disent, sans même se demander où le siècle les conduira : le pouvoir ne guide plus, il est emporté. Je ne sais quelle souffrance intérieure excite dans les peuples le désir vague d'un autre état. Ils sentent que ce qui est n'est que de passage; que la stabilité, le repos n'est pas là. Où est-il? Ils l'ignorent : car, en cessant de croire, ils ont cessé de comprendre; et il n'y a maintenant rien de certain pour eux. On agite des questions sans nombre; qu'on y regarde de près, on verra qu'elles se réduisent à celle du gouverneur romain : Que$t-<e que la vérité (i) ? La réponse est la même qu'alors : mais on la trouve bien vieille, on en veut une autre; et la philosophie, pleine d'un orgueil que rien ne déconcerte, et d'espérances que le succès n'a pas jusqu'ici encouragées, la cherche au hasard dans mille routes diverses.
Cependant la société, quelque lasse quelle soit des vérités anciennes, a besoin de croyances, et ne saurait vivre des découvertes futures de la philosophie. Que fera-t-elle donc ? Elle imitera de son mieux les individus. Oubliant complètement l'ordre intell(H>
(1) Dicii ei PHatut : Quid est Veritas ? Joan., XVIII , 3S.
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tuel, Tordre religieux, l'ordre moral, qui sont pourtant son essence même, elle essaiera de se concentrer dans Tordre matériel» et de tout ramener à ce qui frappe les sens, aux choses positives, smy^ni Texpression consacrée parmi les admirateurs de cette haute civilisation, à ce que chacun admet dans la pratique de la vie. Ainsi, la religion ne sera plus qu'un simulacre de culte, des cérémonies accomplies autour d'une pierre qu'on appelle autel, par des hommes qu'on appelle prêtres. Les droits politiques s'évalueront aritfamétiquement en francs et centimes, et la souveraineté sera fondue à Thôtel des monnaies. Un bourreau pour punir les crimes dont on n'a que faire, un caissier pour payer ceux dont la puissance profite : ce sera toute la morale de ce temps-là.
Si un pareil état de choses pouvait subsister sans qu'il y eût dans le monde d'autres maximes, Tidée d'un Dieu ne serait qu'une chimère» et la notion de loi un rêve de Tesprit humain. Hais des rayons de Tantique lumière pénètrent encore à travers cette nuit; le sentiment du devoir et toutes les croyances vivifiantes, conservées, nourries par le christianisme, luttent encore avec énergie contre ce système destructeur et la corruption qu'il engendre. Il y a un grand combat sur la terre : le bien et le mal se disputent l'avenir ; mais l'avenir, qu'on n'en doute point , est à celui qui a fait le temps, et qui regarde avec pitié les efforts de Timpie du sein de son éternité.
Les chrétiens, d'ailleurs, ont dans cette guerre un avantage immense : ils savent ce qu'ils défendent, parce qu'ils savent ce qu'ils croient. Parmi leurs ennemis, nul accord, nulle union, excepté pour détruire. S'agit-il d'édifier, aussitôt ils se divisent. Qu'on indique un point sur lequel ils s'entendent invariablement. Leur force est stérile conune celle des tempêtes: elle abat» elle dévaste; mais elle n'a point de vie, et ne saurait en donner. Tout ce qui anime, tout ce qui féconde , appartient au christianisme : quelque chose du Dieu vivant est en lui. Après des égarements plus ou moins longs, des persécutions plus ou moins vives, il faudra donc que les hommes reviennent à la doctrine •Hf qui seule les sépare de la mort; il faudra qu'ils y reviennent, ou que la société périsse. Sa prospérité matérielle, qui maintenant fait quelque illusion, trouvera en elle-même sa propre ruine : et, fût-elle plus durable qu'on n'a lieu de le penser en considérant sur quelles bases elle repose, qu'importe aux pestiférés la richesse du lazaret?
Dans une situation si nouvelle, tout ce qui aide à bien connaître le progrès et les événements de la guerre entre Terreur et la vérité ne saurait être dénué d'utilité ni d'intérêt. Sous ce rapport, et sous ce rapport seul, il nous a semblé que ce recueil pouvait être offert au public. Ce sont les mémoires d'un simple soldat, mais qui a peu quitté le champ de bataille. C'est là aujourd'hui la patrie du prêtre; c'est là qu'il doit vivre» et là qu'il doit mourir.