‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 181 sur 226 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

colonie des Phocéens , toujours florissante par son commerce , toujours hospitalière , nous continuâmes notre route , retrouvant à chaque pas quelque grave ou touchant souvenir d'histoire. Ici Toulon , où commença , sous les plis d'un drapeau sanglant, la fortune merveilleuse du plus grand homme des temps modernes; au delà le petit golfe de Cannes où elle parut se relever un moment, pour aller bientôt expirer solitaire sur un rocher de l'Atlantique ; et tout auprès , par un doux contraste avec les turbulents soucis et les rêves agités de l'ambition humaine , Lerins , cet asile de paix , où , lorsque l'épée des barbares démembrait pièce à pièce l'empire romain , s'abritèrent , comme l'alcyon sous une fleur marine , la science, l'amour , la foi, tout ce qui console , enchante et régénère l'humanité.

D'Antibes à Gênes , la route côtoie presque toujours la mer , au sein de laquelle ses bords charmants découpent leurs formes sinueuses et variées , comme nos vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la durée immense , éternelle. Aucunes paroles ne sauraient peindre la ravissante beauté de ces rivages toujours attiédis par une molle haleine de printemps. D'un côté , la plaine à la fois mobile et uniforme, où apparaissaient çà et là quelques voiles blanches qui la sillonnent en des sens divers. Sur la pente opposée des montagnes , que coupent de fertiles vallées ou de profonds ravins , les inépuisables richesses d'une nature tour à tour imposante , gracieuse , qui s'empare de l'âme , y apaise les tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs , les prévoyances inquiètes , et peu à peu l'endort dans la vague contemplation de je ne sais quoi d'insaisissable comme le son fugitif , de mystérieux comme l'univers et d'infini comme son auteur. Cependant , telle est la puissance des premières impressions que , dans ces riantes et magnifiques scènes , rien pour moi n'égalait celles qui frappèrent mes jeunes regards : les côtes âpres et nues de ma vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague , le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée , et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer.

A Cocoletto , entre Nice et Gênes , on montre la maison , depuis peu restaurée, où naquit Christophe Colomb. La pompeuse inscription gravée sur marbre, et plaquée au-dessus de la porte contre le mur, en dit beaucoup moins que le seul nom de cet homme qui , venant de donner à Ferdinand et à Isabelle un monde nouveau , reçut de leur royale gratitude des fers pour récompense , et pour demeure un cachot.

Quiconque aime la nature et en sent les beautés,

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8*il a TU rilalie , désire la revoir : et combien d'autres charmes attirent encore dans cette séduisante contrée ! Partout quelque monument de Fart, partout quelque souvenir illustre ou attachant : mais partout'aussi, en ces jours mauvais , quelque spectacle douloureux , quelque stig^mate de servitude. La misère publique , s'y révélant sous mille aspects : hideux , y forme un contraste presque g;énéral avec la richesse native du sol. Quel motif de travailler, plus que ne l'exigée Timpérieuse et stricte nécessité , quand rien ne garantit à chacun le fruit de son travail? Paresse, apathie, langueur , i[]^norance, insouciance, voilà ce qui frappe d'abord. Ce peuple qui nait , vit et meurt sous le bâton de l'étranger , ou à Tombre de la potence paternelle des souverainetés nationales, ainsi qu'il leur plait de se nommer, n'ayant de patrie que dans le passé, ou dans un avenir qui fuit toujours , s'en fait du ciel, de l'air, de la jouissance présente et du sommeil, comme une autre patrie semblable à la dernière , ceHe du tombeau. Nous parlons des masses dépourvues de lumières : car , en dehors d'elles , il existe un nombre sans cesse croissant d'hommes éclairés et généreux dont l'oppression n'a pu briser l'âme , et qu'un amour ardent de leur pays soutient dans la rude tâche qu'ils se sont imposée , de lui préparer un sort meilleur.

Tous les âges rassemblés , entassés , se pressent sur cette terre de ruines. L'époque étrusque, dont il subsiste de remarquables monuments, lie l'époque; plus ancienne des premiers habitants connus de rilalie, à celle des Romains. Puis, sur les débris amoncelés pnr les barl>ares vain(|ueurs de I'emj)ire, apparaissent d'autres débris : ici , à demi caché sous des ronces et des herbes sèches , le squelette de quel(|uc village, semblable à un mort que ses compagnons, dans leur fuite, n'auraient pu achever d'ensevelir ; là , sur une pointe de rocher, au milieu de ces austères paysages des Ai)ennins, une vieille tour croulante, de larges |)ans de mur couverts de lierre, séjour autrefois de quelque seigneur féodal, où maintenant , sur le soir , l'orfraie pousse son cri luguhre. Ailleurs , à Lucijucs , Pise , Florence , Sienne, dans toutes les cités que vivifièrent des institutions populaires, des traces d'une autre grandeur tombée rappellent le temps où , seules libres au sein de la servitude générale , et riches , puissantes jiar la liberté, elles rallumèrent le flambeau éteint des arts, des sciences, des lettres. Médailles d'un siècle plus récent, de superbes palais abandonnés, déserts, principalement près de Rome, se dégradent d'année en année, montrant encore, à travers leurs élégantes fenêtres ouvertes à la pluie et à tous les vents, les vestiges d'un faste que rien ne rappelle dans nos chétives constructions modernes, d'un luxe gran-

diose et délicat , dont les arts divers aTaîent à Penvi réalisé les merveilles. La nature, qui ne vieillit jamais, s'empare peu à peu de ces somptueuses villas, œuvres altières de l'homme, et fragiles comme lui. Nous avons vu des colombes nicher sur les corniches d'une salle peinte par Rapbaei , le câprier sauvage enfoncer ses racines entre les marbres déjoints , et le lichen les recouvrir de ses larges plaques vertes et blanches. La religion elle-même, dont les magnificences passées ravissent d'étonnement, semble n'avoir travaillé pendant dix siècles qu'à se bâtir un vaste sépulcre. Douze ou quinze franciscains errent aujourd'hui dans l'immense solitude de ce couvent d'Assise , jadis peuplé de six mille moines. A peu de distance s'élevait , près d'un monastère du même ordre, l'église de San/a MaHa degli Angeli, qui renfermait sous ses hautes voûtes une chapelle plus ancienne , renommée à cause d'une vision que saint François y eut, dit-on. Nous nous arrêtâmes quelques instants pour prier dans ce sanctuaire célèbre. Trois semaines après , un tremblement de terre en faisait un monceau de décombres. Je ne sais quoi de fatal vous poursuit d'un bout à l'autre de cette belle contrée. On voit sur les bords du chemin , en Ombrie , les restes d'un antique temple de Clitumne. C'était un de ces lieux consacrés où s'assemblait la confédération italique, avant que Rome eût étouffé toutes les autres libertés dans sa liberté propre. Là même nous rencontrâmes , coodiiits par des sbires du pape, une troupe de pauvres misérables enchaînés deux à deux. La figure de plusieurs annonçait plutôt la souffrance que le crime. Tous se pressaient autour de nous , tendant la main et demandant d'une voix lamentable quelques bajochi pcr ca/ità, ^ous avions sous les yeux les descendants des maîtres du monde.

Ainsi s'en allaient vers la cité , pendant si longtemps dominatrice et reine, trois obscurs chrétiens, vrais représentants d'un autre âge par la simplicité naïve de leur foi, à laiiuelle aussi peut-être se joignait quelque intelligence de la société présente, de son esprit, de ses besoins et de ses vœux, dont nulles résistances n'empêcheront l'accomplissement» Des notes diplomatiques de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie, les avaient devancés à Rome. On y pressait le pape de se prononcer contre ces révolutionnaires audacieux, ces impies séducteurs des peuples qu'ils poussaient à la révolte au nom de la religion.. Le gouvernement français agissait dans le même sens , secondé en cela par le parti carliste, à la tète duquel se trouvaient le cardinal de Rohan , le cardinal Lambruschini, et les jésuites que Ton rencontre partout où se remue quelque intrij7ue. Le premier, estimable au fond, droit, honnête, mêlait à des sentiments réels de piété les préjugés 1^$

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|)1u8 excessifs de rang et de naissance. Au reste, son attachement à une dynastie malheureuse n'avait rien que d*honorable et de naturel dans sa position. ÉIcTé dans d'héréditaires sentiments de dévouement et de fidélité féodale, il n'aurait pu admettre d'autres idées que les vieilles idées monarchiques, quand son esprit eût été capable d'en concevoir de diiférentes : mais cette faculté lui manquait. Extrêmement frêle de complexion et d'une délicatesse féminine, jamais il n'atteignit l'âge viril : la nature l'avait destiné à vieillir dans une longue enfance ; il en avait la faiblesse, les goûts, les petites vanités, l'innocence; aussi les Romains l'avaient -ils surnommé i7 àamài'no. Un homme tel que celui-là est toujours conduit par d'autres qui ne le valent pas. Pur instrument passif, il n'agit que sous une impulsion externe, et dès-lors il n'a point la responsabilité morale de ses actes.

Le cardinal Lambruschini , né dans l'État deGè- , nés , Y avait été , sous Pie Vil , renvoyé de Rome Bvec le titre d'archevêque , par le cardinal Gonzalvi qui ne l'aimait pas. La louable application qu'il apporta aux devoirs de sa charge, sa vie retirée, régulière et digne, lui acquirent le respect public. Cependant , triste et ennuyé dans son vaste palais , il ne cessait de regretter Rome, non certes à cause des espérances déçues d'une plus haute fortune, dont nul, comme il l'assurait, ne sentait mieux que lui la vanité , mais par le- pieux désir de 'se rendre utile dans une sphère moins restreinte, '^eut-être ne fûmes-nous pas totalement étranger à la satisfaction qu'il obtint, lorsque Léon XII, qui daignait nous accorder quelque confiance, le nomma nonce apostolique à Paris. 11 sait de quelles paroles de bonté , en même temps que d'approbation de nos doctrines et de nos actes , il dut être près de nous l'organe , de la part de ce pontife, dont la mémoire ne cessera jamais de nous être vénérable et chère. Nos relations, au premier moment assez étroites en apparence, furent de peu de durée. Bientôt circonvenu par des hommes adroits et puissants alors, il se jeta dans les voies où s'est perdue la Restauration ; et , si en cela il obéissait à ses convictions personnelles, il est juste de dire que sa position politique l'y obligeait aussi peut-être. On juge bien qu'après les journées de juillet , si ses pensées ne changèrent pas , ses calculs changèrent. Nous n'étions plus pour lui, à beaucoup près, un embarras. Nos liaisons depuis longtemps interrompues se renouèrent. Il approuva la dn-eclion que nous avions donnée à V Avenir, Il nous pria même d'y% réclamer, ce que nous fîmes, la libre communication des catholiques avec Rome , et nous afiBrmons ici sur l'honneur qu'il ne nous a jamais , au sujet de ce journal , ni adressé un reproche , ni fait une

seule observation critique. Seulement il regrettait que nous eussions si pleinement abandonné les intérêts de ce petit prince ^ comme il l'appelait.

Lorsque les attaques d'une certaine portion du clergé devinrent plus vives, il loua beaucoup le projet que nous lui communiquâmes, de soumettre au saint-siége une exposition de nos doctrines. Puis, changeant tout d'un coup, par des motifs dont nous ne sommes pas juge, il se crut permis de manquer aux plus simples devoirs de la bienséance, en refusant de recevoir M. de Coux et M. l'abbé Gerbet, qui venaient le prier de faire parvenir cette exposition à Rome. Ayant peu après quitté Paris où il déplaisait au gouvernement , il erra quelque temps en Savoie , incertain de sa fortune. On nous apprîtes qu'il y répandait contre nous des allégations dont \ personne autant que lui ne connaissait toute la fausseté. Il les jugeait apparemment utiles à ses vues; et, en effet, activement servi par les gens qu'il ^ servait lui-même , il obtint le chapeau de cardinal , et nous l'avons toujours retrouvé depuis parmi nos ennemis les plus passionnés.

L'animosité des jésuites datait de plus loin. Jamais ils ne nous avaient pardonné ce passage d'un de nos écrits : « Ce n'est ici ni le lieu, ni le moment de « juger la compagnie de Jésus, et de chercher, entre <c les calomnies de la haine et les panégyriques de « l'enthousiasme, la vérité rigoureuse et pure. Rien « de plus absurde, de plus inique, de plus révoltant, «c que la plupart des accusations dont elle a été (( l'objet. On ne trouverait nulle part de société dont u les membres aient plus de droit à l'admiration »c par leur zèle, et au respect par leurs vertus. Après u cela, que leur institut , si saint en lui-même, soit u exempt aujourd'hui d'inconvénients , même gra- (( ves ; qu'il soit suffisamment approprié à Fétat « actuel des esprits, aux besoins présents du monde, *( nous ne le pensons pas. Mais, encore une fois, ce M n'est ici ni le lieu, ni le moment de traiter cette u grande question; et nous ressentirions une peine (( profonde s'il nous échappait une seule parole « qui pût conlrister ces hommes vénérables, à Tin- « stant où le fanatisme de l'impiété persécute sous <: kur nom l'Église catholique tout entière (1). »

Quand, disparus de la scène du monde, les jésuites n'appartiendront plus qu'à l'histoire, son équitable impartialité lui imposera le devoir d*être envers eux plus sévère que nous. Cherchant la raison du caractère particulier qui a distingué cette société dès l'origine, de l'esprit qui l'a constamment animée des louanges qu'on lui a prodiguées, des reproches amers qui lui ont été aussi adressés toujours , elle la trouvera, croyons-nous , dans le principe même

(I) Des progrés de ta revotution, p. 27 «.

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qui a fitéàôé à m forniition. Ce principe ctt la «iastraetion de l*îiidif idualité en chaque niembre du corps, pour augmcnler la fèree et l'unité de eelui^d. Les actes, les paroles, la pensée même, tout est, chez les jésuites, soumis à l'obéissance et à une obéisMnce absolue. Un chef, appelé Général, et quelques assistants qui l'aident et le conseillent, composent le gouTcrnement de la Compagnie, en sont la raison, la Tolonté. Passif sous leur main , le reste suit afcuglément l'impulsion qu'on lui imprime. Rien n'est plus fértement inculqué dans les écrits du féndateur, que cette entière abnégation de soi. Tel est le sacrifice que l'ordre eiige de quiconque aspire à 7 entrer. D*où plusieurs conséquences.

Quoi que Phomme fesse , il lui est complètement impossible de s'abdiquer jusqu'à ce point. Ses dibrts pour Y réussir n'aboutissent qu'à déplacer ce qu'il se persuade atoir anéanti. Son èfre entier se reporte dans l'être complexe auquel il est uni, avec lequel Il se confond. Il Tit , il s'aime en lui, et cet amour, le premier de ses de? oirs , est d'autant plus ardent , plus actif, que la conscience même l'oblige à recherdier sa propre satisfaction, et que cehii quU'éproufe, dirigé par des commandements derenus pour lui une loi absolue, à moins qu'ils n'impliquent une ▼iolation éfidente et directe des préceptes diTins, est dégagé de toute responsabilité morale. Ainsi les passions, contenues par une règle sévère, tandis qu'elles se rapportaient indirectement à l'indindu, sont sanctifiées et non pas détruites. Elles passent, en quelque sorte, au service du corps qui les dirige et les emploie pour atteindre son but. Ce but honorable et bon détermine ce qu*il y a de bon aussi dans Taction du corps : mais il y tend ayec une vue toujours présente de soi , de sa grandeur , de sa puissance, de sa gloire. Nul orgueil personnel^ nulle ambition , nui désir de richesse dans chacun, de ses membres , considérés isolément ; mais une cupidité, une ambition, un orgueil collectif immense. De là quelque chose d'antisocial. Un homme ainsi concentré en soi, modèle accompli d'égoïsme, quelque fin ultérieure qu'il pût d^ailleurs se proposer, serait séparé totalement du reste de la race humaine : et aussi partout les jésuites ont-ils une existence à part. Se mêlant de tout et â tout, ils ne se fondent avec rien. Je ne sais quelle barrière infranchissable s'élève entre eux et les autres hommes ; ils peuvent les toucher par tous les points, ils ne s'unissent à eux par aucun : et ceci est un des motifs de cette vague défiance qu'ils ont instinctivement inspirée dans tous les temps.

Le besoin inné parmi eux d'exercer une grande influence, besoin dont Tefi^et a pu être de les rendre souvent peu scrupuleux sur les moyens de succès,

les a Itfl aecuacr Je tmàn à la Jawlnatiou méw^ adie. Noua croyons que la dn^iaafinn i laqurils^ aspire la Goaspagnie de Jéaoa, est celle teoalho- Ucisase; nais elle veut que celte dowinaliwi aalK son CBUvrc presque ezclasiTa : é^eat h mimina qu'elle s'est donnée, et qukouqM , ^aot en fuak mêaBc but, ne se range paedocHeoMOt direction, par cela même lui porte ombrage sa jalousie et doit s'attendre, selon soit à une guerre ouverte, aoitâ oullo «batadaSià mille tracasseries qu'elle lui suscîteni sounleiwtf La desUruction, noua ne diaona pas h aufcoHi nation de llndividualilé , qui cet de devoir chaque jésuite , a encore um autre Dans l'ordre intellectuel, oo n'a de valeur qplidh viduellement; et , tout étant égal d'aUlemai ertis valeur croit en proportion de la liKilité ou de h liberté de développement. On ne pense potel aies le cerveau d'autrui, on n'invente point par miin : le génie, le talent, ne sont pas dca atlribiita dte corps. Lorsque le corps se subatime à riadMIa^ Tabsorbe en soi, d'une part donc il rcMBoe ipea* séder jamais des bonames d'une haute avpériafîtf^ de ces hommes devant qui les eaprtta snljuguéi s'inclinent d'eux-rnêBsca ; ^ d'une autre pert^ Iss rend dès-lors impuissant à régner par rinlflligfenff C'est, en eflist, ce qui est arrivé aiu jé8iiilea«Ji ils n'ont produit un philosoplM, un poete^ teur, un historien, un savant mêaae dtt , ordre. Le vide et le bel esprit de collège iormert, à très-peu d'exceptions près , le caractère de leurs écrivains. Ne pouvant donc agir sur la société, exercer sur elle une influence telle qu'ils la souhaitaient , ni par la science, ni par la pensée, il leur fallut nécessairement s'ouvrir une autre voie, Cffcootenir les dépositaires de la puissance pour la partager, se glisser près des rois , des princes, de leurs ministres et de leurs favoris , afin de s'emparer d*eux, et conséquemment intriguer, flatter, user d'adresse et de ruse , marcher sous terre plus que dessus, se plier et replier en tous sens ; unique moyen pour eux de gouverner le monde en gouvernant la force qui le maîtrise.

Il suit de là que leur pouvoir et leur existence même est attachée au mode d'organisation sociale qui seul permet d*agir sur tous, en agissant sur quelques-uns qui disposent de tous. Entre leur despotisme intérieur et le despotisme politique, il existe une connexité, et comme une sorte d'attraction mutuelle quidoit naturellement les rapprocher. ^Sous un gouvernement populaire, que seraient-ils? Privés de Tappui de la force , réduits à l'influence que l'esprit exerce sur l'esprit, ils disparaîtraient bientôt dans la foule. On conçoit donc pourquoi leur institut ne nous paraissait pas suffisamment

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approprié aux besoins cFune époque de lutte entre le pouToir absolu des princes et la liberté des peuples , dont le triomphe , à nos yeux , est assuré; et Ton conçoit, en outre, comme nous dûmes nécessairement les a? oir pour ennemis , lorsque dans cette lutte décisive nous nous rangeâmes sans hésitation du côté des peuples et de la liberté. '

Jamais personne, arrivant à Rome pour une importante affaire , n'y rencontra des dispositions moins favorables. Il est rare qu'à la cour romaine on agisse au hasard, par caprice, par emportement. Ce fait a donc une raison. Il faut l'expliquer.

Laissant de côté les questions théologiques sur les fondements et l'étendue de l'autorité du saintsiège, on comprend d'abord qu'un pouvoir semblable devait nécessairement naître et se développer dans le sein du catholicisme ou d'une société religieuse gouvernée par un corps sacerdotal hiéran:hiqueroent constitué. Le principe d'unité, base commune de la doctrine et de l'association, impliquait un chef unique , un centre autour duquel tout le reste vint s'ordonner régulièrement. Organe suprême de la vérité et source de la puissance, ce chef unique devait posséder la plénitude des dons niégalement distribués entre les ministres inférieurs, selon leur rang hiérarchique. La nature même de rinstitution voulait que tout partit de lui et aboutit â lui, qu'il dominât tout, pour que tout appartint à TuDité dont il était le lien. Son pouvoir étant forcément conçu comme souverain, et ne pouvant dèslors être arrêté ou limité dans son exercice' par aucun pouvoir subordonné et dérivé de lui, il s'ensuivait que ses décisions formaient la règle dernière de la foi, et ses commandements celle de la discipline. La logique conduisait inévitablement à ces conséquences , formulées en effet dans le titre de mère et maîtresse f que s'attribue l'Église romaine, et que ne lui conteste aujourd'hui, dans la communion catholique, aucune église particulière. Ainsi, malgré de nombreuses résistances et des protestalions maintes fois réitérées , la souveraineté pontificale, indispensable condition de l'existence du catholicisme , n'a-t-elle cessé de s'affermir des premiers siècles jusqu'à nos jours. Elle parut, à la Yérité, recevoir un irrémédiable échec à Constance, où, par un décret solennel, un concile œcuménique la déclara inférieure à sa propre souveraineté, ou à la souveraineté de l'Église universelle qu'il représentait. Tel est cependant l'irrésistible ascendant de la logique dans un système donné d'idées, que , le concile à peine dissous , la papauté ressaisit l'empire dont on avait cru la dépouiller à jamais ; et, en dépit de quelques oppositions partielles, plutôt spéculatives que pratiques, on ne voit pas qu'elle puisse craindre de le perdre , puisque , après trois

siècles d'interruption, rien n'est moins probable désormais que la future célébration d'un concile général, qui pourrait seul remuer de nouveau, d'une manière inquiétante pour Rome , cette grave et fondamentale question.

A mesure que la puissance papale se constituait en se développant, la liaison des deux sociétés, spirituelle et temporelle , l'influence du clergé sur les peuples divers d'où sont sorties les nations modernes, l'action politique que les circonstances lui permirent et peut-être même l'obligèrent d'exercer à l'époque de leur formation , toutes ces causes , modifiant l'institution primitive, donnèrent à l'Église, pour ainsi parler, une existence séculière. Elle acquit de plus grandes richesses , elle étendit son autorité dans un domaine qui n'était pas originairement le sien. De là pour elle , et par conséquent pour son chef, un nouvel ordre d'intérêts , étroitement liés à ses intérêts essentiels et propres. Le besoin inhérent à tout pouvoir de se dilater pour se conserver plus sûrement, je ne sais quelle force secrète qui pousse en avant les hommes et les choses, l'ambition dont nul n'est exempt, et qui jamais ne manque de motifs plausibles , portèrent graduellement les papes à essayer de ramener à Tunité du pouvoir pontifical le pouvoir d'un autre genre qu'ils avaient acquis sur les peuples, c'est-à-dire, à confondre et à concentrer en eux-mêmes les deux puissances religieuse et politique. Ils y réussirent en partie , mais non pas d'une manière durable, parce que les mêmes causes qui favorisaient le développement de leur souveraineté dans l'ordre spirituel , le contrariaient directement dans l'ordre temporel. Des longues guerres qu'ils soutinrent avec des vicissitudes très-variées de succès , de leurs efforts non moins hardis qu'habiles et persévérants, il ne résulta donc qu'une sorte d'état mixte, impossible à définir nettement, un assemblage fortuit de prétentions hétérogènes , dépendantes de principes divers sans connexion logique : ils gardèrent quelques-unes de leurs conquêtes dans le domaine temporel ; mais les princes aussi en avaient fait dans l'ordre spirituel^ et ils les gardèrent également : d'où une confusion de droit et de fait à peu près inextricable ; car le droit n'a point de juge réciproquement reconnu , et dès-lors des deux parts on est contraint de se retrancher dans le fait présent, quelque irrégulier qu'il puisse être , parce que ce fait seul, étant incontestable et incontesté , offre aux deux puissances , dans la position respective où leur lutte précédente les a placées, la seule garantie réelle d'existence.

Nous avons combattu pendant vingt années en faveur du pouvoir spirituel du pape, et, disons-le franchement, nous ne pensons pas que celte grande cause se soit affaiblie entre nos mains. Pour en

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juger, comparez seulement Topinion dominante aujourd'hui parmi les catholiques en France , touchant les questions dites gallicanes , avec Topinion presque universellement établie il y a quarante ans. Nous allâmes plus loin ; regardant comme possible et favorable à Thumanité intervention du pontificat dans le mouvement social qui agite le monde et principalement l'Europe , nous imprimâmes cette direction à nos travaux , mais vaguement d'abord , parce que les événements ne permettaient encore aucune application précise de l'idée générale qui nous préoccupait. Elle prit une forme plus arrêtée après les journées de juillet. Nous ne réj)éterons point les explications données ailleurs (1 ) sur les vues développées dans V Avenir, 11 suffit de rappeler qu'elles tendaient à unir la cause de l'Église à la cause des peuples et de la liberté , par conséquent à rompre l'alliance, plus apparente toutefois que réelle , entre TÉglise et les vieilles souverainetés, et dès-lors a détruire le fait que, jusque-là, de part et d*autre, on avait cru avoir un égal intérêt à conserver.

Tant que nous nous étions borné à défendre la Rome spirituelle, sans risquer de se commettre par une approbation hâtive, elle encouragea nos efforts et s'applaudit du succès qu'ils obtinrent. Vainement, quand parut notre ouvrage sur les Progrès de la Révolution, la diplomatie sollicita quelques paroles qu'on pût traduire en désapprobation ou en désaveu ; elles furent refusées. Mais , lorsque nous énoncîlmes des vœux dont Faccoraj)lis8ement eût ébranlé le syslrme auquel se boni les intcr(Ms de la Home lemporelle, lorsqu'une aclion déjà puissante y eut ajouté quelque poids, à la bienveillanee précédente succéda une très -vive irritation. INons en respectons les motifs : car enfin la question (pi'il s'ap,issail de résoudre offrait i)lus d'une face ; et jamais, de|)uis son origine, la papauté, environnée de difficultés sans nombre, n'avait été conviée à prendre une plus grave détermination. Il dut lui paraître au moins étrange qu'on vînt lu dire : Votre puissance se perd, et la foi avec elle. A oulez-vous sauver Tune et l'autre, unissez -les toutes deux à l'humanité telle que l'ont faite dix-huit siècles de christianisme. Uien n'est slalionnairc en ce monde. Vous avez régné sur les rois, puis les rois vous ont asservie. Séparez-vous des rois, tendez la maui aux peu])les , ils vous soutiendront de leur robuste bras et, ce <pii vaut mieux, de leur amour. Abandonnez les débris terrestres de votre ancienne grandeur ruinée ; rei)oussez-les du pied comme indignes de vous : aussi bien l'on ne tardera guère à vous en dépouiller. Ou'esl-ce que ces lambeaux de

'^) Journaux. Introduction.

pourpre , moquerie de ce que vous fûtes, et à quoi servent-ils , qu'à voiler les cicatrices glorieuses qui attestent les saints combats livrés par vous dans les temps antiques pour le genre bumaio contre la tyrannie ? Votre force n'est point dans l'éclat extérieur , elle^st en vous , elle est dans le sentiment profond de vos devoirs paternels, de votre mission civilisatrice ; dans un dévouement qui ne connaisse ni lassitude ni bornes. Reprenez, avec l'esprit qui les animait, la houlette des premiers pasteurs, et, s'il le faut, les chaînes des martyrs. Le triomphe est certain , mais à ce prix seulement. ;

Encore une fois, ce langage dut paraître fort étrange. S'il répondait peut-être à ce secret mslioct du vrai et du bien qui pousse les grandes âmes aux résolutions généreuses , il choquait violemment les idées reçues , les habitudes prises. Difficilement dèslors pouvait-il persuader. La prudence qui pèse, mesure et calcule tout , qui se décide uniquement par la froide réflexion , dut considérer les choses sous un point de vue plus matériellement positif.

Au fond, que proposions-nous? de renoncer codplétement à un système établi depuis des siècles, â des relations souvent plus qu'épineuses à la vérité , fatales même par leurs conséquences , mais enfin connues ; d'accepter toutes les chances de la guerre déclarée entre les peuples et les souverains, de s'aliéner dès-lors ceux-ci , de provoquer de leur part, selon les vraisemblances , des hostilités , des persécutions , dans l'espérance lointaine que la liberté de l'Église sortirait de la lib(rté des peuples, et que, recouvrant sur eux, par les mêmes moyens qui la lui avaient acquise originairement, l'influence bienfaisante à laquelle était duc en partie la ciulisation moderne, elle ouvrirait à l'humanité les voies qui la conduiraient à une civilisation plus parfaite encore.

Les plus fortes raisons qu'on put alléguer eu faveur de pareils conseils, étaient , en premier heu, celte maxime indubitable, qu'aucune institution ne déchoit jamais (jue par l'affaiblissement de son primitif esprit , et jamais ne se relève que par le retour à cet cs|)rit , cpii forme sa vie propre. Or, l'institution catholi(jue , née de TEvangile et en reproduisant le caractère, dut être et fut en effet , lorsqu'elle conquit le monde, souverainement populaire, pui>qu'elle reposait sur le principe de l'égalité des hommes devant Dieu et delà fraternité universelle. Languissante et privée des sympathies des peuples, depuis qu'elle s'était rendue l'auxiliaire des dominateurs des i)euples , il fallait donc que, retrempée à la source d'où elle émanait , elle redevint populaire, pour recouvrer sa puissance perdue.

En second lieu , si l'issue de la guerre entre le despotisme et la liberté paraissait incertaine â quelques-uns , l'Église apportait encore un assez grand

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poids dans la balance pour diminuer cette incertitude ; et ce qui , en tout cas , n'en offrait aucune , c'est que le triomphe du despotisme mettrait le dernier sceau à la servitude de l'Église, et serait, humainement parlant , la mort de la papauté.

Quelque graves et même péremptoires que semblent ces considérations , cependant on pouvait répondre : Elles ne nous frappent pas au même degré que vous. D'ailleurs , qu'avons-nous besoin de les examiner seulement ? Dans la conduite des affaires on ne se règle point par des maximes aussi générales, par de vagues prévisions d'un avenir éloigné , qui se dérobe aux calculs de la sagesse pratique. On en- Tisage les résultats positifs, prochains, assurés, des déterminations à prendre. Or, les résultats immédiats de celle que vous proposez , seraient , vous le dites vous-même , des persécutions probables , un changement presque total dans le gouvernement de l'Église désormais séparée de l'État, la perte de 9e% biens , la privation de l'appui que lui prêtent encore , en une certaine mesure , les pouvoirs temporels , pour leur intérêt propre. Vous nous parlez des temps futurs ; voilà le présent , et certes il est assez sérieux pour que vous nous permettiez d'en tenir compte.

Connaissez-vous suffisamment le clergé , son esprit, ses dispositions, dans les diverses contrées de l'Europe , pour être sûr qu'il soutiendrait sans fléchir une persécution , que sa patience en attendrait le terme , qu'il ne céderait point tôt ou tard moins aux rigueurs qu'aux séductions qu'on ne manquerait pas d'employer pour vaincre sa résistance? Avez-vous supputé combien de fidèles resteraient sans pasteurs, par suite des entraves apportées à l'éducation cléricale? Pouvez-vous calcaler l'effet que produirait sur eux l'habitude de vivre privés de l'enseignement et du culte catholique ?

Supposons que ces craintes ne se réalisent pas , que l'Église échappe à la persécution , ou qu'elle en triomphe, rinextricable complication d'embarras et de difficultés qu'amènerait la rupture de ses relations avec l'État, particulièrement dans les pays où l'organisation religieuse est étroitement liée à l'organisation civile , n'offre-t-elle donc aucuns inconvénients? Une discipline nouvelle, non-seulement à créer, mais à faire accepter aux églises particulières , est-ce chose si facile à votre avis ? Qul|

(1)« Le Mint-père déMpproave aussi et réprouve même les

• iloctrlae« reUlIves ft la liberté eivfte et politique, leMiuelIes,

• contre vos Intentions sans duute , tendent de leur nature A « exciter et propager partout re^prit de sédition et de révolte de « la part des sujets contre leurs souverains. » LeUre du carttinat Pacea. On la donnera en entier plus loin. Le mot ctviie est sou- Ufné dans Toriglnal.

(1) • Les doctrines de V Avenir sur la tiberU des eutiet et ta

sait combien de résistances on pourrait rencontrer,' et où conduiraient ces résistances?

Vous comptez pour peu la perte des biens : mais voyez-en les conséquences dans les États romains seulement. Du pape et des cardinaux jusqu'au dernier magistrat de village , tout vit des revenus publics. Ils forment , avec les dotations proprement religieuses , le patrimoine du clergé , entre les mains duquel se concentre , avec les principaux emplois , l'autorité qui s'y rattache. De là un système de clientelle qui embrasse, à Rome surtout, la population presque entière. L'ordre ecclésiastique est le centre où viennent, de proche en proche, aboutir tous les intérêts. La prélature offre une carrière brillante et lucrative aux fils des grands : la bourgeoisie parvient à pénétrer dans les chapitres ; elle possède les petits bénéfices et les charges inférieures, peu rétribuées , mais très-nombreuses. Le peuple dépend de ces deux classes : de la première, par une protection utile en mille circonstances ; de Tune et de l'autre , par la subsistance qu'il tire de son travail. Que si le penchant à l'oisiveté lui rend le travail insupportable, les couvents présentent un asile sur et commode à sa paresse , quelquefois même un but qui n'a rien de chimérique à son ambition, en ouvrant aux plus habiles ou aux plus heureux une voie aux plus hautes dignités. Portez la moindre atteinte à cet ordre de choses où tout s'enchaîne , que d'intérêts froissés , que d'existences \ compromises, que de murmures, que de malédictions ! S'oubliât-il lui-même en qualité de monarque, quel pape oserait braver les haines et les oppositions que soulèverait la seule tentative d*un pareil bouleversement?

Vous faites beaucc^p valoir les avantages de la liberté : mais vous devriez savoir qu'à nos yeux ces avantages, pour vous si certains, sont plus que problématiques. Nous avons moins de confiance dans la discussion que dans les prohibitions, dans la persuasion que dans la contrainte. Vos raisonnements ne sauraient prévaloir contre l'autorité de. l'expérience. Or, une expérience de plusieurs siècles nous a convaincus de la nécessité d'une répression matérielle pour maintenir les peuples dans l'obéissance due à l'Église. Nous repoussons donc , et la liberté civile (1), et la tolérance civile , et la liberté des cultes , et la liberté de la presse (2), et toutes ces nouveautés licencieuses que vous vantez si im-

« liberié de la presse , qui ont été traitées avec tant d'eiagéra- « tlon et poussées si loin par Ml- les rédacteurs , sont également • trës-réprébenslbles,et en opposition avec renseignement, lea « maximes et la pratique de l'Êgifse- Elles ont beaucoup étonnd tt et affligé le t^int-père; c^ir si, dans certaines circonstances, la « prudence exige de les tolérer comme un moindre mal,de telles « doctrines ne peuvent Jamais être présentées par un catholique a comme un bleu ou une cbose désirable. • Même leltrt.

tfSi

AFFAIRES DE ROME

prudemment , pour nous en tenir aux moyens de conservation que Rome et les conciles mêmes ont consacrés par des lois solennelles et des instructions spéciales (1).

Quoique ces considérations prouvent elles-mêmes, et plus que tout le reste peut-être, un triste dépérissement de Tesprit catholique , elles ne manquent pourtant pas d'une certaine force relative , et nous les croyons suffisantes pour expliquer le genre d'accueil que nous reçûmes à Rome. Nulle part, on n'est aussi attentif â régler ses démarches sur les dispositions du pouvoir; nulle part, on ne courtise davantage la faveur et Ton ne craint tant la contagion de la disgrâce. Le gouvernement pontifical , si renommé pour sa sagesse, n*a garde, d'ailleurs, d'embarrasser le moins du monde sa politique par rien de ce qui ressemble à de la gratitude , et c'est le côté par où il s'élève le plus au-dessus des choses humaines. Pour lui , la valeur des services rendus dépend des services qd'on peut rendre encore. A la hauteur d'où il domine et les sentiments et les idées vulgaires , il ne voit en ceux qui le servent que des instruments de cette Providence qui veille perpétuellement à ses destinées ; et sa reconnaissance envers elle , moins exclusive , lui paraîtrait aussi moins entière.

Un petit nombre de personnes , aussi éminentes par leur position que distinguées par leurs lumières et respectées* par leurs vertus , nous témoignèrent une bienveillance que nous oublierons d'autant moins , qu'il fallait du courage pour oser nous connaître seulement. Du reste, isolement complet. Un ami désira nous présenter au cardinal Zurla , vicaire du pape. Il consenlil d'abord à nous recevoir, puis il refusa. Il nous in^orlail d'obtenir une audieuce du pape même. Des intrigues se nouèrent pour Tempècher. Elle nous fut accordée cependant, mais à la condition qu'il n'y serait parlé en aucune manière de ce qui nous amenait à Rome. Le cardinal de Rohan, choisi pour être témoin de ce silence convenu , nous présenta ; le pape nous reçut avec bonté, et, quant à notre affaire , nous demeurâmes au point précis où nous étions en arrivant. Le mécontentement était manifeste : mais que blâmait-on spécialement dans notre conduite et dans nos écrits? Que voulait-on de nous? Nous avions soumis au saint-siége une exposition exacte et nette de nos doctrines. Jamais, que nous sachions , elle n'a été examinée. Cependant il semble que c'était là surtout qu'il fallait chercher nos sentiments, les principes que l'on devait ou condamner , ou approuver. On en jugea différemment ; sur quels motifs? nous l'ignorons. 11 ne parait pas qu'on éprouvât un désir

(\) Avec votre liberté, me disait un autre cardinal, que deviendrait l'inqnlMition ? Prouvez aux hommes , n\oui»\i-]\^ que ta retl-

excessivement vif de connaître nos pensées et d'en occuper les consulteurs romains. Pas un mot ne nous fut dit sur l'objet de notre voyage , pas une explication ne nous fut demandée. Nous racontons simplement les faits : chacun à son gré y joindra les réflexions qu'ils peuvent faire naître.

Un homme qui jouit à Rome de la considération la mieux méritée , nous disait : « Le plus grand « ennemi que vous ayez ici , c'est la peur, n II m trompait, je crois ; c'était l'intérêt. Mais, intérêt ou peur, ou tous deux ensemble, l'animosilé n'avait assurément rien d'équivoque. Il y a des positions étranges dans la vie. Nous avions pu, en combattant pour l'Église catholique, être entraînés trop loin par un zèle, si l'on veut, imprudent et peu éclairé; mais ce zèle était pur, exempt d'arrière-mes et d'ambition : nous en avions la conscience intime, et cela était d'ailleurs assez visible à tous les yeux. La voie oii nous marchions, hérissée de souffrances et de persécutions, ne conduisait qu'aux cours d'assises. On ne suit guère une pareille route, à moins d'être soutenu par une pensée , Traie ao fausse , de devoir. Or, rien ne contriste plus amèrement l'âme que de voir cette pensée totalement méconnue. Que si , la reconnaissant , on n'a pour elle qu'un froid dédain , ou une sèche indiflerenoe, il est impossible de se dérober à un sentiment [^s amer encore.

Je me suis souvent étonné que le pape, au lieo de déployer envers nous cette sévérité silencieuse dont il ne résultait qu'une vague et pénible incertitude, ne nous eût pas dit simplement : «: Vous avez cru «( bien faire, mais vous vous êtes trompés. Placé à «t la tète de l'Église , J'en connais mieux que vous « les besoins , les intérêts , et seul j'en suis juge. K En désapprouvant la direction que vous avez « donnée à vos efforts, je rends justice à vos intente lions. Allez, et désormais, avant d'intervenir en <( des affaires aussi délicates, prenez conseil de ceux •r dont l'autorité doit être votre guide. » Ce peu de paroles aurait tout fini. Jamais aucun de nous n'aurait songé à continuer l'action déjà suspendue. Pourquoi, au contraire, s'obstina-t-on à nous refuser même un seul mot ? Je ne m'explique ce fait que par les intrigues qui environnaient Grégoire XVI, par les secrètes calomnies dont la haine de no» adversaires nous noircissait dans son esprit, et aussi, par cette espèce d'impuissance, qui semble inhérente à tous les pouvoirs, de croire au désintéressement , à la sincérité et à la droiture.

N'apercevant aucun terme à l'état d'attente où l'on paraissait vouloir nous laisser indéfiniment, nous crûmes devoir adresser au pape le Mémoire

gion tes rendra heureux dans ce monde ^ et plus encore dans l'aittre; c'est ainsi que vous serez utile.

AFFAIRES DE ROME

suivant, rédigé presque en entier parM.Lacordaire, et que le cardinal Pacca se chargea fort obligeamment de présenter.

MÉMOIRE

PRÉSENTÉ AO SOfJTERAIN PONTIFE, GRÉGOIRE XVI, PAE LES RÉDACTEURS DE L'ÀVeniV ET LES MEMBRES

DU CONSEIL DE h^Àgetice générale pour la défense de la liberté religieuse.

L'opposition qu'ont rencontrée les rédacteurs de V Avenir et les membres du conseil de V Agence générale pour la défense de la liberté religieuse a porté sur deux objets : leurs doctrines considérées en elles-mêmes , et le mode d'action qu'elles ont adopté pour soustraire, en France , la religion catholique aux conséquences que faisait craindre pour elle la révolution de 1830. Séparant donc ces deux objets, ils déposent humblement aux pieds du souverain ponti^ Texposition des doctrines qu'ils ont soutenues , ainsi que de leur conduite et des motifs qui l'ont déterminée, afin que, fidèlement instruit de tout ce qui les concerne , le chef de l'Église , jugeant tout ensemble et leur foi et leurs œuvres, daigne prononcer sur l'une et sur les autres la décision qui les éclairera , s'ils se sont trompés , et qu'ils sollicitent de lui à genoux.

S I. Eut de la religioa en France sous la Reslaaration.

L'état de la religion en France , dans les seize années qui ont précédé la dernière révolution , peat se peindre en deux mots. La religion était opprimée par le gouvernement et haïe par une grande partie de la nation.

D'une part , le gouvernement royal avait maintenu toutes les lois de l'empire relatives à l'Église , j compris les articles organiques décrétés en fraude du concordat de 1801 , et, par conséquent , la servitude de l'Église était légalement la même que sous UD homme qui avait excellé dans l'art d'opprimer tout ce qu'il prenait sous sa protection. Les rapports des évè(]ues entre eux et avec le saint-siége étaient entravés , et tout prêtre catholique était ])assible d'une peine qui pouvait aller jusqu*au bannissement , s'il eût osé correspondre avec Rome. Plus de conciles provinciaux , plus de synodes diocésains, plus de tribunaux ecclésiastiques , conservateurs de la discipline ; mais le conseil d'État pour unique juge de toutes les affaires contentieuses , relatives

à la religion et à la conscience. L'éducation était confiée à un corps laïque , à l'exclusion du clergé ; la direction spirituelle des séminaires gênée, et leur enseignement même soumis , dans ce qu'il y a de plus essentiel , aux prescriptions de l'autorité civile ; la pratique des conseils évangéliques sous une règle commune , interdite par la loi, à moins d'autorisation toujours révocable , et accordée presque exclusivement à quelques congrégations de femmes ; enfin tout ce qui fait la vie même de la religion , énervé ou détruit par le maintien de la législation impériale. Personne n'ignore les deux ordonnances célèbres du 16 juin 1828, qui attestent d'autant mieux la servitude de la religion que le prince qui les signa le fit à regret , et poussé par la force des choses établies.

Ces ordonnances supprimaient les seuls collèges qu'une tolérance sourde avait laissés quelque temps dans les mains du clergé , et soumettaient de fait à l'autorité civile toutes les écoles ecclésiastiques ; elles limitaient le nombre des jeunes gens auxquels il serait permis de se préparer , par l'étude et la prière , au service de Dieu ; elles leur enjoignaient de porter un costume particulier dès qu'ils auraient atteint un certain âge ; elles voulaient que leurs maîtres, préalablement approuvés par le gouvernement , prêtassent serment de n'appartenir à aucune congrégation religieuse non reconnue par l'État.

D'une autre part, l'Église était haie par une grande partie du peuple qui , fortement attachée aux libertés promises par le roi Louis XVIII, soupçonnait le clergé d'avoir fait alliance avec un parti pour détruire cet ordre de choses. Le clergé avait vu avec une grande joie le retour de l'ancienne famille royale en 1814, et conçu de son rétablissement sur le trône des espérances pour la religion : car ses malheurs avaient commencé, en France, avec ceux de la royauté; l'Église avait tout perdu au pied de l'échafaud de Louis XVI , et Napoléon ne lui avait donné qu'une chose qui ne lui manquera jamais , du pain, au lieu de la seule chose qui lui fût nécessaire, la liberté. Il était donc naturel que le clergé de France , voyant revenir de l'exil les princes de l'ancienne maison royale , espérât d'eux l'affranchissement de la religion. 11 ne s'agissait pas de rétablir les privilèges de TÉglise , de lui rendre les biens immenses dont la révolution l'avait dépouillée, et dont le souverain pontife , suprême dispensateur des biens de l'Église , avait fait le sacrifice dans le concordat de 1801. Quelques esprits purent rêver ces choses impossibles ; mais le grand nombre n'y songeait pas. On sentait seulement que l'Église, asservie par les lois de TEmpire et par celles des lois de la République que T Empire n'avait pas abrogées , n'était pas dans son état naturel , et l'on atlen-

AIVAIBB8 m IIOHE.

diAiIefa ReMBonUm li «nde cet «tel riolent , créé par ira komme qui ne TOfiit iluu b religi0« <|i^ii ma^eii d'agir nr la coucieoce des pmplet, pour les plier ptw IhcBemeot i MO de^MUme. Cm idéei M mentrèrcDt dm* la (Jiamfare de 181K , cl il est rcmanpiable qne Ton considéra dèMon le budget du clergé comme nn ^wtacle i fiffrancUa- •eiMnt de la rd%ion ; un Député pr^MMi de doaner à cette aDoealioa anntieUe , au lieu de la tbrme ihm ■aWre , la hraw danMe iprf eonrieu 1 1 une iodem> ■Héitlpalée dan nu Irillé.

Mda H était d<|i trop toti poar réaHan- ces nm •cet. A tort Ml nfioD, TatlacbeiiMiit do clei^ poor II nabon de Bourbon ayant pria une appa* wcetwy esdmiTeBieAt politique aux yeux d'une partie du peuple , qui crut j joir nue mte d'affiance M de «on}untion de rigfiae et de la royauté coB- . M la* flbertéa pabHqnea , le clergé ht dèa-km ' traité ea eonemi. II derinl (riidtlro de tooi let ao^ MdttgoBrenteflmt, et, pendant aeiieauiéct, Im adea da goutemenwnt furent Tot^el fane oppMltioB Tidnte, d'une baine qui alla eroiaunt Jua- ^'m bout, et qui retoi^Mlt sur le clergé , nais Bina torte eneore «««tre M que contre le gooTer- KArat , parce qae, tontes les fois qne le cler^ est ha, U fcat ^na qu'une institution humaine; ^ il y avalFcela de nalbeoreni , que cette haine mtee , eaMé« pnr faUiaBoe de révise arec le pooTolr , ' nstardtle«nBenarieîpnKpMS.LetrAneetranlel, mcuaeés ensemble , se pressaîeni l'un contre l'antre, et , quoique l'autel eût , de plus que le irAne , des promessesdirinesdestabilité, leurs défenseurs communs semblaient croire que leurs destinées étaient inséparables.

La foi et la piété allèrent en diminuant ; la pratique des devoirs religieux devint chaque Jour plus rare, parce que, dans l'état des esprits, elle impliquait une sorte d'abandon de la cause nationale. A cet é^ard , un immense changement s'opéra , surtout dans h jeunesse , que la crainte d'un despotisme qui semblait vouloir s'appuyer sur la religion , repoussa vers la philosopbte du dix-huitième siècle. Les nombreuses réimpressions de Voltaire, Rousseau et autres , n'eurent pas d'autre cause ; et en effet, depuis deux ans, ces réimpressions ont cessé. Enfin, pour juger combien l'état de choses quenoug venons de peindre fut funeste à la religion, il suffit de dire que le nombre des communions pascales, quis'élevait, à Paris, sous l'Empire, à quatrevingt miHe, était réduit au quart vers la fin de la Seslauratton. Le même fait se reproduisait dans toute la France, de sorte que l'on peut dire quels révolution de 1830 , qui a arrêté cette décadence progressive , a été , sous ce rapport , un événement faeureu.

Il n'était plus question de l'affranchissement de l'Église ; la baine qu'un partie de la nation porltil au clergé rendait impossible toute grande mesura légiklalive à cet égard. Si, en î814, le clergé avait pu séparer sa cause de celle des partis; si, mwn louché par des souvenirs qui, au reste, avairot ému toute la France , il n'eAt pas permis de confutidre ses inlérHs avec ceux d'une famille, si illustre qu'elle fût. et ijue, se liurnanl à revend^uer son indépendance légitime, la nation n'eût jamaîi vu en lui que le représentant de Dieu et le proleo leur naturel des droits du Is conscieuce , le clergé ci^t acquis le respect de tous ; il eût obtenu ce ^ue la fnveur d'un parti ne peut donner , la contîaiiee universtflle, et ce que la victoire d'un parti nedooae que précairement, une position forte el libre. Qti'arrivii-t-il , au contraire, et que fabait le gouvemrmenlpourlareligiou, en récompense de la situation terrible oii on l'avait mise par amour de la maison ilr Bourbon, par conRaoce dans sa piété, par espéranre dans sa force ? Il augmenta le nombre des êrèquH, leur accorda souvent des faveurs particulières, let introduisit dans la Chambre des Pairs ; il grossit leur* li'ailcmentsetceux des curés ;ilcréades bourses pour les grands et les petits séminaires auxquels il permit desemulliplicr;il entretint et encouragea les pompes du culte; il favorisa les missions en leur imposiol toutefois un caractère politique et dès-lors dangereu pour la religion ; il toléra l'établissement de plutîeuri^ communautés d'hommes : en un mot , il faisait font ce qu'un gouvernement peul faire par des actes de faveur , mais rien qui fût durable . rien qui ne fât exposé à des varialioas fréqucDtciî cl n'accrAt encore la haine des partis , rien qui ne pût être dirait par un seul changement de ministère, comme Pont prouvé les ordonnances du 16 juin 1S28. CejoDr-U vit périr l'ouvrage de quatone ans , el le clergé de France put comprendre qu'il n'avait acquis depuis Napoléon aucune liberté, et qu'il n'avait de ^ha qu'une seule chose, la haine d'ime partie de h France.

D'un autre cAté, l'on voyait se préparer et se développer peu à peu les éléments d'un schisme. Dès le commencement de la Restaura lion , l'autorité civile , renouvelant des décrets de Buonaparte, ordonna d'enseigner dans les séminaires les quatre articles de 1689. MH. Laine et de Corbière, succèssivement ministres de l'intérieur, exigèrent des directeurs de ces établissements et des professeurs de théologie de signer la promesse d'enseigner la doctrine contenue dans cette Déclaration , improuvé* du saint-siége. Les partis ennemis de la religion y virent un moyen d'amener une rupture arec Ëlome. Dès-lors tous les journaux de ces partis , le ConsU' tulionnel, le Cottrrier, les DàbaU, furtnlchaqw

AFFAIRES DE ROME

jour remplis d'articles où l'on pres.sait le gouvernement de surmonter la résistance qu'il trouvait sur ce point dans une partie du clergé , lequel , à cette époque, répugnait beaucoup moins au gallicanisme en lui-m^me , qu'à la prétention du pouvoir de le lui imposer d'autorité. Plus tard , au commencement de 1826, un arrêt solennel de la cour royale de Paris déclara que les quatre articles de 1682 faisaient partie des lois fondamentales du royaume. Cette doctrine faisait de tels progrès , qu'au lieu de la combattre directement , les hommes de l'Église, liés au pouvoir par leur position personnelle, la soutinrent sans détour et cherchèrent seulement à en retarder les conséquences. Ce fut alors que M. Frayssinous publia la seconde édition de sou ouvrage : Les vrais principes de V Église de France, dans la préi^ce duquel , en avouant qu'on voulait se servir des quatre articles pour opérer un schisme, il disait qu'il n'en fallait pas moins les conserver , mais en les séparant de l'abus qu'on en voulait faire. Dans le même temps, il annonçait, comme ministre,

. la fondation d'une école de hautes études ecclésiastiques pour en perpétuer l'enseignement ; école destinée, disait-d, à remplacer Tancienne Sorbonne, ce concile permanent des Gaules. M. l'évéque de Chartres publia aussi une lettre circulaire pour les défendre , et ce mouvement se communiquait à tous les diocèses. En ces circonstances , on crut devoir opposer à une impulsion qui poussait l'Église de France vers une ruine certaine, une résistance d'autant plus nécessaire que ses ennemis et ses amis même , chose étrange ! étaient unis dans une action commune. M. l'abbé de La Mcnnais entreprit donc de défendre les doctrines romaines , et en cela il Toyait le double avantage de combattre les principes du schisme qu'on préparait , et de poser le fondement de la liberté de TÉglise , qui a toujours eu pour appui la chaire de Saint-Pierre.

Quoique ces questions ne fussent traitées que sous JLt rapport dogmatique, le gouvernement s*clfraya,

/ et, tandis que la France était inondée de livres dont ^ Firopunitc attestait la licence des opinions, on vit sur les bancs de la police correctionnelle un prêtre accusé d'avoir soutenu quelques doctrines théologiques qui avaient autrefois déplu à Louis XiV. C'est qu'entre toutes les doctrines , entre tontes les croyances, celles de l'Église catholique étaient les seules qu'on pût attaquer impunément , parce que chaque jour elles trouvaient moins de sympathie dans la nation ; et le gouvernement, qui le savait, ne se faisait pas faute d'être ingrat, quand la peur le forçait de donner des gages à ses ennemis. Alème avant les ordonnances du 16 juin 1828, la peur l'y contraignit souvent, et Ton ferait une longue histoire de tous les actes qui avertirent successivement

le clergé que la religion se perdait, si Dieu ne venait a son secours.

S II. Dangers que la relifrion avait à craindre de la révolution

de 1850.

Une révolution nouvelle, prévue et annoncée par ceux qui ne pouvaient croire à la stabilité d*un ordre de choses où tout était libre, excepté la religion, vint tout à coup ôter à l'Église de France le seul appui sur lequel on paraissait avoir compté depuis seize ans. La religion se trouva sans proleclciir visible, en présence de ses ennemis victorieux et maîtres des affaires , tout nouvellement irrités par des prédications politiques et par les mandements de plusieurs évèques. Dieu permit qu'elle fût épargnée dans le premier moment de la fureur populaire ; mais il n'en fallait pas moins songer a ce qu'elle allait devenir , et prévoir toutes les chances de sa perte pour essayer de les surmonter.

Un schisme avec Rome était impossible. Les controverses des années précédentes avaient détruit le gallicanisme dans l'esprit de la très-grande majorité du clergé , et l'avaient alfaibli dans l'esprit même de ceux qui conservaient encore de vieilles préventions. Toute l'Église de France eût repoussé avec mépris la tentative d'une Église nationale.

11 ne restait donc à la révolution , pour accomplir ses vues , qu'une persécution violente ou un asservissement sourd et progressif, fondé, d'une part , sur la protection apparente des personnes et des choses de l'Église, et, d'autre part, sur l'exécution des lois hostiles de l'Empire , affermies [>ar la Restauration. Le gouvernement pouvait, dans ce système , s'emparer légalement de la hiérarchie , de l'enseignement, du culte, et réduire le clergé, trompé par la conservation des formes antérieures , à n'être plus qu'une branche de l'administration civile , jusqu'à ce que , perdant , avec les années , les évèques et leurs doctrines présentes , on pût tenter sur lui ce qui consomme la servitude des Églises, le schisme formel. Buonaparte avait créé sa législation dans celte vue profonde; mais un sentiment de l'ordre, très-remarquable, ne lui permettait pas de donner sciemment à la religion des chef^ indignes, et il n'eût essayé de réaliser le schisme qu'à la dernière extrémité. La maison de Bourbon avait conservé cette législation, moitié par impuissance, moitié par préjugés issus de Louis XI V , et elle se fiait à sa piété pour en amortir les abus; mais ni la pensée de Buonaparte, ni la foi des Bourbons , n'animaient ceux que la révolution de 1850 venait de placer à la tête des aliaires, et l'Église de France ne pouvait plus être préservée d'effroyables maux, qu'on employât contre elle

»ft8

AFFAIRES DE ROME

soit la pei^sécution, soit la légalité impériale, que par sa propre énergie soutenue de Tassislance divine.

S III. Des deux systèmes de conduite que les catholiques pouvaient adopter après la révolution de 1830.

Il n'y avait évidemment que deux partis à prendre , ou s*en tenir au système de la Restauration , à l'alliance indissoluble du trône et de l'autel , â la solidarité éternelle de Tun et de Tnutre , ou renoncer à ce système et séparer, autant qu'il était possible , deux causes dont l'union avait été si malheureuse.

Voyous maintenant quels étaient les avantages de Fun et de l'autre de ces partis , avec leurs iucon- Yénients.

Le système de la Restauration avait contre lui l'expérience de seize années. A aucune époque, l'Éfjlise n'avait été moins libre, moins puissante sur l'esprit des peuples , en butte à plus d'outrages et à ceux même du pouvoir qui, trop Faible pour la défendre , tâchait d'apaiser ses ennemis en leur sacrifiant les droits de la religion. Personne ne conteste que telle fut la véritable situation de l'Église sous ce régime , et personne n'eût voulu que cette situation durât toujours. On espérait que la maison de Bourbon , en acquérant plus de puissance , ferait à l'Église d'autres destinées; mais où était cette puissance a la fin de juillet 1830? Continuer sous la rcvolulion , avec des ennemis, un système qui avait été funeste sous la lleslauralion avec des amis, n'ctail-ce pas une folie? Aussi les partisans de ce système avaient une pensée secrète, cl la voici : Il y aura prochainement une seconde restauration : séparer rKjjlisc de l'Etat, ce serait enlever aux Rourbons une partie de leur puissance, et priver rÉglise de la protection qu'ils lui accorderaient. Kii attendant celle restauration , Inissous donc les choses dans l'élal oii la révolution les a trouvées. C'est-à-dire qu'il fallait li>rer l'Kp.lise de France au gouvernement de Louis-lMiilippe , parce qu'à tout hasard il pourrait avoir pour successein* Henri V , et qu'à tout hasard , encore, Henri V pourrait être et plus éclairé et plus fort que Charles X. H est toujours incertain qu'une révolution ramène au Irône les j)rinces (prune révolution en a précipites: il l'est davantage qu'elle les y ramène dans un t^mps trèscourt, et il est impossible que ces virissiludes donnent de la force au pouvoir (pii les subit. Kilts ont pour résultat des transactions (pii ne tirent les princes de l'exil qu'eu les plaçant sous la dépendance de toutes les opiuions cl de toutes les forces qui contribuent à les ramener.

Suivre ce i)remier système de conduile était donc abandonner rÉ|;lise au hasanl d.ms un mo-

ment âécisif pour elle ; et , en supposant ces espérances douteuses réalisées même dans un court délai, c'était attendre son salut de cela même qui avait fait sa perte pendant seize ans.

Le second parti avait tout d'abord cet avantage de relever la religion de la chute du trône , et de rompre toute solidarité avec ceux qui allaient travailler au profit de la race royale exilée. Cétait empêcher que la religion ne fût traitée en Taiocue et en conspiratrice. Dans un pays où le pouvoir est disputé, où la guerre civile est menaçante, la neutralité est le premier intérêt de l'Église , quand ce ne serait pas son premier devoir. En renonçant à toute alliance avec l'État et avec les partis, l'Église devenait inviolable pour tous ; elle choisissait au-dessus des passions sa vraie place; elle accomplissait la mission de paix qu'elle a reçue de Jésus-Christ, et, par un singulier bonheur, elle accomplissait aussi le long désir des peuples; elle disait à ses ennemis la cherchant dans la poussière d'un trône abattu : Christus non esthtCjSurrexU; eHe disait à la France , quel que pût être son sort, qu'elle fût en proie aux étrangers ou à la guerre civile : Munda ego sum à sanguine hujus. Fallait-il , au lieu de ce rôle si grand et si chrétien , la tenir hypocritement accolée à un i>ouvoir hostile, priant tout haut pour lui et tout bas pour un autre, rêvant des désastres contre la patrie , prenant une part sourde à tous les complots , et courbée sous des évèques octroyés par l'athéisme? Au temps de la llépubrnpic , l'Église de France s'était honorée sur les échafauds ; au temps du Directoire , elle avait ramenécourageuscment ses débris sur un sol où elle ne possédait plus rien de ses immenses richesses, et où elle avait vécu et noblement vécu de la charité des siens; au temps de l'Empire, elle avait acce|ilè la protection , à quelques égards sincère , d'un fyrand capitiHue, et ajouté de la ]»iiissance, dans ropiuion des peuples, à ses victoires même; au temps de la lleslauralion, elle avait allié sa cau^e à celle d'inic maison rovale revenant de Tcxil. cl dont elle avait naguère partagé les infortunes. Mais quel rôle eiH-elle joué, <|uel devoir ertl-elle accompli en 1850, si, au lieu de songer au salut des poupies, en songeant au sien, elle avait consenti à toutes les ser\iludes avec résignation ,par dévouement à ceux (pli n'avaient pu la défendre, et sur la foi (le ces prévisions douteuses qui ne dispensent d'apjir ni le chrétien ni l'homme dans les plus sinij)les affaires de la vie?

Ouehpies i>rètres catholiques , ceux-là même qui avaient comballn le gallicanisme dogmatique et ses cousécpiences depuis plusieurs années, et (pii par ce seul l'ait s'étaient constamment trouvés en opposition avec le pouvoir qui venait de tomber, jugèriiil

AFFAIRES DE HOME

qu'ils pou?aieDt se placer entre la révolution et le clergé qu'elle menaçait. Ils crurent devoir saisir cette occasion où la Providence venait de donner un ilémenti digne d'être médité à tant d'espérances, pour poser dans leurs ruines les fondements de la liberté de l'Église ; et c'est pourquoi , entre les deux systèmes de conduite qui viennent d'être expliqués, ils choisirent nécessairement celui qui leur permettait une action , celui qui ne les condamnait pas à l'inertie la plus absolue , qui n'était pas réprouvé par l'expérience, qui n'était pas une ruine déjà toute faite.

Afin de comprendre encore mieux la nécessité où il$ furent de suivre ce système , il faut connaître celui qu'avait adopté contre l'Église le pouvoir sorti de la révolution de 1830.

S IV. Dn système adopté contre PEglise par le gouvcrnoroenl sorti de la révolution de 1830.

La révolution de 1830 avait été faite autant contre l'Église que contre la couronne, et il était impossible qu*il en fût autrement , à cause de leur intime alliance. Le gouvernement sorti de cette révolution devait donc être hostile à l'Église ; mais il D'avait le choix, comme nous l'avons dit, qu'entre uoe persécution ouverte et un asservissement progressif et complet. Il choisit le dernier mode comme oioins hasardeux , et parce qu'il voulait en toutes choses conserver au moins les apparences de l'ordre aotérieur. On sait que telle a été sa politique.

Cependant des actes de violence nombreux furent commis contre la religion , sur presque tous les points du pays, avec la tolérance du gouvernement ; trop faible pour les réprimer, il y voyait d'ailleurs un double avantage , celui de livrer une proie au parti exalté de la révolution , et de rendre le clergé |»lu8 docile à ses vœux en lui faisant sentir le besojn d'être protégé. Ces actes de violence achevèrent la démonstration d'une vérité capitale , c'est que\ la religion n'était pas haKe pour elle-même , mais ! pour son alliance avec le pouvoir. D*uu bout de la France à l'autre , presque sans aucune exception , les sacrilèges eurent le caractère de représailles politiques. Ainsi le palais archiépiscopal de Paris fut aaccagéparce qu'on avait cru voir, dans un des derniers mandements de l'archevêque , des allusions aux coups d'État. Ainsi TÉglise de Saint-Germaini'Auxerrois fut dévastée parce qu'après un service pour l'âme du duc de Berry, un jeune homme imprudent suspendit au catafalque l'image du duc de Bordeaux. Ainsi les croix de mission, plantées dans les derniers temps , furent abattues parce qu'elles portaient aux extrémités des fleurs de lis, et que les missionnaires avaient mêlé souvent A leurs pré-

dications des objets de pure politique ; tandis que la croix ancienne, la croix sans emblèmes étrangers, ne fut l'objet d'aucune insulte. Partout où l'on ne \ trouva que la religion , la religion fut respectée. / Elle le fut, non-seulement du peuple pris en masse, mais des hommes de parti les plus exagérés. Le gouvernement l'attaqua seul par des moyens hypocrites dont il avait fait choix , et qui se rapportaient aux trois branches principales de la religion, la hiérarchie, l'enseignement et le culte.

Hiérarchie,

Le concordat de 1801 avait donné au gouvernement le droit de présenter lesévêques au saint-siége, et beaucoup d'autres droits qui n'avaient été consentis, selon qu'il était exposé au préambule , que parce que les consuls faisaient profession de la religion catholique. A l'égard de la nomination des évêques. il était même stipulé que, si les consuls on leurs successeurs cessaient de faire profession de la religion catholique ^ un nouveau concordat réglerait le mode de nomination aux évêchés. Ce cas venait d échoir par la révolution. Un de ses principes fondamentaux était et est encore celui-ci : // n'y a plus de religion de VÈtat ; en d'autres termes : L'Étal ne professe aucune religion. En effet, au lieu que Buonaparte et tous ses successeurs assistaient publiquement aux cérémonies catholiques, on vit, pour la première fois, le chef de la nation renoncer au sacre des rois et ne donner aucun signe extérieur de catholicisme , en quelque circonstance que ce fût. Et ce n'était pas, comme il est nécessaire de le remarquer, par impiété personnelle, mais pour se conformer à ro])inion publique, pour se montrer conséquent au nouvel ordre créé par la révolution. Dès-lors le droit de présenter les évêques n'appartenait plus au gouvernement, et l'on conçoit, en effet, le danger de laisser à dos ministres déistes, protestants, juifs Jncrédules, le soin de choisir les successeurs des apôtres de Jésus-Ctirist.

Néanmoins le gouvernement nomma des évêques. Ses premiers choix épouvantèrent les catholiques. C'était à B... M. l'abbé G..., dont la conduite schismatique , dans l'affaire de M. l'abbé Gr..., dispensa bientôt les fidèles et le clergé de justifier leurs craintes. C'était ji D... M. l'abbé R..., dont le peuple disait publiquement dans les rues d'A... : « Il ne sera point sacré, car il est exécrable. » C'était à A... M. l'abbé d'il..., vieillard décrié par sa conduite sous l'Empire , comme recteur de l'académie de Limoges qu'il avait peuplée de prêtres mariés , affaissé d'ailleurs par les années, et qui s'était démis des fonctions de grand vicaire qu'il exerçait, par impuissance de les remjdir.

ÂFFAIRI^S DE ROME.

Le gouvernement ne se contentait pas de vouloir introduire ses créatures dans IVpiscopal , il cherchait à s'emparer de la hiérarchie inférieure en refusant d'autoriser le choix des évèques pour les cures vacantes , jusqu'à ce qu'ils eussent appelé des prOtres recommandés au ministère des cultes par l'administration civile des lieux , et quelquefois en Y nommant lui-même, comme dans le diocèse de Nîmes. Le curé ne devait i)lus être l'envoyé de Tévêque vers une portion du troupeau , mais l'homme du préfet, du procureur général, du maire ou du député. On a vu une paroisse privée de pasteur pendant plusieurs mois , parce que le ministère opposait au candidat de l'évêquc un candidat présenté par un colonel ; on a vu un ecclésiastique devenir curé d'une autre paroisse, sur la recommandation d'un maire protestant. Et, comme la nomination des chanoines et vicaires généraux dépendait aussi du gouvernement, par la nécessité de l'autorisation préalahle, il s'ensuit que toute la hiérarchie tombait directement ou indirectement dans les mains du pouvoir, c'est-à-dire dans les mains d*hommes ennemis de l'Eglise, et qui, après avoir rêvé sa ruine toute leur ^ie, se trou>aienttout à coup maltrcsde lui donner de mauvais pasteurs, en quelque nombre qu'ils voudraient.

Enseignement.

A l'égard de l'enseignement, le système du gouvernement se réduisait à i\(iu\ pensées principales: conserver à l'Univcrsilé le mono|)()Ie de renseignement, (jn(>i<iue coiilniire à la nouvelle Cliarle, afin que le elergé nViU aucune |)art à l'éducation de la jeunesse ; et donner aux pauvres une instruction gratuite aux frais de l'Etat , attn de détruire la a7/perstttiofi. C'est ainsicpie M. de Monl; ;li\et, ministre des cultes, désignait à la trihune l'effet do la religion catholique sur les esprits, cl cVst ce même ministre qui était chargé de donner à rK|;lise de France ses évc(|ues, ses \icaires-généraux, ses chanoines et ses curés.

CuHv.

La sim})le énumération des actes du gouvernement sullira pour faire comprciulre jusiiu'où ses prélenlions s'étendaient en matière spirituelle, elce ijue serait devenue rtlj^lise de France sous un pareil régime, si on eût laissé faire ses 0|)prcsseurs.

Vwv. circulaire du minisire des cultes aux évè([ues leur enjoignait de faire ajouter aux \ersels de la prière pour le roi le nom du i>iince, contre l'usage immémorial de l'Kglisc de France . rcspt clé même sous Napoléon.

Une autre circulaire leur enjoignait d*interdire la célébration des fêtes déclarées non obligatoires par le concordat, afin que ceux des fidèles qui avaient conserve l'usage d'assister ces jours-là aux offices par dévotion, ne pussent le faire désormais. C'était une violation flagrante du concordat.

Une circulaire ordonna au clergé de se servir d'eau chaude en hiver pour administrer le baptême, et dans quelques localités, notamment dans les diocèses de Lyon et de Grenoble , on a exigé que l'enfant fût présenté à l'officier civil pour être inscrit sur les registres de naissance, avant d'être présenté à l'Église pour recevoir le signe du salut.

Lors<pie M. l'abbé Grégoire mourut à Paris, séparé de la communion catholique, le gouvernement s'empara par force de l'église paroissiale, et y fit eélébrer sur le corps du défunt un service solennel par des prêtres schismaliques.Ce sacrilège officiel fut renouvelé peu de temps après, à la mort d*uo autre évêque schismatique, M. l'abbé de Berthier, et le gouvernement déclara que son droit et son devoir étaient d'agir comme il avait agi , et que telle serait toujours sa conduite en pareilles circonstances.

Non content d'em|)êcher les évêqucs de se réunir, le gouvernement prit des mesures pour 6ter aux simples curés des campagnes la consolation de se voir. Ils furent placés , par une décision générale, sous la surveillance immédiate des maires, et ils devaient perdre pour chaque jour d'absence une partie proportionnelle de leur modique traitement. IMus tard, les gendarmes et tous les agents du pouvoir reeurent l'ordre, par une circulaire de M. Périer, de surveiller rigoureusement et spécialement les mouvements des curés hors de leurs presbytères.

Il est inutile de dire que les ordonnances du 16juin 18^28, contenant de si nombreux outrages à la relipjiou et à la liberté de couscieuce, furent renouvelées, et qu'on en pressa l'exéculion avec vigueur. I.a créai ion de huit mille demi-bourses i)our les pelib séminaires fut la seule disj)osition de ces ordonnances ((fie le gouvernement ne crut pas obligatoire pour lui. 11 clierclia néanmoins, à l'aide d'autre^ bourses conservées aux diocèses, à s'introduire dans l'inlériour des séminaires, lu décret ressuscilc de l'Euipire lui ser\il de ])rétexte pour exiger qu'ony reçilt un administrateur laïque chargé de veiller à Cc; que les deniers de l'État ne fussent pas détournés.

Les corps religieux, tolérés sous la Kestauralion. furen! menacés dans leur existence ; ou voulait empêcher les capucins d'Aix. protégés par un arrêt de cour souveraine, de porter publicpiemenl leur babil. Des scènes horribles se sont passées à l'ablKiyc de Melleraye , en Firetagne . et il a fallu plus i[\\^ du courage au vénérable père Antoine , abbég-'ne-

AFFAIRES DE ROME

rai de la Trappe, pour défendre ses droits de chrétien et de Français contre les iniquités du pouvoir. Ainsi l'Église de France a-t-clte été traitée depuis dix-huit mois ; et il est à remarquer que Tunique prétexte de tant de vexations et de persécutions a été encore un prétexte politique, c'est-à-dire, la liaison présumée du clergé et du parti carliste.

S V. De la séparation de TÉglise et de PÉtat.

Dans la situation des choses telle que nous ve-^ noDS de la peindre, il n*y avait évidemment pour\ la religion d'autre défense possible que de réclamer la séparation de l'Église et de l'État. L'expérience tenle de la Restauration en avait déjà démontré la nécessité; la chute du trône, en livrant l'Église à des ennemis victorieux , ne lui laissait pas d'autre Toie de salut : mais la conduite du gouvernement sorti de la révolution rendait cette nécessité si impérieuse, qu'on peut dire que personne ne l'a niée, et que des motifo étrangers à l'intérêt de la religion ont seuls arrêté ceux qui ont refusé leurs elForts à raflranchissement de l'Église dans leur patrie.

Quand les catholiques n'auraient pas vu par euxmêmes le mal que leur avait fait et que leur faisait l'alliance de l'Église avec l'État , ils l'auraient deviné par le langage de leurs adversaires. Tous , en efiFet , oc désirent et ne demandent qu'une chose , le maintien de l'alliance entre l'Église et l'État. Qu'on lise les journaux du gouvernement , qu'on suive les débats des Chambres , qu'on écoute les orateurs parlant de la ^ligion et du clergé avec des intentions hostiles , on ne trouvera au fond de leurs discours que cette seule pensée : Il i^ut que l'État nomme les évèqoes et surveille le choix des curés ; qu'il soit l'intermédiaire obligé entre les évêques et le souverain pontife ; qu'il examine les bulles émanées du saintsîége avant d'en permettre l'exécution ; qu'il empêche la propagation des mauvaises doctrines , c'està-dire, des doctrines romaines ; qu*il conserve enfin la haute direction des affaires spirituelles , et qu'en conséquence il salarie le clergé, parce que tout clergé qui ne reçoit pas de salaire sous une forme ou sous une autre, devient tôt ou tard indépendant, et place le gouvernement dans la nécessi té de respecter cette indépendance , ou de se détruire lui-même en poursuivant la religion par le fer et par le feu.

Du reste , aucun principe de théologie , aucun canon de l'Église, aucune tradition apostolique, ne s'opposaient à la séparation de l'Église et de l'État.. Bien loin qu'il en fût ainsi , cette séparation était Faccomplissement du concordat lui-même , qui n'afait été signé par le souverain pontife qu'en considération de ce que les consuls faisaient prv/ession de ia religion catholique y et avec cette clause ré-

solutoire que, si eux ou leurs successeurs cessaient de la professer,' il serait pourvu par un nouvel arrangement à la nomination aux évêchés. Or, la séparation de l'Église et de l'État se réduisait à l'exécution de ce pacte formel , et à la rupture de toute solidarité politique.

Sur quoi, d'ailleurs, sont fondés tous les concordats? Sur cette supposition, que le prince peut et veut le bien de l'Église. Mais, en France, depuis trente ans , cette sup])Osition ne s'est pas réalisée , et ceux qui connaissent la France savent (|u'clle ne se réalisera désormais qu'autant que des choses impossibles auront commencé à être. Sous l'Empire , le prince a pu le bien de l'Église et ne l'a pas voulu ; sous la Restauration , le prince a voulu le bien de l'Église et ne l'a pas pu ; sous la révolution de 1850, le gouvernement ne peut ni ne veut le bien de l'Église; et, quant à l'avenir, il suffira que le prince veuille ce bien pour qu'il ne le puisse pas , parce qu'un culte privilégié est ce qui répugne le plus à la majorité des Français. H serait long d'en déduire la cause, mais il est ainsi. Dès-lors les concordats manquent , en France , de leur base naturelle; ils y donnent au prince des droits qui , quoi qu'il fasse, tournent au détriment de la religion.

Ainsi , à ne considérer qu'en soi la séparation de l'Église et de l'État , elle ne pouvait trouver aucun obstacle parmi les catholiques. Mais deux sacrifices étaient nécessaires pour l'obtenir, celui des afFections purement politiques et celui du budget du clergé. De là l'opposition que suscita celte idée.

Il fallait d'abord sacrifier les affections purement politiques , non pas en ce sens qu'on elFacerait de sa mémoire des bienfaits reçus , qu'on détruirait le penchant du cœur pour de grandes infortunes, qu'on deviendrait hostile à ceux qu'on avait aimés , mais en ce sens que, (plaçant la religion au-dessus des intérêts de parti, aucun chrétien ne la ferait plus servir au triomphe d'une cause terrestre , et ne voudrait , malgré rexi>éricnce qui en avait montré le danger , mêler encore une fois les choses divines et les choses humaines.

Il fallait, en outre, reconnaître avec bonne foi que la religion catholique n'est incompatible , ni avec la liberté des cultes, ni avec la liberté d'enseignement, ni avec la liberté de la presse , ni avec aucune forme de gouvernement, et que même ces diverses libertés étaient en France la seule force qui pût préserver l'Église d'une catastrophe semblable à celle qui a perdu le catholicisme en Angleterre. £n effet , supposons la liberté des cultes , c'est-à-dire la tolérance civile, anéantie en France, quel sera le culte proscrit? Évidemment le culte catholique. Supposons la liberté d'enseignement effacée de la Charte, quel sera le corps , quels seront les hommes à qui

55^ AFFAIRES

renseignement sera interdit? lÉvidemmcnt le clergé catholique, puisque, malgré la liberté (renseignement stipulée dans la Charte , le gouvernement fait des efforts inouïs pour enlever au clergé le bénéfice de cette loi. Supposons la liberté de la presse enchaînée en France par la censure, qui cessera de pouvoir écrire? Évidemment les seuls catholiques. Même sous la Restauration , la censure n'a guère été exercée qu'à leur détriment! Tandis que le gouvernement laissait imprimer tout ce qui était contraire à la religion , il traduisait devant les tribunaux correctionnels ceux qui avaient le mail\eur de soutenir les doctrines de TÉglise romaine, il n'existe donc en France aucune liberté qui ne soit au profit du catholicisme bien plus qu'au profit du reste de la nation, et c'est une des raisons qui expliquent pourquoi le gouvernement actuel a pu si facilement et si impunément se montrer l'ennemi des libertés publiques, au sortir d'une révolution faite pour les sauver.

A l'égard de cette proposition générale , que la religion catholique n'est incompatible ni avec la liberté des cultes , ni avec la liberté d'enseignement, ni avec la liberté de la presse , ni avec aucune forme de gouvernement , c'est l'énoncé d'un fait prouvé par toute l'histoire de l'Église. L'Église a vécu sous tous les régimes ; elle a subi tour à tour l'épreuve de la persécution , de la liberté , du pouvoir ; elle a vu passer des monarchies et des républiques sans nombre; et aujourd'hui elle envoie des évùques aux États-Unis d'Améri(|ue, sans avoir jamais songé à se plaindre de la liberté qui les y protège à l'égal de tous les ciloyens, et qui les aide à peupler de calhoUipies rcs immenses régions.

Il suil de là (pie le saerilice des alTcclions politiques anléi'icures, dans le sens où l'on >ieiit de l'cxpliouiîr , sacrifice nécessaire à la sé|>aralion de riiglise et de l'Etat, ne renfermait rien d'odieux, rien d'illéi^ilime, rien qui ne juU être demandé à des chrétiens aimant leur Dieu et dévoués à la cause des âmes rachetées de son sanf;.

Ln autre sacrifice était nécessaire, celui du budget du clergé. Le budget du clergé , considéré dans son on{;ine, n'est pas un salaire, c'est une indemnité d'immenses spoliations , indemnité stipulée dans le concordat de 1801. Mais peu iin|)orle la nature d'une dette, (|uand Tinjuslicene veut j)as la reconnaître, et qu'il n'existe aucun moyen de l'y contraindre. Or, il est de fait que le gouvernement ne regarde j)as le traitement du clergé comme une dette, mais comme nn salaire. Non content de l'augmenter ou de le diminuer à son gré , comme quel- <pie chose qui est en sa seule et ])leine puissance , il se croit le droit de le supprimer, nn^me après cjue le vote législatif et la sanction royah* en ont Tait une partie du budget, une loi de l'Klat. On a

DE ROME

vu récemment de simples sous-préfeU retirer à une portion du clergé ses mandats sur le trésor public, parce que ces administrateurs subalterne, agissant au nom du ministère , n'étaient pas contents , disaient-ils , de la conduite du clergé. Pour comprendre toute la force logique de ce fait, flfaol savoir que , selon les lois françaises , le gouvernement ne peut pas ôter à un fonctionnaire public son traitement , une fois porté au budget , à moins de le destituer, et, s'il est inamovible , à moins de lui faire son procès. Ainsi le budget ecclésiastique , loin d'être réellement une indemnité , n'est pas même mis par le gouvernement sur la même ligne que le salaire des employés civils. 11 crée, par conséquent , entre le clergé et le gouvernement, un lien de commandement d'une part , d'obébsance et de servitude de l'autre , plus fort qu'entre le gouvernement et ses propres fonctionnaires. Par conséquent encore, aussi longtemps que le prêtre recevra le salaire de l'État, aussi longtemps il demeurera , et la religion avec lui , complètement sous la dépendance de l'autorité civile.

3Iais deux objections ont été faites. Premièrement, le clergé tombera dans la déconsidération, s'il demande son pain au peuple , au Heu de le recevoir de l'État. En second lieu , le pain du peuple ne sera pas suffisant pour nourrir le clergé. Ces deux objections sont mieux résolues que par des raisonnements , elles le sont par des faits contemporains : car ceux qui ont cherché des remèdes aux maux de l'Église de France n'ont pas interrogé leur imagination ; ils n'ont eu qu'à se fier aux souvenirs laissés sur la terre par les Saints, et h des exemples vivants. Tout le monde sait quelle est la considération ou plutôt la puissance du clergé catholique en Irlande, et pourtant ce clergé vit de la charité du ]»euple. L'Angleterre l'a pressé d'accepter un traitement du trésor; elle a misa ce prix l'émancipation des calholitpies , et ni le clergé , ni le peuple n'ont voulu y consentir. On sait encore de (|uelle haute estime jouit le clergé catholique aux États-l nis, et pourtant ce clergé, comme celui de l'Irlande, vit de la charité du peuple. En Hollande, la seule portion du clergé qui ait conserve une existence digne et apostoli(pie, est celle qui, se conformant aux ordres du saint-siége, refusa constamment le salaire du gouvernement. Knfin , quels sont aujourd'hui les ordres religieux t|in exercent le plus d'influence sur le peuple, sinon ceux qui lui demandent leur pain quotidien? C'est que jamais le peuple n'aime plus le prêtre que quand il est pauvre comme lui ; c'est que rien n'est respecté comme une indépendance légitime achetée par des privalions volontaires.

Ouant à l'impossibilité d'obtenir, «le l'amour ft

AFFAIRES DE ROME

de la foi des catholiques, des secours suffisants, Tobjection est également détruite par les exemples qu*oii Tient de citer. L'Irlande est certainement le pays le plus pauvre de TEurope, et cependant, après .a?oirpayé par contrainte le clergé protestant, elle paie encore de plein gré le clergé catholique. En France , il faut distinguer les villes et les campagnes. Il est impossible que le clergé ne trouve pas, dans les villes, un nombre suffisant de catholiques pour lui assurer une existence convenable; c'est déjà même ce qui se fait : car l'État n'accorde de traitement , traitement d'ailleurs plus que modique et partout très-insuffisant , qu'au curé et à un seul ▼icaire , et le reste du clergé nécessaire aux besoins d'une population nombreuse est entretenu directement par elle. A l'égard des campagnes, les unes sont situées dans des provinces où la foi est encore toute vivante ; les autres sont moins favorisées sous ce rapport. Il est certain que les premières feraient à leurs curés un sort beaucoup plus heureux que celui qu'ils tiennent du gouvernement ; et c'est ce qui se voit dans plusieurs paroisses nouvellement établies et non reconnues par l'État. Dans les secondes , l'expérience prouve que le peuple qui a le plus perdu lliabitude de l'assistance aux saints offices et de la fréquentation des sacrements , tient encore fortement à la religion par quatre liens : le liaptème, la première communion, le mariage et la sépulture chrétienne. Et , là même où la foi semblerait presque éteinte, les familles sentent vivement le besoin d'un prêtre pour donner des habitudes morales à l'enfance ; on pourrait , à cet égard, citer des exemples frappants. C'est donc une erreur de supposer que les catholiques seuls soutiendraient le clergé catholique. Dans un pays où une religion est universellement répandue , elle entraîne à la servir ceux-là même qui lui sont étrangers. La nécessité et les relations de famille sont des causes permanentes qui rapprochent d'elle ceux qui s'en éloignent par des égarements de l'esprit, et l'on voit tous les jours les ennemis avoués du catholicisme, en France, confier leurs enfants au clergé qu'ils combattent par leurs écrits. Au reste, la question du budget n'était pas liée à celle de l'afft*anchi£sement de l'Église seulement par la nature des choses, l'une et l'autre étaient inséparables dans l'opinion publique ; et il était impossible de réclamer aucune liberté religieuse, sans soulever contre soi cet argument : Vous êtes payé par l'État, pourquoi vous plaignez-vous de le servir? Cette objection a été répétée à satiété par tous les journaux ; et, comme elle portait à faux sur les catholiques qui réclamaient la suppression du budget ecclésiastique, plusieurs feuilles en convenaient sans détour, et se bornaient à dire : Persuadez à vos

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