‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 185 sur 226 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

chettes et aux mugissements du troupeau. Une impression de calme extraordinaire pénètre vos sens , au milieu de ces tranquilles scènes et de cette solitude majestueuse. ToutefH)is les proportions gigantesques des masses qui vous environnent y rapetissent troj) peut-être les autres objets et particulièrement l'homme. C'est, selon nous, un des défauts des pays purement de montagnes ; ils manquent d'une certaine harmonie suave, d'horizons vastes et onduleux ; on s'y sent resserré , faible et comme opprimé par je ne sais quelle force pesante ^ et fatale. Le Tyrol, au reste , quoique peu visité en > comparaison de la Suisse « mérite, à notre gré, autant qu'elle d'attirer les voyageurs. Si ses montagnes sont moins élevées, ses lacs moins grands, d'autres beautés compensent son infériorité sous ce rapport. Il ne faut pas le plaindre cependant de l'espèce d'isolement où on le laisse ; car peut-être doit-il â cette circonstance de s'être préservé des vices d'une civilisation plus avancée que la sienne , mais plus corrompue. Sain d'âme et de corps, le peuple y est brave, fier, religieux, et avec cela l'on peut se passer de bien des choses auxquelles on attache ailleurs un prix souvent exagéré. Le Tyrolien se montre, en outre, inventif et presqu'artiste dans les petits ouvrages qu'il façonne en bois avec un simple couteau. Le goût de la musique lui est naturel , et c'est encore là une preuve qu'il possède le sentiment du beau sous une de ses plus ravissantes formes.

Inspruck, située sur l'Inn (1), à l'entrée d'une vallée qui, en s'élargissant , va joindre les hautes plaines de la Bavière, n'offre ni monuments, ni souvenirs bien remarquables. L'église principale, assez ancienne, ne se recommande aucunement par son architecture. Un tombeau colossal , élevé au milieu de la nef, renferme les restes de Maximilien, aïeul de Charles-Quint, qui, las de rêver la monarchie universelle que, plus d'une fois, il s'était cru près de réaliser, échangea le manteau royal contre un froc de moine. Autour de ce tombeau, vingt-huit statues de bronze, représentant, pour la plupart, des empereurs et des ducs de Bourgogne dans le costume de leur tcm[is, produisent un effet dont la bizarrerie n'est pas dépourvue d'une sorte de grandeur triste. Il semble que ces morts , quittant la fosse où ils dormaient, se sont traînés là, sous le poids de leurs vieilles armes, pour se dire, après de longs siècles , au pied d'un sépulcre, les misères et le néant de la puissance, la vanité de l'ambition qui tourmente le monde, pour ne laisser d'elle d'autre trace que des ruines et une poigne'e de cendre.

(!; De là le n^m «le la ville ., Tnnf-hr u-K" , p'ïnl sur rin:».

AFFAIRES DE ROM£

On se rend d^Inspruek à Munich en deux petites -journées. Nous y arrivâmes par un jour d'orage sur le soir. Le ciel achevait de s'éclaircir; quelques nuages seulement restaient encore suspendus à rborizon. Rien n'égale le spectacle qui vint nous ravir au coucher du soleil, quand ses derniers rayons , se réfractant dans ces vapeurs flottantes , les teignirent de couleurs dont nul langage ne saurait peindre la richesse, Téclat et les nuances infinies perpétuellement changeantes. Le Poussin consacra deux années entières à étudier ces merveilleux effets de lumière , inconnus même en Italie. La maison qu'il habitait porte encore son nom.

Munich , bâtie dans une plaine stérile ouverte à tous les vents froids, et privée, à cause d'un rideau de montagnes qui la ferment vers le sud, des douces influences du midi, ne semblait nullement destinée à devenir la capitale même d'un petit État. La température y est , en hiver, souvent aussi rude qu'à Saint-Pétersbourg, et aucun avantage ne compense la rigueur excessive du climat. Vous chercheriez en vain, soit parmi les anciens édifices, soit parmi les nouvelles constructions dues au roi actuel, quelque monument digne d'être remarqué. Pas un ne s'élève au-dessus de ce qui se peut imaginer de plus médiocre, et les modernes ne se distinguent que par un malheureux travail de lourde imitation, sans génie comme sans caractère. En revanche, cette ville, si pauvre à tous autres égards , possède des écrivains, des savants, des artistes d'une haute dislintUion. J^rcsque tous, il est vrai, sont étrangers à la Bavière, mais on doit louer le gouverncmrnt d'avoir su les y alliror. CVst, au reste, un des résultais de la rivalité établie entre les universil^^s d'Allemagne. Chaque pays s'efforce d'assurer à la sienne, par le choix des professeurs, une supériorilé dont il relire d'imporlants avantages même matériels. Nous nous lrouv«^mes promplement en relation avec quelques-uns de ces hommes, à (pii l'Europe assigne justement une place si élevée dans son estime, et nous nous souviendrons toujours avec gratitude du cordial accueil que nous reçûmes d'eux.

On connaît l'état de la Bavière en politique et en religion. Nulle part le pouvoir n'a déclare aux principes procbainement destinés à devenir le droit général des nations, une guerre plus active. Poursuivis avec une rigueur proportionnée à la crainte qu'ils inspirent, ils ne laissent pas de se propager, parmi les étudiants, surtout au moyen des sociétés secrètes dont la jeunesse allemande a une longue habitude, et dans une partie de la popidalion,sur laquelle s'aggrave spécialement le poids de Tordre social, tel que Ta constitué l'intérêt d'un seul et celui de quebpies privilégiés. Exprimer un

désir, une pensée tendante seulement à modiAer ce régime oppressif, est le crime qu'on pardonne le moins. La prison ,-et, dans la prison , des traitements d'une barbarie aussi lâche qu'atroce , voilà ce qui attend quiconque porte ombragea la royauté bavaroise. Elle se défend contre l'avenir avec dct geôliers et des bourreaux. Le mouvement qui agite les classes intermédiaires entre les grands et le peuple, n'a pas encore, au reste, pénétré jusqu'à celui-ci. Quand il y arrivera, et (ôt ou tard il y arrivera, la secousse sera violente ; car, si le peuple en Allemagne est lent à se remuer, une fois debout fl ne se rassied qu'après avoir accompli son œuvre.

Sous le règne précédent , un ministre, au moins très-suspect aux catholiques, opéra dans les choses de l'Église des réformes analogues à celles commencées en Autriche par Joseph II. Nombre de couvents furent supprimés. Aujourd'hui on les rétablit et l'on en érige de nouveaux, dans le bot, à ce qu'il parait , d'imprimer par l'éducation , aux générations naissantes, une direction conforme aux vues du pouvoir. Mais l'éducation -des écoles ne prévaut jamais sur l'éducation reçue directement de la société ; elle n'a de puissance qu'autant qu'elle prépare celle-ci et agit dans le même sens.

Des sentiments et des maximes peu favorables i Rome dominent chez le clergé : la dépendance lui pèse. On ne saurait s'abuser là-dessus. Comme sur les bords du Rhin , il règne en Bavière , parmi les ecclésiastiques jeunes et vieux, un certain esprit protestant qui ne tarderait guère à se manifesler par une rupture, si les idées n'avaient pas déjà dépassé de beaucouplej)ur protestantisme. On rcsle extérieurement dans l'inslilulion établie, parce que Ton n'en voit aucune autre a laquelle on pût s'altaclier avec conviction, et que celle où ron est, pourvoit aux l>esoins matériels de la vie : niais le défî^nl de croyance intime n'apparait que trop visiblement l)ar la publique contradiction entre la conduite du prêtre çt les rigides devoirs que lui impose sa profession. On s'étonne que la foi du peuple ait pu, sous ce rapport , résister aux exemples qu'il a sous les yeux.Ouelques cantons de Tltalieet deTEspagne pres4pie entière pourraient, au surplus, suggérer la même réflexion. La seule différence, mais elle e>t grande, est que, dans ces derniers pays, le désordre a pour cause l'instinct aveugle des sens chez les hommes abrutis par l'ignorance, tandis qu'en Allemagne il procède originairement des doutes de l'esprit, et prend un caractère rationnel et systématique.

Nous avons dit comment , renonçant à l'espoir d'obtenir autrement la décision nette et précise que nous étions venus solliciter, nous nous décidâmes A quitter Rome, en annonçant la résolution de re-

AFFAIRES DE ROME

oommencer nos travaux. Cette démarche eut re£Fet que nous nous en étions promis. On s*émut , on s*fnquiéta, et peu de semaines après paraissait l'encyclique, quia eu tant de retentissement. Elle nous fut , sur les ordres du pape , envoyée à Munich par le cardinal Pacca. Il y joignit , d'après les mêmes ordres, une lettre explicative de cet acte encore aujourd'hui si diversement interprété. Nous croyons qu'on nous saura gré de publier cette lettre , puisqu'enfin chacun, quelles que soient ses pensées particulières , doit vivement désirer de connaître celles du pape , ce qu'il a entendu condamner , réprouver , ce que ses décisions obligent les catholiques de rejeter ou d'admettre. Rome elle-même voulant, on n'en peut douter, être comprise lorsqu'elle parle , ne saurait qu'approuver tout ce qui tend à produire cet efFet, et qu'y applaudir avec joie. Nous ne nous permettrions certainement pas, quand une fbule de personnes aussi sincères qu'habiles s'accordent si peu sur le vrai sens de l'encyclique , d'énoncer à cet égard une opinion personnelle. Mais nous sommes heureux de pouvoir , au moins sur les points les plus importants , mettre fin à ces dissidences et dissiper toute espèce de nuages , par la publication d'une pièce authentique officiellement destinée à expliquer ce sens , livré jusqu'ici à l'arbitraire des jugements individuels sans autorité, et a l'incertitude de controverses fâcheuses.

LETTRE

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