‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 189 sur 226 · DE PARIS · texte numérisé non relu

DE PARIS

Sa Sainteté connaît sans doute les circoDstaD<» qui, contre le gré de M. F. de La Mennais , l'ont forcé de rendre publique la lettre qu'il a été de son devoir de lui écrire le 5 novembre dernier. Bans l'état d'excitation où sont les esprits en France, elle a été l'objet de beaucoup de commentaires, de jugements divers et de conjectures sur les sentiments qui Tout dictée. Dans cette position pour lui très-pénible, M. de La Mennais ose espérer que Sa Sainteté lui permettra de désavouer à ses pieds, très-humblement, toutes les fausses inteqirétations que Ton pourrait donner près d'elle à ses paroles et à ses actes , et de lui ouvrir son cœur comme â un père.

M. de La 3Iennais doit d'abord protester devant Dieu que , résigné à tous les sacrifices personnels pour éviter de devenir , même involontairement, un sujet de trouble dans TÉglise , il a?ait depuis deux ans pris la résolution , qu'il a tenue fennement, de souffrir en silence toutes les attaques, Tiojure , Toutrage , la calomnie, sachant d'ailleurs afrc certitude que ses ennemis n'avaient d'autre bat, dans leurs provocations , que d'abuser des paroles qui pourraient lui échapper peut-être danslaviTacité de la discussion.

11 savait aussi que beaucoup d'entre eux poursuivaient en lui , non [>as Thomme dangereux à l'Église, à la défense de laquelle sa vie entière a été consacrée, mais l'homme cpii , voulant rester étranger à tous les partis politiques existants, par là même était en dehors de celui au(|uel ils appartenaient. C'était ju'iucipalemenl sa position sous ce rapport (ju'on a\ait à cœur de changer, et ceci renferme les explications qu'il doit à 8a Sainteté sur sa dernière lettre.

Ku premier lieu , le diocèse de Rennes étant un de ceux où les divisions i)olitique8 se nianifestcut avec le plus de chaleur, \\ s'était depuis quelque tem])s résolu à s'en éloigner, lorsque monseigneur l'évèque de ce diocèse lui fit parvenir unecojue <Ui bref de Sa Sainteté. Ayant obtenu d'un de ses pi'edécesseurs une excor[)oration avant même de recevoir le sous-diaconat, d ne se considérait pas plus que monseigneur Tévèque de Rennes ne le con>idérait lui-même, comme obligé de résider dans sou diocèse. Et, comme il ne pouvait pas douler que sa réjionse au bref de Sa Sainteté, s'il la lui faisait parvenir par l'intermédiaire de monseigneur

AFFAIRES DE IIOMR.

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révèque de Rennes, ne devint dans son diocèse, où elle aurait été immédiatement connue , Tobjet de discussions dont Tcffet eût été d*irritcr les passions que M. de î^a Mennais désirait au contraire calmer , il pensa qu*il valait infiniment mieux en assurer le secret en Fadressant directement par la nonciature de Paris.

En second Heu, il souhaitait, d*une part, que Sa Sainteté vit dans sa lettre l'expression non-seulement c|e son obéissance parfaite dans toute retendue de son devoir comme prêtre et comme catholique, mais encore la disposition sincère où il était, et où il est toujours , de lui prouver, de toutes les manières possibles , son amour et son dévouement inviolables, en évitant, d'une autre part, par la brièveté de la déclaration elle-même , de fournir à la malignité de ses adversaires des prétextes de l'attaquer, dans le cas où elle fût devenue publique, ainsi que Sa Sainteté lui annonçait qu'elle devait le devenir. Et si , malgré cette précaution , on a pu encore supposer à M. de La Mennais des sentiments contraires , en interprétant , d'une manière injurieuse pour Sa Sainteté , les paroles mêmes dont il s'est servi pour exprimer qu'il ne voulait pas renfermer sa soumission et son dévouement à Sa Sainteté dans les bornes strictement fixées par la religion , combien d'autres interprétations odieuses ne lui aurait-il pas fallu désavouer avec autant d'indignation qu'il désavoue celle-ci, si, par de plus longs discours qu'on aurait également dénaturés , il avait fourni une plus ample matière au travail de'la calomnie !

En troisième lieu , on s'est élevé contre renonciation qui termine sa lettre , et certes elle eût été au moins inutile en d'autres circonstances, si, en écrivant, il avait dû n'avoir que Rome même en vue. ^ Mais il ne doit pas taire à Sa Sainteté qu'en France , pour beaucoup de gens , pour le plus grand nombre , la question politique étant la principale , disons-le firancbement , la seule qui les intéresse ; s'd n'avait pas clairement exprimé la distinction dont on cherche aujourd'hui à lui faire un sujet de reproche , on en aurait conclu de sa part l'abandon de cette partie de la doctrine de l'Eglise. 11 s'est V. donc trouvé, et de plusieurs manières , dans l'obligation de prévenir ce grave inconvénient. Sa conscience lui en a fait un devoir:

1** Parce qu'on n'eût pas manqué de dire qu'il confondait, et que Sa Sainteté voulait que l'on confondu , l'ordre spirituel et Tordre temporel : conviction qui, répandue dans les esprits, n'aurait pu, sous plusieurs rapports , qu'être funeste à la religion;

S* Parce qu'on en aurait immédiatement conclu que les catholiques, dépendants de l'autorité spiri- *^'~ TDire II.

tuelle même dans les choses purement civiles, ne pouvaient prendre aucune part aux affaires de leur pays que d'après les ordres du clergé : position qui, en plusieurs lieux, en France, en Belgique, en Irlande, aux États-Unis , par exemple , servirait de prétexte pour les dépouiller de tous leurs droits légaux ;

5*" Parce que, s'ils se croyaient eux-mêmes obligés de se placer dans cette position , purement passifs dans le mouvement qui emporte la société , au milieu des passions qui la troublent , elle serait désormais livrée à ces passions seules , et le principe de désordre n'ayant plus, dans chaque Étal, de contrepoids public et ne rencontrant plus d'obstacles, bouleverserait éternellement le monde ;

4<* Parce que , si l'on concevait un pareil état comme une conséquence nécessaire du catholicisme , une certaine classe de catholiques, inquiets pour leur vie , leur sécurité , leurs biens , et résolus à ne point se dessaisir de leurs droits et de leur liberté comme citoyens, qui renferment pour eux la garantie de leur existence même, seraient, et M. de La Mennais le dit avec épouvante d'après la connaissance qu'il a d'eux, entraînés , par I influence d'intérêts si puissants , à se séparer de l'Église ;

15» Parce que, dans la position actuelle de la France , il peut devenir pour M. de La Mennais d'un devoir rigoureux d'entrer, à un degré quelconque, dans le mouvement politique qui l'agite, et que, si cette prévoyance venait à se réaliser , ses ennemis lui feraient sur-le-champ un crime de son dévouement même, en l'aecusant alors de manquer aux engagements qu'ils auraient certainement supposé qu'il avait pris envers Sa Sainteté dans sa déclaration du 5 novembre, si, dans cette déclaration même , il n'avait pas exclu formellement cette fausse interprétation.

Tels sont les graves motifs de conscience qui l'ont décidé à joindre à son acte de pleine soumission à l'encyclique de Sa Saintctcles paroles qui terminent sa lettre. Et, quant à ces paroles en elles-mêmes, il doit désavouer encore et repousser toute espèce de sens qui ne serait pas entièrement conforme à la doctrine catholique, qu'on essaierait de leur attribuer. Assurément Tordre temporel , en taftt qu'il touche, sous une foule de rapports , à la loi divine, est subordonné à TÉglise , gardienne et interprète de cette loi. Mais évidemment ce n'est pas là ce que, dans le langage universel, on désigne sous le nom d'ordre purement temporel ; et M. de La Mennais s'est à dessein servi de cette expression , afin de mettre pleinement à Tabri la puissance propre de TÉglise. En un mot, par cette expression il a voulu rappeler et constater la doctrine établie par les défenseurs mêmes du saint-siége ; doctrine qui , selon

AFFAIRES DE ROME

les paroles d'un des plus récents, le cardinal Litta, consiste à admettre la distinction des deux puissanceSy et leur indépendance dans les objets qui sont purement de leur ressort. ( Lettres sur les quatre articles de 1682; lettre septième,) Et M. de La Mennais lui-même, Iorsqu*il se crut obligé, il y a quelques années , de s'associer personnellement à la défense des droits du Siège apostolique , a dû , pour ne point s'écarter d'une des plus constantes traditions de l'Église, établir précisément et dans les mêmes termes le principe inébranlable qu'iY existe deux puissances distinctes indépendantes chacune dans son ordre. Or, comment aujourd'hui pourrait-on considérer, soit comme une déviation des maximes qu'il a défendues précédemment , soit comme une restriction à son obéissance, renoncé d'une proposition qu'il n'a pu se dispenser d'établir formellement dans les ouvrages mêmes destinés à affermir dans les esprits l'autorilé du saintsiège , proposition dont nul , à cette époque , ne songea même à contester la parfaite orthodoxie?

Le but de ce Mémoire , déposé aux pieds de Sa Sainteté , est, d'une part j de lui faire connaître les motifs de conscience qui ont déterminé et la conduite et les paroles de M. de La Mennais dans les circonstances où il se trouve placé ; d'une autre part , de ne rien laisser désirer à Sa Sainteté sur le sens précis de ces mêmes paroles, afin que par là soient repoussés tout ensemble , et les soupçons injurieux que quelques personnes se plaisent à concevoir sur les intentions de M. de La Mennais, et les inleri)rétalions malvcillîintes par lesquelles on chercherait à rendre douteuse la soumission pleine et entière qu'il a professée , dans sa déclaration du 5 novembre et selon les termes du bref, à Fencyclique de Sa Sainteté.

Paris, It Cd<*ccmbre 1833.

J'appris , quelque temps après l'envoi de ce Mémoire, qu'on n'en avait pas été satisfait, et qu'il n'avait modifié en rien les pensées ni les dispositions de Rome. Je ne m'en applaudis pas moins de ma démarche : c'était à mes yeux un dernier devoir que j 'a jais rempli.

Oiielques jours à peine s'étaient écoulés, lorsque je reçus la lettre suivante du cardinal Paeca :

«I Monsieur l'abbé ,

' D'après les ordres que j'en avais reçus, je ' me suis empressé , dès le mois d'aoïU de l'année «: dernière, de vous envoyer la lettre encyclique •! cjiie Sa Sainteté envoya alors à tous les évoques ' de l'Eglise catholique. Maintenant le saint-père ' me charge également. Monsieur l'abbé, de vous

« te u

accuser réception de ?otre lettre du 5 de ce mois, contenant la déclaration que tous lui adressez sur l'encyclique susdite.

V Dans la lettre précédente du mois de sep^tembre, que , par le moyen de monseigneur TéTèque de Rennes , vous adressâtes au saint-père , tous loi demandiez d'être instruit des termes qu'il tous fallait employer pour le conTaincre de plus en plus , et d'une manière tout à fait évidente , du désir sincère qui tous anime de ne pas laisser douteuse Totre obéissance entière et bien filiale au chef suprême de notre sainte Église. (( Cette demande chrétienne et Traiment catholi(iue , de votre part , remplit de la plus tendre satisfaction le cœur paternel de Sa Sainteté , et fit naître en elle les meilleures espérances à votre égard , persuadée , comme elle était , que vous auriez suivi l'exemple de tant d'hommes illustres et savants, dont l'histoire nous a conservé le glorieux souvenir, lesquels , lorsqu'ils venaient accusés d'avoir avancé quelque chose de faux ou d'inexact , recouraient tout de suite à ce Siège apostolique, et s'en rapportaient aux réponses de la bouche infaillible de Pierre , qui , dans la personne sacrée de ses successeurs , fait et fera toujours connaître la vérité à ceux qui , en l'esprit d'humilité et avec sincérité , la recherchent. u Votre demande fut satisfaite par un bref, adressé le 5 octobre à votre pieux et respectable évêque , qui vous a été communiqué , et qui faisait connaître quelle déclaration le père cammun des fidèles attendait de vous, pour lui satisfaire pleinement , le convaincre le mieux de votre adhésion illimitée et non équivoque à la doctrine de l'encyclique, et faire ainsi cesser, avec la division des esprits , le scandale , et renaître dans le clergé de France l'unanimité des sentiments selon la science qui vient de Dieu. Or, votre bonne foi, à laquelle j'en appelle, vous dira, Monsieur l'abbé, si la nouvelle déclaration par vous émise soit conforme à ce qu'on vous demandait , et qu'on était en droit d'attendre de vous, même d'après vos promesses.

u Je ne parlerai pas ici de certaines expressions qu'on lit dans votre dernière lettre au saint-père, et auxquelles vous n'avez pas donnée je veux l'espérer , le vrai sens qu'elles renferment ; mais je ne pourrais pas me dispenser de vous déclarer nettement que les explications contenues dans la même lettre ont dû affliger de plus en plus le cœur si doux et si tendre du souverain pontife, qui, quoique rempli de charité pour vous, ne peut néanmoins se taire sur votre dernière déclaration, se voyant au contraire obligé de la désapprouver.

AFFAIRES DB ROME

«I Après aToir rempli le devoir qui m'a été im- <c posé, je ne finirai pas cette lettre, Monsieur Fabbé, « sans vous prier et conjurer même de vouloir bien « réfléchir en catholique et en prêtre sur la nature « et sur les conséquences de cette aCQigeante af- « foire , aux pieds du crucifix. Si vous ferez cela , « comme je n'en doute pas, j'aime à me persuader te que vous adresserez bientôt par mon organe « ( s'il vous plaira de vous servir de moi ), à notre <i très-saint père , une déclaration digne de vous , u c'est-à-dire aussi simple , absolue et illimitée « qu'elle répond parfaitement à votre précédente « promesse , et qui puisse enfin satisfaire entièrea ment à ses vœux si justes et si apostoliques.

«t Cest avec celte ferme espérance que je vous «c renouvelle les sentiments de l'estime tendre et « particulière avec laquelle je suis, etc.

u B. CARDINAL PaCCA.

« ftome, 28 DOTembre 1833. •

Je rapporterai avec candeur , et toujours en simple historien , les réflexions qui se présentèrent à mon esprit après avoir reçu cette lettre.

Dans son bref à M. l'évèque de Rennes , le pape s'exprimait en ces termes au sujet de la nouvelle déclaration qu'il exigeait de moi : » Qu'il s'engage à u suivre uniquement et absolument la doctrine ex- M posée dans notre encyclique ( par laquelle , pou- « vons-nousdire avec Innocent I*', notre très-saint u prédécesseur , nous n'imposons point de nou" « peaux préceptes , mais ce gui a été établi par «c la tradition des apôtres et des Pères), et à ne <i rien écrire ou approuver qui ne soit conforme à «t cette doctrine. »

Je déclarai en conséquence , et dans les propres paroles qui m'étaient prescrites, « qu'en tant que « Tencyclique proclamait , suivant l'expression « d'Innocent P*^, la tradition apostolique, qui, tt n'étant que la révélation divine elle-même perpé- M tuellement et infailliblement promulguée par « l'Église , exige de ses enfants une foi parfaite et « absolue, j'y adhérais uniquement et absolument, M me reconnaissant obligé, comme tout catholique, « à ne rien écrire ou approuver qui y fût con^ u traire, » J'ajoutai que j'étais également soumis sans réserve à tout ce que la même encyclique décidait et réglait sur différents points d'administration et de discipline ecclésiastique , réservant , du .reste, ma liberté datis V ordre purement temporel.

Je ne tairai point que les explications si nettes et si franches du cardinal Pacca , et notamment la réprobation dont il m'apprit que le pape avait eu l'intention de frapper les maximes relatives à la liberté civile et politique soutenues îUdJï^V Avenir, n'eussent contribué à me persuader de la nécessité

I de cette réserve , pour que la sincérité de ma soumission ne fût pas ultérieurement mise en doute.

Maintenant le même cardinal me notifiait, d'après les ordres du souverain pontife, que ma déclaration ainsi conçue avait été désapprouvée, qu'on en voulait une simple, absolue, illimitée.

II paraissait évident dès-lors : premièrement, que . la désapprobation portait sur les deux dernières clauses , puisqu'à l'égard de la doctrine tradilionnelle des apôtres et des Pères, mon adhésion était absolue, illimitée; secondement, que Ton exigeait une adhésion de même nature , c'est-à-dire absolue aussi et illimitée, généralement à tout ce que contenait l'encyclique , interprétée selon le sens pour moi authentiquement déterminé par la lettre explicative du cardinal Pacca. Une pareille adhésion renfermait un acte de foi catholique ; car adhérer intérieurement ( ce qu'implique la promesse de ne rien approuver de contraire), uniquement, absO" lument et d*une manière illimitée, à un enseignement quelconque , c'est déclarer qu'on tient cet enseignement pour divinement certain, et l'autorité dont il émane pour infaillible , au même titre et au même degré, sur chacun des points qu'il comprend, et auxquels on attache la même foi indivisible.

Or, je remarquais que le refus d'admettre les distinctions établies dans la déclaration désapprouvée impliquait , au moins en apparence , la désapprobation de ces distinctions mêmes : d'où l'on aurait pu conclure, si je renonçais à les exprimer, qu'averti de mon erreur, j'avais cessé de les croire légitimes, chose contraire à la vérité; et dès-lors, eussé-je le malheur de me tromper , je devais, sin- • cère en tout, éviter que l'on s'abusât sur mes sentiments véritables.

Plus ensuite je relisais l'encyclique elle-même, plus je sentais croître mes perplexités. Quelques, exemples me feront comprendre.

Après avoir déploré, non sans de graves motifs, leprogrèsdel'indifi^érence religieuse, lepapeajoute : « De cette source infecte de Vindifférentisme dé- « coule cette maxime absurde et erronée, ou pluu tôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à qui « que ce soit ( cuilibet ) la liberté de conscience. »

S'il est de foi que la liberté de conscience ou la tolérance civile des cultes doit être réprouvée par les catholiques, il faut qu'elle ait été expressément défendue de Dieu. Si Dieu l'a défendue expressément, cette défense ne souffre aucune exception ni de personnes, ni de lieux , ni de temps. Or, depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours, l'histoire montre l'Église s'accommodant partout suc / ce point aux lois établies, et l'on ne voit pas qu'elle ait jamais fait aux gouvernements chrétiens un devoir absolu de l'intolérance. Comment dono

AFFAIUES DE ROME.

serait-on calholi(iueinenl obligé de croire, d'une croyance absolue et fiiimilée, que c'est une mcuvime absurde et erronée iXa prétendre qu'il ÏAMiassurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience? L'Église aurait-elle pu licitement tolérer dans la pratique une maxime absurde et erronée, une maxime, je le ré}>ète, opposée à la foi, si l'on est tenu de la rejeter uniquement et absolument, et de ne rien approuver qui y soit contraire? II y a plus : un peuple entier, le peuple irlandais, professe hautement aujourd'hui même cette maxime erronée; elle forme une des bases principales sur laquelle il s'appuie pour réclamer ses droits religieux et politiques. Or, de deux choses l'une : ou il le peut faire catholiquement , et alors que penser de l'encyclique? ou il ne le peut pas , et en ce cas d'où vient que , le laissant délirer autant qu'il lui plaît, on n'essaie même pas de le ramener dans les Yoies catholiques?

Que si, d'une autre part, la liberté de conscience, dans Tordre purement civil, était incompatible avec la profession du catholicisme , ce serait pour tout catholique un devoir absolu de ne tolérer aucune religion différente de la sienne , et par conséquent d'employer au besoin la force même , sitôt que la prudence le lui permettrait, pour en interdire l'exercice. Mais , l'homme ne tenant à rien plus qu'à ses convictions religieuses aussi longtemps qu'il les juge vraies, et, par un sentiment naturel, repoussant toute contrainte dans le domaine intellectuel, l'obligation imposée aux catholiques de ne tolérer aucunes croyances opposées aux leurs les constituerait dans un état de guerre permanent avec le reste du genre humain , et produirait nécessairement, ainsi ciue le prouve rexpéricnce, d'alroccs persécutions, des luUes sanglantes et interminables. Or, devait-on regarder les violences , les haines, les fureurs suscitées entre des frères, les emprisonnements, les confiscations de biens, les tortures, les bûchers, les échafauds, les massacres et les désastres de toute espèce , inévitables résultais du précepte d'intolérance, comme inséparablement liés de fait û la prédication évangeliquc, comme une chose voulue et commandée, au moins indirectement, par le fondateur du christianisme, dont la doctrine, résumée par liii-nième, se résout dans l'amour de Dieu et du prochain, d'où nait la fraternité universelle? Je ne le pensais pas, quant à moi.

11 ne me semblait pas plus aisé de comprendre comment cette proposition : La liberté delà presse est une liberté funcate et dont on ne peut avoir assez d'horreur, pouvait, dans sa généralité, être un point de foi catholicpie. On sait bien qu'on peut abuser de la presse, e toutes les législations réju-iment plus ou moins ces abus ; mais la répression

des abus n'est pas, il s*ea feut beaucoup, U destruction de la liberté ; elle en est , au coDlraire, b reconnaissance et, sous un poiot de vue très-vrai, la garantie. Qu'est-ce d'ailleurs que la presse, sinoo une extension de la parole? Or, que dirait-on de cette maxime : La liberté de la parole est une liberté funeste et dont on ne peut avoir assez d'horreur? Entendue en ce sens qu'on peut user de la parole pour des fins funestes et horribles, on exprimerait une vérité tellement triviale, que personne n'oserait la présenter comme un point de foi révélé. Que si on la généralise, elle signifiera qu*on ne doit laisser à qui que ce soit la liberté de manifester par la parole, soit orale, soit écrite, des pensées fausses et dès-lors dangereuses. Or, qu'est-ce qui est faux, catholiquement parlant? Ce qui n'est pas conforme à la doctrine catholique. La maxime qu'il faudrait admettre d'une manière absolue, illimiiée, devrait ^ donc être ainsi traduite : La liberté ttëcrire des ^ choses non conformes à la doctrine catholique est une liberté funeste et dont on ne peut avoir assez d'horreur. Mais , le pape étant le dernier et souverain juge de ce qui est ou non conforme à la doctrine catholique, nul autre moyen que son jugement pour distinguer ce qu'il doit être permii ou défendu d'écrire : d'où la nécessité de créer on vaste système de censure ecclésiastique , qui , de degré en degré, remonte jusqu'à lui. Et , comme il n'est pas un ordre de pensées qui n*aît des points de contact avec la doctrine catholique , il n'est pai un écrit qui ne dût être soumis à cette censure. Ce serait donc un point de foi, ou la conséquence immédiate d'un point de foi , que toute })ensée humaine est soumise de droit au jugement du pai>e, et qu'on ?ie saurait avoir assez d'horreur iVun étal de choses où chacun jouirait de la liberté d'écrire cl de publier quoi que ce soit, sans y être préalablementaulorisé, soit par le pape directement, soit par quehpi'un de ses délégués. Il était, je l'avoue, hors de mon pouvoir d'admettre une maxime dont le développement conduisait à des conséquences si étranges, et dont l'application, s'il était possible seulement de la tenter, révolterait aussitôt l'instinct universel , et bouleverserait la société jusqu'en ses dernières profondeurs.

Autre ditticullé. Qu'un pouvoir établi ne puisse en aucun cas être attaqué et renversé sans crime: (jne ce soit là un principe fondé sur renseignement et sur la pratique constante de l'Église , en un mot un principe de foi: outre que les écrivains scolastiques, et en particulier saint Thomas , soutiennent exiiresséinenl le contraire , je cherchais vainement en moi-même le moyen de concilier cette assertion avec l'histoire, où nous voyons tant de révolutions politiques contre lesquelles TÉglise ne protesta ja-

AFFAIRES

maû» ; tant de princes déposés ou menacés de Tètre, sur des motifs de nature si diverse, par les pontifes romains eux-mêmes. Fallait-il reconnaître dans ces nombreuses dépositions , prononcées en ?ertu d'un droit qu'on appelait divin , autant de violations de la loi réellement divine? Alors quelle idée aurait-on des papes, et que devenait leur autorité? N'était-ce dooc rien d'ailleurs , sans même tenir compte des exemples du passé , que ce profond sentiment des peuples chrétiens d'accord aujourd'hui pour subordonner leur obéissance à certaines conditions de justice générale , aussi bien qu'à l'exécution d'engagements réciproques , destinés à garantir la société tout à la fois du désordre et de la tyrannie? Où en serait-on si Ton admettait que le catholicisme pût être en contradiction avec la conscience humaine? et, ce cas posé, sur quoi se fonderait-on pour faire aux hommes une obligation de l'embrasser? D'une part , on leur dirait que c'est le propre d'un orgueiUeuXy ou plutôt d^un insensé j de se fier à la raison naturellement infirme et débile (\)^ et, de l'autre, que leur conscience ne les trompe pas moins ; de sorte que, pour être catholique , il faudrait abjurer tout ensemble et sa raison et sa conscience. Mon esprit se confondait dans ces réflexions.

/ Je ne concevais pas davantage qu'une associa- / tioD entre des hommes de religions différentes, dans un but d'utilité commune et d'intérêt purement temi porel, pût être proscrite, sans qu'il en résultât une complète rupture des relations sociales entre les in- I dividus et les peuples malheureusement divisés de \ croyances (2), et par conséquent la dissolution de \ Funité du genre humain , une des premières et des ^ plus certaines lois de notre nature. Et ne dcvait-oiji pas craindre qu'on ne vtt dans une pareille défense un moyen d'isoler les hommes pour les asservir plus facilement? Ce que les pouvoirs absolus re* doutent le plus , n'est-ce pas, en effet, l'espèce d'alliance que les communications de tout genre établies d*un pays à l'autre, malgré les entraves qu'on y met, tendent à former de nos jours entre les peuples ? Leur union fait leur force ; abandonnés chacun à soi-même, ils seraient presqu'infailliblcment vaincus.

Personne ne doute que le chef d'une société quelconque ne soit le suprême juge de ce qui convient à cette société. Aussi au pape seul le droit de décir

(1) Bncycllque du 15 août.

(S) Gela parait Inconteatable, malt la Yérité m'oblige de dire que le principe >ur lequel repose celle disposition de rencyclique n*ett pat nouveau. Xn 1479, François II , duc de Bretagne , oliUiit do pape Sixle IV la permission générale pour ses sujets de pouvoir Ucltemeat IraOquer avec les ioQdèles « sans avoir besoin d'aucune autre autorisation spéciale du saint-siége.

(9) Aûn de prévenir toute chicane de mots, |e crus devoir

DK ROME. 561

der s'il est avantageux pour l'Église qu'elle soit unie à l'État, ou séparée de lui. Mais que l'on soit obligé lie croire , uniquetnent et absolument y que cette union a toujours été favorable et salutaire aux intérêts de la religion et à ceux de V autorité civile; que cette proposition , qui ne contient qu'un jugement porté sur un ensemble de faits historiques , puisse jamais être matière de foi ou appartienne à la révélation de Jésus-Christ : j'aurais voulu me le persuader , puisqu'on m'en faisait un devoir ; mais tous mes efforts pour y parvenir étaient inutiles.

Au contraire , en méditant les paroles de l'encyclique, je demeurais involontairement toujours plus convaincu qu'elle renfermait des choses qui, étrangères par leur nature à la révélation , ne pouvaient être proposées à la croyance intérieure j unique y absolue j illimitée , i\G& catholiques, à moins que l'on n'attribuât à celui qui exigeait une semblable croyance une infaillibilité absolue au$s\ , illimitée ^ et telle enfin qu'elle existe en Dieu même. Je rends compte de ce que je pensais , je ne le justifie pas. Rien en ce moment n'est plus loin de moi que l'idée d'entamer une controverse quelconque.

On se représente aisément ce que , dans la situation que je viens de dépeindre, un homme ennemi de toute division dut souffrir en soi. Après avoir pesé devant Dieu les suites du parti que j'avais à prendre, j'allai trouver M. l'archevêque de Paris, et je lui annonçai que , ne comprenant plus rien aux principes que j'avais jusque-là regardés comme le fondement et la règle de l'autorité catholique, je ne voyais désormais qu'une chose à conserver, la paix ; qu'en conséquence je me décidais à signer la déclaration que l'on me demandait, mais sous l'expresse réserve de mes devoirs envers mon pays et l'humanité, dont nulle puissance au monde ne pouvait ni exiger le sacrifice , ni me dispenser ; qu'en signant cette déclaration simple, absolue ^ illimi* tée (3), je savais très-bien que je signais implicitement que le pape était Dieu , et que je le signerais explicitement quand on le voudrait , pour la même fin. M. l'archevêque loua ma résolution. Je n'ai pas le droit d'en dire davantage.

Quelques semaines après, il me remit un bref où le souverain pontife me témoignait sa satisfaction de ma démarche. A cette occasion je reçus la visite de M. l'abbé Garibaldi , chargé d'affaires du pape. Je lui répétai ce que j'avais dit à M. l'archevêque de

récrire en latin, en me servant des paroles mêmes du bref. La voici : Ego tnfra scriptus, in ipià verborum forma, quoi In Brevt iummi pontiflcts GregorifXFI, datodieboctobr. an. 1833, conttnetur, doctrinam EncxcUcis ejusdcm pontiftcis Utlerts Iradilam, me unicê et abtotutà sequt conflrmOf nihilque ab tuA atienum me oui scrlpturum eue, aut probcUurum.

LuêeUœ ParMorum, die II decembr. an. ia33.

AFFAIRES

Paris, et ainsi mes disposilions furent dès-lors parfaitement connues à Rome. Elles le furent encore mieux , s'il est possible, par ce qui se passa un peu plus tard.

M. rardhevèque m*ayant pressé d'écrire au pape pour le remercier du bref qu'il m'avait adressé, je lui répondis que le silence me paraissait plus respectueux; qued*ailleurs, d'après ce qu1l savait, je ne pouvais guère, en écrivant, éviter l'un ou l'autre de ces inconvénients , ou de mécontenter Rome si je me tenais dans de vagues généralités, ou de m'engager au delà de ce que ma conscience me le permettait , si je m'exprimais de manière à la satisfaire pleinement.

Il ne laissa pas d'insister dans une lettre que je reçus le lendemain. J'en compris le motif, et je lui lis la réponse suivante :

<( Monseigneur,

«( Rien au monde ne saurait m'ètre plus pénible «( que de ne pouvoir faire une chose que vous tt désirez. Mais, quelque simple qu'elle })araisse en <( soi au premier abord, il serait ]H>ssible qu'elle (( eût pour moi des conséquences si graves, que je u manquerais à toute prudence si je me laissais aller u au sentiment qui , en cette occasion comme en «c toutes les autres, me porterait à vous complaire, t( aussi bien qu'à témoigner au souverain pontife «( mon humble et profond respect. Je suis averti <( qu'en ce moment on ourdit contre moi de non- «j velles intrigues, et jVn ai [la preuve cuire les •j mains. 11 nrimporledonrexlr(in<*ni('nl de ne rien «t faire ni de rien écrire dont mes ennemis pussent «t abuser plus lard, pour me placer dans une posi- « tion fausse on équivoque. Or, la lettre dont vous «t m'envoyez le modèle, et toute lettre semblable, «i serait certainement de nature à leur procurer »j cet avanta(]e. On la présenterait comme un en- «ï gajjement de concourir, au moins par mon siu lence, au système polilicpic de Home; et cet *' engagement, je ne le puis prendre : ma con- «i science me le défend. Je ne promettrai jamais ce ♦( que je ne suis pas résolu à tenir. En souscrivant « aveuglément à tout ce ([u'on m'a demandé! , j'ai «c voulu prouver (pie j'étais, cpioi ipi'on en eiU dit, «( un homme de paix ; et tout ce que j'ai supporté, «t sans répondre un seul mot, de provocations, «: d'injures, d'outrages et de calomnies, le prouve «' encore assez. Celle paix à huiuelle j'ai fait des «i sacrifices qui peul-èlre un jour honoreront ma «: mémoire, cette paix que de toute mon «'\me j'ai •i voulu pour les autres , qu'on m'en laisse jouir « à mon tour, j'y ai droit, (le n'est pas moi ((ui la «1 troublerai. J'ai déclaré que dorénavant je ne «: m'occuperais eu aucune façon de rien de ce qui

DE ROME

<( touche la religion catholique et TÉglise. Que de- « manderait-on de plus? Voudrait-on qu'étranger i( à ma patrie , à l'humanité , je demeurasse indif- « férent à ce qui les intéresse? Mais quelle puissance u pourrait me dispenser de mes devoirs envers « elles? Quoi qu'il arrive, je les remplirai dau « mon étroite sphère; et, si de nouvelles pertécu- « tions devaient être le prix de ma fidélité à ces u devoirs sacrés , Dieu me donnera , je n*en donte <t nullement, la force de les supporter avec la oobu stance qui sied à un homme plein de foi dios » l'éternelle justice, et peu soucieux de ce qui n'est c( que du temps.

« La position où je me trouve placé est si parti- « culière, si en dehors des communes ctrconstaou ces de la vie, qu'elle justifiera , je l'espère, à vas u yeux, ma persistance dans une résolution qui 0*1, « comme mes actes précédents , pour objet que la u conservation de la paix.

u Daignez agréer l'hommage du respect et de l'it- (( tachementavec lesquels j'ai l'honneur d'être, de.

« Paris , 39 mars 1SS4. »

Avant mon retour à Par», habitant, comme Jel'ai dit, la campagne, où la vie interne a plusd'é-' nergie , une foule de pensées et d*émotions , telles que les peut faire naître le spectacle si attristant de la société actuelle , se pressaient dans mon âme et la fatiguaient. Je crus qu'écrire ce que je ressentais me serait une sorte de soulagement. De là les Paroles d'un Croyant, Je n'avais nullement alors le dessein de les livrer à l'impression. Mais, à l'épo- (pie où mon récit est arrivé, les maux publics toujours croissants , l'espèce d'abattement où rae semblaient tomber les hommes du courag^e le plus ferme , et aussi la nécessité d'un acte de ma part ([ui fixAl clairement aux yeux de tous la position (jue j'avais voulu prendre en cédant, pour le bien de la paix, aux exigences de Rome, me déterminèrent à les publier. J.c bruit de cette publication prochaine se répandit bientôt. Chacun là -dessus fit ses conjectures, et toutes n'étaient pas bienvedlnnles. Ne sachant (pic penser de ce qu'on lui disait, M, l'archevèquede Paris désira de moi des éclaircissements ipie je lui donnai avec la même franchise qu'ils m'étaient demandés. Je transcrirai ici sa lettre et ma réponse.

(t Monsieur l'abbé,

«î Vous êtes parti sans que j'aie pu avoir le plai- «: sir de vous dire encore une fois adieu. Il m'a etc «: impossible de vous aller chercher, comme j'en «t avais le projet. Actuellement je ne sais plus où ic vous êtes, ni comment vous adresser direclemeut t( cette lettre. Le moyen que je prends sera long; «t je crois cependant qu'il sera sur.

AFFAIRES DE ROME

« Accoutumé à traiter afec vous d'une manière h aussi franche que cordiale , je me hâte de vous tt demander le mot de ce que je viens d*appren- « dre , de ce qui me parait une énigme et peut- « être une calomnie , d'après ce que vous m*avez « dît plus d'une fois. On m'annonce donc , on me « confie à l'oreille , et sous le plus grand sçcret , u que, mécontent de la conduite peu mesurée de « tels et tels, et de nouvelles poursuites en cour « de Rome dont vous auriez été l'objet , vous vous H seriez malheureusement décidé à lever de nou- « Teau l'étendard; qu'un ouvrage (brochure de 200 « pages), déposé chez un imprimeur de Paris, va « être sous peu jeté dans la circulation avec un « grand scandale.

« Voilà, mot pour mot , Monsieur l'abbé, ce qu'on « esl venu me répéter ; vous devinerez facilement « combien je désire être instruit sur ce point et « me mettre en défense, s'il y a lieu. C'est à vous, « loyal Breton, que je m'adresse pour savoir ce que « je dois croire de ces murmures , et s'il y a seu- « iement une apparence qui les justifie. Votre « réponse me rendra plus ferme à repousser les « accusations. Jusqu'ici j'afiirme à tous ce que vous « m'avez dit : que vous étiez résolu à garder un « absolu silence sur les matières de religion^

« Vous me rendrez un véritable service de me H donner là-dessus un petit mot d'éclaircissement. ■ Je vous le demande en ami qui vous est et qui « vous sera toujours bien sincèrement et bien ten- « drement dévoué.

« YarU,23aTrlllS34. »

RÉPOnSE.

u Monseigneur,

« Je vous remercie mille fois de la lettre que TOUS m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 avril , et qui qae parvient à l'instant même. Soyez sûr que je serai toujours prêt à vous donner, avec une vérité et une franchise entière , toutes les explications que vous me demanderez. Vous avez raison d'être persuadé que je ne manquerai jamais à l'engagement volontaire que j*ai pris de ne plus écrire sur les matières de religion , quoique, de Rome même et très-récemment, de grands personnages m*aient conseillé de ne pas garder le silence , parce que , disaient-ils , on en conTclura que vous êtes condamné , et vous ne l'êtes pas. On comprend assez comment ce conseil a été dicté par le plus pur amour de la religion elle-même et le plus vif attachement à ses intérêts ; mais il n*a pas le moins du monde ébranlé ma résolution. Je n'écrirai donc

u désormais , ainsi que je l'ai déclaré , que sur des u sujets de philosophie , de science et de politique.- (c Le petit ouvrage dont on vous a parlé est de ce (( dernier genre. 11 y a un an qu'il est composé, M et , par sa forme qui exclut tout raisonnement u suivi , il est particulièrement destiné au peuple. u Ce qui m'a presque soudainement décidé à le (( publier , c'est l'effroyable état dans lequel je vois « la France , d'un côté , et l'Europe , de l'autre , « s*cnfoncer rapidement tous les jours. Il est imu possible que cet état subsiste ; une pareille opu pression ne saurait être durable, et, comme « vous le savez, je suis convaincu que, rien ne ponte vaut arrêter désormais le développement de la u liberté politique et civile , il faut s'efforcer de u l'unir à l'ordre , au droit , à la justice , si l'on ne u veut pas que la société soit bouleversée de fond u en comble. C'est là le but que je me suis proposé, u J'attaque avec force le système des rois, leur (c odieux despotisme , parce que ce despotisme qui (( renverse tout droit est mauvais en soi , et parce (( que, si je ne l'attaquais point, ma parole n'auu rait pas l'influence que je souhaite pour le bien (( de l'humanité. Je me fais donc peuple, je m'i- (c dentifie à ses souffrances et à ses misères , afin (C de lui faire comprendre que , s'il n'en peut sor- «< tir que par rétablissement d'une véritable liberté, « jamais il n'obtiendra cette liberté qu'en se sépau rant des doctrines anarchiques , qu'en respec- <( tant la propriété , le droit d'autrui et tout ce qui «c est juste. Je tâche de remuer en lui les senti- « ments d'amour fraternel et la charité sublime (( que le christianisme a répandus dans le monde u pour son bonheur. Mais, en lui parlant de Jésusti Christ, je m'abstiens soigneusement de pronon- « cer un mot qui s'applique au christianisme dé- « terminé par un enseignement dogmatique et u positif. Le nom même d'Église ne sort pas de ma u bouche une seule fois. Deux choses néanmoins , « à mon grand regret , choqueront beaucoup une u certaine classe de personnes, qui probablement « ne démêleront pas clairement mes intentions. La «i première, c'est Tindignation avec laquelle je tt parle des rois et de leur système de gouverne- « ment; mais qu'y puis-je? Je résume des faits et « je ne les crée pas. Le mal n'est pas dans le cri de « la conscience et de l'humanité , il est dans les <c choses, et tant mieux si elles sont reconnues et K senties comme mal. La seconde est l'intention u que j'attribue aux souverains , tout en se jouant u du christianisme, d'employer l'influence de ses u ministres pour la faire servir à leurs fins persontt nelles : mais c'est encore là un fait évident , un u fait que personne ne conteste; e je ne dis pas (( qu'ils aient réussi dans cet abominable dessein.

IS6i

AFFAIRES DE ROME

K A présent , Monseigneur , tous safcz tout : ce u n*est pas que je ne pusse ajouter de vive voix <( 1)€aucoup (le choses qui ne sauraient s*écrire, u mais voilà du moins Tessentiel , le fonds réel des <( choses dans toute sa vérité. J'ai cru remplir un V devoir; cette persuasion m'a décidée tout en saie chant combien les opinions sur ce point variett raient selon mille et mille différences de pensée, <> de prévoyances et de position , et combien proie bablement j'aurais à souffrir encore de ce qui t( pourtant n'est à mes yeux qu'un nouvel acte de <t dévouement. Cest sous ce point de vue de ma «> conviction que je voue prie surtout de me juger. « Je serai heureux , quoi qu'il arrive , si je con- <( serve, avec votre estime, l'affection que vous avez «( bien voulu me témoigner, et qui a pour moi tant tt de prix.

« J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, etc.

« La Cbenatc, le 29 avril 1834. »

Le livre dont cette lettre explique le but et l'esprit, parut. Rome s'en courrouça , et il est juste de dire qu'en effet on ne pouvait guère rien publier qui fût plus complètement en opposition avec son système politi(|ue. Je trouvai donc très-naturel qu'elle exprimât sa profonde désapprobation dans la nouvelle encyclique du 10 juillet 1834. Tout Vy forçait en quelque sorte , ses maximes traditionnelles de persévéranre dans les résolutions prises, ses enijnjïements diplomatiques, ses intérêts enfin , tels qu'après de mûres réflexions, sans doute, elle les avait compris. Le public ausbi eut à porter son jugement sur le même livre. Ourlques-uns le hlAmèrent ; d'autres, en bien plus i^rand nombre , Vuecueillirent avec sympathie. Traduit immédiatement dans les principales lanf^ues de l'Europe, plus de cent mille exemplaires furent presque aussitôt répandus, mal(;ré les prohibitions des gouvernements et l'activité de leurs polices.

J'ai raconté avec candeur , sans aucun esprit de contention, des faits (ju'il m'importait de faire connaître, attendant pour les divulguer (|ue les passions se fussent refroidies. Chacun en tirera les conséquences qu'il croira devoir en tirer. Je n'ai ni la prétention ni le désir d'exercer aucune influence sur l'opinion d'autrui. Toute conviction sincère mérite le respect, et la conscience de l'homme est un sanctuaire sacré pour l'homme, un asile où Dieu seul a droit de pénétrer comme juge. H m'a fallu, je l'avouerai , surmonter une vi\e répugnance, pour parler de moi si longuement. C'était la première fois, ce sera la dernièi'c. Ouoi qu'on fasse désormais . quoi (pi'on écrive . je m'abstiendrai de répondre, le

genre de discussion où je me suis tu engagé malgré moi, aigrit plus qu'il n*ëclaîre, et rarement produit-il un résultat utile. II y a de meilleurs emplois à faire de la vie.

On sent, au reste, qu'après aToir conçu tout an ensemble de choses sous certaines notions fondamentales, que de bonne foi Ton crojrait UDivendlfrment admises , on est averti qu'on se trompait, que les bases sur lesquelles l'esprit s'appuyait n'étaimt que de fausses imaginations, qu'en un mot on i vécu , durant longues années, dans une inTolontaire et complète erreur sur des points d*une importance première ; on sent , dis-je , que cela fait nécessairement beaucoup réfléchir . Les questions prennent une face nouvelle , et force est bien de chercher aiUeon le vrai qui vous échappe. Les controverses , si elles continuaient , ne pourraient dès-lors être renfermées dans leurs anciennes limites : plus générales, elles s'établiraient sur des sujets tout différents. Je regarde donc et je désire qu'on regarde ce court écrit comme destiné à clore la série de ceux que j'ai pnbliés depuis vingt -cinq ans. J'ai désormais des deroîn et plus simples et plus clairs. Le reste de ma vie sera, je l'espère , consacré à les remplir , selon la mesure de mes forces. Il n'est demandé à personne rien de plus.

(^u'on ne s'y trompe pas, le monde a changé : il est las des querelles dogmatiques. A quoi le plus souvent servent-elles , en eflPet , qu'à semer la discorde entre des frères, à exciter des haines farouches, à masquer des passions hideuses , l'envie , la cupidité , l'ambition ? Le génie de la dispute , qui a ébranlé tant de vérités, n'en affermit jamais une seule. Père des persécutions et de tous les crimes que le fanatisme enfante , il est le mauvais démon de l'humanité. Une longue trace de sang marque son passage à travers les siècles. Les voies de Dieu , au sein de ses œuvres, se reconnaissent à de tout autres signes, on lésait maintenant. Maintenant on commence à comprendre que la violence ne ])ersuade )>ersonne, que la contrainte détourne de la foi et la rend à bon droit suspecte, (|ue la vérité et la charité sont deux sœurs divines à qui, en les envoyant sur la terre, le Père céleste a dit : Allez et ne vous séparez jamais. Voulez-vous que les hommes vous écoulent, parlez-leur un langage d'union, annoncez-leur des doctrines de paix, rappelez-leur la loi éternelle dont l'amour est le sommaire. Dites-leur qu'ils seront chrétiens quaml ils sauront aimer, heureux et libres quand lisseront chrétiens. Jésus-Christ leur montra , il y ^ dix-huit cents ans, le but auquel depuis ils n'ont pas cessé de tendre ; guidez-les vers ce luit, aidezles à l'atteindre, et ils vous béniront, et ils vous reconnaitronl pour les ministres de celui qui, prenant pitié du pauvre, du faible, de tout ce qu'une socirir

AFFAIRES DE ROME

pervertie opprime ou délaisse, est venu rétablir ici-bas le règne de Dieu, en rétablissant la fraternité parmi ses enfants investis des mêmes droits, soumis aux mêmes devoirs.

Aucune philosophie, aucune religion n'eut, avant le christianisme , aussi visiblement ]^ur objet de reconstituer le genre humain dans l'unité, ni par conséquent ne connut comme lui celte souveraine loi de notre nature. L'unité, c'est Tordre parfait, la paix, la puissance à son plus haut terme, la plénitude des biens et delà vie. Le christianisme donna pour base à ce grand édifice, que les siècles devaient progressivement élever, Fégalité non moins méconnue des hommes entre eux ; et, en effet , quelle unité pourrait-on concevoir entre des êtres originairement et naturellement inégaux ? Mais de Tégalilé découle la liberté ou Tindépendance réciproque , en ce sens que nul ne possède le droit natif el intrinsèque de commander à aucun autre; car ce droit impliquerait une supériorité de nature. Sans égalité donc point d'unité , sans liberté point, d'égalité ; mais point de liberté non plus sans des devoirs mutuels volontairement accomplis, c'està-dire , accomplis par la volonté se portant d'ellemême et sans contrainte à tout ce qui produit l'union entre les êtres égaux : autrement chacun n'aurait d'autre règle que son intérêt , sa passion ; et du conflit de tant de passions , de tant d'intérêts opposés , naîtraient aussitôt , avec la guerre , la servitude et la tyrannie. Or, l'obéissance libre au devoir est une obéissance d'amour ; et , lorsque l'amour s'affaiblit, la liberté décline en même proportion. A la place de l'union volontaire et morale dont il est le principe , la force , loi des brutes , opère une union parement matérielle. Le christianisme donc , pour atteindre sa fin, dut inculquer par-dessus tout le nrécepte de l'amour, et ce précepte le résume com- / plétement. Détruire sur la terre le règne de la force, / j sobstituer le règne de la justice et de la charité , I et réaliser ainsi entre les membres de la grande famille humaine, individus et peuples, l'unité dans laquelle chacun , vivant de la vie de tous , participe au bien-être commun , sous les conditions les plus favorables au développement de ce bien-être même; telle est la tendance évangélique, en opposition manifeste avec les maximes qui ont régi le monde dans le passé et le régissent encore aujourd'hui. Soutenir ces maximes en pratique ou en théorie , chercher à perpétuer leur funeste influence, à établir l'ordre sur la force, au Heu de rétablir sur l'amour, sur l'égalité , sur la liberté, c'est donc combattre le christianisme ; et le combattre bien vainement, car quelle puissance pourrait prévaloir contre les lois essentielles de l'homme? Ceux que d'exécrables passions pousseraient à cette tentative in-

TOIE II.

sensée, qui, h quelque titre que ce fût, satellites des pouvoirs injustes, se rendraient l'instrument de leurs iniquités , les défenseurs de leurs prétentions insolentes , énormes , de leurs systèmes impies d'éternelle oppression ; qui , continuant de diviser les enfants du même père en deux classes ennemies , l'une de quelques privilégiés , l'autre du peuple , diraient aux privilégiés : A vous la domination , les jouissances, l'oisiveté , les richesses; au peuple : A toi l'obéissance , le travail , la misère , et la faim et la soif : ceux-là , mis au ban de l'humanité , se» raient tôt ou tard balayés de la terre, comme une race maudite en guerre avec Dieu et avec l'ordre voulu de Dieu»

Soit qu'on regarde au dehors , soit qu'on rentre en son âme , pour y interroger cet instinct mystérieux de l'avenir inhérent à chaque créature , tout nous avertit qu'ime grande transformation se préparc. La vie , retirée au fond des choses , y palpite avec énergie : l'enveloppe dont elle était revêtue s'est desséchée sous l'haleine du temps. Un double travail de destruction et de régénération , mais celle-ci peu apparente encore pour qui ne pénètre pas au-dessous des surfaces , s'accomplit dans la société. Elle rejette ses vieilles institutions, mortes désormais ; elle rejette les idées qui les animèrent, avant que la raison se fût élevée à une notion plus étendue, plus exacte et plus pure du droit. Des sentiments nouveaux , de nouvelles pensées annoncent une ère nouvelle. Les voix qui partent des ruines du passé, apportent à l'oreille des jeunes générations des sons étranges qui les étonnent, des paroles vides qu'elles ne comprennent point. Pleines d'ardeur et de confiance, elles marchent vers le point du ciel où la lumière leur est apparue, laissant derrière elles les larves de tout ce qui n'est plus se traîner et gémir dans la nuit. Rétrograder ou s'arrêter, le voulussent-elles, elles ne le pourraient pas. Une irrésistible puissance les force d'avancer toujours. Qu'importent les périls, les fatigues de la route ? Elles disent comme les croisés : Dieu le veut! Le génie aussi prophétise. Du haut de la montagne, il a découvert la terre lointaine où le peuple se reposera au sortir du désert ; et nos neveux , un jour en possession de cette terre heureuse, se rediront d'âge en âge le nom de celui dont la voix encouragea leurs pères dans le voyage.

u La société telle qu*elle est aujourd'hui n'exi- <( stera pas : a mesure que Tinstruction descend u dans les classes inférieures , celles-ci découvrent «( la plaie secrète qui ronge l'ordre social depuis le u commencement du monde ; plaie qui est la cause <c de tous les malaises et de toutes les agitations <c populaires. La trop grande inégalité des condiu tions et des fortunes a pu se supporter tant

AFFAIRES

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qu'elle a été cachée d'un côté par l'ignoraDce, de l'autre par l'organisation factice de la cité; mais, aussitôt que cette inégalité est généralement aperçue , le coup mortel est porté.

u Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, quand il saura lire , au pauvre à qui la parole est portée chaque jour par la presse, de ville en ville, de village en village ; essayez de persuader à ce pauvre , possédant les mêmes lumières et la même intelligence que vous , qu'il doit se soumettre à toutes les privations , tandis que tel homme, son voisin, a , sans travail, mille fois le superflu de la vie; vos efibrts seront inutiles : ne demandez point à la fbule des vertus au delà de la nature.

u Le développement matériel de la société accroîtra le développement des esprits. Lorsque la vapeur sera perfectionnée ; lorsque , unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances , ce ne seront pas seulement les marchandises qui voyageront d'un bout du globe à l'autre avec la rapidité de Péclair, mais encore les idées. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers États , comme elles le sont déjà entre les

DE ROME

« provinces d'un même État ; quand le salairt, u qui n'est que r^^c/ava^tf prolongé, seseraémaih cipé à l'aide de l'égalité établie entre le producteur et le consommateur ; quand les divers pays, prête nant les mœurs les uns des autres, abandonnant « les préjugea nationaux, les vieilles idées desupré- M matie ou de conquête , tendront à l'unité dci « peuples ; par quel moyen fcrez-vous rétrograder la société vers des principes épuisés? Bonaparte lui-même ne Ta pu: l'égalité et la liberté, auxquelles il opposa la barre inflexible de son génie, ont repris leur cours et. emportent ses œuvres ; u le monde de force qu'il créa s'évanouit; sa race u même a disparu avec son fils. La lumière qu'il fit u n'était qu'un météore....

« Un avenir ^ra, un avenir puissant, libre, dans t( toute la plénitude de l'égalité évangélique ; mais u il est loin encore , loin , au delà de tout horizon K visible : on n'y parviendra que par cette espérance M infatigable, incorruptible au malheur, dont les u ailes croissent et maudissent à mesure que tout ic semble la tromper ; par cette espérance plus forte, « plus longue que le temps, et que le chrétien seul « possède (1).»

(1 ) H. de Chateaubriand, Euai sur la Uitératurê a»gMte, t. II. p. 891 ettidr.

DES

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