‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 190 sur 226 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

lotroducUoo.

Bien que le peuple d*l$rael, conduit par une main toute-puissante , eût des promesses certaines de durée, il n*en éprouva pas moins des vicissitudes nombreuses; tour à tour glorieux, humilié, libre sous le ciel de la patrie , captif sur des rives étrangères, selon qu*il demeurait fidèle à sa loi, ou qu'un esprit d'erreur remportait en des voies trompeuses. Car , ainsi qu'en tous les enfSants d'Adam , un principe de désordre luttait sans cesse , au sein de ce peuple , contre le principe de vie. Ses grandes destinées lui pesaient. Des hauteurs où Dieu l'avait élevé, pour indiquer au genre humain la route de l'avenir, il abaissait ses regards sur la plaine , impatient de te mêler à la foule qui se remuaK là, ivre d'une joie malade. Séduit par la religion des sens , par l'éclat et l'attrait d'une société brillante comme le soleil décrient, voluptueuse comme la nature qu'il féconde ; séduit par la servitude même, il descendait : et aussitôt l'invisible vertu qui émanait du Saint des Saints pour conserver la nation choisie , semblait y rentrer momentanément. Les Chérubins repliaient leurs ailes sur l'arche sacrée. La nuit se faisait ; et , dans cette nuit, je ne sais quelle lueur funèbre montrait a l'horizon le fantôme de la mort. Et, à ces époques lamentables , d'où partaient les premiers exemples de la prévarication? Qui donnait le signal

de la révolte contre Jéhovah, et provoquait les calamités dont le récit, après tant de siècles, nous épouvante encore? Les rois et leurs flatteurs, les grands, les prêtres mêmes. La corruption rampait du trône à l'autel, et dé l'autel au trône. Des pontifes , sans zèle et sans foi , ouvraient aux passions les portes du sanctuaire. Les cérémonies du culte antique, devenues un vain spectacle , voilaient mal l'ambition, le luxe, l'avariée, seules divinités que désormais on y adorât ; et,, quand le crime des uns , Findiflerence desautres,avaient placé l'État et la religion, qui lui servait de base sur le bord de l'abtme , une politique stupide, Impie, achevait de les y précipiter. Toutefois, ni les avertissements , ni les conseils , ni les prophéties, ne manquaient au peuple qui se perdait. La douleur et l'indignation soulevaient de fortes poitrines, et du fond du désert, dernier asile de la conscience en ces temps de bassesse et d'aveuglement , des voix tonnantes jetaient la menace au milieu de Jérusalem.

Semblable en cela au peuple de Dieu qui en était le type, l'Église aussi a traversé bien des jours mauvais , a subi bien des épreuves depuis son origine. Persécutée au dehors par les puissances mondaines, elle a été travaillée au dedans par les hérésies, les schismes , nécessaires , dit saint Paul (1) ; par les désordres de ses ministres, ou leur Insouciante langueur. 11 y eut des époques désolantes où l'on aurait cru qu'elle allait périr, tant les attaques dirigées contre elle étaient violentes et multipliées y

(i; / CorMh , XI, 19.

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DES MAUX DE L*ÉGLIBE

00 tant die paraissait épuisée en elle-même. Car la force infinie qui la soutient est infisible, tandis que l'élément humain qui combat cette fèrce dirlne frappe incessamment tous les yeux. Ainsi, lorsque le marteau des rois tombait de son énorme poids sur rédifice sacré, on Toyait ce qui brise, on ne ▼oyait pas ce qui résiste , ou ce je ne sais quoi de plus secret encore qui répare. Lorsque l'erreur amoncelait ses nuages , on Toyait les ténèbres s'épaissir, on ne Toyait pas les rayons de la férité indéfectible qui y d'en haut, pénétraient ces nuages et peu è peu les dis8ipaient.^rsque, dans la chrétienté presque entière , tous les Tices recoufraient le sajserdoce comme un Tètement , on voyait cette enveloppe impure , on ne foyait pas l'énergie interne qui bientôt allait la rejeter, on ne voyait pas Tamour, FMnour indestructible qui préparait intérieurement de nouveaux prodiges de vertu , de foi , de zèle et de sacrifice. Il en sera de même Jusqu'à la fin. Jusqu'à la fin l'Église offrira ce mélange de la misère de l'homme et de la puissance de Dieu. Infirme dans sa patrie terrestre , elle paraîtra près de se dissoudre, k certains moments de sa durée. On dira : Son terme est venu, la voilà qui penche vers la tombe; et l'on ne ae trompera pas tout i fait, car quelque dioae qui est en elle , mais qui n'est pas die , devra mourir dfectiveBient. Ce sera , tantôt ce que k cours des choses et des passions humaines y aura établi d'étranger et souvent même de contraire i sa nature, tantôt ce qui , passager en sol, aura vieilli avec les âges : des formes usées , des institutions qui , ne tenant pas à son essence , varient selon les temps, rélat de la société et ses besoins divers. Mais , après avoir abandonné cette dépouille décrépite, et livré ce qui est de Thomme à la destinée de l'homme, on la verra, relevant la tète, sourire aux peuples rassurés et marcher devant eux , avec une vigueur nouvelle, vers le but assigné par le Créateur à l'humanité rachetée par son Fils.

Toutefois , et quoique Dieu seul , présent à son Église , soit le principe vivant , Tefficace énergie qui la conserve et la développe, il est dans Tordre voulu de lui qu'à l'action des causes qui tendent à la détruire ou à l'altérer, on oppose une action réparatrice, afin que la créature libre concoure, selon les lois de l'ordre , au salut universel et à sa propre régénération. Aussi ce devoir, imposé à tous, a-t-il été constamment rempli, au moins par quelquesuns, aux époques même des plus grandes ténèbres et de l'afiaiblissement le plus général. Car la grâce ne tarit jamais , et jamais non plus Dieu ne laisse l'erreur sans avertissement, ni la prévarication

(1) Sainte Blldegarde.

(2) Il tullt me DooiInuscAm sequerer gregem, et dUU Dooilnut ad me : Vade, propbel«, ad populum meum.lirael- Amot., xii^ I5.

sans menaoe. Dana les plue aoailim Joort ds l'Église , toujours il part , de qveli|iie pointdcfharizon , des Jeta de lumière suffimlt pour édiRr ceux qui n'ont pas résolu de ae perdre. To^am on entend des voix qui rediaent sur k lcn« eaqal de toute éternité a été dit dana k deL 81 k *dpline se rdâche, al ka moaura m eomwnpcit^at qu'oubliant les réalitéa imBorteIkt « eeaz à fiik Christ a montré au deli du aépakre ks fakaaiÉi tables, s'égarent dans les révea dld-bia. Dieu suscite de saints réformateura^ des animés de son esprit, puissants tm onvrea et en pi> rôle, et k face du monde eat reiioBvdée,cth ferveur renaît, et les âmea haletantes d'an dérir céleste recommencent i asi^rer vers irâr vrafe Èê. Ce sera quelquefois un ehrética obseur, m yamt moine, une simple fomme (1) , qa*il diarfeni dkstruire les rois ou de réveiller les pasteora cndw mis. 11 ira prendre aur k montagne qd pilragNasieretil lui dira: « Ya , et prophétise èkririaMi peuple (9). » Surtout s'il veut foire qociqiie de grand , opérep- l'un de ces moavcBMila fonds qui kissenKd'étemdka traces dana k aodW, il ne choisira point d'ordinaire an homme armé ds puissance ou révéla d'autorité ; mk , danaq■é^Be grotte solitaire , tout i coup aon espril humbk ermite, sans nom , aana lettrée, i force que celle qui lui vient d'en haut; et, èk de cet envoyé que nul ne eonnalt, sradak la peuples s'agiteront; on entendra un bruit eomae d'armées qui se choquent , de royaumes qui tombent; et, dans les âges qui suivront, on racontera comment l'Europe , s'arrachant de ses fondements , se précipita sur l'Asie , pour sauver la foi et la civilisatioo chrétienne.

Il arrivera aussi que des abus profondémeat enracinés, et dont on aura vainement denuodé la réforme , appelleront un autre genre d'interventioa de la Providence. Alors, dans son courroux misértcordieux, le Dieu des vengeances sifflera, et des extrémités de la terre accourra celui qu'il a chargé d'exercer ses châtiments (3) ; ou bien il déchaloen pour un temps l'esprit de révolte , il commandera à la tempête de souffler , à la mer de soulever ses flots , et ils passeront et repasseront (4) sur les temples souillés , emportant pèle-mèle avec leurs débris les indignes ministres qui lesprofonaieDt,et les balayantcomme l'algue. Tout cela est clémence, tout cela est bonté. Il fallut que l'Océan épuisât ses abîmes pour purifier la terre aux jours de Noé, et prévenir la perte totale et irrémédiable de la race humaine.

(3) It sibilablt ad eum de OdUmis terne, et ecce fetUous vetociter veuiet. /i., V, 26.

(4) riasellum inuDdanf./».; xxvuf, is.

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D'autres fois il se formera comme une sorte d'opinioD commune qui, croissant peu â peu, se trouTera partout répandue, sans qu'on puisse ni en démêler l'origine, ni en suivre les progrès. L'instinct d'une réformation indispensable, d'un changement qui se prépare , d'un déreloppement , d'une révolution , se manifestera de mille manières « de sorte que chacun sera dans l'altente , et qu'en voyant le soleil se lever , on se demandera s'il doit éclairer jusqu'au soir ce qu'il avait éclairé la veille. C'est encore là, et plus que tout le reste, un de ces avertissements que Dieu donne à ceux à qui il a confié le gouvernement, soit des choses divines, soit des choses humaines. Ces époques sont fréquentes dans l'histoire des empires , et il s'en est rencontré aussi dans l'histoire de l'Église. La racine du pouvoir semble alors desséchée : mais avec cette différence que celle de l'Église reverdit toujours et bientôt , tandis que les autres meurent pour jamais. £d ces circonstances, ou le chef de la société chrétienne , attentif à ces graves symptômes , fait C€ qui doit être fait, opère lui-même les changements inévitables , ou Dieu , par de grandes catastrophes, accomplit ce que le temps a rendu nécessaire. Car tous les maux qui désolent le monde, tous les désordres qui signalent certaines ères de transition, ont pour cause principale les opiniâtres résistances opposées à la loi de progrès qui régit le genre humain , et particulièrement la société , dans laquelle le Christ a déposé le germe d'une perfection sans bornes assignables.

Or, que nous vivions aujourd'hui à l'une de ces époques où tout tend à se renouveler, â passer d'un état k un autre état, c'est ce que nul, on peut le dire, n'oserait révoquer en doute. Jamais il n'exista de pressentiment plus vif, de conviction plus universelle : seulement les ans s'elFraient et les autres espèrent , parce que , selon qu'ils sont tournés vers l'avenir ou vers le passé , ils voient la vie , ou ils voient la mort. Mais , je le répète , tous croient à un changement profond , à une révolution totale prête â s'opérer dans le monde. Donc elle s'accomplira. En vain l'on voudrait retenir ce qui fuit, remonter le cours du temps , ou se fixer dans le chaos de la société actuelle , il est impossible. 11 y a ici , dans le fond des choses , une nécessité souveraine , fatale , irrévocable , supérieure à toute puissance. Qu'est-ce que ces petits bras tendus pour rejeter en arrière le genre humain , et que ferontils? Une force irrésistible pousse les peuples : quoi qu'on fasse , ils iront là où ils doivent aller ; nul ne les arrêtera sur la route des siècles , car c'est sur cette route que , de proche en proche , et en avançant toujours , l'Iiomme se prépare pour l'éternité.

Il importe surtout n l'Église de ne pas s'y mé-

prendre et de reconnaître de bonne heure la place qu'il lui convient d*occu|>er dans l'ordre nouveau , la place que lui a marquée cette providence qui veille perpétuellement sur ses destinées. Ceux qu'elle a chargés de la conduire ont, de nos jours, une mission dont la grandeur doit les pénétrer, je ne dirai pas d'étonnemcnt , mais d'épouvante : car qui pourrait calculer les suites d'une faute commise , d'une erreur même involontaire , au moment décisif où tout un monde ébranlé cherche son équilibre , et s'agite convulsivement pour trouver sa voie à travers l'espace ténébreux? C'est à l'Église, à l'Église seule, qu'il appartient de la lui montrer : mais il faut pour cela qu'elle le précède , il faut qu'elle marche ,, il faut que ses propres guides sondent d'un œil sûr l'avenir immense qui s'ouvre devant eux , pour s'orienter, en quelque sorte , au milieu des écueils, sur Téternel pôle de la vie. Telle est la tâche qui leur est confiée. Us ne l'accompliront pas sans doute avec les seules lumières de l'homme : car qu'est-ce que l'homme sait , et que voit-il ? 11 leur viendra un autre secours : un rayon d'en haut les éclairera: les promesses nous en assurent. Sous le nouveau ciel où le coursdesâges emporte l'arche sainte, apparaîtront à leurs regards de nouvelles constellations. Mais encore est-il nécessaire qu'ils observent attentivement tous les signes qui peuvent servir à leur faire discerner la route qu'ils doivent suivre : autrement que seraient-ils , sinon des aveugles qui conduisent des aveugles (1)? Les pressentiments des peuples, leur instinct, leurs vœux unanimes, un certain fonds de pensées constantes, que n'altèrent point les opinions variiibles, sont au nombre de ces signes qui ne trompent point. Qu'ils se gardent donc de les mépriser. Toutes les créatures , et combien davantage les plus nobles ! ont en elles-mêmes une puissance secrète qui les porte vers leur fin, je ne sais quelle voix qui leur suggère les moyens d'y parvenir. Vous que Jésus- Christ a placés à la tète de son Église, écoutez cette voix. Tenez-vous avec soin dans la direction divine des choses. Aisément on s'abuse quand on s'arrête au caractère superficiel que les passions impriment aux événements , à des circonstances secondaires , à des accidents passagers , semblables aux vagues qui se croisent en tous sens sur une vaste mer , dont la masse compacte et profonde se meut d'un mouvement uniforme. Dieu ne fait pas tout , même dansFÉglise. H veut que les chefs qu'il lui a donnés concourent, par leur libre action , à l'accomplissement de ses desseins sur elle. Et c'est pourquoi , sans qu'elle puisse périr, sans que nul puisse jamais accuser de mensonge la parole céleste, l'Église néanmoins peut soufirir, et soufi^rir beaucoup, et souffrir longtem|>s,

(I) cxci«uut,clduoeaoKcoruoi ATo/IA., XV, 14.

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des fautes de ses ministres. Or, des dangers auxquels leurs erreurs la peuvent exposer, le plus grand est celui qui résulte pour elle d*une position telle, qu'elle se trouve en discordance avec un état inévitable de la société, avec un état qu'elle ne saurait changer radicalement, et, plus encore, qui ne doit pas être changé radicalement. Alors il y a lutte, une lutte terrible , entre les éléments mômes de la nature humaine, et rhomme fuit Dieu, si on l'ose dire, pour ne pas cesser d'être homme. Il se détourne momentanément du chemin qui traverse le temple, lorsqu'on l'a fermé du côté vers lequel sa nature le force à se diriger. Il renversera le temple même, s'il n'a pas d'autre moyen de se frayer un passage ; car il faut qu'il avance, fût-ce sur des ruines , et il n'est rien de si sacré qu'il épargne en ces moments d'une sorte d'enthousiasme, de possession inénarrable, où il entend, comme au fond de l'avenir, une voix mystérieuse qui l'appelle. Plus, au contraire, l'obstacle qu'il rencontre est saint en soi, plus il s'en indigne : il se rue sur lui avec une fureur qu'excite le contraste entre cette sainteté même et ce qu*il y a de divin aussi dans la puissance interne par laquelle il se sent dominé. Ce n'est pas impiété réfléchie, voulue; mais étonnement, angoisse , l'angoisse horrible d'un être qui, ne pouvant comprendre cette apparente opposition de Dieu à Dieu, se trouble en lui-même, et brise l'autel contre lequel il ne saurait appuyer avec foi son cœur.

Je parle ici des masses , et non de quelques rares individus , espèce de race sauvage , errante dans les déserts du monde inlellecluel, qui haïssent la vérité comme vérité , et le I)ioii comme bien. Jamais l'irréligion ne s'enracine au sein du peiifdc , sans quoi la société se dissoudrail imniédiateinenl.Delous ses besoins, le besoin de croire est !e plus invincible. Quand donc il paraît, à certains instants, abandonner toute croyance, soyez sûr que non -seulement cet abandon ne sera que passager, mais qu'il n'est pas même réel ; il y a en lui perturbation , et non destruction des lois de la vie. Ce (|ue le peuple repousse alors, ce n'est point la religion, mais cequ'on a joint arbitrairement à la religion, les idées étrangères, les intérêts humains auxquels on a donné, au moins imprudemment, un asile dans le sanctuaire. Chassez-en ces idoles; qu'il n'y trouve, qu'il n'y voie que la Divinité , et il se prosternera de\ant elle avec plus de resiKct, avec plus d'amour ([ue jamais.

Il peut arriver aussi (ju'il se sépare du culte et tombe dans une sorte d'incrédulité pratique, non par aversion pour ce culte, mais par antipatiiie contre ses ministres. Quand le prêtre se transforme en homme de parti, quand il se fait le représentant d'une faction politique quelconque , il devient d'autant plus odieux (ju'on avait de sa mission une idée plus haute : et cela n'est que juste au fond; car

quel crime égal k celui d'identifier les choses delà terre aux choses du ciel, les illusions du temps aux réalités impérissables ; que de mettre une opinion, une passion, un intérêt, sur l'autel k côté du Christ, et quelquefois à la place du Christ? Le prêtre a deux devoirs : tout-puissant , s'il les remplit; rien, s'il les viole , et moins que rien , car la haine publique, et quelque chose de pis que la haine, le mépris , le suit comme son ombre. Il doit d'abord être l'homme de Dieu et ensuite l'homme du peuple: l'homme de Dieu , élevé au-dessus de tout ce qpi passe, et regardant ces vaines ombres passer, comme le voyageur , du haut de la montagne , voit les nuages légers que le vent chasse sur ses flancs; l'homme du peuple , envoyé pour lui montrer là voie du salut., adoucir ses misères , consoler son exil, enchanter ses douleurs, en lui racontant lesjoies futures et les merveilles de la patrie : l'homme de Dieu , prêt sans cesse à se sacrifiera tous, et les embrassant tous dans son amour immense ; l'homme du peuple , associé à son sort quel qu'il soit, à ses craintes , à ses espérances , à ses vœux , à ses griefs, à ses succès et à ses revers , s'unissant à sa vie par tous les points pour le pénétrer de la vie divine.

Tels sont les rapports que le christianisme , lorsqu'il demeure lui-même , lorsque rien ne dérange son cours naturel , établit entre les pasteurs et le troupeau : tel fut l'esprit qui anima le clergé catholique aux temps de sa grandeur et de sa force véritable ; et , quand cet esprit s'est altéré , on a vu constamment l'influence du prêtre diminuer en proportion , la foi s'afl^aiblir , et quelquefois s'éteindre. A ces époques de crise , la maladie interne qui travaille la société prend diverses formes, se manifeste par divers symptômes. Tantôt les nations, après un long dépérissement, s'en vont achever de pourrir dans un sépulcre inf()nie ; tantôt, saisies d'une sorte de vertige, elles chancellent comme un homme ivre; tantôt elles entrent en convulsions et se déchirent elles-niênies; tantôt il se développe en elles un principe de salut , qui lutte contre le mal dont elles sont atteintes et finit par en triompher. Mais, soit qu'elles guérissent, soit qu'elles succombent, il faut toujours chercher dans le clergé la vraie cause de ces perturbations sociales, de cesallernalives de foi et d'incrédulité , d'ordre et de désordre ; en un mot , c'est lui seul, en dernier résultat, qui, fidèle à sa mission, ou qui, l'oubliant, failles destins du monde.

Kt maintenant où en est ce monde? où en est la religion? où en est l'Église? J'entends de toutes parts des plaintes lamentables : un cri de détresse s'élève à l'orient, et il est répété à l'occident. Qu'est-ce donc qui se passe sur la terre? qu'est-ce que ces glas qui tintent dans le lointain , ces pleurs, ce deuilj celte universelle angoisse? Ainsi que le disent

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quelques-uns, assisterions-nous aux funérailles du christianisme Tîeilli? Était-il destiné à s'user comme tout le reste? Devait-il arriver un temps où lui aussi ne serait plus qu'un souvenir? Les espérances du genre humain, sauvé sur le Golgotha, n'auraientelles été que le rêve de vingt siècles? Devaient-elles rencontrer au bout de ce terme un second tombeau, un tombeau scellé pour jamais , et ce tumulte des peuples en mouvement ne serait-il que le convoi du Christ ? Non , non , laissez ces vaines frayeurs aux âmes défaillantes, à ceux dont le cœur engourdi a presque cessé de battre, et dont la vue s'est affaiblie dans les ténèbres : ne vous troublez point de la joie lugubre de ces pauvres insensés qui, n'ayant que la mort pour se consoler de la mort, croient le soleil éteint quand autour d'eux ils ont fait la nuit en remuant la poussière du sépulcre. Le Christ est ressuscité, il vit, il vivra toujours ; et la ?ie qui est en lui, la vie dont il est la source intarissable , est aussi , et sera perpétuellement , la vie de l'Église , durant son pèlerinage ici-bas, et après, dans l'éternité, où elle se dilatera sans fin.

Mais , parce que l'Église ne saurait périr , parce qu'elle sortira certainement victorieuse de toutes les épreuves , on ne doit ni demeurer indifférent à ses souffrances , ni s'abuser sur la gravité des maux dont elle gémit. Car, d'un côté, avant que Dieu n'en arrête le progrès , ils peuvent la conduire au bord de la ruine, et causer la perte d'une multitude d'âmes ; et, d'un autre côté , comme nous l'avons dit, ce Dieu , dont la puissance est seule efficace, exige cependant le concours de l'homme dans tout ce qu'il fait pour le salut de l'homme. Les bons même, ceux du moins qui souvent passent '- pour tels dans l'opinion commune, sont sujets, à cet égard , â plusieurs sortes d'illusions. Tantôt ils essaient de se persuader qu'au fond l'état des choses n'est pas aussi triste que quelques-uns le prétendent, qu'on s'alarme trop et non sans danger, afin de tirer de là un prétexte de rester en repos ; ils veulent dormir tranquilles. Tantôt, au contraire, ils s'exagèrent ce que cet état a d'inquiétant, pour en conclure l'inutilité des efforts humains, et renvoyer tout à la Providence. D'autres fois, ils conviennent qu'il serait pressant, indispensable, de chercher un remède au mal ; mais ce soin ne les concerne pas, c'est la charge, le devoir d'un autre: et, sur ces motifs divers , chacun s'enveloppe dans son manteau , et s'assied pour regarder de loin l'édifice que la flamme ravage ou que la tempête ébranle , et dont, d'heure en heure , ils voient crouler çà et là d'énormes pans.

Insouciance, paresse, amour d'une vie molle, peur surtout, la tremblante peur, voilà ce qui aveugle ou corrompt les débiles consciences de tant

d'hommes , qui s'en vont balbutiant avec une sécurité feinte : Pawr, paix^ et il n'y a point de paix (\). Us craignent le travail, ils craignent le combat, ils craignent tout, excepté ce qu'il faudrait craindre. Je vous le dis ,^ y a un œil dont le regard tombe d'en haut comme une malédiction sur ces lâches. Et pourquoi donc croient-ils être nés ? Dieu n'a point mis l'homme sur cette terre pour s'y reposer comme dans la patrie , ou pour s'engourdir quelques jours dans un indolent sommeil. Le temps n'est pas une brise légère qui, en passant, caresse et rafraîchisse son front , mais un vent qui tour à tour le brûle et le glace, une tempête qui emporte rapidement sa frêle barque, sous un ciel nébuleux, à travers les rochers. Il faut qu'il veille , et rame, et sue; il faut qu'il violente sa nature et plie sa volonté à l'ordre immuable qui la froisse et la brise incessamment. Le devoir, le sévère devoir, s'assied près de son berceau, se lève avec lui quand il en sort, et l'accompagne jusqu'à la tombe. On se doit à ses frères aussi bien qu'à soi, on se doit à son pays, à l'humanité; on se doit surtout à l'Église qui, si on veut le bien entendre , n'est que la famille universelle , la grande cité d'où le Christ , roi en même temps qne pontife, domine les mondes, appelant, de tous les points de l'univers , les créatures libres à s'unir sous les lois éternelles de l'intelligence et de l'amour .J

Et, puisqu'il s'adresse à tous, et que nous sommes tous soldats dans la grande guerre que se livrent ici-bas le bien et le mal , l'ordre et le désordre , la lumière et les ténèbres ; puisqu'il y a place à tous les efforts , et que tous sont voulus , strictement commandés par le chef suprême de la société dans laquelle se forment les élus, nous aussi , obscur chrétien , nous lui apporterons , nous lui dédierons les nôtres, si faibles qu'ils soient. L'humble offrande du pauvre pâtre ne fut-elle pas reçue du Dieu qui venait de naître, avec autant d'amour que les riches dons des rois ? Non, notre langue ne sera pas muette lorsqu'il y a une parole de mort qui parcourt la terre et la dévaste : nous ne demeurerons pas immobile et la tête voilée sur les bords du torrent qui sape les fondements du temple, en détache chaque jour quelques pierres , et les roule avec les débris de tout ce qui passe, de tout ce qui n'a qu'un temps, cabanes, palais et trônes. Que ceux-là se lèvent avec nous qui ont à cœur les choses éternelles! Que ceux-là joignent leurs voix à notre voix, leurs bras à notre bras, qui aiment Dieu et les hommes, qui les aiment de tout leur esprit^ de toute leur âmey de toutes leurs forces y et pour qui le reste n'est rien! A quoi bon se plaindre, si l'on n'agit pas? à quoi bon répandre en secret quelques larmes sté-

Dicentec : Pax, pas, et boq cral pa». Jerem-, VI, U.

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rUe8?La foi demande des œuvres et non des pleurs; elle demande le dévouement de soi, le sacrifice, parce que c'est lui qui sauve, lui seul; elle demande des chrétiens qui regardent le monde de haut , et heurtent Tobstacle avec hardiesse, des chrétiens qui sachent dire : Mourons ! et plus que cela , qui sachent dire : Vivons! car celui qui meurt triomphe seul, et le triomphe que Thomme doit chercher, ce n'est pas le sien, mais celui de sa cause.

La nôtre est celle du catholicisme , celle de FÉglise , inséparable en soi de la cause de la société. Défendre TÉglise et travailler à ranimer son antique vie , depuis trop longtemps défaillante , c'est donc défendre la société et travailler au salut des peuples, partout aujourd'hui si souffrants, qu'on ne sait où trouver, dans les siècles antérieurs, une misère comparable à leur misère. Privé des rayons du ciel, le monde social, sombre, froid, humide, est devenu pour eux une sorte de cachot, dans lequel on les a murés , comme on a muré Dieu dans ses temples. Douleur partout, servitude partout. Les gémissements qui sortent du sanctuaire rencontrent , dans l'atmosphère infecte et lourde qui recouvre la vieille Europe , les gémissements qui partent des chaumières. Ingcmiscit ctparturit omnis créatara (1) : L'humanité entière pousse un long cri d'angoisse, et s'efforce d'enfanter un ordre nouveau : ce qui est pèse sur sa poitrine comme un poids étouffant ; elle le secoue pour respirer , on appelle cela révolte : qu'importe le nom ? elle veut vivre , voilà tout. Mais, je le répète, la vie des nations, principalciiicnt à Tépoque présente, ne peut être que la vie du calbolicisiiie , la vio de rÉjjIise. C'est donc sur rÉjïlise qu'il faut premièrement porter ses regards, c'est à ses maux qu'il faut s'oecuper de trouver un remède , car il n'en est aucuns qui ne dérivent de ceux-là.

Or, tel est le but que nous nous proposons. Nous voulons rechercher quel est, en jjénéral dans le monde, et en particulier dans cbaijue pays, l'état de l'Éfîiise. Puis, après avoir exaniiné les sym|)lômes et les effets du mal qui la travaille, de celte dccatlencc progressive, de celle lanj^ueur cbaiiuy jour croissante, qui voile à presque tous les yeux sa force impérissable, nous indiquerons avec candeur les moyens , selon nous , les plus propres à ranimer sa vi;;ueur interne, et à lui rendre ainsi l'action qu'elle doit exercer perpétuelNnienl, pour la conservation et le déveloj)pement de la société. La société elle-même fixera notre attention. Nous nous demanderons d'où viennent ces mouvements convulsifs qui l'agitent, ces secousses «pii l'ébranlent jusque dans ses bases les plus profondes. Nous

(\ nom.. MU, 22

nous demanderons ce que veulent les peuples, qaeb seront leurs rapports actuels avec les anciens pouvoirs qui les gouvernaient, quel est le principe réel de la guerre partout déclarée entre eux et ces pouvoirs, d'après quelles maximes de droit et queDe impérieuse nécessité de fait , au moins du c6té dei peuples, elle se poursuit de part et d'autre, et quelle en sera l'issue : questions intimement liées i celles qui touchent directement l'Église , et qu'on n'en saurait séparer. Enfin nous exposerons noi conjectures sur l'avenir que Dieu lui destine, et sur l'état nouveau vers lequel marche le genre humain.

En traitant un sujet qui se lie a tant d*îotérèti divers , à tout ce que le cœur humaia renferme de plus irritable , nous savons qu'il est impossible de ne pas choquer beaucoup de passions , aigrir beaucoup d'esprits, éveiller beaucoup de haines ; desoalever dès-lors des multitudes d'oppositions, sur plusieurs points contradictoires entre elles, mais également violentes, également opiniâtres. Nom le savons , et tous ceux qui , de siècle en siècle, depuis six mille ans, se sont résolus en eux-mêmes de dire la vérité , la dure , l'inexorable vérité , l'oot su comme nous. Us n'ont pas vu là une raison de se taire. La crainte des hommes n'a point appofé sur leurs lèvres son ignoble sceau : eue ne l'apposera point non plus sur les nôtres. Tranquilles, parce que nous ne sentons en nous qu'un grand, un immense amour de Dieu et de nos frères , nous abandonnons à la Providence cette parole qui fait effort pour s'échapper de notre sein. Quoi qu'il arrive d'elle, nous serons contents, parce quaprrf tout ir n'en arrivera que ce que notre Père, qui eî^t dans les cieux , aura voulu. Si elle touche quelques times , si elle excite le zèle des bons , si elle éclaire et ramène dans la voie droite ne fût-ce qu'un i»elil nombre de ceux qui s'égarent loin d'elle, qu'il en soit béni, à jamais béni! Que si, au contraire, elle ne doit produire aucun des fruits que nous désirons si ardemment , qu'il soit béni encore! Elle aura du moins monte vers le ciel comme une prière.

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