TOME II
aussi triste que certain , c'est qu'il n'est point dans la création de mouvement continu , de progression sans intermittence; tout y est soumis à une loi universelle de flux et de reflux, qui ne permet que difficilement à rhomme d'apercevoir ce qu'il y a de constant et d'immuablement dirigé vers le même but dans les opérations divines. Quelques vagues mesurent notre durée; et, en voyant chaque flot reculer après avoir épuisé son effort, nous nous imaginons que rOcéan retourne en arrière.
Toutefois, je le répète, l'Église est malade, elle languit ; et , bien que cette langueur ne doive avoir qu'un temps, elle entraîne à sa suite tant de conséquences funestes, la perte de tant d'âmes rachetées du sang de Jésus-Christ , de si profonds désordres dans la société, descommotions, des calamités, des catastrophes si terribles, que le premier devoir des chrétiens est de chercher à y mettre un terme. Et que la grandeur du mal ne les décourage point : c'est parce qu'il est grand qu1l faut le combattre ; c'est parce qu'il est grand qu'il faut que notre zèle soit encore plus grand, notre dévouement plus actif, notre amour plus ardent, notre foi plus forte. Ceux qui disent : Dieu y remédiera , et puis demeurent tranquilles ; ceux-là disent vrai, et tout ensemble ils prononcent leur condamnation. Oui, Dieu y remédiera , il sauvera son Église, car il l'a promis : mais sauvera-t-il aussi les lâches qui l'abandonnent dans le péril , qui la délaissent dans ses douleurs, dans sa captivité , dans ses angoisses ? Il leur sera dit : (( Retirez-vous de moi , car j'ai eu faim , et vous ne u m'avez point donné à manger ; j'ai eu soif, et vous <t ne m'avez point donné à boire ; j'étais sans asile, u et vous ne m'avez point recueilli ; nu, et vous ne « m'avez point vêtu ; malade , et vous ne m'avez tt point visité ; en prison, et vous n'êtes point venu « à moi (5). » Voilà ce qui leur sera dit, et ils s'en iront dans leur lieu (4) avec le traître.
Mais, avant d'examiner les causes de cette déplorable défaillance dans laquelle elle est toml>ée, et de chercher par quel moyen on peut , aidé du secours d'en haut, lui rendre sa première vigueur, il est nécessaire de constater , en quelque sorte historique-ment, Tétat du catholicisme dans le monde.
Son étendue géographique comprend environ les deux tiers de l'Europe, une extrêmement petite partie de l'Afrique et de l'Asie, l'Amérique entière^ à l'exception des pays situés entre la Louisiane et le Canada et de quelques lies anglaises où le protestantisme domine ; presque rien dans TAustralasie, rien dans rOcéanie. Il se trouve à peu près dans les mêmes rapports avec la population totale du globe, c'est-à-dire que les catholiques, selon les calculs les
(3) iVa/M., X\V,42,43.
(4' ÂCt.fl, 2.'i.
DES MAUX DE L'ÉGUSE
plus rraisemblables , en forment la sixième partie. Quelque faible que soit déjà ce nombre , il faut en déduire encore , surtout parmi les nations euro- ])éennes, les hommes qui , ayant abandonné la foi de leurs ancêtres , et même toute foi , n'appartiennent a» catholicisme que de nom; et chacun sait combien ils se sont multipliés depuis un siècle. Ajoutez-y certaines peuplades à peine converties à moitié, chez lesquelles règne un impur mélange de christianisme défiguré et de superstitions idolâtriques , quelques autres qui croupissent dans une ignorance presque absolue, et voyez ce qui reste de vrais chrétiens. On est effrayé de leur solitude sur cette terre promise tout entière au Christ, et chaque jour le désert s'élargit autour d'eux . Chaque jour, la religion gémit sur de nouvelles pertes que sont bien loin de compenser les progrès qu'elle fait dans d'autres contrées. A partir d'une époque déjà ancienne, elle a visiblement, et sans interruption, tendu à décliner, comme un vieillard dont le pouls bat toujours plus lentement. Ce dépérissement graduel , nous le croyons , touche à sa fin ; et une vie puissante, dont il est possible à des yeux attentifs d'apercevoir les premiers signes , ne tardera pas à se manifester dans le sein du catholicisme. Mais, en ce moment, il est encore, presque partout du moins, sous l'influence des causes qui ont amené son affaiblissement. Le souffle divin s'est retiré au dedans ; et, pendant que se décompose l'enveloppe aride qu'a desséchée l'haleine du temps , il achève de former rimmortelle chrysalide.
Considérons niainlenanl chaque pays en partirulitT, et plaçons-nous d'al>oril an centre on, des extrémités de la terre , viennent aboutir tous les rayons de la catholicité.
T^ne morne douleur saisit IMme, lorsqu'on arrête ses ref^ards sur cette Rome jadis si i;rande, et aujourd'hui si décline, si faihle , triste débris des âges au milieu de tant d'antres déhris, ombre silencieuse du passé, assise près d'un tombeau. On'est devenue son anti(|ne puissance? Ceux qui baissaient la l(Me au moindre de ses commandements, lui dictent des ordres avec un rire moqueur. Elle croit en eux , et ils ne croient pins en elle. Les mains qui enchaînent et qui tuent se sont élevées au-dessus des mains qui bénissent. Alors a commencé pour les nations cliréliennes l'ère de la grande captivité ; alors les vieux prophètes ont pleuré dans le sépulcre, et l'on a de nouveau entendu leurs lamentations. La liehic des prorhiccs est soumise au tribut : les /armes of?t f)oif/7id ses joues , et nul ne la console ; ses amis mêmes l'ont fnc'prisee, et se sont /ails ses ennemis (1). Dans sa crainte et dans sa stupeur, elle
(i: Thrcn., 1,1.2- 'J) IbUi. , H , 10. — (3) Ihtd., 1,1.— {A)Jbi(t., 1.6 — i:^Uhid., II.
s'est comme oubliée elle-même. La Toix qai instruisait et guidait le monde est devenue muette (S) :kt peuples ont écouté, et pas une parole n'est arrivée à leur oreille, à cause de VafflicUon de Juda et de sa servitude profonde (5). L'étranger a planté les tentes au milieu de Sion, il domine dam ses nors; ses princes lui obéissent ; tnmpeau faMe ei timide y ils s'en vont oit les mène celui qui les chasse devant lui (4). Le peuple gémit et mendk sonpain ()&). Les pré très elles vieillards cherchent un peu de nourriture j pour ranimer leurs forces défaillantes (6). Au dehors, le désert et h silence que fait le glaive : au dedans, quelque chose qui ressemble à la mort (7). Pleurez, pleurez sur la Reine des cités y sur la Veuve des nations, enveloppée de ses ruines comme d*un manteau de deuil ! Quelle est cette foule qui passe, et que veut-elle? Fille de Jérusalem, ils vienneot, ceux-ci pour tourner tes fêtes en dérision (9), ceux-là pour chercher quelques émoUons parmi la décombres de ta gloire. D'autres se promènent en sifflant et en branlant la tête sur toi: La voilà donc, disent-ils j celle dont la beauté était parfaite, et qui faisait la Joie de la terre (9)! Non, il n'est point de douleur égale à ta douleur [%9i : vierge fille de Sion, il est bien vrai, tes meurtrissures sont vastes comme la mer (11) !
Ce qui firappe d'abord dans la Rome actuelle , c'est le défaut presque absolu d'action et sa dépendance humiliante des souverainetés teraporellfs. [D'immenses questions ont été remuées dans le monde; elles préoccupent tous les esprits, agitent toutes les âmes, •fermentent dans la société et la travaillent comme une fièvre ardente : qu'a-l-elledil? Rien. Une révolution profonde s'o]>ère dans le sein de la chrétienté , les peuples émus brisent leurs vieilles lois, leurs institutions antiques, appellent à grands cris un ordre nouveau , et , décidés à l'établir, renversent violemment les obstacles qu'on leur opjwse: qu'a-t-ellcfail? Rien. On attaque son pouvoir et on le défend , on dispute sur sa doctrine ; de toutes paris des voix s'élèvent , des voix suppliantes, des voii calholi(iues : Parlez, disent-elles, afin que vos enfants apprennent de votre bouche ce qu'ils doivent croire, afin qu'ils sachent à quoi s'en tenir sur leur foi, sur leurs devoirs, sur vos droits même: qu'a-l-elle répondu, qu'a-t-elle prononcé? Rien. Son autorité est méconnue, sa juridiction envahie par les puissances mondaines; elles entravent, elles rompent ses rapports avec les fidèles et les pasleurs, et poussent tie force ou de ruse des populations entières dans le schisme : quels combats at-elle livrés pour soutenir son indépendance, pour
s Thren., I, 119— (7} Ihid., 20.— fS) Ibid.. T.— ,9} Ibid-, U, I'». — :iM Ibid.. I. 12.- (M: Ibid., II, IS.
DES MAUX DE L'ÉGLISE
sauver de la mort tpirtluelle ces portions infbrtuoées du troupeau de Jésus-Christ ? Aucun.
Le gouvernement de TEglise se divise aujourd'hui eo deux parties totalement distinctes : Tune attribuée aux congrégations qui expédient les grâces et les dispenses canoniques , lorsqu'on daigne encore en solliciter; l'autre qui, de fait, a pour centre unique la secrétairerie d'État , où tout se traite diplomatiquement , et où domine dès-lors l'influence des cabinets et de leurs ambassadeurs. Le Vicaire de Jésus-Christ se trouve ainsi , dans l'exercice de tes fonctions divines, dépendant des relations et des intérêts du prince temporel. A cause de sa fai- Uesse relative dans l'ordre purement politique, obligé de ménager les plus dangereux ennemis de rÉglise , malgré lut il est entraîné dans un système de concessions qui s'élargit sans cesse , et dont la dernière conséquence serait la ruine du catholicisme : concessions dans le choix des évéques , concessions sur la discipline, et que sais-je? // tend les mains, et un autre te ceint y et te conduit oié il me voudrait pas aller (1). On craint chacun de ses actes , et surtout on craint sa parole. Aussi avec quelle anxiété ne surveille-t-on pas ses lèvres divinement destinées à enseigner les nations, et d'où la' vérité puissante peut s'échappera chaque instant! A lui dont la voix devrait retentir avec une énergie toute céleste dans le monde entier , on ne laisse de libre que la prière qu'il répand en secret au pied de la croix. Est-ce doue là le pasteur suprême , le chef de la société universelle instituée par Jésus- Christ ; et où en sommes-nous ?
O Père que Dieu nous a donné pour nous guider dans notre exil , pour nous montrer le chemin de la patrie ; si l'expression de notre douleur a quelque chose d'amer et de rude en apparence , c>st que notre amour pour vous ne connaît point de bornes, et que toute notre âme est en souffrance , en voyant à quel excès d'humiliation on vous a réduit ! Pardonnez donc nos plaintes. Celui qui discerne le fond des cœurs, sait avec quelle joie nous sacrifierions et notre vie, et mille vies, afin de vous épargner une seule goutte du fiel dont il permet qu'on vous abreuve.
Pour justifier ces condescendances , ce déplorable assujettissement de la chaire éternelle aux trônes qui s'élèvent le matin et qui tombent le soir , on allègue l'intérêt de la religion même. Mais quel intérêt peut-elle avoir hors de la liberté du ministère , de la liberté de la prédication , de la discipline et des sacrements ? On la persécutera , on l'opprimera. Kh! n'a-t-elle pas été persécutée dès l'origine? N'est-ce pas au sein de la persécution, sur
(1) Joann,XXIJB.
les bûchers et les échafauds, au milieu des cris de rage de la populace et des entraves astucieuses des faiseurs d'édits , qu'elle a pris ses plus grands et ses plus rapides accroissements ? N'a-t-elle pas des promesses qui ne passeront point , une force que nul ne peut vaincre? Et en quoi serait-elle plus opprimée sous une persécution ouverte, à laquelle elle résisterait ouvertement, qu'elle ne l'est sous la fausse et menteuse protection des souverainetés hypocrites qui traduisent le Christ à leur prétoire , le couronnent d'un diadème d'épines, et, après avoir ensanglanté sa tête sacrée, s'agenouiÛent devant lui , et disent : Nous te saluons y Roi des Juifs (2)?
On ne saurait trop louer généralement la régularité du clergé romain. Les cardinaux lui en donnent l'exemple , ainsi que celui d'une piété sincère. Quant aux études, elles sont concentrées presque exclusivement dans les corps religieux. Vous trouverez là des hommes qui unissent les plus hautes vertus à une science théologique profonde et variée. Ce sont ks vrais conservateurs de la doctrine et des traditions. Par leurs habiles et sages conseils , ils dirigent les travaux des congrégations qui préparent , pour la soumettre au souverain pontife , la décision de toutes les afFaires de l'Église universelle. Exempts, pour la plupart, de passions et de préjugés, d'un esprit élevé , humble et calme , ils ont , dans leur génie impartial et naïf, dans la simplicité affectueuse de leurs manières, dans leur suave douceur, quelque chose d'excellemment propre à lier entre eux et au centre commun les membres, dispersés par toute la terre , de la grande famille chrétienne.
Les ecclésiastiques séculiers, parmi lesquels néanmoins on pourrait citer d'éclatantes exceptions, manquent trop souvent d'un certain degré de culture, que rien ne XtA excite à acquérir. Les moyens d'instruction sont difficiles et rares , et de carrière il n'y en a point hors de la prélature , où se jettent les jeunes gens de famille qui aspirent aux charges : corps bizarre, à moitié laïque, et qui, en le supposant, sous sa forme actuelle, utile à l'État, offrirait encore , dans ses relations avec l'Eglise , matière à de graves réflexions.
Ce qui , dans toutes les classes , se fait le plus désirer, c'est, avec la science moderne , inconnua généralement , la connaissance de l'état présent de la société en Europe et hors de l'Europe , des changements survenus dans les opinions et l'esprit des peuples, des causes réelles des événements, et de la tendance intime des choses. A cet égard , Rome est en arrière, et dangereusement en arrière, des nations
(2) Ma/M-,X\V1I,20.
DES BIAUX DE L*ÉGL1SE
sur lesquelles il serait pressant , pour le bonheur de rhuraanité , qu'elle exerçât son influence. Elle n'existe encore que dans le passe , dans un passé qui ne renaîtra point ; et de là son isolement , qui croîtra toujours, jusqu'à ce qu*ayant conçu ce qui sera, ce qui doit être, elle s'en empare pour le diriger et le régler, en le pénétrant de son impérissable vie.
La rigueur censoriale des anciennes lois , peu accommodées à notre époque , la frayeur des livres , des idées nouvelles quelles qu'elles soient, et de presque tout ce qui fait le fonds de l'enseignement public et des études privées chez les peuples aujourd'hui placés à la tète de la civilisation , ont amené, en ce qui touche l'un des premiers besoins de l'homme , un système prohibitif étroit, lequel produit sur la jeunesse deux mauvais effets : ou elle se raidit contre la défense , se nourrit en secret des lectures interdites, y cherche de préférence le poison qu'on a voulu éloigner d'elle, et prend en haine l'Église qui lui semble oppressive pour Tintelligence ; ou elle s*abâtardit et s'éleinl dans une vie d'oisiveté, dans une indolence fatigante qui la pousse au vice, comme vers la seule distraction qu'on lui ait laissée. Néanmoins l'incrédulité est rare à Rome (1), à Rome terre de foi par-dessus toutes les autres , comme il est aisé de l'observer dans le peuple , lequel, doué d'un bon sens exquis , sépare admirablement de la religion le gouvernement temporel, dont il remarque et juge, aussi bien que personne, les abus. On [)ourrail rcgreller que sa croyance, si sincère et si forte, ne suffise pas toujours pour donîj)ter les prriuit PS mouvements de cette race d'hoinincs énergiques cl pasbionnés. Mais que serait-elle sans cette cioyance?(i'o8lee qu'il serait nécessaire d'examiner pour apprécier éiiuilablemeut l'inHuencc qu'exerce sur elle la religion, l.a niuUiplicilc des praliques extérieures, qu'on se hâte beaucoup trop de lui re- )»roelicr, tient à son génie propre, ainsi qu'au climat où elle >it : aussi, dans tous les temps, ce penchant, ou plutôt ce besoin, fut-il le même. II lui faut des cérémonies pompeuses, parce cpi'il lui faut des arts, parce que tout arrive à elle par les sens. Mais ceux qui croieul tpie sa pieté réside uniquement dans ces (leliors et n'a pas de racine au dedans , ceux-là ne connaishcnl point le secret de l'clnie de ce peuple; ils ne l'ont point suivi dans ses dévotions solitaires et naïves, ils ne l'ont point vu, à genoux sur la j>ierre, dans l'angle obscur d'une petite chapelle, immobile, les mains jointes, prier des heures et
(I; Elle y fait , d'aiinCc en aiinOe, de rapides p^o{;r^s. (is.'iG.)
[2] Tuiil ct.la est vr;tl ; mnïa il l'est aussi que cette ilOvolioii *'al-
Ii<<, dans le i)lus (;raud nouibie, avec une profonde corruption
utoraie, qui ne choque picKtiuc personne, tant elle e&t coni-
inuue. ' IS'Uj )
(.i) llrè^ue, engOnéial,un prorond désordre dans l'adminij-
encore des heures ; ils n*ODt poiat fu son émotion devant la Madone qu'éclaire une pauvre lampe d'argile , ni ses larmes couler au pied de la croix (2).
Pour comprendre combien la foi est encore vivante en Italie et le catholicisme puissant sur les âmes, il faut, laissant là les mœurs de la me et les mœurs de quelques salons, pénétrer dans une autre sphère et soulever le voile qui couvre les innonibrables œuvres de miséricorde qu*inspire l'esprit de charité. Alors se présente aux regards un spectacle merveilleux : des hommes et des femmes du plus haut rang, sans cesse occupés du pauvre, le Tisilant dans son grenier , le soignant de leurs mains sur son grabat , respirant l'air infect qu'il respire , et, dans le secret d'un dévouement qui jamais ne se lasse , ne se rebute jamais , s'associant à toutes ses misères pour les soulager, à toutes ses angoisses pour les adoucir. Mais voici quelque chose de plus touchant encore : c'est le pauvre lui-même se consacrant au service du pauvre. Le peuple à Napks est partagé en diverses confréries, dont les membres s'en vont tour à tour d'hôpital en hôpital , de maison en maison, porter aux malades les secours que réclame leur état , les veiller, les consoler, remplir en un mot près d'eux tous les offices d'une piété fraternelle, d'une compassion chrétienne et tendre. Les étrangers , curieux de monuments , ou avides de se distraire, ne voient pas cela; mais Dieu le voit. Nulle ville ne possède autant d'établissements fondés en faveur de l'humanité souffrante que Gènes, Naples, et Rome surtout (3). Aucun besoin, aucune douleur n'a été oubliée; et, de plus, les aumônes particulières de toutes les classes y sont immenses. Aussi ne connaiton point, dans ces pays vraiment catliolicpies , cette sorte de dénuement total, effrayant, commun en d'autres contrées, où l'indigence c'est la faim qui tue, et la charité le morceau de pain qui empêche de mourir. Non-seulement ce morceau de pain n'y manque à personne, maù> parmi les nécessités du pauvre on compte encore ce que la Providence y ajoute partout pour le soutien de la vie de l'homme, et la chair qui ranime ses forces, et le un qui réjouit son cœur.
Hors des États pontificaux, l'Eglise a beaucoup à soulFrir de la jalousie du pouvoir civil. Les anciennes maximes parlementaires de France , exagérées même sur plusieurs points , y règlent ses rapports avec l'administration. Nulle part, excepté peut-^lre en certaines parties de l'Allemagne , les èvéques ne sont plus dépendants de l'autorité sécuhère, et inal-
ti atlon de ces élabtissementft de charité , à Rome. Lc« règlement' en Nont admiiablcs , mais on lc& élude ; et le bien doi (>au\ii« esl devenu, en );raiido parUe, la proie de ceux originairenieol disîiiiOs à en être les simple* dispensateurs et les Mjvércs indiciiJ. il830.j
DES MAUX DE L'ÉGLISE
heureusement il en est peu qui paraissent sentir le poids de celte honteuse dépendance , laquelle , en dégradant la dignité du ministère et en énervant son action , finit par ruiner dans l'opinion des peuples la religion elle-même. Partout où le priuce nomme les premiers pasteurs, celte conséquence est tôt ou tard inévitable. Comment pourraientvils être les hommes de Dieu, s'ils sont d'abord les hommes du roi? et comment ne seraient-ils pas les hommes du roi, si c'est le roi qui les choisit, selon les intérêts et les vues de sa politique? Les conséquences funestes de ce mode de nomination ne se fbnt pas moins sentir en Italie qu'ailleurs. Là aussi l'on a trop souvent à gémir sur l'affaiblissement de la vigueur évangélique dans certains prélats , qui , énervés par l'esprit de cour , si fatal au sacerdoce , ont entièrement perdu l'habitude de la résistance aui fréquentes et scandaleuses violations de leurs droits divins. En Toscane , la police soumet à sa censure les mandements des évèques et tous leurs écrits, sans qu'on ait jusqu'ici entendu parler de réclamations de leur part. La police de Théodose censurait-elle les lettres pastorales de saint Ambroise, et qu'aurait-il dit de cette prétention? Le même abus, et bien d'autres semblables, existait, il y a peu de temps encore , en Piémont , où je ne sache pas qu*on l'ait aboli. On se figure assez ce que peut être la liberté épiscopale, sous le joug de l'Autriche, dans le pays de Venise et la Lombardie. Là, comme en Toscane , on surveille , avec une défiance jalouse , les relations du clergé avec le saint-siége ; et le caprice du souverain , ou de son cabinet , interdit ou permet, selon qu'il lui plaît, la publication des actes émanés du Vicaire de Jésus-Christ. Au fond, l'Église y est gouvernée plus par le prince que par le pape. Discipline, enseignement, tout dépend du premier, €t vous pourriez lire à Florence, en grandes lettres, pour qu'on n'en ignore, sur la porte de je ne sais quel établissement d'instruction primaire : Écoie impëriaie et royale de doctrine chrétienne. Défense aux évêques d'entretenir, comme tels, aucunes relations avec le nonce , et de s'adresser à lui pour rien de ce qui touche les affaires ecclésiastiques. Modène, Parme et Plaisance, sont, un peu plus ou un peu moins , soumises au même régime. On écrirait un ▼olume entier sur les servitudes des malheureuses églises d'Italie. Les maximes de Joseph 11, de Léopold et de Giannone, continuent d'y être, à peu de chose près , en pleine vigueur. Et tout cela se passe aux portes de Rome !
L'oppression qui pèse sur l'épiscopat , il est superflu de le dire, atteint également les autres degrés de la hiérarchie; et, bien que partout on pût citer des exceptions honorables, cette oppression n'en produit pas moins son effet naturel sur la généra-
lité du clergé : d'un côté, elle le maintient forcément dans l'ignorance, et, de l'autre , elle l'avilit et le rend impopulaire.
La crainte que le Siège apostolique , ou plutôt le catholicisme réel et pur de tout mélange, inspire aux souverainetés étrangères qui dominent sur rilalie, est si grande, qu'elles défendent rigoureusement , pour la plupart , aux jeunes gens qui se destinent au ministère sacré , d'aller faire leurs éludes à Rome : la doctrine qu'ils en rapporteraient serait , à divers égards, trop différente de celle qu'ils croient de leur intérêt d'établir ou de conserver dans leurs États. L'instruction qu'on y reçoit doit donc déjà être suspecte par cela seul. Elle le devient encore davantage par l'influence occulte ou publique qu'exercent les gouvernements sur le choix des professeurs et sur le fonds même de l'enseignement. Ils veulent , de leur aveu , former un clergé qui tienne , sur plusieurs points , des maximes opposées aux maximes du chef de l'Église ; un clergé qui lui obéisse en certaines limites, et lui résiste en d'autres limites déterminées par le prince , c'est-àdire, un clergé qui appartienne au prince avant d'appartenir au pontife ; un clergé dès-lors schismatic(ue, non de fait, mais de 'droit, en quelque sorte, par le principe de son institution locale. On a vu en Toscane, il y a un demi-siècle, les conséquences de ce système, disons-le sans détour, anticatholique, et on les voit encore, à présent même, en d'autres contrées.
Ainsi l'éducation cléricale, asservie à la puissance laïque , est , en premier lieu , vicieuse par son fondement. Elle participe, de plus, au vice général des études , étouffées , comme toute espèce de développement intellectuel , sous le sévère régime de censure établi par les souverains pour leurs intérêts politiques. Je dis pour leurs intérêts politiques, car ceux de la religion , même malentendus , n'entrent pour rien dans leurs mesures vexatoires et tyranniques. En voulez-vous la preuve : on peut tout imprimer à Milan contre Rome , %q% droits , sa doctrine; et la rigueur n'est guère plus grande contre les écrits où le christianisme en général et les bonnes mœurs sont attaqués. Mais , sur ce qui touche aux choses de l'État , sur ce qui peut éveiller une seule idée soit de changement, soit de réforme, soit d'amélioration quelconque ; sur ce qui, du plus loin possible, tendrait à former un esprit public, le pouvoir est inexorable ; et par les mêmes motifs il redoute la science , étroitement liée de nos jours aux questions qui occupent les peuples , et dont l'effet, d'ailleurs, est de produire un certain mouvement de pensée , susceptible de prendre toutes les directions. Or, pour les gouvernements de cette époque, le mouvement c'est la mort, ou une menace
tf78
DES MAUX DE L'ÉGLISE
de mort. Â Naples, outre la censure, les énormes droits dont on a frappé les livres à leur entrée dans le royaume , équivalent à une prohibition ; de sorte qu'on peut dire avec vérité qu*ils n'y pénètrent qu'en fraude. Si la douane pouvait parfaitement répondre aux sages vues de Tadministration , les habitants de ce beau pays, qu'ont illustré tant d'hommes remanpiables , deviendraient en peu de temps les lazzaroni de rintelligence.
Toutes les sources de l'instruction nécessaire pour acquérir, au siècle où nous sommes, quelque ascendant moral sur les peuples, étant fermées au clergé d'Italie, que de vieilles traditions d'enseignement séparent encore, d'une manière plus exclusive, des connaissances qu'exige notre âge, pour le renfermer dans l'élude d'une sèche scolastique, utile au théologien , mais en dehors de tout ce qui intéresse et remue de nos jours les esprits , il est évident qu'il doit être presque entièrement dépourvu d'action sur certaines classes de la société , et les plus importantes. Ce serait sans doute un mal, mais peu dangereux , s'il était seul , parce qu'il serait bientôt réparable. Malheureusement à celui-là s'en joint un autre plus grand. Je ne parle pas des mœurs relâchées ou des habitudes mondaines d'une portion du clergé ; car, bien que les consé({ueuces en soient déplorables , on sait comment réformer ces tristes abus dont la religion , dans tous les temps, a ou plus ou moins à gémir, parce qu'étant une suite de l'inflrmilc de la nature humaine, le zèle peut les corriger , les atténuer, mais aucune loi ne peut les prévenir. Le mal donc le plus à redouter, le mal dont le catholicisme souffre le plus, et qui le menace chaciue jour davantage, a pour principe, dans les Étals pontificaux , l'organisation presque exclusivement ecclésiastique du gouvernement temporel et l'abolition des anlicpies franchises provinciales opérée par Napoléon, et maintenue par le cardinal Gonsalvi, l<»rs(|u'après l'occupation française Pie VIIret?ouvra ses Etats. De là le mécontentement des peuples, et, à raison de Taccroissenient des charges publi(pies, l'impatience avec laquelle ils supportent ce qu'ils appellent l'administration des pnHres. Ceux-ci, d'une autre part, se sentant haïs de la population, en accusent les opinions nouvelles, les maximes de lilierté, l'esprit de révolte et d'irréligion, et , au lieu de recourir à l'unitpie remède etticace , à une réforme sage du système politique et administratif, laquelle ne serait, en grande partie, qu'un retour à l'ordre ancien, se jettent aveufjément dans les doctrines de l'absolutisme, et cherchent leur aj>pui dans la force, et, qui pis est, dans une force étrangère. Celte position, (pli serait pernicieuse, et à la longue mortelle, pour tout pouvoir quclcon(jue , iTn ferme en outre, ri
l'égard du pèr« commun des chrétiens , une sorte de contradiction radicale qui en augmente encore le danger : et , comme elle réagît sur le gouvemement de l'Église même , elle trouble les idées des hommes , et éveille sourdement au fond de leurs âmes un doute terrible.
Dans les autres parties de l'Italie, des conséquences |nalogues résultent de l'état de dépendance et d'abaissement où la puissance civile tient ledeigé. Ce qui frappe d'abord en lui , lorsqu'on parcourt ces belles et malheureuses contrées , c'est quelque chose de mou, d'apathique, de froid, d'indifférent, en un mot le défaut de vie ; et Rome même , sous ce rapport, ne fait pas exception. Tout Ta comme il peut aller, par une sorte de vieille habitude et de mécanisme à demi usé. Rien de plus rare que le zèle véritable, l'ardent amour du bien , le dévoue^ ment , le sacrifice. On vit de sa profession, et puis voilà tout. Mais qui en est là veut bien vivre , veut vivre toujours mieux ; et comme , médiatement oo immédiatement, les grâces découlent du souverain, on fait la cour au souverain, on s'accommode à ses désirs, on se plie â ses caprices, on adopte, on justifie ses maximes , ses prétentions , on les consacre au nom de la conscience : on se rend, en an mot , l'instrument docile de sa politique , quelle qu'elle soit.
Deux choses , outre l'intérêt, si puissant partout sur les hommes, contribuent à précipiter le clergé d'Italie dans cette ftineste voie. La première, c'est, avec le genre d'éducation (ju'il reçoit et les préjugéi dont on Timbibe sur les droits mal définis du pouvoir temporel, raccoutumance même au joug qui le dégrade, et qui produit une sorte de prostration de l'intelligence. 11 voit l'ordre dans ce qui existe, parce qu'il y voit de la soumission. Sa pensée ne Ta pas plus loin , et une crainte vague l'arrête encore. Le doute, en lui créant d'autres devoirs, déconcerterait sa ^ie, arrangée pour ce système d'ol^éissancc passive. Or, cette vie, telle qu'elle est, lui plait : clic lui promet des avantages qu'il ne se sent pas la force d'échanger contre le combat. On devine aisément le reste, (^e cpi'il y a de pis dans la servitude, cVsl «pi'elle engendre l'esprit de servitude. L'esclafc abruti finit par se faire un oreiller de ses chaînes, cl il ne le trouve pas trop dur: c'est , se dit-il, toujours i\u sonuueil.
Le clergé , en second lieu , sans examiner si luimême n'en est j>as la cause principale, trouvant, parmi ceux (pii suivent une direction politique différente de celle où il s'est engagé, une vive animositc contre l'Église, en prend occasion de s'atferinir davantage encore dans ses sentiments; et. croyant servir Dieu en servant tous les despotismes, il aliène peu à peu les peuples et de soi et de la religion.
DES MAUX DE L'ÉGLISE
Telle est la vraie raison de rinimitié profoode qu'en Italie, ainsi qu'ailleurs, il inspire à un grand nombre d'hommes, lesquels composent sans contredit la classe la plus active, et, en général, la plus instruite. Ils ont pris les prêtres en horreur, et, pour mieux se séparer d'eux , ils se jettent dans l'impiété, impiété d'autant plus ardente, d'autant plus farouche, qu'elle leur est , en réalité , moins naturelle. Elle revêt dans leur âme la forme d'une passion, plutôt que d'une opinion. Ils haïssent le clergé de tout ramour qu'ils portent à leur patrie. Et, pour bien comprendre le caractère de cette opposition réciproque, et jusqu'à quel point les suites en peuvent être lamentables , il faut remonter aux siècles où l'Italie, robuste et pleine de sève , se partageait en deux partis, l'un desquels, dévoué aux empereurs, au fend tendait à la servitude, comme l'a remarqué Jean de Moller, et l'autre combattait, sous la bannière des papes, pour l'indépendance nationale. Ce généreux parti, vaincu , mais non éteint, s'est réveillé de DOS jours après un long sommeil. lies exemples donnés en d'autres pays, quoique loin d'être purs, ont réveillé des sentiments de leur nature impérissables chez les peuples qui ontun passé. Les Guelfes ont reparu : mais, sur les ruines de la liberté , sur les ruines des lettres , et des sciences , et des arts, et de la prospérité publique, ils ont trouvé un clergé gibelin. Ce seul mot explique tout.
Pour arrêter le mouvement national qui les inquiète, les gouvernements emploient la force, et tâchent d'étouffer la pensée : mais , de ces deux moyens , le premier est insuffisant , et le second impossible. Malgré leurs censeurs et leurs douaniers, les idées circulent rapidement : et , quand cette force est mûre, nulle autre ne lui résiste; on le sait assez aujourd'hui. Aussi ont-ils recours à un troisième moyen , qui consiste à favoriser, et même, en plusieui*slieux,à provoquer la licence des mœurs dans la jeunesse , certains qu'ils n'ont rien à redouter d'hommes amollis par le plaisir et énervés par les jouissances. Ils tuent les âmes pour être maîtres des corps. Le progrès de l'incrédulité les sert mer- Teilleusement sous ce rapport. Il leur est encore utile en ce qu'il divise la population, que tout sans cela tendrait à unir , et surtout parce qu'il perpétue l'opposition entre leurs adversaires et TËglise. Cette opposition fait toute leur sûreté , parce qu'elle réduit à une impuissance presque égale , et l'Église qui perd sa vigueur quand elle devient impopulaire, et le parti national qui ne peut rien qu'en s'alliant à l'Église et s'appuyantsur elle. De lu, pour l'intérêt personnel de quelques hommes , un double affaiblissement du catholicisme. I^ croyance s'en va d'année en année, et la haine la remplace. Chaque génération qui s'élève se tient plus éloignée de l'autel.
l>arce que derrière elle aperçoit la baYonnette de l'Autrichien et la lance du Cosaque. Le pouvoir spirituel , d'une autre part, abandonné de l'opinion , se réfugie dans le camp de ses ennemis naturels , et là , journellement contraint d'assister à ses propres défaites , il renferme en son sein la parole que le monde attend de lui , ou , s'il essaie de rompre ce timide silence , le tambour aussitôt couvre sa voix.
Au milieu de l'amphithéâtre arrosé du sang des premiers chrétiens , on a planté une croix solitaire. De fois è antre, un pauvre moine s'en vient, au pied de cette croix , parler du Christ et de ses souffrances , et des combats de la foi dans les temps passés , et de ceux qui moururent là, sur cette arène, pour conquérir la liberté du genre humain. Le peuple écoute et pleure. Les derniers rayons du soleil couchant glissent sous les longues voûtes , à travers les arceaux brisés. Des étrangers passent en regardant avec indifférence ces énormes ruines. Un soldat en garde Feutrée. Voilà l'image du catholicisme à Rome et dans toute l'Italie.