CHAPITRE IV
Continuation du même sujet.
France.
De même que Rome est le centre de la foi , la France est le centre principal de la pensée, du mouvement intellectuel dans le monde. Humainement parlant , ces deux grandes puissances ont un égal besoin Tune de Tautre. La France a besoin de trouver à Rome une règle et un point d*appui : Rome a besoin de Tardeur et du prosélytisme français , pour amener les peuples dans sa sphère d'attraction ; de Tintelligence prompte , droite , hardie, de cette race extraordinaire, pour la défendre contre ses ennemis spirituels. Née spécialement pour conserver, elle a dans sa nature quelque chose de passif , quelque chose de peu propre au combat. Au milieu de tant d'adversaires , muette , grave, tranquille, on dirait un de ces vieux Romains assis sur leurs chaises curules , et devant qui les Gaulois , maîtres un moment de la ville éternelle, s'arrêtaient avec étonnement , incertains s*ils Toyaient des hommes , ou des statues. Seule, elle D'est pas complète , par rapport à Faction qui , selon les desseins de Dieu , doit être exercée sur le genre humain , mais exercée sous son influence : elle manque d'un ressort , d'un instrument à divers égards indbpensable. La France , avec sa forte et rapide parole , avec sa raison pénétrante et vive , doit être aujourd'hui pour elle ce que fut Charlemagne, au moyen âge, avec sa puissante épée et sa protligleuse activité guerrière. Sous un autre point de vue, l'immobilité romaine, à la longue, engourdirait et pétrifierait les nations chrétiennes , si elles n'étaient continuellement excitées, vivifiées par l'esprit français, qui jamais ne se repose : comme aussi l'esprit français, sans cesse porté à se précipiter en avant , à tenter de nouvelles conquêtes et des découvertes nouvelles , serait exposé souvent à se tromper de route , et bouleverserait la terre , s'il n'était retenu et guidé par la sagesse romaine. Ce que nous disons ici , les faits le prouvent. Depuis qu'il s'est opéré une sorte de scission entre la France et Rome , celle-ci est demeurée comme privée d'action , et l'action de celle-là , impétueuse et désordonnée , renversant toujours sans édifler jamais , ressemble à l'ouragan qui bruit a travers les ruines qu'il a faites.
Un triste enchaînement de causes , dont quelques-unes remontent à plusieurs siècles , ont momentanément affaibli le catholicisme en France. Ces causes, que nous aurons plus tard occasion de développer, se réduisent à trois principales. Le clergé, pris collectivement, s'était séparé de la nation , de ses intérêts , de ses vœux , de ses espérances, de son passé comme de son avenir ; et, vendu au pouvoir, favorisant ses usurpations pour se ménager ses faveurs, il en était devenu peu à peu l'instrument servile ; et, comme le pouvoir, afl^ranchi des anciennes barrières qui le limitaient, s'était transformé en un pur despotisme, ainsi que Fénélon le remarquait avec eflroi, le clergé partagea la haine que le despotisme inspirait. En second lieu , ce même clergé, partiellement corrompu, off'rait, dans beaucoup de ses membres , particulièrement dans les prélats et les abbés de cour, dans les opulents bénéflciers et dans la plupart des ordres religieux, le scandale d'une vie oisive, mondaine, quelquefois dissolue ; et l'incrédulité dogmatique, mêlée secrètement d'abord au désordre des mœurs, s'était enfin montrée au grand jour presque sans voile. Les prêtres fidèles à leurs devoirs , les vrais ministres de Jésus-Christ , en un mot la classe laborieusCy comme les appelaient avec mépris les laquais à tonsure d'une royauté dégénérée , végétaient dans un état voisin de Findigençe, tandis que les richesses de rÉglise, le patrimoine des pauvres, dévoré par le luxe de l'aristocratie cléricale, titrée, mitrée, crossée, ne servait , par le contraste de sa destination sacrée et du monstrueux usage qu'en faisaient des hommes qui se disaient les hommes de Dieu, qu'à ébranler la foi des peuples et à déshonorer le sacerdoce. Il est superflu de faire observer qu'au milieu de la décadence générale, de grandes vertus brillaient dans tous les rangs de la hiérarchie : mais, semblables à des fleurs qui croissent dans le creux d'un arbre séché, ces vertus individuelles, nées d'elles-mêmes pour ainsi parler, vivaient et mouraient solitaires : elles ne tendaient nullement à réformer les vices fondamentaux de l'institution , à changer la fausse position du corps : personne n'y songeait ; et , bien loin de là , les meilleurs n'y voyaient qu'un ordre de choses à conserver, en corrigeant quelques abus : certaines conséquences les choquaient ; mais , quant au principe , il était admis universellement. Enfin , depuis l'époque où , par une crainte pusillanime de la pensée et même du savoir, on avait imposé des entraves arbitraires à l'élément libre de l'intelligence humaine , la science , rompant les liens qui l'unissaient jadis étroitement à la religion , s'était développée en dehors d'elle, et, s'en éloignant de plus en plus, avait fini par se constituer en guerre ouverte avec ses
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doctrioet. Alliée , tou tes difertes formes , à Tetprit dn siècle , elle en reçut son caractère et lui prêta sa force. Le parti antîcbrëtien se présentant comme le défenseur de toutes les libertés et le promoteur des lumières, le clergé, d^'è imbu, ainsi qu'on Tient de le Toir, de maximes différentes, confondit, arec les erreurs d'une pbilosopbie radicalement albée, ce qu'il j aTait de juste et de pur dans la cause qu'elle soutenait. Il associa plus que jamais ses intérêts propres aux intérêts du despotisme, provoqua contre ses adversaires des rigueurs inquisitoriales, crut i la puissance des édits royaux et des arrêts des parlements plus qu'à celle de la Térité , et accrédita de la sorte le préjugé qui re« présentait TÉglise comme l'ennemie des connaissances, des discussions, des recbercbes, de la raison enfin , et l'appui naturel de la tyrannie.
Toutes ces causes agissant ensemble, il en résulta une défection rapide, générale, sans exemple. Le temps du {Hrotestantisme était passé : les esprits plus conséquents ne s'arrêtèrent dans aucun milieu ; ils s'en prirent d*abord à la racine même de la foi , et anîTèrent d'un bond è la négation dernière. Une mort prochaine, totale, menaçait le catholicisme. Dieu eut pitié de la France ; il ouvrit les trésors de sa miséricorde, et envoya la révolution. On n'en a vu que le côté horrible, on en devait voir encore les salutaires conséquences. Sans elle où en serionsnous? Il ne foUait rien moins que cette tempête pour balayer les vapeurs mortelles qui couvraient la société infecte et stagnante. «Lorsqu'une femme «c est en travail, elle s*attriste, parce que son heure (( est venue ; mais, lorsqu*ellc a enfanté un tils, elle <c ne se souvient plus de la souffrance , à cause de <c sa joie , parce qu'il est né un homme dans le n monde (1).» La révolution fut pour la France ce travail de Tenfantement : elle y donna au catholicisme comme une seconde naissance. Après les désastres et les crimes des sanglantes années de la terreur, la foi se retrouva vivante sur les débris disperses de Fautel. Il ne restait rien du passé qui pût réveiller les préventions et ranimer l'antipathie contre des hommes qui n'étaient plus que les ministres du Dieu mort pour le genre humain, du Dieu qui bénit et pardonne. L'apostasie de beaucoup de ses membres avait purifié le clergé. Pauvre désormais et en butte aux persécutions du pouvoir , il avait recouvré, sur l'échafaud et dans les cachots, son caractère originel, ses vertus, son zèle, tout ce qui fait sa force. Ceux qui Tout vu le peuvent dire, c'était une touchante pompe qu'un lambeau de soutane jeté sur les cicatrices du confesseur , et de puissantes paroles que les paroles de paix qui sor-
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talent de sa pottrineaUérée par l'air dea prisons. In ce temps-U , le culte saint n'avait pat Bène CMsie de temples. On s'assemblait, eonme au prcariss siècles, dans une maison retMe, dans une gnB|e« partout où la Providence offMt un asfle andiscl> pies de celui qui n'avait pas une pierre oà r<|ioan sa tête. Jamais les croyants ne flirent pins breux, jamais leur foi ne Ait plas profonde et simple. Limpiélé gnmdait , il est vrai, danski très de la tyrannie , déclamait dans les didrca bliques , et ramassait quelques prosélytes dai boue des écoles soumises an goDTemeoMDt; la religion était popnlafaw. Elle eeasa de l'êlra Bonaparte. Dotée par l'ÉUt et dès-lort dépendis de lui« l'Église sembla n'être désormais q|ii*nM institution politique. Le souverain nomma teurs, leur imposa ses volontés devenues pow des lois, régla tout, ladiseîpline,kciille, gnement même : il ne trouva de résistanee de part qu'à l'entrée dn scbisme. Dn reaie, fnr digues d'adulations, il eût été souvent asseï de dire quelle grandeur lea sidijugnait le pins, du roi de la terre, on celle du Roi des deu, Li clergé rentrait dans ses anciennes voies ; il y mcontra les mêmes sentiments, le même mépris, ta même dpposition i des doctrines prècbées oAdellement pour un salaire convenu, et FincrédriU renaquit.
Tel était, à l'époque de la Bestanratioo, Félat da catholicisme. Seulement l'Indigne persécution qae subissait le chef de l'Église , en détachant du gonvernement l'immense majorité du clergé en guerre avec un pouvoir tyrannique , l'avait un peu releré dans l'opinion , toujours favorable aux opprimés. JiCS Bourbons reviennent, ils reparaissent au mSiea d'un peuple nouveau, entourés des solennelles aotiquailles de Tancien régime , de prélats anticoncordataires pleins des idées serviles d'autrefois, ennemis de tout ce que n'avait pas vu leur jeunesse, fiers de n'avoir rien appris durant quarante ans ; de vieoi abbés, dont l'ambition moisie dans l'exil infectaitles antichambres du château; de valets aux genom d'autres valets : tout cela se remuait et fourmiUait à la cour des fils de Louis XIY, comme des vers dans un cadavre.
Les restes du bonapartisme clérical, par une affinité naturelle, se mêlèrent à ces éléments légitimistes. La servitude s'unit à la servitude, et l'or, et les honneurs, et les dignités , devenus la proie de l'intrigue , la récompense de l'oisiveté , le salaire de la bassesse, s'appelèrent la restauration de Fapostolat. Les maximes du siècle précédent reprirent leur autorité : la naissance parla de ses droits dans le sanctuaire : pour user du langage d'alors , on s'occupa de âi^crasserVépiscopat. Le zèle des restaurateurs
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ne 8*aiTèta pas là ; il voulut encore renouer la chaîne des traditions anciennes , non certes des traditions d*huniilité, de charité, de bonté paternelle, mais des traditions plus récentes de luxe et de hauteur. En plusieurs diocèses, il ne fut pas permis aux simples prêtres de s'asseoir devant leur évèque. Jésus- Christ, Pontife et Roi , n'avait pas, que je sache, établi cette étiquette parmi ses apôtres. Les doctrines gallicanes , conservées dans Fémigration comme le palladium de la monarchie, et liées indissolublement aux prétentions du pouvoir qui se disait le seul légitime, furent dès-lors les doctrines de quiconque aspirait à la faveur. On les défendit dogmatiquement sans trop y croire ; on essaya même de fonder une grande école destinée à leur assurer une immortalité au moins matérielle ; on les proclama obséquieusement, avec toutes les formalités officielles, dans une déclaration que le souverain fut humblement supplié d*agréer ; on les mit enfin , comme loi de TÉtat , sous la protection des amendes et de la prison. En un mot, on travaillait ardemment et sans relâche à fabriquer, sous le nom de catholicisme , je ne sais quelle religion de flatterie et de servitude, digne d'être offerte en présent au prince. De son côté, il encourageait gracieusement les ouvriers, tant l'ouvrage lui paraissait beau, et utile, et commode. Les bonnes gens disaient : Tout va bien ; il n'y a rien à craindre pour Dieu, le roi le protège. Le roi, en effet, daignait lui permettre de se choisir un certain nombre fixé de jeunes gens pour le service de ses autels, à condition toutefois de surveiller leur enseignement. Il tenait à épargner ce soin à Tépiscopat, fatigué d'ailleurs de ses fonctions civiles : car c'était encore là un moyen de s'assurer de lui. Les évèques déposaient leur mitre à la porte de la Chambre des Pairs, et leur crosse à celle du conseil d'État. On prodiguait l'or en échange d'une obéissance explicite. Une partie du clergé , confiante dans la piété personnelle du souverain , usait ses genoux devant le trône, et ce trône vacillait sur un abîme. Une lutte intestine, une lutte à mort , avait commencé entre l'absolutisme qui s'efforçait de renaître et la liberté résolue à conserver ses glorieuses conquêtes. Dans cet exposé rapide, qu'on l'observe bien, je ne tiens compte que du fond des choses, indépendant des vues particulières de certains partis. La France voulait être libre, ce fait est incontestable. L'Église aussi avait besoin de Tètre, et plus que nul autre : emmaillotée comme un enfant de deux jours, si quelquefois un souvenir, un regret, une de ces pensées qui traversent soudainement la conscience, lui arrachait un gémissement, on la berçait pour la foire taire. La cause nationale était donc la sienne, quelles que fussent, d'ailleurs, les croyances reli-
gieuses de quelques-uns de ses défenseurs. Le clergé néanmoins, par une erreur funeste, embrassa celle de l'absolutisme. On le baptisa du nom de légitimité , et la légitimité retentit dans toutes les chaires, circula dans tous les confessionnaux ; on fît des missions pour prêcher la légitimité ; on la chanta au pied des autels, on profana de ses emblèmes l'auguste simplicité de la croix. Les jésuites intriguèrent pour elle, croyant ainsi intriguer pour eux. Leurs écoles, misérables pour l'instruction et loin d'être parfaites pour la discipline, devinrent des écoles de parti. Tendant, comme toujours, à la domination, non par l'ascendant des lumières, mais par cette sorte de ruse moitié dévote, moitié mondaine, qui les caractérise ; par des moyens détournés, obscurs, par mille voies secrètes et mystérieuses, ils se glissèrent partout, formèrent partout des affiliations. On sentait leur influence sans la voir , à la cour, chez les ministres , au sein des familles ; et cette espèce d'ombre invisible qui vous poursuivait inexorablement, excita une telle irritation et si générale, que toutes les haines se confondirent dans la haine des jésuites, et que leur nom même devint une injure populaire.
Une fois engagé dans un faux système, une conséquence en attire une autre, les fautes naissent des fautes ; nulle folie, nul danger n'arrête : on va jusqu'où l'on peut aller. Ainsi en fut-il en France à l'époque de délire dont nous parlons. On établit une véritable inquisition sur les consciences. Voulait-on obtenir un emploi public , une place quelconque, soit à Paris, soit dans les provinces , nonseulement la vie privée du solliciteur était soumise à des en(|uêtes secrètes, qui ouvraient la porte aux plus viles délations, aux basses intrigues de l'intérêt, à d'odieuses vengeances personnelles ; mais il lui fallait encore rendre compte directement de ses croyances religieuses , et même de sa pratique à regard des actes de culte que l'Église commande. Alors les ambitieux se mirent en règle ; on fit , à Tenvi , du christianisme , comme on aurait fait de l'athéisme sous la Convention : l'hypocrisie déborda de toutes parts. Jamais on ne vit rien de plus hideux, rien de plus humiliant pour la nature humaine, de plus triste pour les âmes sincèrement croyantes. La manifestation de la foi était devenue, en certaines positions sociales, presque incompatible avec l'honneur. La piété se cachait pour entrer dans le lieu saint, tandis que le sacrilège cherchait le grand jour , Tœil de l'espion, ou l'œil du prince. On en était là.
Qui s'étonnerait de la réaction que produisirent tant de causes irritantes? On repoussa avec colère une religion qui, s'identiflant avec le despotisme, se présentait aux défenseurs de la cause nationale comme une ennemie dans la vie publique, en même
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toDpt qifelle opprimail h Tie prifëe. On rounit ks anenaiu phUoiophiqaet du dix-huitième tiède. Pois et lesprof ioces furent inondés d'éditions noofellesde lifres presque oubliés, et qui, rederenus tout à coup des ouTrages'de parti, se troufèrent dans toutes les mains et dans celles même du peuple. Aux ooD^frégations secrètes ou patentes formées par le clergé et les hommes du pouvoir, on opposa d'autres associations plus nombreuses et plus actives. La guerre était partout : dans les salmis et dans les échoppes, dans les Chambres et dans
les collèges. Lesjodmau les pins répandositta' quaient sans relâche le cathoHdsinc et sarlontle clergé, qui chaque jour perdait quelque diosedw lH»pinion. Les érèques publiaient des mandemeali contre les Journaux, tâdiant d'étaler, l'un parFmtre, le trône et Tautd, pour eux inséparables. Il cependant Jamais ce tr6ne, auquel Us s'appuyiiert, n'avait été w fond pkw hostile à rÉgUse, cenm nous le verrons dans on moment , après avoir Jdé un coup d'oeil rapide sur l'étatpc^tiqiiede la FrBDse.