‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 195 sur 226 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Des siècles et des siècles aralent passé; c'était sur le soir d'uQ de ces longs jours qui sont les jours de Dieu (1) ; le soleil, enveloppé d'un linceul de nuages blafards , était descendu sous l'horizon ; la nuit se ftûsait ; une atmosphère lourde , étouffante , pesait sur la terre ; troupeaux fatigués , les peuples gisaient dans ces vastes parcs qu'on appelle empires , royaumes , et de temps en temps soulevaient avec effort leur col meurtri du joug, pour trouver un peu d'air et rafraîchir leur poitrine brûlante : et ces parcs étaient gardés par des gens armés ; et , toutes les fois qu'il s'y faisait le moindre mouvement^ on entendait un cliquetis de chaînes.

Et je regardais cela , et mon âme absorbée dans une profonde stupeur se troublait en elle-même, lorsqu'une voix : Fils d'Adam, que vois-tu? et, comme Je De répondais point : Tu vois, dit-elle, les nations rachetées par le Christ !

Et sur une colline escarpée j'aperçus un immense édifice étincelant de mille feux , et je montai , et mes yeux éblouis de la lumière des candélabres réfléchie par l'or, le cristal et les pierres précieuses, découvrirent, sur de hauts sièges couverts de pourpre, des hommes dont le front hâve était ceint de diadèmes ; et, regardant la plaine, ils disaient : Tout ce qui dort là est à nous ! Et à leurs pieds étaient d'autres hommes dans une posture courbée, et des femmes à demi nues ; et tous , l'œil fixé sur les hommes à diadème , semblaient épier un geste , un regard, et, mettant un genou en terre, ils disaient : Tout ce qui dort là est à vous !

Et l'on dressa des tables somptueuses chargées des mets les plus délicieux, des vins les plus exquis, et les hommes à diadème, et les hommes courbés, et les femmes à demi nues , s'assirent autour de ces tables, et le parfum des fleurs, et une mélodie suave, enivraient leurs sens, et ils flottaient mollement dans un nuage de volupté. De fois à autre , on entendait du dehors comme le son aigre de fers qui se cho-

( I) mile anol ante oculos tuos , Unquain die* heUerna qtue prc- Icrtll. Pt. LXXXJX, A.

quent, et ils riaient; comme le sifflement du fouet qui pince la peau et enlève un lambeau de chair sanglante , et ils riaient ; comme les sourds gémissements qui sortent d'un cachot, et ils riaient; comme les sanglots de l'angoisse; comme le hoquet de la faim, comme le râle d'un homme qu'où étoufl^e , et ils riaient !

Puis , les hommes à diadème s'étant retirés dans un autre lieu , leurs visages s'obscurcirent , el ils commencèrent à se parler en secret. La défiance, la colère , la haine , étaient dans leurs yeux ^ et leurs lèvres souriaient, et ils s'embrassèrent. Alors il se fit un mouvement parmi les gens armés qui gardaient les parcs , et la multitude qui gisait la jeta un cri affreux , et la flamme de l'incendie rougit l'horizon , et des ruisseaux de sang sillonnèrent la plaine; et les femmes, tenant sur leur sein leurs petits enfants , fuyaient échevelées, et leur pied à chaque pas heurtait contre les cadavres. Alors je me retournai vers les hommes qui avaient souri et s'étaient embrassés : le diadème était tombé du front de plusieurs d^entre eux; les autres s'écrièrent : C'est bien , notre nom sera glorieux à jamais ! et ils se partagèrent ce qui avait échappé au feu et au glaive.

Et je regardais cela , et mon âme absorbée dans une profonde stupeur se troublait en elle-même , lorsqu'une voix : Fils d'Adam, que vois-tu? et, comme je ne répondais point : Tu vois, dit-elle, les oints du Seigneur, les vicaires temporels du Christ!

Et ma poitrine gonflée palpitait, et je redescendis dans la plaine , et je cherchais un refuge contre la vision qui me poursuivait, et je rencontrai des vieillards revêtus d'habits sacerdotaux : d'une main ils tenaient une bourse d'or, et de l'autre le livre mys* térieiix de la doctrine et de la prière, et chaque page du livre était marquée du sceau des hommes à diadème ; et les vieillards disaient : u Peuples , « obéissez aux hommes à diadème ; vos biens , \os (( vies , tout leur appartient : quoi qu'ils fassent , u vous devez tout souffrir sans résister, sans mûrit murer; leur pouvoir est indéfectible, ils sont ici-

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