TOME II
et brisent ses branches à mesure qu'elles croissent, il se dessèche et meurt bientôt. Ainsi en est-il de l'homme sur la terre. Il ne suffit pas que l'eau des nuées humecte ses racines, il faut encore qu'il trouve un abri , et que ses rameaux , en s'élevant , s'appuient sur d'autres rameaux.
Quelle que soit l'origined'une association humaine, chacun de ses membres y apporte avec soi son droit tel que nous l'avons expliqué , et l'y conserve immuablement ; car le droit , je le répète , ne peut ni se perdre ni s'aliéner; et l'ensemble de ces droits égaux , et les mêmes pour tous , forme le droit du peuple, le droit social ; carie peuple, c'est la société, qui ne subsiste que par lui , et n'existerait pas un seul instant sans lui.
Le peuple a donc , comme l'individu , le droit de vivre , le droit de se conserver et dé se développer librement. Toute atteinte portée à ce droit est une violation des lois du Créateur ; et plus cette violation est profonde , plus les maux qu'elle engendre sont profonds aussi.
Et maintenant, ô peuple ! dis-moi ce qu'est devenu ton droit en ce monde? Dis-moi ce que fut jadis, ce qu'est encore ta pauvre vie si chargée de labeur?
Esclave autrefois, puis serf durant de longs âges, toujours opprimé , exploité toujours, semblable au pré qu'on fauche au printemps , et qu'on livre encore à une dent avide en automne , quel fruit as-tu retiré de ce qu'on a, par moquerie, appelé ton affranchissement?
Pourquoi te tralnes-tu avec tant de douleur sur celte terre , donnée en héritage à tous les hommes indistinctement , et que tous ils devraient parcourir en dominateurs?
Pourquoi, au milieu des productions qu'elle oflre de soi-même et que multiplie ton travail , gémis-tu si souvent dans l'angoisse de la faim?
Pourquoi n'as-tu d'abri , ni contre les vents glacés de l'hiver, ni contre les feux du soleil dans la saison brûlante ?
Pourquoi manques-tu , et de vêtements pour recouvrir tes membres exténués, et d'un linceul pour les envelopper lorsqu'on les jette dans la fosse commune, où ils se reposent pour la première fois?
Lorsque la pluie descend des nuées , elle rafraîchit et désaltère la plus humble plante cachée en un coin de la vallée , comme l'arbre qui , sur la montagne, étend au loin ses fortes branches et dresse sa tête altière.
Pourquoi sembles-tu plus délaissé de la Providence que le brin d'herbe?
Pourquoi, inquiet du jour présent, inquiet du lendemain, les joies de la famille se changent-elles pour toi en amers soucis? Pourquoi , à la table où le commun Père veut que s'asseyent tous ses en-
LE LIVRE DU PEUPLE
fonts, ta coupe ne se remplit-elle que d'un ?in troublé?
Pourquoi , absorbé, dès le premier âge, dans les travaux du corps , ne recueilles-tu qu*avec tant de peine quelques faibles rayons de la lumière dont se nourrit Tesprit? pourquoi Tastre de la science ne se lève-t-il point sur Thorizon du monde ténébreux où l'on t'a relégué ?
Notre vie sur la terre ne saurait, sans doute, être exempte de douleurs. Le besoin , la souffrance même , en excitant notre activité , sont une condition du progrès commun. Sans doute encore, égaux en droits, les hommes ne possèdent point des faculiés égales, ne naissent pas tous en des circonstances également favorables à leur développement ; et cette inégalité d'où résultent, avec des inclinations différentes, des aptitudes particulières aux diverses fonctions qu'implique l'existence de la société, contribue au bien général.
Mais ce bien, tous doivent y participer, et il n'est même le bien général que parce qu'il est le bien du plus grand nombre , le bien du peuple , et non de quelques individus ou dequelques classes seulement. Qu'un homme, en effet, regorgeât de richesses, tous les autres restant pauvres, appellerait-on sa richesse la richesse générale?
Or, presque partout la jouissance des biens naturellement destinés à tous a été le partage exclusif de quelques-uns , qui , tenant le peuple sous leur sujétion, et oubliant à son égard les sentiments «lue les frères doivent aux frères, ronl Irailéronime les animaux que le jour on attelle à la charrue, et à qui on jette le soir une poii^néede paille à retable.
Et ils ont pu le traiter ain>i, ils ont pu le maintenir dans la servitude, et rijjnorance, et la misère, et l'abaissement, parce que, maîtres de la société et l'organisant à leur ^jré, dans rinii(|ne vue de leur intérêt propre, ils ont ôlé au peuph; le moyen de défendre les siens, en le dépouillant de .ses droits [»oliti<pies, en lui interdisant toute espèce de concours dans la confection des lois, dans la {gestion des affaires communes, et le réduisant à une simple obéissance passive.
Des maux qui sont dans le monde, une (grande partie vient de là ; et point de soulagement à y espérer aussi loni^temps <pie subsistera celte inique violation de réo:alité naturelle.