ÉCRITE ET PUBLIÉE EN
Connu surtout par Tamltié qui l'unissait à Montaigne et qui a inspiré à celui-ci des pages si pleines de ebarme , Etienne de La Boetie naquit à Sarlat , le l*' noTemhre 1550, et mourut à Germignat, près Bordeaux, le 18 août 1565. On a de lui plusieurs ouyrages , tous aujourd'hui assez ignorés. Le plus corieux, sans contredit, est celui dont l'auteur des Essais parle en ces termes :
u Ma suffisance ne va pas si aranl que d'oser en- « treprendre un tableau riche, poly et formé selon « l'art. Je me suis advisé d'en emprunter un d'Es* >( tienne de La Boetie, qui honorera tout le reste de « cette besoigne. C'est un discours auquel il donna « nom : La Serpihuie volontaire; mais ceux qui u l'ont ignoré l'ont bien proprement rebatisé : Le u Conire*un, Il l'escrivit par manière d'essay, en « sa première jeunesse , à Fbonneur de la liberté «i contre les tyrans. 11 court pieça es mains des gens «( d'entendement , non sans bien grande et méritée K recommandation, car il est gentil, et plein qu'il u est possible (1).»
Cet écrit f6rt court a été joint à quelques éditions de Montaigne, mais nous ne sachons point qu'on l'ait jamais imprimé séparément; ce qui peut expliquer pourquoi il est demeuré beaucoup moins connu qu'il ne nous semble mériter de l'être. Il appartient à une époque oii , récemment sortis de la
(i; E»9mU,\Vr. I, chap. zxvii.
longue enfance du moyen âge et bouillonnant de Fardeur d'une jeunesse vigoureuse , les peuples s'essayaient , comme l'aiglon dans son aire, à prendre kur vol. Les arts jetaient un vif éclat, et la science allait naître. Elle apparaissait è l'horizon telle que l'aube d'un jour splendide. Le siècle du Pérugin et de Michel-Ange préparait les siècles de Galilée , de Descartes et de Newton , et ce travail ex.« térieur en recouvrait un autre plus profond qui s'accomplissait sourdement dans les entrailles mêmes de la société. Portant un regard scrutateur sur les opinions , les institutions , et aux maximes conventionnelles à l'aide desquelles on avait cherché k autoriser les faits substituant l'idée immuable du droit , Fesprit humain commençait à se demander si ce que le temps avait établi était bien ce qui devait être, ce que légitimaient la justice, la raison, la conscience; question pleine de tempêtes, et qui devait tôt ou tard changer la face du monde. Le sentiment de la liberté se développait au fond des âmes : et, si les disputes de religion n'étaient pas venues le détourner de son cours ; si , en dehors de toute contention , il s'était allié au principe chrétien et identifié avec lui , nous ne doutons pas que l'Europe n'eût fait alors dans l'ordre politique des progrès pour le moins aussi rapide s que ceux qui s'opérèrent dans des ordres différents. L'intérêt des princes , des classes et des corporations , pour qui le peuple était une sorte de propriété commune qu'exploitaient leur or^
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gtieil et leur avarice , empêcha ce moureraent ré- | Bënératcur, înconcirrable avec les prifroealive» exorbiUnlea que s*aUribusit la souveraineté [larloul plus ou moins absolue, et ayee la hiérarchie de privilèges dont se comiMisait depuis longtemps l'organisation sociale. Pour dëmoltr ce vieil édifice , il fallut que tlii générations s'usassent au travail ; et ce Iravail est loin d'être achevé. Le peuple, en plusieurs pays, s fait d'imporlanles conquêtes : mais que de combats n'a-l-il pas sans cesse -i soutenir pour les conserver ! Là même où son iiffranchisseuienl est le plus avancé, il traîne encore une partie de ses liens, qu'incessamment le despotisme s'efforce de ressaisir et (te renouer. Il semble que la lutle de k ijraiinie el de la liberté doive êlrc immortelle sur la terre ; et c'est pourquoi les itmea les plus fermes ont souvent besoin d'une parole sympathique qui les ranime , pour ne point défaillir dans la défense des sacrés droits de l'bumanilé. L'ouvrage d'Elieune de La Roetie nous a paru propre à remplir ce but. Une chaleur vraie, une éloquence de persuasion sans aucune emphase, des pensées quelquefois profbndes , un rare esprit d'observation , une sagacité péoétrantequi résume, en quelques traits pHncipaux, l'histoire, si variée dans ses détails, des oppresseurs de tous les temps , telles sont les qualités , ]>eu ordinaires sans doute, qui dislinguent le livre presque oublié que nous publions de nouveau.
On y reconnaît d'un bout â l'autre l'inspiration de deux sentiments qui dominent cunslammcnt l'auteur : l'amour de la justice et l'amour des hommes; el sa haine pour le despotisme n'est encore que cet amour même. II montre d'abord que la servitude, dans laquelle gémit une nation, a toujours cela d'étrange que , pour en être délivré , il suffirait de ne pas s'en rendre complice, de ne pas fournirau tyran les moyens de la perpétuer ; car c'est avec le secours qu'on lui prêle, avec l'argent, avec la force de chaque individu pris à part, qu'il les asservit tous. Lorsqu'un peuple a ainsi forgé ses propres chaînes, alors il se lamente dans sa bassesse et dans sa misère ; il voudrait se relever de sa dégradation , et il ne le peut plus : la rouille de l'esclavage a usé les ressorts de sa vie , il se trémousse en vain sous les fers qui l'écrasent. <i Les lasches et engourdis ne u gçavent ny endurer le mal ,ny recouvrer le bien, n Une nation lomlwe en cet état n'est plus à ellemême; elle appartient au maître à qui elle s'est donnée. Il en dispose comme il lui plaît : plus de propriété assurée, plus même de famille. "Vous » nourrissez vos enfants , atin qu'il tes meine, pour '< le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les
'I meine à la boucherie , qii'3 le* fecc les miniilrci « de ses convoiliscs , les exécuteurs de ses vtd- " geances. » Il prend quelques-uns des plus robustes, il les arme. les discipline; puis, au besoin, il leur commande de tuer leurs pères, leurs frères, leurs mères, leurs sœurs , et ils tuent. Cela s'est lu toujours.
Cherchant ensuite quelle csl la base de toute vrair société, La Boetie la trouve dans l'égalité native des hommes : égalité de droits proclamée uellemeDl pour la première fois dans rÉvangile , el qui • n'em- <i pesche pas que la Nature, ministre de Dieu , en » faisant le partage des présents qu'elle nous don- " noil, n'ait fait quelques avantages de son bien. Il soit au corps ou a l'esprit , aux uns plus qu'aux « autres;... voulant par là faire place à la fratc^ ■ nelle al^tion , afin qu'elle eust où s'employrr. •> ayants les uns puissance de donner aide , et la Il autres besoin d'en recevoir. « El , puisque doiu naissons lous égaux , u il ne faut pas faire dotitt Il que uous ne soyons lous nalurellemcnl libres :rt " ne peut tomber en l'enlendemeDl de |>ersonne, - que Nature ail mis aucun en scriUiidc, nous Il ayant loi» loi» en compagnie, h
Opposée à la nalure , la servituilo est donc op- |K>sée au droit. I.e droit c'est la liberté voulue pv la Caitsc suprême qui n'a pas créé l'hompu: dans le servage de l'homme; et la, où la liberté u'eùsle point, on vit sous un régime lyrannique. Or,< il y > " trois sortes de tyrans. Les uns ont le royaume « par l'élection du peuple , les autres par la font •i des armes , les autres par la succession de leur IL race. Ceux qui t'onl acquis par le droit de 11 Il guerre , ils s'y porlent ainsi qu'on conngist bim. II qu'ils sont, romme on dit, en terre de c^nquesle. " Ceux qui naissent roys , ne sool pas commuoc- •I ment gueres meilleurs: ains estants nais et nour- II ris dans le sang de la tyrannie, tirent avec It •I laid la nature du lyTan,et font estât des peuples u qui sont sons eux , comme de leurs serfs herc- II ditaires : et selon la complexîon en laquelle ils II sont plus enclins , avares ou prodigues , telt Il qu'ils sont , ils foni du royaume comme de leur Il héritage. Celuy à qui le peuple a donné t'Estat , ■I devroit eslre ( ce me semble ) plus supportable : Il et le scroil , comme je croy , n'esloil que de^don Il qu'il se void eslevé par dessus les autres en ce u lieu , flatté par je ne sçay qiioy qu'on appelle la II grandeur, il délibère de n'en bouger poiut. Il Communément eeluy-là fait estai de la puissance II que le peuple luy a baillée, de la remlreàsts .. enfanls. Or , deslors que ceux-là ont prios ec*lï
PRÉFACE
■ opinion , cVst chose esirsogc tie combieD ils pas- •1 senl ea toutes sortes ile TÎces, et mesmes en la <■ cniaulù , les autres tyrans. Ils ne rofcnt autre " moyen pour assurer la nouvelle tyrannie, que " {l'csiemlre fort la servitude, et eslrangerlanl les B sujets de la liberté , encores ([ue la mémoire en n soit frcsebe, qu'ils la leur puissent Faire perdre. H Ainsi , pour en dire la vérité , je voy bien qu'il y << a entre eux quelque différence , mais ile choix je u n'en voy point ; et estant les moyens de venir aux >i règnes divers, tousjours la façon de régner est u quasi semblable, l.esesleus, comme s'ils avoyent 1 prias des taureaux à domler , les traitlent ainsi : « les conquérants pensent en avoir droil, comme de M leur proye : les successeurs , d'en faire ainsi que u de leurs naturels esclaves. »
Après avoir amsi décrit les trois espèces principales de ce genre monstrueux appelé tyrannie, il explique par quels moyens les tyrans essaient de se maintenir. Kt d'abord ils isolent les bommes , afin de prévenir tout concert entre eux. Ils les empêchent de s'associer et même de se réunir, interdisant avec grand soin la communication naturelle des esprits par la parole, soit orale . soit écrite. De la sorte , " ceux qui ont gardé , malgré le temps, la » dévotion â la franchise, pour si grand nombre qu'il •> y en ait, en demeure sans effect, pour ne s'entre- •< coDoislre point. I^ hberté leur est toute oslée,sous •• le tyran, de faire et de parier, et quasi de penser. •' lia demeurent tous singuliers en leurs fantasies. i>
Un autre instrument de servitude est la corruption. Les tyrans effémnenl leurs hommes , et tâchent d'étourdir la multitude et de l'énerver par des spectacles , des jeux , des fèies propres à amollir les mœurs, sans parler de la protection qu'ils accordent â leur dépravation directe. ■■ Ainsi les <' peuples a Bsotis, trouvants beaux ces passe- temps , " amusez d'un vain plaisir qui leur passe devant les " yeux, s'acconstumeni à servir aussi niaisement, '• mais plus mal, que les petits enfants , qui. pour « voir les luisants images de livres illuminez . sp- 1 prennent à lire, i Les nations , au contraire , exemples du joug d'un maître, se reconnaissent au mdie caractère de leurs divertissements publics, destinés, eux aussi, à former les citoyens, a leur faire aimer la patrie , a les exercer à la défendre. Le théâtre et les chants populaires indiquent autant que les lois, et quelquefois mieux, sous quel genre de gouvernement vit un pays ; s'il est libre , ou s'il est esclave.
La Boeiie fait remarquer ensuite une autre ruse de la tyrannie, ipii est de «e metttv fa reiigion de-
vant pour garde-corps, « A-il jamais esté que " les tyrans, pour s'asseurcr, n'ayent toujours 'I lasché d'accouslunier le peuple envers eux , non •• pas seulement À l'obeyssance et servitude , mais H encores à dévotion 7 ■• Çu'on se rappelle ici le catéchisme publié par le czar Nicolas et les enseiguemcnts qu'il contient, non-seulement sur la soumission, l'amour, le dévouement aveugle, mais encore sur le culte dû à l'autocrate : l'on verra si les traditions du despotisme se perdent jamais , s'il n'est pas toujours également prêt à abuser de ce qu'il y a de plus saint , pour s'en faire un moyeu exécrable de domination. C'est la, sans aucun doute, une des causes qui ont le plus altéré le sens moral, en affaiblissant la foi religieuse parmi les hommes. Ou la leur a rendue au moins suspecte en l'identifiant avec la servitude. Parce que l'ordre est nécessaire dans la société, on en a conclu qu'un était, entre tous , choisi de Dieu pour le maintenir ; et qu'une fois établi , quel qu'il fût cl quoi qu'il fit , lui résister c'était résister à Dieu même : doctrine athée, dont l'inévitable elTet est de conduire les peuples au dernier degré de l'abrutissement ou de l'impiêtc, et ordinairement de l'un et de l'autre.
Il Que celui qui veut être le premier entre tous , .■ soit le serviteur de tous. " Cette parole , qui ne passera point, a désormais été comprise , et , quoi qu'on fasse, elle sera le fondement de la société future. Toute doctrine opposée rentrera dans l'enfer d'où elle est sortie.
L'isolement, le silence, la corruption, une foussc idée du devoir religieux qui trompe et intimide la conscience, tels sont les principaux moyens qu'emploient les tyrans pour tenir les peuples sous leur sujétion. Ils y emploient aussi b force brutale, s'entourant de satellites qui veillent à leur défense, exécutent leurs commandements, répandent la terreur qui prévient l'insurrection, ou l'etouffent dans le sang. De là les armées permanentes, indispensables à tous les despotes, et à qui les nations modernes doivent la ruine de leurs finances ; car la même nécessite qui a obligé à les créer , oblige à les augmenler toujours. Seules, elles seraient cependant de peu de secours â ceux dont elles sont destinées â soutenir la puissance ; car , outre qu'ils n'en peuvent jamais être parfaitement sûrs, parce qu'elles aussi ont à supporter le poids du despotisme et ses insolents caprices , la plus grande force matérielle est , en déHnilive, toujours celle du peuple. Il est donc nécessaire qu'ils cherchent un autre appui; que, ilans la société générale, ils organisent une société particnlièrc, à qui profite l'oppression de celle-là , et qui
rRÉFAC.R.
ait dè»-lor8 te même intérêt que le despote k la per- {■étuer.
> (>ui pense, dit i ce enjet La B«Mie, qne Irs •< hallebardes îles gardes , l'assiette du gml . gartlt u les lïrans, â mon jugement se trompe fort... On < •I ne le croira pas du premier coup : touietfbis il est .i »ray. Ce sonl tousjowr» quatre ou cinq qui main- " tiennenllelyrnn, quatre ou ciuq qui Iny lienDenl M le iwys toiil en serrage. TouiijauM il a esl^ que ■: cinq ou six ont eu t'orcille du lyrim, el s'y sont u Np]iroctiezd'eui-ine«n)es,ouNi.'nonl esté appelles .1 par \»y, pour eslre 1m cumpllcv* de ses cruaulcz, " le* rom[>agnoiis du ses plaisirs , ... et communs u au bien de kcs pllli-'rtes. iW.t slxaddressenl si liien " leur clief, qu'il faut pour 11 société qu'il soit '1 meschant . non pas sralement de ses mescban- •• celez, roaisencores iltt leur*. Oasix ont six cens « qui profilent sous eux , et funt de leurs six cens •I ce que les siK font au tyran. Ces six crns lien- « Rcnt sous eux sis mille qu'ils ont eslcvet en estât, •I susqucts ils ont fait donner, mi le ^ouTrrnemcnt » des provinces, ou le mioicmcnt de< deniers , afin ■i qu'ils tiennent la mai» â leur avarice et cruauté, .. cl qu'ils l'exccultRl quand II sera temps, et fa- » cent lAnt d« m»l d'ailleurs, que ils ne puissent i> durer que sous leur uiubre, ny s'exempter «jue pur •> leur moyen des ioix et de la peint. Grande est la Il suyte qui vient après de cela. Et qui voudra s'a- II mustT à deruyder ce HIet, il verra i[ije non pas Il les six mille , mais les ceni roille, les millions, •I par cesie corde, se tiennent au [yran... Tout le Il mauvais, loute la tic du royaume.jenedy pasun Il las de lîirronneaux el d'essoriilez, qui ne peuvenl " gueres Faire mal ny bien en une rrpuhliquc : i: mais ceux qui sonl taxez d'une ardenle ambition >i el d'une notable avariée, s'amassent autour de Il luy, et le soustienuenl pour avoir part au butin , Il et eslre sous le grand tyran, tyranneaux eux- H mesmes... Eu somme l'on en vient i^ pur les fa- II veiirs , par les gains ou regains , que l'on a avec Il lea tyrans , qu'il se trouve quasi autant de gens •I à qui la tyrannie semble eslre profllable. comme Il de ceux à qui la liberté serait agréable,.. Ainsi le I' tyran asservit les sujets les uns par le moyen des •■ autres , el est gardé par ceux desquels , s'ils va- « loycnl rien, il se dcvroil garder... Il n'est pas Il qu'eux -mes mes ne souffrent quelquesfuis de luy ; I' mais ces perdus , ces abandonnez de Dieu el des Il hommes, sont contents d'endurer du mal pour » en faire , non pas h celuy qui leur en fait, mais à < ceux qui en endurent comme eux, et qui n'en i< peuvent mais. «
On sera, je crois, frappé de la jusle^se de ces observations , où , sous la naireté du langage, u décèle un esprit si pénétrant. C'est, en quelques pages, l'histoire complète de la tyrannie ; car, si Ir* noms el les Forines cban^mt , l« fonds ne cbinge point ; il se représente Inraiiablemenl te même i toutes les époques , dans tous le.s pays.
Après avoir vu par quels expédients la lynnoie essaie de se maintenir, et peut réussir en rifri.srioa les circonstances, i se maintenir plus oti nwiai longtemps, Usera peut-être eurieux de rechercher quelles chances de durée elle aurait . s'il arrtiail qu'elle s'établit aujourd'hui en Europe, dans une de ses conlrées les plus civilisées. Pour cela, euitûnons l'effet que produirait proba M entent rhanifl des moyens spécifiés par Etienne de La Boette.
Il n'est pas douteux que, poussé par U crante des complots qui tourmentent sans rclAche les gMh vernements despotiques, celui que nous suppoMW ne clierchdt à isoler les uns des autre.*, le plus potsible, les citoyens, cl que toiite réunion, toute au»riation ne Mt rigoureusement interdite : tant il m vrai qu'on ne peut détruire In liberté sans combattre la nature, qui |uirte d'elle-même l<>« être* AmiH d'intelligence à s'associer. Hais comment, i motm d'interrompre toutes les relation! sociales, eni)iêcher les hommes de s'entretenir en des lieux, i des jours convenus, de leurs Intérêts, de leurs neat, deleursespéranccs ; de s'assembler même en nombff suffisant pour concerter une action commune, i"^ le veulent? Rien en cela qui exige d'organîsalioo spéciale ; et, si l'on en jugeait une nécessaire, !■ W qui la prohibe ne réussirait qu'à la rendre secrèlr cl d'autant plus forte qu'elle y attacherait plut dr danger. Un Rulli se Irourerail toujours pour fD- Icndre les serments de ceux que leur cœur p^MS^ rail de se dévouer â la délivrance de la patrie. Li vigilance de Constantin cl les horribles cruauté) de ce monstre prévinrent-elles In conjuretioo deVti^ sovie et le soulëvement de la Pologne ? En généni, le despotisme se trompe étrangement sur la puissance qu'il est enclin à attribuer aux peines. U) législations atroces créent de» mœurs atroces, rt voil tout. Si elles intimklenl les faibles, elles irrittal et provoquent les dmes énergiques; car le péril aussi a je ne sais quoi qui tente. Kllrs font ftiirluol qu'on ne s'arrête plus aux pensées moilérées, 1 qu'on se porte d'abord aux résolutions exirémn, La grande facilité des com m uni cation s qui mnlliptit luuslcs rapports, et par Unième rend impOMtbIedf les surveiller , permettrait aux mécontents de s'entendre rapidenenl d'un bout du pays A l'autre. Oi
PRÉFACE
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se seraient bientôt connus et unis , sans que leur union offrit un caractère assez matériel pour que la violence pût l'atteindre. On compte à cet égard sur la police : autre illusion. Lorsque chacun est sur ses gardes, Iorsqu*aucune des ruses, aucun des, pièges infâmes de l'espionnage n'est ignoré de personne, la police a beau jeter ses filets, elle n'en retire gvière que quelques gens simples et quelques imprudents. Or, ce ne sont pas d'ordinaire ceux-là qui font les révolutions. Les révolutions se font par le peuple, et toute action du peuple est imprévue, parce qu'elle est soudaine. Quelques milliers de mouchardsde plus auraient-ils sauvé, en 89, la vieille monarchie, et la monarchie restaurée en 1850?
De ces considérations il résulte que , dans l'élat actuel de la société européenne, le despotisme s'efforcerait en vain d'isoler les hommes pour les asservir, et que les entraves apportées au droit naturel d'association , les interdictions qui le frapperaient , les peines sévères qui sanctionneraient ces interdictions, loin d'aflermir la tyrannie, contribueraient à hâter sa chute, parce que le droit attaqué étant le droit de tous, droit d'ailleurs aujourd'hui indispensable à ia vie des peuples , tous réagiraient instinctivement contre le pouvoir inique qui les en aurait dépouillés.
L'histoire n'offre aucun exemple d'un homme ou d'une classe d'hommes qui, voulant établir sa domination sur des basés durables , n'ait senti la nécessité de se rendre maître des esprits pour l'être de tout le reste. Qui obéit , s'il ne croit pas de son devoir d'obéir, obéit mal et n'obéit pas longtemps. Il est donc de l'essence du despotisme , sous quelque forme qu'il se produise , de chercher à diriger et à réglementer la pensée; et, comme elle lui échappe toujours, il faut qu'il restreigne sa liberté en des bornes toujours plus étroites, ce qui, par une pente irrésistible, le conduit à la détruire complètement. Mais, ne pouvant atteindre la pensée en elle-même, il la poursuit dans son expression, dans sa manifestation extérieure, c'est-à-dire, dans la parole, et, là où elle existe, dans la presse, qui n'est que la parole dilatée et multipliée. Ainsi, l'oppression de la presse est, tout ensemble, et un besoin de la tyrannie, et un indice certain de tyrannie. Elle ressemble à ces plantes souterraines qui ne végètent que dans les ténèbres. Or, si une semblable tyrannie apparaissait à l'époque présente chez un peuple civilisé, il arriverait infailliblement deux choses. Quelque apparente facilité qu'elle trouvât d'abord à ses mesures oppressives, elles ne tarderaient pas à se montrer vaines, en même temps qu'elles détermineraient une irritation sans cesse croissante ; car le
prétexte dont elle aurait usé, prétexte d'ordinaire relatif à quelque circonstance passagère, perdrait chaque jour de sa valeur , et chaque jour aussi les esprits, tenus en état de suspicion permanente, sentiraient davantage la gène et l'ignominie de la servitude à laquelle ils seraient condamnés.
Depuis la découverte de l'imprimerie , il est devenu aussi impossible d'arrêter, pour la masse des hommes, la diffusion de la lumièi*e intellectuelle, que celle de la lumière physique. L'unique effet des prohibitions légales est , d'une part , d'obliger les écrivains à modifier, non pas le fond des idées, mais les formes de l'expression, et ils n'en sont que mieux entendus, parce qu'on leur prête une attention plus curieuse et plus vive; et, d'une autre part, à substituer à la circulation publique des écrits une circulation clandestine , presque toujours bien autrement active. Plus les peines sont sévères , moins elles peuvent, hors des cas très-rares, être appliquées rigoureusement, et plus sont grands les bénéfices de la contrebande littéraire. Le despotisme a donc à lutter contre le courage des convictions fortes et contre la cupidité mercantile , aidées, l'une et l'autre, de la faveur qui s'attache constamment aux opinions persécutées. Que se propose-t-il d'ailleurs? D'accréditer certaines maximes utiles à ses intérêts, et de ruiner tout principe contraire. Or, interdire la discussion d'une doctrine quelconque , c'en est assez pour faire naître en tous la juste persuasion que ceux qui défendent de la discuter sont intérieurement convaincus qu'elle ne saurait soutenir l'examen , et n'ont aucune foi en sa vérité. Le soin même que l'on prend d'empêcher qu'on ne l'attaque , établit donc contre elle un préjugé universel , légitimement fondé. Le prétendu droit d'un pouvoir, incapable de se maintenir qu'en étouffant la raison humaine , devient une monstruosité qui révolte. Que si, de plus, l'interdiction porte sur des sujets traités déjà dans de nombreux écrits, et quel sujet n'a-t-on pas traité, discuté en tous sens depuis un siècle? sur des sujets intimement liés à la vie présente des peuples européens, on réimprimera ces anciens écrits dont chacun fera l'application; on jettera un voile sur sa pensée , voile transparent , â travers lequel elle apparaîtra claire et lumineuse à l'œil attentif qui la cherche : et , quand on voudra s'exempter de cette gêne, attaquer, le front haut, et combattre corps à corps , la tyrannie , toujours on trouvera le moyen de publier dans un pays ce qui ne pourra l'être dans un autre ; car l'oppression ne saurait jamais peser également partout à la fois. Cependant, cette oppression, sans cesse aggravée