LE CONTR'UN
(I) D*avoir pliitieurs teigneurt aocuo biep Je ne voj : Ou*ua sans plus soit le maislre, et qu^n seul soll le roy,
ce dit Ulysse en nomere , parlant en public. S*i1 if eust dit , sinon
D*a?oir plut ieun seigneurs aucun bien je ne voy ,
cela estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que pour parler avec raison , il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne , puis que la puissance d*un seul , deslors qu*il prend ce tiltre de maistre , est dure et desraisonuable : il est allé adjouster tout au rebours,
Qn*uD sans plus soit le maistre, et qu'un seul soil le roy.
Toutefois à l'adYanture il faut excuser Ulysse , auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage , et de s'en servir pour appaiser la révolte de Tarmée, conformant ( je croy ) son propos plus au temps, qu*à la yérité. Mais à parler à bon escient , c'est un extrême malheur , d'estre sujet à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon , puis qu'il est tousjours en^sa puissance d'estre mauvais quand il voudra. Et d*avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extrêmement malheureux. Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre ceste question tant pourmenée , à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je sçavoir,
(Ij //terf, I. II,v.204,205.
avant que mettre en doute , quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y en doit avoir aucun : pource qu'il est mal-aisé de croire , qu'il y ait rien de public en ce gouvernement , où tout est à un. Mais ceste question est réservée pour un autre temps , et demanderoit bien son traité à part : ou plustost ameineroit quant et soy toutes les disputes politiques.
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre , s'il est possible , et comme il se peut faire , que tant d'hommes , tant de villes , tant de nations , endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance , que celle qu'on luy donne : qui n'a pouvoir de leur nuire , sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer : qui ne sçauroit leur faire mal aucun , sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir , que luy contredire. Grand'chose certes et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir , et moins esbahir , de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, ayant le col sous joug, non pas contraints par une plus grande force , mais aucunement ( ce semble ) enchantez et charmez par le seul nom à' Un , duquel ils ne doyvent ny craindre la puissance , puis qu'il est seul , ny aimer les qualitez , puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage. La foiblesae d'entre nous hommes est telle. Il faut souvent que nousobeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Doncquessi une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité .d*Athenes aux trente tyrans , il ne se faut
pas esbahir qu'elle serve , mais se plaindre de l'ac-
DE I.A SERVITUDE VOLONTAIRE
ciilenl , ou bien pluslosl ne s'esbnhir , ay ne s*en pUiniIre , mais pord'r le mal paticmmeiit et se rêver â l'adieflir à meilleure fortune. >'o»tre nae esl ainsi , que les commuas defoira de l'amilie Ginporlent une bonne partie du cours de nostrc vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux rails , de conoisire le bien d'où l'on l'a receu, et diminuer souvent d?nostreaise,poitr augnienler l'honneur et avantage de celuy qu'on aime, et qui lemëritc. Ainsi doncques, si les haltitaDlg d'un pays ont trouvé quelque grand personnage, qui leur ail monstre par espreiive une grande prévoyance pour les garder , grande hardiesse pour les défendre , un grand soin pour les gouverner : li de là en avant ils s'apprivoisent de luy obeyr , rt s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay (I) si ce scroit sagesse : de tant qu'on l'oBte de là où II Faisoit bien , pour l'avancer en lieu , où il pourra mal Faire. Hais certes si ne pourrollil Faillir d'y avoir de la bonté , de ne craindre poinct mal de celuy, duquel on n'a receu que
Mais , A bon Dieu , que peut estre cela ? Comment (Jîrons-nous que cela s'appelle? Quel malbcur est cesluy-là 7 Ou quel vice , ou plustost i]ucl malheureux vice, voir un nombre intint , non pas obeyr , mais servir , non pas esire gouvernez , mais tyrannisez, n'ayants ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie nieime, qui goil à eux? SouiFrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée , non pas d'un camp barbare , contre lequel il faudrait despendre son sang et sa \ie devant, mais d'un seul : non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un seul hommeau (2) . et le plus souvent du plus lasche et Fementn (3} de la nation : non pas accouslumé à la poudre des batailles , mais encores à grand' peine au sable des tournois : non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesehë de servir vilement à la moindre femmelette. A ppe lion s- no us cela laschelê? Dironsnous que ceux-là qui servent , soyent couards et recreus?Sidcux,si trois, si quatre, nese défendent d'un , cela est estrange , mais loulesfois possible. Bien pourra l'on dire lors à bon droit , que c'est faute de coeur. Mais si cent, si mille, endurent d'un seul, ne dira-on pas, qu'ils ne veulent poinct , qu'ils Dosent pas se prendre à luy, elquc c'est non couardise, mais plustoslmespris et desdain?Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes , n'assaillir pas un seul , duquel le mieux Iraillé de tous en reçoit mal d'estre serF et esclave : comment pourrons-
1, peUI homina. CBljravt, dana »
cela? Est-ce lascbelé? Or il y i m tous vices nalurellement quelque home, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un , et possible dix ; mais mille . mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent d'un, cela n'est pas couardise. Elle ne va poinct jusqae»là, non plus que la vaillance ne s'eslend pas, qn'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une st^ mée, qu'il conquière un royaume. Doncques quel monstre de vice esl-cecy,qui ne mérite pas encorcs le lillre de couardise? qui ne trouve de nom usa vilain, que Nature desavoue avoir fait , et la langue refuse de le nommer? Qu'on mette «l'un costê dnquanle mille hommes en armes, d'un autre aulaol: qu'on les range en bataille, qu'ils viennent ait joindre, les uns libres combatanls pour leur franchise, les autres pour la leur osier : ausquels promettra-on par conjecture la victoire? lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui espèrent pour guerdou (1) âe leur peine rentretenement de leur liberté , ou ceux ipii ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils iJonnent, ou qu'ils reçoyvent , que la servitude d'aatruy? Les uns ont tous] ours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil itie à l'advenir. Il ne leur souvient pas tant, de ce qu'iU endurent ce i>eu de temps que dure une bataille. comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer i eux, 'à leurs enfants, et à toute la poslértié. ).a autres n'ont rien qui les enhardisse , qu'une petîU pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente, qu'elle ne se doyve, et semble estaindre par la moindre goutte de sang, qui sorte de leurs playes. Aux Ulailles tant renommées de MiUiade, de Leotiide, de ThemiitocUs , qui ont esté ilonnces deux mille ans a , et vivent encores aujourd'hiiy aussi freKhet en la mémoire des livres et des hommes, comme» c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grèce , pour le bien de Grèce et pour l'exemple de tout le monde ; qu'est-ce qu'on pense qui donna s si petit nombre de gens, comme esloyent les Grecs, non le pouvoir , mais le cœur de soustenir la hta de tant de navires, que la mer mesme eu esloil chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyenC en « grand nombre , que l'esquadron des Grecs n'enti pasfourny, s'il eust falu, des cajiit aines aux armées des ennemis? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours-là ce n'esloit pas tant la bataille in Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise turb convoitise.
(t) Gmritott, Ioïci
tel el hoBtmtlrl du» 7
DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
C'est chose (1) estrange , d*ouyr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes , tous les jours , qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté : qui le croiroit, s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir? Et s'il ne se voyoit qu'en pays es- Iranges, et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustost feint et con trouvé , que non pas véritable? Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est de soy-mesme desfait (â), mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. 11 n'est poinct besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes, qui se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit , qui se coupe la gorge : qui ayant le choix d'estre sujet, ou d'estre libre , quitte sa franchise , et prend le joug; qui consent à son mal , ou plustost le pourchasse. S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté , je ne l'en presserois poinct : combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en droit naturel ; et par manière de dire , de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse. Je ne luy permets poinct, qu'il aime mieux une je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ? si pour avoir la liberté , il ne luy faut que la désirer : s'il n'a besoin que d'un simple vouloir , se trouvera-il nation au monde, qui l'etstime trop chère, la pouvant gaigner d'un seul souhait? et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien , lequel on devroit racheter au prix de son sang ? et lequel perdu , tous les gens d'honneur doy vent estimer la vie desplaisante, et la mort salutaire ? Certes tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand, et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d'en brusler, et sans que on y mette de l'eau pour l'estaindre ; seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme, et devient sans forme aucune et n'est plus feu : pareillement les tyrans , plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent , plus on leur baille , plus on les sert , d'autant plus ils se fortifient , deviennent tousjours plus forts et plus frais , pour anéantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien , si on ne leur obey t point , sans combatre , sans frapper ils demeurent nuds et desfaits , et ne sont plus rien :
(1) Merveilleuse , digne d'admlrallon.
(2) Pourvu que. « Va homme sage , dit Philippe de Com- « mines f «ert bleo en une compagnie de princes, maie qu'on
sinon que comme la racine, n'ayant plus d'humeur et aliment, devient une branche seiche et morte.
Les hardis , pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent poinct le danger, les advisez ne refusent poinct la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ny endurer le mal ny recouvrer le bien. Ils s'arrestent en cela, de le souhaiter; la vertu d'y prétendre leur est ostée par leur laschelé , le désir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce désir, ceste volonté , est commune aux sages et aux indiscrets , aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses, qui estants acquises, les rendroyent heureux et contents. Une seule en est à dire , en laquelle je ne sçay copime nature défaut aux hommes, pour la désirer. C'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand , et si plaisant , qu'elle perdue , tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goust et saveur , corrompus par la servitude. La seule liberté , les hommes ne la désirent poinct : non pas pour autre raison (ce me semble) sinon pource que s'ils la desiroyent , ils l'auroyent : comme s'ils refusoyent faire ce bel acquest seulement, parce qu'il est trop aisé. *
Pauvres gens et misérables, peuples insensez , nations opiniastres en vostre mal , et aveugles en vostrebien , vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs , voiler vos maisons , et les despoulller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte , que vous pouvez dire que rien n'est à vous. Et sembleroit, que meshuy ce vous seroit grand heur , de tenir à moitié vos biens , vos familles et vos vies : et tout ce degast , ce malheur , ceste ruine vous vient , non pas des ennemis , mais bien certes de l'ennemi , et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre , pour la grandeur duquel vous ne refusez poinct de présenter à la mort vos personnes ! Celuy qui vous maistrise tant , n'a que deux yeux , n'a que deux mains , n'a qu'un corps , et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes : sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites, pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux? d'où vous espieil , si vous ne les luy donnez? Comment a-il tant de mains pour vous frapper , s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez , d'où les a-il , s'ils ne sont des vostres? Comme a-il aucun pouvoir sur vous , que par vous autres mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus (3), s'il n'avoit intelligence avec vous? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez
> le veuille croire , et ne te pourrolt trop acheter. >» Livra I, c.xii.
(3j S'il n'était d'IoUllIgence avec vous.
DE LA SERVITUDE VOLONTÀÏRB
recellcurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui tous tue, et Iraistres de vous-mesmes? Vous semez vos fruicts, afin qu*il en face le degast : Vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses volleries : Vous nourrissez vos filles , afin qu'il aitdequoy saouler sa luxure : Vous nourrissez vos enfants, afin qu'il les meine, pour le mieux qu*illeur face, en ses guerres , qu*il les meine à la boucherie , qu'il les face les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances : Vous rompez à la peine vos personnes , afin qu'il se puisse mignarder en ses délices , et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs : Vous vous aflPoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignitez , que les bcstes mesmes, ou ne sentiroyentpoinct, ou n'endureroyent point , vous pouvez vous en délivrer , si vous essayez , non pas de tous en délivrer , mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez, ny le branslicz, mais seulement ne le sousteniez plus ; et vous le verrez , comme un grand colosse , à qui on a desrobbé la base , de son poids mesme fondre en bas , et se rompre.
Mais certes les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables : et je ne fay pas sagement , de vouloir en cecy conseiller le peuple , qui a perdu long temps y a toute conoissance , et duquel , puis qu'il ne sent plus son mal , cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Clierchons doncques par conjeclure, si nous en pouvons trouver , comment 8*est ainsi si avant enracinée ccste opiniaslrc volonlé de servir , qu'il semble maintenant qne Famour mesme de la liberté ne soit pas si natn relie.
Premièrement, cela est, comme je croy, hors de noslre doute , que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez, et les enseignements qu'elle nous apprend , nous serions naturellement obeyssantsaux parents, sujets à la raison et serfs de personne, de l'obeyssance que chascnn, sans autre a<l vertissement que de son naturel, porte û ses perc et mcre. Tous les hommes sont tesmoins chascun en soy et pour soy, de la raison, si elle naistavcc nous, ou non : qui est une cpiestion debatuc au fond par les académiques, et touchée par toute l'eschole des philosophes. Pour cestc heure je nepenseroispoinct faillir , en croyant qu'il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui entretenue par bon conseil et couslume, fleurit en vertu : et au conlraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus , eslouffée s'avorte. Mais certes s'il y a rien de clair et d'apparent en la Nature, et en (pioy il ne soit pas permis de faire l'aveugle , c'est eil:i, (pie Nature, le ministre de Dieu et la gouver-
nante des hommes, nous a toas faits de mesioe forme, et, comme il semble, à mesme moule, alla de nous entre-conoistre tous pour compagnons on plustost frères. Et si faisant les partages des preseats qu'elle nous donnoit, elle a fut quelques avantasn de son bien , soit au corps ou à Ve^prii^ aux ans plus qu'aux autres : si n'a -elle pourtant entcudi nous mettre en ce monde, comme dans un cliiDp clos , et n'a pas envoyé icy bas les plus forts et phu advisez, comme des brigands armez dans une foreit, pour y gourmander les plus foibles. Mais phistoK faut-il croire , que disant ainsi aux uns les parts plos grandes , et aux autres plus petites, (1) die voôloit faire place à la fraternelle alfèctîon , afin qu^eOe cnst où s'employer , ayants les uns puissance de donoft ayde, et les autres besoin d'en recevoir . Puis doncqoei que ceste bonne mère nous a donné à tous tonte la terre pour demeure, nous a tous logea aueaaement en une mesme maison , nous a tous figurez en mesme paste, afin que chascun se peust mirer ,ct quasi reconoistre Pun dans l'autre : si elle nous a tous en commun donné ce grand présent de la roix et de la parole , pour nous accointer et fraterniser davantage , et faire par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées une communion de aoi volontez : et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et société ; si elle a monstre en toutes choses, qu'elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute, que nous ne sojom tous naturellement libres , puis que nous sommes tous compagnons : et ne peut tomber en TenleDdement de personne que Nature ait mis aucun en scrvitude , nous ayant tous mis en compagnie.
Mais à la vérité c'est bien pour néant de debatre, si la liberté est naturelle , puis qu'on ne peut tenir aucun en servitude , sans luy faire tort , cl qu'il n'j a rien au monde de si contraire à la Nature ( estant toute raisonnable ) que l'injure. Reste donc tledin^ que la liberté est naturelle , et par mesme moyrn ( h mon advis ) que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise , mais aussi avec affection de la défendre. Or si d'advanture nous faisons quelque doute en cela , et sommes tant abastardis que ne puissions reconoistre nos biens , ny semblablement nos naïfes affections , il faudra que je vous face l'honneur qui vous apjwrtient, et que je monte, par manière de dire, i« bestes brutes en chaire , pour vous enseigner rostre nature et condition. Les bcstes (ce m'aid' Dieu ), si les hommes ne font trop les sourds , leur crient : fïve Liberté, Plusieurs y en a d'enlr'elles, qui meurent sitost qu'elles sont prinses, comme le |H)i>-
(i; Elle voulaUl dunncr Heu A rafliecUon n-alerncUc.
DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
son, qui perd la vie aussi tost que l'eau : pareiliement celles-là quittent la lumière , et ne veulent poinct survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoient entre eux leurs rang^ et prééminences , ils feroient ( à mon advis ) de liberté leur noblesse. Les autres , des plus grandes jusqu'aux plus petites , lors qu'on les prend , font si grande résistance des ongles , de cornes , de pieds , de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis estant prinses, nous donnent tant de signes apparents de la conoissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir, que d'ores en là ce leur est plus languir que vivre , et qu'elles continuent leur vie , plus pour plaindre leur aise perdu , que pour se plaire en servitude. Que vent dire autre chose l'elephant , qui s'estant défendu jusques à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'ordre , estant sur le poinct d'estre prins , il enfonce ses maschoires , et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre , comme il est nay , (1) luy fait de l'esprit, et l'advise de marchander avec les chasseurs , si pour le prix de ses dents il en sera quitte, et s'il sera receu à bailler son yvoire , et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous apposions le cheval , deslors qu'il est nay, pour l'apprivoisir à servir : et si ne le sçavonsnous tant flatter, que quand ce vient à le domter, il ne morde le frein , qu'il ne rue contre l'esperon , comme ( ce semble ) pour monstrer à la nature , et tesmoigner au moins par là , que s'il sert , ce n'est pas de son gré, mais par nostre contrainte. Que faut-il donc dire?
Me<me les bœufs sou» les pieds du joug (2) geigoent , Et les oiseaux dans la cage se plaigneol.
comme j'ay dit ailleurs, autres fois, passant le temps à nos rimes françoises. Car je ne craindrois point , escrivant à toy ( ô Longa ) mesler de mes vers, desquels je ne fis jamais, que pour le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en faces glorieux. Ainsi donc puis que toutes choses, qui ont sentiment deslors qu'elles Font, sentent le mal de la subjection , et courent après la liberté ; puis que les bestes , qui encores sont faites pour le service de l'homme , ne se peuvent accoustumer à servir, qu'avec protestation d*un désir contraire : quel malencontre a esté cela , qui a peu tant desnaturer l'homme seul nay ( de vray ) pour vivre franchement , de lui faire perdre la souvenance de son premier estre , et le désir de le reprendre?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschants princes. Les uns ont le royaume par l'élection
(1) Lui donne de resprll.el lui fait venir la pencée de roarchan. der avec lec chasseurs, etc.
(2; GémUitnt. — GBiFivai, geniere. Nteot.