TOMB II
Meaux. De plus, le traité de Westphalie , dont les suites , SOUS beaucoup de rapports , ont été fatales à l'Europe , avait établi , dans son sein , un principe permanent de division religieuse , en cherchant à former une sorte de balance entre les États catholiques et les États protestants ; et cette cause a peut-être , plus qu'aucune autre , retardé l'union des chrétiens dans une même foi et une même Église.
Aucun de ces obstacles n'existe maintenant. Le temps a effacé ou atténué les préjugés contraires â la religion catholique. La réforme expirante pré» voit elle-même sa fîn , et laisse, pour unique postérité, une philosophie ennemie du christianisme, ennemie de la société , et qui les attaque jusqu'en Dieu même. Les siècles ont aflermi et consacré les droits de la dynastie régnante en Angleterre ; et ce ne sont pas certes les catholiques qui les lui contesteront. Le danger pour elle viendrait plutôt des doctrines populaires nées de la réforme. L'équilibre tant vanté , que des négociateurs , moins profonds politiques qu'habiles diplomates, s'efforcèrent d'établir par le traité de Westphalie , ne subsiste plus depuis longtemps. Les intérêts et les rapports ont changé. La Suède et le Danemarck ont perdu presque entièrement leur influence. Une foule de petits princes, membres autrefois de cette espèce de confédération qu'on appelait l'Empire , ont disparu pour jamais. La Pologne , ce flambeau qu'il fallait rallumer sans cesse , s'est éteinte. Une autre puissance plus redoutable, forçant les barrières de l'Europe , a promené, au milieu d'elle, son camp
DE LA RÉUNION
peuplé par TAsie. Aux anciennes relations en ont succédé de nouvelles , déterminées par des motifs où la conformité de religion n'a point de part. On a ▼u TAngleterre aider l'Espagne à recouvrer son indépendance , et concourir, avec la Prusse et la Russie , à replacer le pape sur le trône pontifical. Ainsi la politique d'aucun État ne parait devoir s'opposer à la réunion religieuse dont j'essaierai de montrer l'importance, ou plutôt l'indispensable nécessité.
Toutes les vues d'après lesquelles on gouvernait autrefois, seraient courtes aujourd'hui ; et delà vient qu'aucun temps ne fut plus stérile en hommes d*État. II faudra pourtant qu'il s'en forme, si l'Europe ne doit pas périr; il faudra que l'on comprenne qu'il ne s'agit plus de conserver la force et de régler les actions d*un peuple en santé, mais de guérir des nations malades, et de préserver de la destruction la société entière. Cet intérêt premier , et commun à tous les États, doit les réunir tous dans un même système de politique générale ; car, si un seul d'entre eux meurt de l'effrayante maladie qui tourmente le genre humain , les autres le suivront bientôt : et telle est maintenant leur destinée, qu'il fout qu'ils succombent ou se sauvent ensemble.
Les vérités sociales, principe de vie qui se transmettait de siècle en siècle , ont été obscurcies. Le désordre est dans l'intelligence , et voilà ce qui le rend si terrible. Des intérêts peuvent se concilier, des passions se calmer; c'est l'œuvre du temps, et tôt ou tard il l'achève. Mais le temps ne peut rien contre l'erreur, parce que , sans cesse ranimée par les passions qu'elle enfante sans cesse, l'erreur croit, mais ne vieillit point.
Partout on sent l'absence des vérités nécessaires ; partout elles ont laissé un vide qu'en vain l'esprit travaille à combler. La société n'est plus qu'un doute immense. Point de maxime dont on ne dispute, point de principe qu'on ne nie. Qu'est-ce que le pouvoir? qui le sait? Appartient-il au peuple? est-ce lui qui le donne? peut-il le reprendre quand il l'a donné? est-ce autre chose qu'un fait constaté par la force ou que la force elle-même? Quelqu'un doit-il commander? quelqu'un doit-il obéir? Les peuples en sont encore à résoudre ces questions, de la solution desquelles dépend l'existence des peuples.
On déclare des droits, et , parce qu'on assemble des phrases, on s'imagine créer l'ordre. On improvise des gouvernements , on élève des institutions, on les brise, et cependant toutes les notions se perdent. Qu'est-ce que la loi? une volonté : et de qui? la volonté de tous, ou d'un seul ? Cette volonté estelle arbitraire? Si elle ne l'est pas, quelle est sa règle? Y a-t-il quelque chose de légitime en soi, de naturellement immuable? Est-ce le pouvoir? on le conteste : les rangs ? on le conteste : la propriété?
on le conteste. On s'égorge poor le oui et le noo, et la force décide des doctrines.
Comment s'en étonner? Dès que l'esprit ne reeoBnalt point d'autorité à laquelle il doive obéir, h vérité pour chacun n'est que sa pensée. La raisoB , unique juge de tout , ramène tout à l'individu. Des opinions particulières remplacent les croyances générales , les intérêts remplacent les devoirs. Le désordre va croissant , les liens se rompent : dans la famille l'autorité paternelle s'affaiblit; dans l'État on abolit la hiérarchie sociale : toutes bornes sont ôlées à toute ambition , et autour d'un trône sans degrés où voit une foule de rois dépossédés qui s'efforcent de reconquérir le rang d'où ils sont déchas.
En quel lieu de l'Europe n'a-t-on pas semé des germes de révolution? on les croyait étouffés. Us renaissent de toutes parts. Les souverains et les sujets s'observent avec inquiétude. Ce n'est |das une famille qui habite sous le même toit , mais deux armées retranchées dans des camps opposés. Tantôt elles se choquent avec violence, tantôt elks négocient sur des ruines ; et, comme le pouvoir n'eit qu'une prétention , les gouvernements ne sont que des traités.
Les mêmes causes de division, agissant sur les peuples , tendent vbiblement à les isoler, et nent ces temps de la barbarie païenne, où, nés les uns des autres, la paix n'était qu'une trêve, et la guerre un duel, où presque totyours il Mbit qu'un des des deux périt. Voilà pourquoi , chei les anciens , chaque citoyen était soldat ; et l'on n'arme aujourd'hui les nations entières que par ce qu'elles ont aussi à combattre pour leur vie.
A mesure que la société se dissout , des agrégi* tions nouvelles se forment. Des sociétés secrètes s'organisent dans la société publique , et travaillent dans l'ombre à hâter sa dissolution.
Quand on vient à considérer cet effrayant état, qu'on l'observe en détail, et qu'on aperçoit partout, et jusque dans les écoles de l'enfance , le même esprit de désordre , les mêmes principes d'anarchie, on ose à peine lever les yeux sur l'avenir. Certes, le mal est grand : est-il sans remède? Non; la société ne meurt jamais que par la faute de ceux qui gouvernent , et il suffit encore de vouloir pour la sauver.
Mais qu'on ne s*y trompe pas; ce n'est pas en flattant les idées du siècle qu'on la ranimera , mais en la rappelant à la raison de tous les siècles. Le principe d'union a été détruit , et avec lui les droits et les devoirs. Que nous offre-t-on pour le remplacer? Le commerce ou l'industrie, et ce qu'on appelle les lumières. Étrange pensée , de prétendre unir les hommes par la passion même qui les divise le plus : la cupidité ! L'industrie est l'art de tourner