‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 31 sur 226 · DES OUVRAGES ASCÉTIQUES · texte numérisé non relu

DES OUVRAGES ASCÉTIQUES

Les ouvrages de piété, proprement dits , appartiennent presque exclusivement à la religion catholique. Ce n'est pas que les sectes séparées de la véritable Eglise , honteuses de leur indigence à cet égard, n'aient cherché, principalement depuis un siècle , à la déguiser aux yeux des hommes peu attentifs. De là vient qu'en Allemagne, et en Angleterre surtout , il existtme foule de livres qui se rapprochent plus ou moins de nos écrits ascétiques: mais la doctrine des protestants, imprimant à toutes leurs productions de ce genre un caractère particulier, ne permet pas même qu'on y reconnaisse le faible mérite d'une heureuse imitalion. La foi toujours vacillante des prétendus réformés les force à se jeter dans de vagues déclamations de

morale , dans de sèches exhortations , qui n'éclairent pas plus l'esprit qu'elles ne touchent et n'échauffent le cœur, lis s'en vont, comme la Samaritaine , puiser hors de la ville des eaux qui trompent la soif sans l'étancher ; mais ils ne connaissent point la source vive qui jaillit dans la vie étemelle. Leur religion sans amour ne parle point à l'âme; et, en retranchant les mystères ainsi que le culte extérieur, ils se sont interdit tout moyen d'agir sur l'imagination , dont l'empire est si vaste et l'influence si puissante. Leurs dogmes perpétuellement variables , comme les pensées de l'homme , n'offrent à l'esprit aucun point d'appui , aux préceptes les plus importants aucune sanction qui fixe les incertitudes et maîtrise l'indocilité de la conscience. Le

DE LA VÉRITÉ

chmtiaDÎsme se montre partout , dans leurs livres, comme un système de philosophie qu*on présente à la raison pour le juger, rarement comme une loi dlTine devant laquelle toute intelligence doit s'abaisser, et jamais comme une source immense et intarissable d'amour, où l'âme , haletante de désir et altérée de bonheur, vient se régénérer, se vivifier, et puiser l'avant-goût d'une félicité immortelle. Dans la multiplicité de leurs opinions , tremblant sans cesse de se contredire les uns les autres , à peine osent-ils confesser Dieu hautement. Je ne sais quelle force effrayante, les contraignant de reculer successivement devant tous les dogmes, les pousse invinciblement vers un doute universel , et, pour ainsi dire, jusqu'aux bornes où toule religion finit , et où commence le néant. Sous ce rapport , il y a sans doute l'infini entre eux et nous; mais , avant même qu'ils fussent arrivés à ces prodigieux excès, leur croyance primitive suffisait pour expliquer la difFérence qu'on observe entre leurs productions religieuses et celles des écrivains nourris dans la véritable Église.

La doctrine du sacrifice , qui fait le fond de la religion catholique, a été, sinon détruite, au moins étrangement altérée par les novateurs du 16* siècle, et par leurs disciples. Conduits de proche en proche à nier la continuation du sacrifice de Jésus-Christ sur nos autels, ils ont été contraints de nier également la nécessité du sacrifice personnel de chaque individu, ou le concours de l'homme à son propre salut. Or, ce sacrifice est le fondement de toute la morale chrétienne , ou plutôt est cette morale même : les sens et les passions sont l'holocauste ; et l'amour, unique principe d'action, est le sacrificateur. Conformément à cette doctrine, les ouvrages de piété, en nous instruisant de nos devoirs , ont encore pour but d'exciter, de purifier l'amour

qui donne la fèrce de les remplir : et YoUâ (qpédtlement ce qui les distingue des simples traités de morale, qui, ne parlant presque toiyours et ne pouvant parler qu'à la raison, convainquent sans persuader , éclairent sans émouvoir; et, km même qu'ils ont, chose très-rare, quelque influenei sur les lecteurs, créent plus de remords que de vertus.

Et remarquez la beauté, la profondeur de notre religion : elle demande le sacrifice entier de l'homme, en l'avertissant que par lui-même ce sacrifice n'est rien et ne peut rien; mais, après lui avoir montré son impuissance , après l'avoir enfoncé dans son néant, elle l'en retire pour le diviniser en quelque sorte, en donnant un prix infini à la moindre ôt ses actions associée au sacrifice d'un Dieu : magnifique privilège, qui nous fait entrer en partage des mérites et des perfections du médiateur ; échange merveilleux, par lequel, venant au secours de sa créature dégradée, le Verbe divin accepte le péché, les souffrances, la mort, et l'honune coupable reçoit l'innocence, la gloire et l'immortalité.

Ce sont ces hautes idées, c'est cette philosophie sublime, si appropriée au cœur humain, si puissante pour en remuer tous les ressorts, si pleine de grandeur et d'amour, qui règne dans les écrits ascétiques , et y répand cette douceur , ce charme indéfinissable qu'on a nommé onction, parce qull allait une expression nouvelle pour désigner on sentiment nouveau. Cherchez quelque chose de semblable dans les moralistes profanes, ou dans les écrivains qui appartiennent à Fécole protestante, vous ne l'y trouverez point. Tout est sec, aride, ou boursouflé, guindé, déclamatoire, dans leurs livres. En vain ils se fatiguent pour vous échauffer, vous restez froids à leurs discours : ils n'ont point la parole qui donne la vie.

DE LA VERITE

L'influence des doctrines politiques et religieuses qui naquirent au seizième siècle, au sein du désordre et de la corruption des mœurs, s'est étendue jusqu'à nos jours, et semble devoir se prolonger encore, pour le malheur de nos neveux , bien pjus peut-être que pour leur instruction ; et même , si j'ose énoncer ici ma pensée tout entière, l'expérience

ne me parait que trop prouver l'ineflicacité des remèdes contre la contagion. 11 y a peu d'espérance qu'elle s'éteigne jamais complètement. Les auteurs du protestantisme ont déposé dans la raison humaine le germe d'une maladie incurable , qui aura ses retours périodiques et ses moments de relâche, comme la peste, à qui elle ressemble par ses effets,

DE LA VÉRITÉ

mais qui, osant pen à peu le corps social, finira, selon Tapperence, par détruire , même physiquement, le genre humain : car la cause de la durée de Fhomme physique, comme delà dittée de la société, appartient à Tordre moral. Ce sont les erreurs et les pissions de TAme qui tuent le corps ; et , quoi qu'en poisse penser une philosophie matérialiste, il dY a |MNnt d*autre cause d'existence , d'autre principe de yie, d'autre moyen de conservation , pour les indlTidus comme pour les nations, que la vérité et la vertu, qui n'est elle-même que la vérité réalisée par les actions. Et, en effet, la vérité, dans sa notion la plus générale, est l'être ou la vie ; l'erreur, ou la négation delà vérité, est donc la privation de l'être, ou la mort. Selon cette idée. Dieu, ou l'être infini, est Fextrème de la vérité, comme le néant est l'extrène de l'erreur.

De là encore il s'ensuit que, lorsqu'il y a erreur dans la raison de l'homme, il y a diminution de l'être dans son inteUigence ; et, si l'erreur est telle qu'elle détruise totalement l'intelligence , il y a extinction de l'être, même physique : car, l'homme étani une imteUigence êerme par des organeSy les organes qui ne sont que pour elle ne subsistent non plus que par elle, et, comme des sujets fidèles , ne survivent point au maître au service duquel ils sont consacrés.

La société, expression des rapports qui dérivent de la nalure de l'homme, est soumise aux mêmes lois. Considérée par abstraction comme un être unique, les hommes sont ses organes, et la constitution son intelligence. S'il y a erreur dans l'intelligence ou dans la constitution, il y a diminution de Fêtre et, par conséquent, faiblesse ou désordre dans la société : et , si l'erreur est telle qu'elle détruise totalement la constitution, il y a r^ro/tf/ioft, c'est-àdire extinction de la société, et par suite destruction des organes, ou de l'homme individuel.

L'univers matériel même n'existe que parce qu'il y a vérité dans les lois qui le régissent : et , s'il était donné à Fhomme d'y substituer les erreurs de sa raison, ou, ce qui revient au même , d'anéantir ou dlntervertir les lois imposées au monde physique par la raison divine , vérité suprême , le monde , bouleversé soudain, retomberait dans le chaos.

Ces principes ne sont que la doctrine familière du christianisme; et l'Écriture, ce livre prodigieux, qui, par sa simplicité, se rapproche des esprits les plus humbles , en même temps qu'il confond , par sa profondeur, la plus haute raison, nous montre l'intelligence infinie se révélant à nous par les deux grands caractères qui lui sont propres , la vérité et la vie y Ego sum veritas et vita.

Les conséquences se présentent en foule : la vérité csl une, puisque des vérités opposées sont deux

idées contradictoires , et que l'erreur n'est qu'un néant de vérité : donc la vérité infinie ou l'être infini est un.

L*intelligence, dans Fhomme, n'est qu'une participation de la vérité infinie ou de Fêtre infini : donc rintelligence ou l'être intelligent est un d'une unité aussi parfaite que Fêtre infini même, dont il est Yùnageei la ressemblance; et il y a contradiction à le supposer multiple, divisible ou matériel.

La constitution est l'âme , Fintelligence de la société : donc la constitution est une, ou, en d'autres termes, il n'y a qu*une vraie constitution. Si l'homme en établit une autre ; comme il ne saurait changer Tessence des choses , ni créer des êtres nouveaux, il ne peut empêcher que cette constitution soit fausse, qu'il y ait erreur ou diminution d'être dans rinlelligence sociale, et par conséquent trouble, désordre, afiaiblissement dans le corps social.

L'histoire confirme merveilleusement ces principes. Contemplez d'abord le peuple juif : exception remarquable à tout ce que l'on connaît de l'homme et de la société, toutes les théories humaines viennent échouer contre le miracle de son existence. Quelle force de vie dans une nation qui, depuis dixhuit siècles, subsiste dispersée, sans pouvoir public, sans gouvernement ; peuple indestructible, contre lequel l'oppression, le fer et les lois ne peuvent rien, et qui semble destiné à user le temps même !

Pour rendre raison d'un si étonnant phénomène, • il faut considérer la constitution de ce peuple prodigieux ; alors tout s'explique, et l'exception rentre dans la règle. L'Écriture nous apprend que Dieu est le pouvoir qui gouverne Israël ; la vérité infinie est Tâme, Fintelligence, la constitution delà société hébraïque : elle a donc en elle-même un principe de vie infini ; et dès-lors sa durée future est démontrée aussi clairement à la raison, que son existence passée nous est prouvée par l'histoire. Ici c'est l'intelligence sociale qui conserve les organes ou les individus , comme chez d'autres nations où il y a défaut de vérité , erreur ou diminution d'être dans la constitution, c'est Fintelligence, la vérité ou la vie individuelle qui conserve la société.

Dieu, qui est le pouvoir de la société juive, est également le pouvoir de la société chrétienne , ou de FÉglise. Quoi que les^ hommes puissent faire, FÉglise subsistera donc sans interruption : elle est éternelle comme la vérité qui la régit et l'anime. Lorsqu'il y a erreur ou hérésie dans Fintelligence de quelques-uns de ses membres, ils peuvent vivre encore de la vie qu'elle leur ^communique, tant qu'ils ne refusent point de se soumettre à ses décisions, ou de participer à sa vérité ; mais, au moment où ils se séparent d'elle , n'ayant plus en eux-mêmes de

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