‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 38 sur 226 · DE LA NECESSITE DU CULTE · texte numérisé non relu

DE LA NECESSITE DU CULTE

Dieu est trop grand pour faire attention aux hommages de l'homme. Il y a quelqne chose de vrai dans cette pensée , et quelque chose de fhux et de dangereux.

Il est faux que Dieu soit ou puisse être indifférent aux pensées et aux sentiments d'un être qu'il a doué d'intelligence ; autrement il faudrait dire qu'il n'existe aucun ordre intellectuel , qu'il n'y a ni erreur ni vérité , ni bien ni mal dans les sentiments et les pensées de l'homme : car, s'il y a bien et mal , erreur et vérité, ordre et désordre dans le monde moral comme dans le monde physique , Dieu qui est l'ordre , la vérité , le bien par essence, ne saurait être indifférent à l'erreur, indifférent aux •croyances et aux affections de l'homme, qu'il a créé capable de connaître le vrai et d'aimer le bien. En effet , en créant l'homme , en le douant de certaines facultés , Dieu sans doute a eu un but, une volonté ; ce n'est point au hasard et sans objet qu'il a établi un rapport immuable entre la faculté de connaître et la vérité, entre le bien infini et la faculté d'aimer ; en un mot , entre lui et sa créature libre. Si donc , en vertu de sa liberté , la créature intervertit ces rapports , ou trouble volontairement l'ordre établi par le Créateur, supposer qu^l y soit indifférent c'est supposer en lui des volontés contradictoires , c'est nier sa sagesse, c'est nier Dieu.

Et voyez où conduit cette supposition absurde. En supposant Dieu indifférent au culte , on est contraint de le supposer indifférent aux dogmes ; car le culte n'est que l'expression des dogmes. Que si l'on en doutait, on n'a qu'à tenter d'appliquer à une religion le culte d'une autre religion ; au chris-

tianisme , par exemple , le culte judaïque , et réciproquement. Mais on ne suppose pas plustAt Dieu indifférent aux dogmes et aux croyances , qu'il faut le supposer indifférent aux actions , indiffèrent au crime et à la vertu. Le principe conduit là. Il n*y a pas plus -de raison de dire : Qu^'importe à Dieu ce que l'homme croie? que de dire : Que lui importe ce que l'homme fasse? La disproportion de l'homme à Dieu , sur laquelle on se fonde dans le premier cas , n'est pas moins grande dans le second ; et Ton n'en tirera pas , à Tégard du culte ou du dogme , une conséquence qui ne s'applique avec autant de justesse à la morale. Les actions, en outre, ne sont moralement bonnes ou mauvaises que par leur relation à des principes moralement bons ou mauvais. Ce qu'il y a de physique dans l'action est moralement indifférent. Si donc Dieu est indiffèrent aux croyances , il l'est , à plus forte raison , nécessairement aussi aux actions. Dieu n'est indifi^érent à rien , ou il est indifférent à tout ; et celui qui , se fondant sur cette prétendue indifférence de Dieu, s'affranchit d'une seule pratique commandée , viole toute la loi , selon l'observation profonde d^un apôtre (1) : car il détruit le principe sur lequel repose toute la loi.

Toutefois la maxime que je combats renferme quelque chose de vrai. 11 est certain que l'homme est naturellement si loin de Dieu , qu'il ne saurait lui rendre par lui-même un culte digne de lui ; qu'il n'existe aucune proportion entre les pensées de son esprit , les sentiments de son cœur, la pureté de ses

(1 Ep.Jac,Ut'iO.

RÉPONSE A UN PROTESTANT

œuTres , et la grandeur, la bonté y^la perfection du souverain Être. La religion ne dissimule pas cette Térité; elle est la base de sa doctrine : et, tandis que h raison , livrée à elle-même , se perd dans ces apparentes contradictions , le christianisme seul, unissant deux vérités également certaines , quoiqu'elles paraissent se combattre , remédie à Tirapuissance naturelle où est Fhomme de s'approcher de Dieu , et lui offre le moyen d'entrer avec lui en société , en même temps qu'elle lui en fait un devoir. Car il nous apprend qu'entre Dieu et nous il existe un médiateur, qui , réunissant dans sa personne la nature divine et la nature humaine , comble le vide immense qui nous sépare du premier Élre , et donne à nos hommages unis aux siens, à DOS œuvres unies aux siennes , une valeur infinie qui rend notre culte digne de Dieu.

Ainsi , la religion repousse tout ce qu'il y a de faux ; admet et concilie tout ce au'il y a de vMi dans les divers systèmes de philosophie. Elle montre avec les déistes, contre ceux qui rejettent toute religion , que , s'il y a un Dieu , l'homme a des devoirs à remplir envers lui ; qu'il lui doit une adoration , un culte. Elle montre , contre les déistes , que l'homme seul ne peut rendre à Dieu un culte digne de lui , et que leur prétendue religion naturelle n'est qu'une chimère ; d'où vient qu'euxmêmes , ne la pouvant définir, sont contraints de la renverser de leurs progrès mains , en poussant de proche en proche l'indifférence jusqu'à la tolérance de l'athéisme.

Sans la connaissance du médiateur on ne peut rien entendre ni à Dieu, ni à l'homme, ni à la religion, ni à la morale.

RÉPONSE A UN PROTESTANT

Monsieur, dans la lettre pleine de politesse que TOUS m^avez fait l'honneur de m'écrire le 27 septembre , TOUS m'apprenez que vous êtes protestant, et qu'ébranlé par ma réponse à M. Vincent, de Nîmes , une objection contre la présence réelle vous empêche encore de regarder PÉglise romaine comme dépositaire exclusive de la vérité, Tbus ajoutez qu'ayant des motifs pour garder l'anonyme, vous me priez de vous adresser mes réflexions dans le Défenseur.

J'embrasse avec joie , Monsieur , ce moyen que TOUS m'offi^ez d'aplanir, autant qu'il est en moi, le dernier obstacle qui s'oppose à ce que vous rentriez dans le sein de la seule véritable Église : heureux si celui de qui découle toute lumière et tout don parfait daigne suppléer â ma faiblesse, et vous découvrir lui-même la vérité que vous cherchez avec un cœur droit.

Permettez que je vous fasse remarquer d'abord an très-grave inconvénient de la méthode que vous paraissez avoir adoptée. De quoi s'agit-il? de savoir quelle est la vraie doctrine chrétienne, et dans quelle Église elle est professée.

Pour résoudre cette question, le catholique dit : « L'Église, dépositaire de la vérité, a nécessairement

<( des marques extérieures auxquelles tous les «( hommes doivent la reconnaître , puisqu'ils sont u tous appelés à en faire partie, et que la plupart « d'entre eux sont incapables d'arriver à une conu viction raisonnée des dogmes chrétiens, qu'ils <( n'ont pas même le temps d'examiner. Sans cela, •t d'ailleurs, que deviendrait cette parole que Jésus- Christ adresse à tous : S'il n'écoute pas l'Église, qu'il tous soit comme un païen et un publiai cain ? Or, les marques de la vraie Église, je les trouve réunies dans la seule Église catholique. Je n'ai donc plus, selon l'ordre de Jésus-Christ , qu'à écouler l'Église, sûr qu'elle ne peut jamais enseigner que la vérité. »

Vous, au contraire, vous dites : » Je vais examiner successivement tous les dogmes ; et la véritable Église sera celle qui enseigne ceux que ma raison aura jugés vrais, et ceux-là seulement. » Ne voyez-vous pas que vous commencez par vous supposer infaillible, c'est-à-dire par vous mettre personnellement à la place de cette Église que vous cherchez? et qu'auriez-vous besoin d'elle, si sans elle vous étiez à l'abri de Terreur?

Renoncerez-vous à la prétention d'être infaillible dans les jugements que vous portez sur les dogmes.

uo

RÉPONSE A UN PROTESTANT

c'est pis encore ; car c*est avouer que , par votre méthode, il vous sera toujours impossible de parvenir à rien de certain. Quelque religion que vous embrassiez, vous n'aurez jamais de complète assurance qu'elle est la vraie; et, si vous êtes conséquent, votre symbole, au lieu de commencer par ces mots : Je croùy commencera par ceux-ci : Je doute*

Cependant, reprendrez-vous, l'Église de Jésus- Cbrist ne pouvant enseigner l'erreur , si je montre une seule erreur dans la doctrine que l'Église catholique enseigne, il sera clair qu'eUe n'est pas l'Église de Jésus-Christi^

J'en conviens, il est ainsi : mais, de grâce, comment vous assurerez-vous que ce qui vous semble une erreur en Mit réellement une? Qui, dans le partage d'opinions, décidera entre vous et l'Église catholique? Par exemple, vous croyez voir une contradiction dans le dogme de la présence réelle ; l'Église nie l'existence de cette contradiction. Qui a tort d'elle ou de tous ? Si vous afiBrmcz que c'est elle , vous vous attribuez à vous-même l'infaillibilité que vous lui refusez : si vous demeurez dans le doute, il en faut revenir nécessairement , avec le catholique, à examiner d'abord l'autorité de l'Église; et cette question décidée décide toutes les autres.

Les difficultés de raison contre des mystères prouvés certainement par une autre voie que la raison ne peuvent jamais être que très-faibles. On parle d'objections insolubles : supposons qu'il y en ail de telles, qu'en résullera-t-il, et que signifiera, dans le cas présent, ce mot à'insolubles ? que la raison de tel homme, où même de tous les hommes , n'a pu trouver encore le moyen d'accorder deux Térilés d'un ordre supérieur à leur inleUigence actuelle. Je vous le demande, que conclure de là ?

Mais il y a plus : nulle objection de ce genre n'est encore restée sans solution. — Soit, direz-vous ; mais ces solutions n'ont pas satisfait tout le monde. — Elles ont satisfait les catholiques, pour ne parler ici que d'eux seuls (1) : et comptez-vous leur raison pour rien ? Il suffit que la contradiction qu'on reproche au dogme soit contestée par un grand nombre d'hommes sincères , pour qu'elle doive être au moins regardée comme douteuse; et alors ce n'est plus qu'un doute que vous opposez à l'Église. Vous lui dites : Votre doctrine n'est pas démontrée par la raison. Elle l'avoue, et vous répond que ce n'est pas non plus par la raison , ni sur la raison , qu'elle prétend établir sa doctrine.

Si vous persistez à soutenir , contre un grand nombre d'hommes qui le nient, que la contradiction soit prouvée , c'est soutenir que votre raison est un juge universel, infaillible, sans appel; qu'elle a

(1) La présence réelle de Jésus-Christdans rEucharisUe est un

tout VU, et que quiconque voit autrement qu'elle, ou s'imagine voir plus qu'elle , s'abuse nécessairement.

Hélas ! rien ne devrait être plus certain ni plus clair pour nous que la faiblesse de notre esprit. Dans \t$ sciences mêmes, et dans les mathématiques en particulier, combien de prétendues démonstrations n'ont pas été reconnues fausses avec le temps ! Lorsqu'il s'agit de choses de religion , de mystères impénétrables qui touchent de tous cOtcs à l'infini , n'en doutons point , il sera toujours plus sage de dire : Je ne comprends pas , que de dire : Gela n'est pas.

Ces réflexions, Monsieur, étaient nécessaires pour ne pas faire dépendre le sort de la vérité, dans la question qui vous occupe , de votre raison ni de la mienne, qui peuvent également se tromper : la vdlre en attribuant à une objection la force qu'elle n'a point, la mienne en discernant mal le meilleur moyen de la résoudre. Voici en quels termes vous la proposez :

» Dieu , malgré sa toute-puissance , ne peut pas u faire des choses contradictoires, c'est-à-dire t( qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. (c Ainsi Dieu ne peut pas faire que j'existe et que je u n'existe pas en même temps; que je sois en même « temps malade cl bien portant. Or, Dieu aurait fait u des choses contradictoires , si le Christ, la veille «( de sa mort, eût change le pain et le vin en son (( corps et en son sang; car, par une suite nécesi( saire de ce changement, le corps du Christ eût <( été en même temps dans un clat naturel et dans u un étal surnaturel, passible cl impassible, visible u et invisible pour les mêmes personnes : ce qui est u conlradicloh'e. Donc le Christ, la veille de sa u mort , ne changea point le pain et le vin en son «c corps et en son sang. »

Votre objection suppose, Monsieur, que vous connaissez clairement cl certainement : l*' en quoi consiste ressencc des corps , â° tous les états différents où le même corps se peut trouver , de sorte que vous puissiez juger avec certitude que deux de ces états sont incompatibles entre eux.

Les catholiques croient que Jésus-Christ est réellement et substantiellement présent dans l'Eucharistie ; mais qu'il y est dans un état que nous ne connaissons pas, et selon un mode de présence que nous ne connaissons pas davantage.

<( Par une suite nécessaire du changement du (( pain et du vin au corps et au sang, le corps du u Christ , dites-vous , eût été en même temps dans u un état naturel et dans un état surnaturel , pas- (( sible et impassible , visible et invisible pour les u mêmes personnes ; » c'est-à-dire , que le même

jecUous des calvini&tes contre rimpossiblilté de ceUe présence ne

dosnac pour les luUiérlen* comme pour les calboliiiues, et les ob- | leur i>arais»eiit pas plus suUde» qu'à nous.

RÉPONSE A UN PROTESTANT

corps essentiel de Jésus-Christ eût été modifié en même temps de deux manières, l'une conforme à no^ Ire nature présente, l'autre relative â un ordre de choses différent. Ces modifications forment ce que tous appelez l'état naturel et l'état surnaturel du corps de Jésus-Christ. Vous connaissez l'une , et encore imparfaitement ; vous ne connaissez l'autre en aucune façon : comment pouvez -vous affirmer que leur coexistence est contradictoire? Selon l'une de ces modifications le corps de Jésus-Christ était passible , selon l'autre il élait impassible ; selon l'une fl était visible, selon l'autre il était invisible aux mêmes personnes. Dans ces deux cas, ce qui est nié ou affirmé du corps de Jésus-Christ étant relatif à deux états différents , quoique simultanés , il n'y a pas Tombre de contradiction ; seulement c'est pour nous une chose incompréhensible, un mystère. Si Ton demande comment le même corps peut recevoir à la fois deux modifications telles, que ses relations avec les corps qui l'entourent soient différentes par rapport à chacune de ces modifications , on répondra : l** que la diversité des relations est une suite nécessaire de la différence des modifications ; 2<* que la simultanéité des modifications différentes ne peut être expliquée par la raison seule ; qu^elle est incapable d'en démontrer soit la possibilité , soit l'impossibilité , parce qu'il faudrait pour cela qu'elle connût une chose qu'elle ignore entièrement , c'està-dire ce qui constitue l'essence des corps.

Mais il y a plus. Vous admettez sans doute les faits évangéliques , puisque vous êtes chrétien : lisez donc en saint Jean , chapitre XX , le récit de Tapparition de Jésus-Christ ressuscité à saint Thomas et aux autres apôtres ; vous y verrez un exemple frappant de cette double modification simultanée du même corps. Le Sauveur entre en un lieu fermé, et par conséquent il traverse des milieux impénétrables même à l'air et à la lumière ; ce qui suppose un degré de ténuité qui devait complètement le dérober au tact. Cependant Jésus-Christ invite saint Thomas à le toucher : « Portez ici votre doigt, et voyez mes •I mains ; approchez votre main, et la mettez dans « mon côté. >» Et, dans une apparition précédente, il prend un rayon de miel, il le mange (1) , et fait , en un mot , tout ce qui n'est possible , selon nos idées , qu'avec un corps semblable au nôtre , et doué comme lui d'impénétrabilité. Ou niez ces faits que rÉvaugife atteste ; ou reconnaissez donc que le même corps peut recevoir à la fois des modifications qui établissent simultanément, entre lui et les autres corps, des rapports qu'on serait fondé à juger con-

U) iMC, X\IV,3iel«cq.

tradictoires , s'ils résultaient d'une seule et unique modification.

Je suis, Monsieur, très-convaincu de la solidité des observations que je viens de vous présenter; je crois avoir prouvé que le dogme de la présence réelle ne renferme aucune contradiction. Supposons néanmoins que je ne vous aie pas convaincu ; qui sera juge entre nous? Vous ne pouvez pas plus exiger que je m'en rapporte à votre raison, que vous n'êtes obligé vous-même de vous en rapporter à la mienne. Nous voilà donc tous deux affectés d'une conviclion contraire , et abandonnés tous deux en cet état à Tincertitude de notre jugement sur un point de la plus haute importance, s'il n'existe pas une raison supérieure à la nôtre, ou une autorité infaillible qui le décide ; et il en sera de même à l'égard de tous les dogmes. Dès-lors plus de foi certaine, plus de loi qui oblige, plus de religion, plus de morale, que celle que chacun se fera avec son propre esprit. Telle est l'inévitable conséquence des principes du protestantisme. Quel chrétien n'en serait efFi*ayé? Voyez les ravages que fait chaque jour cette funeste doctrine : toutes les vérités obscurcies, l'impiété triomphante, une indifférence profonde dans les uns, le fanatisme du mal dans les autres, la révolte partout, et, au milieu de tant de caubcs destructives , la société qui s'écroule comme un édifice ruiné par sa base. Ah ! Monsieur, il est temps que tous les chrétiens s'unissent pour arrêter les progrès de cet épouvantable désordre ; il est temps qu'à la voix du pasteur commun le troupeau se rassemble dans une même bergerie ; il est temps surtout qu'on renonce au principe de toute division, de toute erreur et de tout mal, à cette fatale hberté de croire ce qu'on veut, que la réforme a introduite, endéclarant que chacun est pour soi seul juge de la vérité. Reconnaissons, au contraire, confessons tous sincèrement que nous pouvons nous tromper dans les choses mêmes qui nous paraissent les plus claires ; et que dès-lors , s'il existe, comme il est certain, des devoirs universels, une vraie religion. Dieu l'a établie sur une base plus ferme que notre raison variable et débile. Et, pleins d'une trop juste défiance de nous-mêmes et de nos jugements, n*hésitons point à nous soumettre à l'autorité de cette antique et immense Église que Jésus-Christ nous commande ôi écouter, et à l'enseignement immuable des pasteurs à qui le Fils de Dieu , près de monter au ciel, adressa ces paroles qui ne passeront point : Allez , et enseignez toutes les nations,,. Voilà y je suis avec vous tous lesjoursy jusqu^à la consofnmation des siècles.

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