‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 62 sur 226 · LETTRES ET PIÈGES AUTHENTIQUES · texte numérisé non relu

LETTRES ET PIÈGES AUTHENTIQUES

TOUCHAMT LA VIE ET LA MORT BE. & A. R. MONSEIGNEUR CHARLE^FBRDINAND D*ARTOIS, FILS DE FRANCS, DUC DE BLART;

PAR H. LB TICOMTI DB CHATBAOBBIAJID.

II y a trente ans, la philosophie ouvrît en Europe fère des crimes. Une nourelle race d'hommes parut dans le monde , nés pour la destruction , areugles comme Terreur, implacables comme la haine. Tels que ces hordes barbares qui se précipitèrent sur Tempire romain au temps des derniers césars , on ne sait d*où ils Tiennent ; ils ne ressemblent à rien de connu. Isolés du passé, ennemis de TaTenir, étrangers dans la société qu'ils agitent et*qu'ils dévastent, ils n'ont d'autre patrie que les ruines, et d'autre Dieu que la mort. On dirait que Tenfer ait, à son tour, fécondé le néant et parodié l'homme. Ces sinistres enfants de Fabtme, multipliés au milieu de nous, envahissent l'héritage que nos pères nous avaient transmis. La civilisation les blesse, comme quelque chose d'opposé à leur nature. Sans cesse en guerre contre l'ordre , contre le pouvoir, contre la vérité , tout ce qui vient de Dieu , tout ce qui le rappelle , irrite leur fureur et tourmente leur orgueil. Ils ont couvert la France de débris et de sang , pour en foire un séjour digne d'eux ; rien ne fut épargné , pas même les tombeaux : car au fond des tombeaux il 7 a des souvenirs et des espérances. Sur un écbafaud dressé devant le palais de ses ancêtres ou vît monter un roi , le père de son peuple ; une reine adorée , une princesse, modèle accompli des plus pures vertus. Bientôt après , le fils de ce roi , jeune héritier des malheurs du trône , expire par le poison dans l'obscur repaire du monstre à qui on Tatait livré. Le crime poursuit son œuvre , il menace tout ce qui a vie : la révolution touche à une victoire complète; une force inconnue Tarrète sou-

dain : mais elle n'est qu*ëtonnée , elte n^est pas abattue ; elle se ranime , elle recueille sa rage, elle va régner de nouveau, quand tout à coup un homme élève son épée et dit : La révoFution , c'est moi. C'était bien elle, en effet ; on ne put pas s'y méprendre lorsque le sang d'un Bourbon eut coulé sous le même chêne au pied duquel samt Louis rendait la justice à ses sujets. Dieu la rend enfin au tyran , a la France, â l'infortunée famille de ses rois. Le tyran est chassé; les Bourbons remontent sur le trône, hélas! pour trop peu de temps. La révolution , qu'on avait imprudemment ménagée , les en précipite une seconde fois : eHe se flatte de prévaloir ; pais son épée, brisée dans les champs de Waterloo , est jetée au loin. Les Bourbons rentrent dans la France sauvée ; ils nous rapportent la paix: la révolution en profite et ne Taccepte pas. Elle gronde , elle menace , elle obtient des concessions. Alors, comme au jour de tousses triomphes, il lui faut une grande victime : le petit-fils de Henri IV , le duc de Berry , tombe sous le poignard.

C'est à M. de Chateaubriand qu'il appartenait* de peindre cette scène si terrible et si touchante , et de retracer les dernières douleurs de la famille auguste qui , par son origine , semble être en Europe la tige même de la royauté , comme elle en est le modèle par ses vertus , et par je ne sais quel saint caractère de grandeur et de bonté qu'elle tient de Dieu , et qui rappelle sa providence. Constamment dévoué aux malheurs de cette royale famille , M. de Chateaubriand Ta défendue dans les camps ; il l'a défendue en France contre Bonaf^arte , au moment

SUH LES léSOmES DB LA VIE ET DE LA MORT DU IHTC DB BEBBT.

où tout tremblait devant l'assassiD du duc d'Eaghîen; il Ta défendue depuis contre la révolution renaissante , et, jamais lassé , son noble courage s'est, pendant trente ans, nourri de dangers et de sacrilices. Ce qui abat les âmes communes élère et f6rtifie les grandes âmes.

Après avoir raconté avec un charme inexprimalile les premières années du duc de Beny, après nous avoir révélé les premiers mouvements de son Jeune courage , H. de Chateaubriand peint ainsi le licenciement de l'armée de Condé , qui condamna au repos l'héroïsme naissant du prince :

tt La paix de l'Allemagne amena la dissolution « du cor^is de Condé. Quand on licencie une ar^ t( mée, elle retourne dans ses. foyers : mais les «c soldats de l'armée de Condé avaient-ils des fèyers? «( Où les devait guider le bâton qu'on leur permet* « tait à peine de couper dans les bois de l'AUeic magne , après avoir déposé le mousquet qu'ils «I avaient pris pour la défense de leur roi? Les M chasser de leur camp , c'était les condamner à un « second exil. Ce camp était devenu pour eux une « petite France; ils y avaient transporté leurs pé- « nates, l'épée héréditaire , le drapeau blanc , l'au- « tel de l'honneur. Ils ne i>ouvaicnt s'arracher à « leur dernière patrie : ceux-ci s'arrêtaient triste- <( ment devant les faisceaux d'armes ; ceux-là pieuu raient assis sur des canons ; d'autres erraient « dans les rues du camp, auxquelles ils avaient K donné des noms empruntés de leur cher pays. «( Quel prix tant de braves gentilshommes recèle vaient-ils de leur loyauté? Leur sang versé pour «( une cause sacrée , tous les genres de sacrifices u faits à leur devoir : rien n'était compté ; le ré- » sultat de leur vertu était l'abandon et la misèçe. «( On leur disputait jusqu'au chétif secours qu'une M certaine pudeur ne permettait pas de leur refuser; « on les obligeait de montrer leurs blessures à des «( commissaires étrangers, afin de rabattre quelques te deniers sur celles qui ne paraissaient pas trop « graves , et de faire un petit profit sur le sang «( de la fidélité. Le cœur navré du coup qui frap- «( paît ses compagnons d'infortune , monseigneur u le duc de Berry surmontait sa douleur pour les « eonsoler ; on le voyait courir de tous côtés , en- II courageant les uns , embrassant les autres , parti tageant avec tous le peu d'argent qui lui restait. «( Il ordonna de distribuer aux soldats du régiment- «( noble à cheval le produit delà vente des chevaux; «I mais les escadrons le supplièrent de faire remettre « cette somme aux cent vétérans gardes-du-corps u placés près du roi à Miltau. 11 fallut enfin se se- M parer. Les frères d'armes se dirent un dernier

( i) Mémoires, etc., p. S9. — (2; làid., p. 131.

«( adieu et prirent divers chemins sur la terre , sans « savoir où ils reposeraient leur tète. Tous allé-' « rent , avant de iiarlir, saluer leur père et leur « capitaine , le vieux Condé en cheveux blancs : « le patriarche de la gloire donna sa bénédiction â u ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit « tomber les tentes de son camp avec la douknr « d'un homme qui voit s'écrouler les toîts pt- « temcls (1). »

Avant de retrouver ses toiiipaiemels, le duc de Berry les contemplait de loin des rivages de File de Jersey.

tt Quand le soleil les éclaire , écrivait-il à la veuve « de Moreau , je monte sur les plus hauts rochers, « et , ma hmette à la main , je suis toute la côte, « je vois les dochersde Coutances; mon imAgioatioa u s'exalte : je me vois sautant à terre, entouré de u Français , cocardes blanches aux chapeaux ;j'cD- «c tends le cri de Five le roi! ce cri que jamiîs « Français n'a entendu de sang-froid : nous nur- «c chons sur Cherbourg! Quelque vilain fort aiee «c une garnison d'étrangers veut se défendre, nous « l'emiiortons d'assaut : et un vaisseau part pour « aller chercher le roi , avec le pavillon blanc , qui u rappelle les jours de gloire et de bonheur de la «( France. Ah ! Madame , quand on n'est qu'à quel- « ques heures de l'accomplissement d'un rêve si Il probable, peut-on penser à s'éloigner (S)? »

Ce rêve , comme il l'appelait, ce rêve accompi, il lui ftillut pourtant s'éloigner encore une fèis.

u La Providence, pour nous donner une der- « nière leçon, remlil un moment la puissance à Bou naparte. U sort de la mer , traverse la France , M arrive à la demeure du père de famille absent , « court à Waterloo , et , passant rapidement par le « trône et.par la^loire, va se replonger dans la mer M au bout du monde (3). )»

La révolution ne le suivit pas, elle resta pour veiller sur ses victimes futures. Errant dans la nuit, l'homme de meurtre qui la représentait /rappe monseigneur le duc de Berry pour tuer en lui toute sa race (4); le crime est consommé, et, au milieu des joies profondes du monde , il ouvre à un chrétien les portes du ciel.

u Si , dans quelque partie de l'Europe civilisée, «I on eût demandé a un homme un peu accoutumé u aux choses de la vie , ce que faisait à cette heure Il la famille royale de France , il eût repondu sans Il doute qu'elle était plongée dans le sommeil au Il fond de ses palais, ou que, surprise par une Il révolution, elle était entraînée au milieu d'un Il peuple ému. Non : tout ce peuple dormait sous la le garde de son roi, et le roi veillait seul avec sa fan

(3; Mémoire*, etc., p. 147. - ',4; Md^ p. XjO.

sua USE NOUVELLE TRADUCTION DE LA BIBLE.

î-nllle ! Après tant île scènes [Ji'odiiitcs par la ré- « fulutton, nul n'aurait imaginé d'aller chercher « tous les Bourbons réunis, au lever «le l'aube, ilans •• une lalle de spectacle déserte , suiour du Ut de a leur dernier flis assassiné (1). '•

Jl faut lire dans H. de ChAleaubriand tous les détails de celle nuil d'épouttante et de plaisir, nuU de rertut et de crimeg, o/t un rideau séparait les folies du monde de la destruction d'un empire (i). C'est là qu'on voit ce qu'il y avait de bon, de gcoéreux, d'aimable, dans le caractêredu prince, tout cequ'ilyaeud'béroiijuedaDssa mort. Cetle mort royaU', disons plus, celle mon cbrétienne, a frappé d'eionnemeoi ceux qui ne counaissaient pas la puistance de la religion; et, en consolant les âmes pieuses qui ne souUaitenl pas seulcmeot pour nos princes les couronnes de la terre , elle a consterné d'admiration les détracteurs du christianisme el les ennemis des Bourbons. L'illustre historien de celui dont nous déplorons U perle n'a eu besoin , pour le ^ire aimer , que de le montrer tel qu'il était , el le génie mi^me du grand écrivain ne jiouvaîl rien ajouter à l'attendrissement que produit le simple récit des dernières actions et des dernières paroles du duc de Berry.

Puisse te forfait qui nous l'a enlevé terminer celte longue chaîne de Forfaits el de désastres qui s'appeuulil sur nous tous les jours! Puisse le ciel, las de puuir, conserver ce qui nous reste de l'auguste sang

de nos rois ! puisse-l-il détourner de la France et de l'Europe les calamités qui les menacent ! La rérolution est debout : elle a frappé , elle frappera encore si on ne la désarme ; se flatter de l'adoucir , c'est un rêve : sortie de l'enfer pour détruire , elle accomplira sa mission jusqu'à ce qu'elle retourncaui lieux d'oii elle est venue. Que les souverains ne s'abusent pas; ils les trompent, ceux qui leur disent qu'il y a un pacte entre le bien et le mal : la mort est aufond de leurs conseils. Chefs des nations , sorlez de votre sommeil; instruisez-vous, vous qui jugez la terre i avertis par le malheur , tournez enlîn vos regards vers l'antique religion de nos pères ; c'est là qu'esl le salut, Id seulement. A qui le demanderez* vous si ce n'est à cette religion sainte qui protège également les monarques cl les peuples, qui consacre tous les droits et lous les devoirs? Sa-, moment csl venu de faire un cboii : décidez-vous entre elle et l'athrisme , qui grave ses leçons dans TOire cœur avec le poignard.

Nous ne Aniruns pas sans rappeler le motif de consolation que Dieu nous a ménagé dans sa clé' menée. I.e tombeau oîi est descendu monseigneur le duc de Berry ne le renferme pas tout entier. Il peut revivre ; la princesse qui le pleure avec tant d'amertume peut le rendre bicnldt à noire amour. Ite quelque manière qu'ils nous soient ravis, c'est la destinée des Bourbons de nous laisser toujours l'espérance.

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