SCIENCE POLITIQUE
Jamais la science du droit public, que les protestants et les philosophes ont embrouillée et corrompue d'une si étrange manière, n'avait encore été présentée sous un point de vue qui satisfasse autant la raison. En lisant M. de Haller, on assiste en quelque sorte à la naissance de la société, on la voit croître et parvenir graduellement à sa perfection : car les faits viennent partout, dans son ouvrage, à l'appui du raisonnement ; et , quoique peut-être il eût pu donner un peu moins d'étendue au développement de ses idées, elles sont presque toujours d'une justesse si parfaite, elles s'ehchalnent avec tant d'ordre et de clarté, qu'on le suit sans fatigue et même avec plaisir dans beaucoup de détails que l'esprit suppléerait aisément.
Pour nous résumer, les êtres intelligents sont unis par une loi divine, antérieure à toute institution positive, et sans laquelle ils vivraient éternellement isolés. Cette loi universelle constitue la société, puisqu'elle crée seule des devoirs et des droits. M. de Haller la rappelle sans cesse; mais , ayant cru ne devoir traiter que des rapports extérieurs des hommes entre eux, qui ne sont point la société, mais une conséquence de la société, laquelle n'existe véritablement que dans l'ordre intellectuel et moral, il ne remonte point jusqu'à son origine première, et rien non plus ne l'y obligeait dans le plan qu'il s'est proposé. Du reste , il montre admirablement que tous ces rapports extérieurs, dont l'ensemble forme le droit politique et civil, se déduisent d'un seul principe, ou plutôt d'un seul fait : Le prince est un propriétaire indépendant qui administre ses propres affaires. Il faut voir dans l'ouvrage même combien cette idée si simple est féconde en vérités importantes, combien elle jette de lumières sur les grandes questions de l'établissement du pouvoir et de sa transmission, combien elle est favorable à la vraie liberté, à la paix et- au bonheur des peuples, nécessairement détruits, ainsi que la dignité réelle de l'homme, par les systèmes opposés.
Examinez, en effet, les doctrines philosophiques, soit dans leur théorie générale, soit dans l'application qu'on en fait de nos jours à l'ordre social, et vous reconnaîtrez qu'elles ne sont rien moins que le renversement des bases de la société humaine. Et d^abord, en déclarant chaque raison indépendante ou souveraine, elles anéantissent la société des intelligences, puisqu'il ne peut plus dès-lors exister de croyances communes qu'on soit obligé d'admettre, ou de vérités-lois. Les droits et les devoirs n'offrant rien d'universel , rien d'immuable, et n'ayant de rapport possible qu'avec la pensée et la volonté de chaque homme , qui les crée et les abolit à son gré , sont des mots vides de sens : car la
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BSSTAURATION DE LA
ToloDté d'un homme n*ett obl%atoire ni pour les autres, ni pour luÎHDème ;ce qu'il reut aujourd'hui, il est libre de ne pas le vouloir demain. Où serait , d'ailleurs, la rè^le et la loi de m rolonté, si m pensée n'en a point? Indépendant de ses semblables, comme ses semblables le sont de lui, il n'existe entre eux aucun lien que le premier caprice ne puisse rompre : il ne doit rien â autrui, et on ne lui doit rien. La notion du pouvoir disparaît également ; car, là où tous sont souverains , nul n'a le droit de commander, ni le devoir d'obéir : et qu'est-ce que cela, sinon l'anéantissement total de la société?
Aussi, dès que l'on passe i l'application de ces maximes, on est contraint d'imaginer â la place du pouvoir réel un pouvoir fictif, et de rêver je ne sais quelle souveraineté collective composée de toutes les souverainetés individuelles; et c'est ce qu'on a nommé la souveraineté du peuple, une dêi plus étonnantes et des plus monstrueuses fèlies qui soient jamais montées dans l'esprit humain. Elle entraîne, sous de nouveaux rapports, la destruction de tout ordre, de tout devoir et de tout droit : car la volonté du peuple ne pouvant plus être contrainte et n'ayant pas plus de règle obligatoire que la vdonté de l'individu, est elle seule toute la loi. Et, comme on a bien senti que gouverner c'est conduire les af- Mres du souverain, le prince n'a plus été que le mandataire d'un être abstrait, du peuple souverain créé par la philosophie; et gouverner n'est autre chose qu'administrer les affisiires du peuple. De là le plus épouvantable despotisme , ou la plus profonde anarchie. Car les droits du prince, dans un ordre naturel de société, sont limités par d'autres droits aussi légitimes, aussi sacrés que les siens, et par une loi divine de justice ; mais les droits du peuple n'ont point de limites, puisqu'il n'y a rien hors du peuple, et le même principe qui le fait souverain détruit entièrement la notion universelle de loi. 11 pourra donc tout, ou plutôt on pourra tout en son nom. Tantôt la force courbera dédaigneusement sous le joug une multitude muette ; tantôt la faiblesse écrira des chartes pour flatter les espé-
SaENCE POLfriQUE.
raneesdes partis. La sûreté personndie et la propriété perdront leurs garanties ; car qudle est la propriété qui n'appartienne pas m peuple ?ef, si le peuple veut se retrancher un membre, on même se suicider, qui a le droit de s'y opposer? Xon bien, ma vîe, qu'est-ce, selon cette théorie philosophique, qu'une portion de la vie et du bien du peuple? £t où serait la raison qui l'empêeherait d'en disposer à son gré? Qu'on voile tant qu'on voudra ces conséquences, elles reparaissent toujours, et on les reconnaît sous mille fermes diverses. L'histobe de notre temps n'^t que cela. Le petit esprit, la basse ambition, la cupidité, l'égoisme, trouvent dans cet eut de choses une sphère d'aetivité digne d'eux; aussi le défendront41s avec une sorte de ftareur. Li démocratie d'Athènes charmait les orateurs de h populace. Du reste , on ne saurait comparer une petite république de la Grèce i une grande sociélé chrétienne dégénérée : en proie à un désordre bica plus grave, celle-ci doit subir toutes les conséquences de l'erreur absolue, de la négation de toute loi et de toute autorité, qui n'est au fbnd que la négation de Dieu. Privée de sens, elk deviendra k jouet des plus vaines chUnères; car de la terribb fiction d'une souveraineté colleetive sortIroDt nécessairement d'autres fictions sans nombre : aini l'on ne parlera que des libertés pÈtbiiqties, de la richesse pubiique, du bonheur pubi9c;ti oepHMfe si libre, si riche, si heureux, c'est ici la mo^cîife» sera libre, riche, heureux, comme nous l'avons été, pour la plupart, depuis quarante ans.
11 est impossible de mieux apprécier que ne Ta fait M. de Haller ce funeste système de la poUtique moderne ; il en met à nu la fousseté , le ridicule et le danger. Son livre, où une vaste instructioB s'allie à une grande force de raisonnement, ne saurait être trop médité ; et nous plaignons le pays qui n'a pas su comprendre tout ce qu'il y avait pour lui d'honorable à compter parmi ses citoyens un homme d'une telle supériorité. Au reste , adopté par l'Europe, lorsque Berne le rejetait, M. de HaUer a de quoi se consoler de l'injustice de sa patrie.
DU PROJET DE LOI SDR LE SACRILÈGE
DU PROJET DE LOI SUR LE SACRILÈGE