‹ Œuvres complètes de F. de La MennaisChapitre 94 sur 108 · RÉPONSE A LA LETTRE DU PERE VENTURA · texte numérisé non relu

RÉPONSE A LA LETTRE DU PERE VENTURA

ISféTrier 1831.

Mon Révérend Père ,

Les rédacteurs de V Avenir sont loin de trouver mauvais que vous ayez usé à leur égard du droit qu'a tout homme d'examiner et de juger, selon ses opinions propres , les opinions et les paroles d'un autre homme. Rien ne contribue davantage au progrès de la raison publique et au triomphe de la vérité que ces nobles luttes de l'intelligence , dans lesquelles le vaincu, s'il n'est aveuglé par un cou-

(1) La lettre à laqnelle celle-ci répond aToit été écrite dans uo moment de préoccupation trop facile à conceyoir pour qui sait ce qa'mi jour on saura , lorsque le temps de le dire sera venu. Mais nous ne pouyons publier de noureau cette défense de l'Avenir sans éprou- Ter le besoin d'y joindre l'expression de nos sentimens à l'égard du P. Ventura. Les relations intimes goe nous ayons eues avec cet homme qui honore le nom d'homme, nous. ont mieux que personne mis à même de connottre tout ce qu'il y a de pur, de noble , de généreux en lui, et nous sommes sûr de n'être que le simple in)^rpréte de quiconque l'a tu de prés, en disant que, par l'étendue de ses lumières, par l'éléyation de son esprit, et par les qualités plus hautes encore et plus rares qui Tiennent de l'âme et que l'âme apprécie , nul n'est plus digne de tous les respects des gens de bien. Il nous est d'autant plus permis de lui rendre ce juste hommage , qu'il n'est certes , sous aii-> cun rapport, solidaire de not opinions.

pable cl sot orgueil , est aussi heureux de sa défaite que le vainqueur l'est de sa victoire. Mais ils croient que votre procédé eût été plus conforme aux règles des convenances y telles du moins qu'elles sont admises et senties parmi nous, si vous leur aviez adressé dôrectcraent vos observations , qui eussent aussitôt reçu par eux la publicité que vous désiriez ; comme , en même temps , ils s'étonnent ( et ils ne seront pas les seuls à s*en étonner ) que vous ^ prêtre romain et chef d'ordre, vous ayez choisi pour votre organe précisément l'interprète et le défenseur le plus opini&tre du gallicanisme si justement réprouvé à Rome. Ce n'est pas qu'ils s'en plaignent, au contraire ; car ce sera pour eux une occasion , assurément inespérée , de repousser , en vous répondant , des insinuations et des attaques que le journal qu'il vous a plu de rendre le dépositaire de vos protestations pouvoit impunément se permettre contre eux , parce qu'il savoit ce que tout le monde sait en France, et que vous ignorez, à ce qu'il parott, que quiconque se respecte ne peut descendre à aucune discussion vraiment sérieuse avec lui.

Les sentimens que vous leur inspirez, mon Révérend Père , sont trop dilîérens , pour qu'ils ne s'empressent pas , quelque peu importante que soit aujourd'hui , dans les immenses questions qui remuent le monde, Topinion d'un simple individu quel qu'il soit ; pour qu'ils ne s'empressent pas , dis-je, d'examiner à leur tour les reproches que vous

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leur adressez , afio de montrer combien ils sont dépourvus de fondement ; et la confiance que je yeux conserver dans la droiture de votre esprit et de votre caractère me fait un devoir de penser qu'après avoir lu cette lettre^ vous n'hésiterez pas à en convenir vou»-mème.

Je dois reconnottre d'abord que votês^ rendez jmttce aux doctrines qui dominent dans fjivenir. C'est déjà beaucoup plus que bien des gens ne vous pardonneront ; mais peu importe. Voyons ce que vous y blâmez. Ce que vous dites à cet égard se réduit à deux points que je discuterai successivement : L'Avenir soutient la souveraineté du peuple ; t Avenir semble avoir pris depuis un mois une mauvaise tendance, c'est-à-dire ^ comme vous l'expliquez , une tendance révolutionnaire.

Sur le premier point voici vos paroles : « Je ne » saurois pardonner à V Avenir l'article intitulé : La » souveraineté de Dieu exclut- eUe la souveraineté du » peuple ? Cet article me parolt renfermer tous » les principes subversifs des trônes, de la société , )) de la religion même que vous défendez ; car de la » souveraineté du peuple en politique à la souverai- » neté des fidèles en religion il n'y a qu'un pas » bien glissant et bien facile à faire. Aussi ces deux » principes marchent toujours ensemble et conju- » rant amicè. Je ne m'arrête pas à relever tout ce » que cet article contient de faux , d'absurde y de » ruineux. »

Certes , mon Révérend Père , ce sont là des pa-

rôles tranchantes et d'injurieuses imputations ^ s'il en fut jamais ; et quand tout-à-l'heure on verra sur quoi elles reposent , on admirera comme moi cette espèce d'aveuglement soudain dont Dieu frappe quelquefois les esprits les plus pénétrans , pour nous apprendre à tous le peu que nous sommes , et nous raffermir , en quelque sorte , dans une salutaire défiance de notre raison si débile et si incertaine.

L'auteur de l'article que vous attaquez avec tant de violence résume ainsi , dès les premières lignes , la doctrine qu'il a dessein de prouver :

(( Il est de foi que la souveraineté est de Dieu. Il » est de foi que c'est de Dieu que les souverains re- » çoivent leur autorité. » Jusqu'ici , mon Révérend Père , il n'y a probablement rien qui vous choque. Continuons : (( Mais il n'est pas de foi qu'ils la re- » çoivent de Dieu immédiatement. La doctrine com- » mune des théologiens et des canonistes est au » contraire que Dieu communique la souveraineté » immédiatement au peuple , et par le moyen du » peuple à la personne ou à la communauté gou- » vemante (1).

Ici tout se réduit à une question de fait. Est - il vrai que la doctrine attribuée à la plupart des théologiens et des canonistes soit réellement leur doctrine ? J'ose assurer , mon Révérend Père , que vous nelenierezpas. Faudroit-ilvous citer de nouveau saint Thomas y qui enseigne en termes exprès que « la » puissance législative appartient, non pas à aucun

(0 jévenif do 14 décembre 1H30.

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» particulier ^ mais à la multitude ou au prince qui » la représente (1)? » Faudroit-il vous citer Suarez qui f s'appuyant de l'autorité de saint Ambroise , de saint Grégoire-le-Grand^ de saint Augustin , de Bellarmin , établit « qu'il n'y a point d'intermédiaire )) entre Dieu et le peuple ; mais que le peuple est l'in- » termédiaire entre Dieu et le roi^ et que c'est par » cet intermédiaire que le roi reçoit la puissance » souveraine (2) ? Faudroit-il vous citer saint Liguori (3) , Fénélon (4) , Boseuct lui-même , le défenseur (5) le plus outré de la puissance royale ? Ou, embarrassé de leurs témoignages et ne les pouvant contester, direz-vous que saint Ambroise, saint Grégoirele-Grand, saint Augustin, saint Thomas, Bellarmin,

(1) Cùm lux ordinet hominem in bonum cominniie , non cnguslibet ratio faccre potest le^^em , sed mullitudiuis, vel priocipis yicem multitadinis gerentis. i,i,q, 90. a. 3. — Ibid. 97, ad, 3.

(2) Cardinalis Bellarminus non inter popolum et Deum médium posuit , sed inter regem et Deum yoluit populum esse médium , per quod rex talem accipit potestatem. Stiarex, Defens. fidei cathol. lib. III , cap. 2. — Hsc resolutio , quoad omnes partes , communis est non solum theologonim , sed etiam jurisperitorum. Ibid. — yid. et, eod. cap, n. n, et de Legib. lib. III.

(3) Certum est dari in hominibas potestatem ferendi leges; sed potestas luec , quoad leges ciTiles , à naturâ nemini competit nisi communitati hominum , et ab hàc transfertur in unum , ye\ in plures , A quibns communitas regatur. De Legibus, 1. I, tract. 2. n. 104.

(4) La puissance temporelle vient de la communauté qu'on nomme nation. La spirituelle rient de Dieu par la mission de son Fils et de ses apôtres. OEuvres de Fénelon , tome XXII , page 583 , édit, de yertaillet,

(5) Nous ne nous arrêterons point k ce que l'anonyme prouve longuement, savoir, que la puissance des rois n'est pas tellement de Dieu, qu'elle ne soit aussi du consentement des peuples ; personne ne nie cela. Defens, lib. IV, c. îl.

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Suarezy Fénélon^ saint Liguori, et tant d'autres qu'on pourroit nommer^ Billuard , Bianchi, le plus savant réfutateur de la déclaration de 1 682 ; que tant de personnages pieux , des saints que TÉglise a mis au rang de ses docteurs , ont soutenu, en ce qui regarde le pouvoir qui est le fondement de la société humaine , une doctrine fausse ^ absurde ^ ruineuse ? Et il faut bien que vous le disiez > ou que vous recounoissiez que vous vous êtes emporté injustement contre Tauteur de Tarticle , qui allègue leurs propres paroles et déclare s'en tenir à ce qu'ils ont enseigné. Je présume trop bien de votre bonne foi, pour douter un instant que vous hésitiez à convenir de votre méprise. Quant à la distinction que vous faites entre la canaille et le pairicial ^ elle est tout-à-fait hors de la question y car dans la tradition de l'Église, dont il s'agit ici uniquement, je ne trouve pas qu'il soit parlé ni de palridat ni de canaiUe ; et je vous dirai en passant qu'en France il n'existe de pairicial d'aucune sorte , et que je ne connois point de canaille parmi ceux qui chez nous jouissent du droit de cité.

Toute la suite de votre discussion portant sur la supposition que l'écrivain que vous attaquez soutient la souveraineté du peuple dans le sens de Rousseau et de Jurieu, sens qu*il a lui-même expressément rejeté (1), et qui implique contradiction avec ses paroles que j'ai remise sous vos yeux, rien n'oblige de s'occuper des conséquences, assez vagues d'ail-

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(1) y/ven^r du 30 jaimcr.

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leurs , que VOUS tirez de cette fausse supposition. Toutefois pour ne laisser à la chicane la plus subtile et la plus opiniâtre aucun subterfuge , nous répéterons ici ce que nous disions il y a peu de jours dans l'exposition de nos sentimens sur le même sujet :

« En adhérant aux principes de saint Thomas et » des autres théologiens , nous ferons deux obser- » vations.

» Premièrement^ leur doctrine ne peut pas être » confondue avec celle que Jurieu et Rousseau ont » défendue sous le nom de souveraineté du peuple. » Celle-ci , en effet , consiste fondamentalement à » supposer que le peuple n*a d'autre loi que sa vo- » lonté , laquelle crée la justice : doctrine qui ren- » ferme évidemment l'athéisme , et dont il ne peut )} jamais sortir que d'épouvantables calamités. Les » théologiens catholiques ^ au contraire , posent en » principe que chaque peuple est soumis , comme les » individus y à la loi divine de justice , essentielle- » ment indépendante de sa volonté ^ et promulguée » par la conscience du genre humain ; en consé- » quence ils établissent que le droit de résistance , » réglé par cette loi , ne peut s'exercer que lorsque » ce droit est nécessaire pour faire prévaloir la jus- » tice contre la force perturbatrice de la société.

» En second lieu , les théologiens ne se sont point i< dissimulé les énormes abus qui pouvoient vicier , » dans plusieurs cas, l'exercice de ce droit terrible. }) Mais ils ont pensé qu'en cette matière , comme » dans toutes les autres , les abus ne détruisent pas

» un droit réel. Personne ne nie la légitimité de la » défense personnelle contre un assassin , bien que » chaque individu puisse se tromper dans Tapplica- » tion de ce droit , et dépasser les limites de ce que » les jurisconsultes appellent tnoderamen inculpatœ tu- » telœ. Les théologiens ont raisonné de même à Té- » gard d'un peuple qui se trouveroit placé par un » tyran dans une sorte de guct-apens social. La seule » conséquence que l'on puisse tirer de ces redouta- » blés luttes^ c'est que l'humanité doit bàler par ses » yœux l'époque où les peuples concourront d*eux- » mêmes au rétablissement de l'ordre social catho- » lique , de cet ordre qui substitue à l'état de guerre » entre le pouvoir et les sujets , inévitable en tout » autre système^ l'intervention d'une autorité essen- » tiellement pacifique (1). »

Il me semble , mon Révérend Père^ que cela doit su£Sre pour vous tranquilliser sur ce qui concerne la souveraineté du peuple. Votre zële^ trop prompt à s'alarmer , s'est , je le présume , échauffé de certaines paroles qui ont pu retentir autour de vous : la réflexion le calmera. «Je passe^ajoutez-vous, sur le reste » de l'article , car ce sont des mots qui n'ont point de » sens. » Vous auriez pu dire peut-être , qui n*ont point de sens pour moi. Que si vous n'avez pas assez l'habitude de notre langue pour les avoir compris ^ je le regretterai sans doute pour l'auteur ; mais rigoureusement y vous l'avouerez , cela ne conclut rien contre lui.

(I) Avenir due iéyrier.

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Venons maintenant au second reproche que vous adressez à V Avenir , c'est-à-dire, la mauvaise tendance qu'il semble avoir prise depuis un mois. lia, selon vous^ incité f excité, poussé les peuples, avec toute la puissance de la parole; approuvé, loué toutes les révolutions faites, applaudi d'avance à toutes les révolutions à faire. Apparemment, mon Révérend Père, vous êtes en état de fournir les preuves de ces violentes inculpations. Où sont-elles ? je les cherche en vain dans votre lettre ; et j'ai droit d'être surpris qu'un homme tel que vous, qu'un prêtre se permette des accusations de cette nature, conçue en termes si généraux qu'ils ôtent presque toute possibilité de défense. Nous nous défendrons pourtant , non pas devant vous à qui nous ne devons nul compte de nos paroles ni de nos doctrines, mais devant le Saint-Siège, qui en estle juge suprême; devant nos frères de tousles pays, à qui l'on pourroit vous supposer le dessein de rendre notre catholicisme suspect.

En droit donc nous avons soutenu et nous continuerons de soutenir avec saint Thomas « que le régime » tyrannique est injuste, parce qu'il a pour fin, non le » hien commun , mais le bien particulier de celui qui » gouverne ; qu'en conséquence, la destruction de ce » régime n'a point le caractère de la sédition : excepté » le cas où elle entralneroit de si grands désordres que » la multitude dessujetssouffriroitplusde cette destruc- » tion que du régime tyrannique lui-même (1). » En

un mot , nous avons soutenu, et nous continuerons de

( 1 ) Regimen tyrannicum non est justum , quia non ordinatur ad bonum commune , sed ad bonum prÎTatom regentis..., ideo perturlMtiQ

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