‹ Œuvres complètes de François Arago (volume 3)Chapitre 145 sur 161 · SUR LES CARTES TOPOGRÂPHIQUES · texte numérisé non relu

SUR LES CARTES TOPOGRÂPHIQUES

Ce n'est en effet ni dans le rapprochement, ni dans la grosseur de ces hachures, ni dans la teinte générale qu'elles produisent, que MM. Puissant et Chrestien trouvent la mesure de la pente : c'est uniquement dans Tcspaceinent des sections horizontales; mais alors, qu*on nous dise bien réellement à quoi les hachures peuvent être utiles; quanta moi, je sais seulement qu'elles doublent le prix des cartes, et c'est à mes yeux un immense inconvénient.

Messieurs, si je voulais obéir à ce qu'on appelle les règles de la tactique parlementaire, je ne laisserais percer mon opinion que peu à peu; les conclusions auxquelles je veux arriver termineraient mon discours. J'aime mieux être franc dès le début : je déclare donc que je vais soutenir les pétitions les plus larges. Je sais que l'opinion à laquelle je me range a très-peu de partisans sur ces bancs, même parmi mes anciens amis politiques; il me semble que c'est une raison de plus pour que je compte sur l'attention de la Chambre. Ne fût-ce que par curiosité, on voudra sans doute savoir quelle série de raisonnements, quelle série de sophismes, si vous voulez, m'a

1. Prononcé dans la séance de la Chambre dos députés du 16 mai 1840, à Poccasion de péUtions demaodaot la réroroie de la loi du cens électoral.

conduit à regarder comme utile, comme nécessaire une chose que tant de personnes croiraient fatale.

Il y a dans toutes les institutions, grandes ou petites, un principe fondamental dont on ne doit pas s'écarter, sous peine de les énerver. Mêlez aux conséquences légitimes du principe des choses qui n'en découlent pas et, à plus forte raison, des choses qui le contrarient, et l'institution périra inévitablement. Voyons donc quel est le principe fondamental de notre gouvernement?

Avant la révolution de juillet c'était la légitimité : ce principe a disparu, moins dans les trois grandes journées qu'au moment de l'enibarquement de Charles X, du duc d'Angouléme et du duc de Bordeaux.

Je sais bien que le principe de la souveraineté populaire a semblé pouvoir devenir quelque pou dangereux, quelque peu embarrassant, quelque peu difficile à une fraction de cette chambre connue par sa perspicacité et par la persistance de ses vues politiques; je sais qu'elle a tenté de substituer au principe de la souveraineté nationale le principe de la souveraineté de la raison.

Je deviendrai grand partisan du principe de la souveraineté de la raison, si l'on me fait voir à quel signe certain on reconnaîtra la raison, à quel caractère on saura la distinguer de l'erreur.

Les députés qui voulaient substituer au principe de la souveraineté nationale le principe de la souveraineté de la raison ne se rappelaient pas, sans doute, les paroles d'un homme dont la raison supérieure sera citée avec admiration dans tous les siècles :

« On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne

change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, ou peu d'annéesdela possession; le droit a ses époques. Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »

Le principe de la nouvelle souveraineté ne saurait se séparer du moyen de reconnaître la raison; que ceux-là se nomment à qui il a été donné de trouver un talisman que Pascal n'avait pas découvert.

Revenons donc franchement au principe de la souveraineté nationale, au principe de notre gouvernement; il est inscrit dans la Charte, il est inscrit depuis dix ans dans tous nos actes, il est inscrit dans vingt discours des ministres.

Les Annales de Tacite, lesCapituIaires de Charlemagne vous le montreront plein de vigueur chez nos ancêtres; vous en trouverez, enfin, la reconnaissance posilive, bien qu'à l'état de simple formalité, dans la cérémonie du sacre des rois de Trance. Quel autre sens, en effet, attribuer à l'usage antique en conformité duquel l'archevc^que de Rheims demandait au peuple, pendant la cérémonie, s'il voulait pour son roi du personnage qui était, sous ses yeux, à genoux en face de l'autel. La formule fut supprimée au sacre de Louis XVI pnr un caprice de Tarchevêque de Rheims, qui souleva beaucoup de murmures.

Platon disait : le monde est gouverné par les chiffres. Gœthe était plus dans le vrai quand il s'écriait : c'est par les chiffres qa on apprend si le monde est bien gouverné.

Descendons aux chiffres, examinons de quelle manière les droits politiques sont répartis dans la nation, et nous reconnaîtrons si le principe de la souveraineté nationale est un vain assemblage de paroles sonores, ou sMl est en action dans le pays.

La population de la France se compose de 3& millions d'âmes. Sur 34 millions d'àmes, il y a 17 millions d'hommes; sur 17 millions d'hommes, d'après les tables de mortalité les plus exactes, il y a 8 millions d'hommes de vingt-cinq ans et au-dessus.

Vous savez pourquoi je prends la limite de vingt-cinq ans : elle est indiquée dans la Charte.

Combien avez-vous d'électeurs, sur 8 millions d'hommes de vingt-cinq ans et au-dessus? A peu près 200,000. Il y a, par conséquent, un électeur sur quarante hommes ayant vingt-cinq ans et au-dessus.

Je soutiens, moi, que le principe de la souveraineté populaire n'est qu'un vain mot dans tout pays où, sur quarante hommes, on ne compte qu'un électeur.

Après la question du chilTre, examinons celle des contributions.

On compte 9 raillions de cotes foncières, parmi lesquelles il y en a certainement 8 millions qui appartiennent à une classe de la population qui est privée du droit électoral.

J'ajoute que des contributions telles que les octrois, telles que la contribution sur le sel, telles que la loi du recrutem-ent, qui est la contribution du sang, comme on l'a si justement appelée, pèsent presque exclusivement sur la classe de la population que la loi prive de toute

intervention dans les choix... (Dénégations. Interruption.)

Je ne devine pas, Messieurs, ce qui peut vous avoir choqué dans ce que je viens de dire. Je cite des faits, j'en déduis la conséquence.

Je maintiens que la partie de la population qui est privée de toute espèce de droits politiques est non-seuleraent la plus nombreuse, mais encore qu'elle paie la part de beaucoup la plus considérable dans les contributions de l'État.

Le corps électoral actuel est une imperceptible minorité par le nombre et par la nature de toutes les charges.

Les pétitionnaires s'adressent à la Chambre au nom du droit. Le droit est inprescriptible, le droit ne périt pas pour avoir sommeillé pendant un grand nombre d'années. Le mot droit signifie ici justice : qui réclame au nom de la justice, réclame au nom d'une autorité invincible. Ce n'est pas la force, la violence, qui peuvent primer le droit. Si vous voulez passer à l'ordre du jour, il faut que vous prouviez que les pétitionnaires ne sont pas dans leur droit.

Je sais bien que certains publicistes établissent une distinction entre les droits naturels et les droits politiques; mais je défie de tracer nettement la ligne de démarcation qui sépare les uns des autres.

Le droit de locomotion, le droit de se déplacer, de se

transporter où l'on veut, est évidemment un droit ntturel.

Eh bien, vos lois sur les passe-ports ne peuvent-ils pas

l'anéantir pour une partie considérable de la population?

11 est donc utile, il est donc juste que les classes qui xu. 38

59i DISCOURS

actuellement sont privées des droits politiques viennent les réclamer.

On vous dit que les esprits les plus ardents n'ont jamais conçu des réformes aussi étendues que celle dont il est question.

Messieurs, c'est oublier Thistoire.

Le corps électoral , pour les députés du tiers aux États Généraux en i61&, se composait de tous les hommes majeurs, domiciliés et inscrits au rôle des contributions. Les éligibles ne furent pas astreints à d'autres conditions.

L'Assemblée des notables, en 1788, avait recommandé le mode d'élection de 161/i. Enfin, ceux qui disent qu'on n'a rien proposé de pareil dans aucun autre pays, oublient qu'en 1780 le duc de Richeraond porta un bill à la Chambre des lords, en Angleterre, dans lequel un droit aussi étendu que celui que réclament les pétitionnaires était hautement reconnu. Je citerai encore un nom illustre, un nom dont la grande réputation dans le monde politique ne sera niée par personne, le nom de Fox. Dans la même année 1780, Fox présidait à Westminster des meetings où la question de réforme était envisagée avec autant de largeur que par les pétitionnaires les plus exigeants. Si nous nous trompons, c'est donc en très-bonne compagnie.

J'arrive à la grande difficulté. On a dit que les citoyens en faveur desquels nous demandons le droit de sullVagc, n'ont pas la capacité suffisante pour l'exercer. De quelle capacité entend-on parler? Est-ce qu'on nous fait subir un examen? Est-ce qu'on nous questionne sur Vattel, sur Puffendorf, sur Grotius, sur Montesquieu ? Permettez-moi de le remarquer, dans cette hypothèse les exaininateurs

ne seraient pas seuls insufTisants. La capacité qu'un électeur doit posséder, c'est celle de distinguer l'honnête homme du fripon, le bon citoyen de l'égoïste, l'homme désintéressé de l'ambitieux.

Je mainGens, Messieurs, que cette capacité appartient tout aussi bien à la classe actuellement privée de droits politiques, qu*à la classe des censitaires à 200 fr. Écoutez» sur ce point, les paroles de Montesquieu : a Le peuple est admirable (ce sont ses propres termes) , le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelques parties de son autorité; il n'a à se déterminer (veuillez bien remarquer ces paroles), il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer, et des faits qui tombent sous les sens; il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et les Romains. »

Pour moi, il me parait évident que le Code civil réserve à nos concitoyens non censitaires des droits qui , pour être exercés, demandent cent fois plus de capacité que les fonctions électorales n'en exigent : le droit, par exemple, de gérer une tutelle, de choisir l'état qu'embrasseront des enfants, etc. En tout cas, je ne saurais me résigner à voir ce qu'il y a dans l'homme de plus noble, de plus élevé ; à voir l'intelligence tarifiée ; à voir les Déranger, les Chateaubriand, les Lamennais déclarés sans capacité par un bulletin du percepteur; à voir un collège royal célèbre (le collège de Caen) oii les professeurs d'histoire, do philosophie, de mathématiques, de littérature, sont privés par la loi des droits politiques dont elle investit le portier.

En Espagne on est capable avec 50 fr. de contributions. En France il en faut 200. Qu'un autre se charge de tirer de ce rapprochement la conséquence qui en découle : moi, j'en serais honteux pour mon pays, pour mes concitoyens.

On a prétendu que le peuple, si on l'appelait à composer la Chambre, nommerait toujours des hommes illettrés; on a même été jusqu'à dire quels cris il ferait entendre dans les collèges électoraux. Ainsi j'ai lu dans la brochure d'un publiciste, que, si on admettait la réforme telle que les pétitionnaires la réclament, l'élection se ferait aux cris de : A bas les habits, vivent les vestes I

J'ai lu ce que je viens de rapporter dans les écrits d'un des vôtres, Messieurs. Eli bien , l'histoire dément cette prévision, elle montre que le peuple n'est pas exclusif, elle montre que le peuple sait aller chercher le mérite là où il se trouve.

A Rome, le peuple sollicite le droit, pour les plébéiens, d'être élu aux fonctions curules; il l'obtient après une lutte ardente, et continue, pendant une longue suite d'années, à ne confier ces magistratures qu'à des patriciens.

Une de nos assemblées a été nommée par la généralité du peuple : c'est la Convention. (Ah! ah! Murmures.) J'avoue, Messieurs, que je ne comprends pas le sens de cette improbation. Sous le règne de la Convention il s'e^t passé dans le pays des choses déplorables, des choses contre lesquelles je ne trouverai jamais assez de malédictions, ni dans mon cœur ni dans ma bouche. Mais, ne l'oublions pas, la Convention a sauvé le pays, le terri-

toire, notre nationalité. Elle n'a pas laissé, elle, les armées étrangères, les armées ennemies arriver jusqu'à la capitale ; elle a porté nos frontières jusqu'aux limites naturelles de la France ; elle a créé la plupart des belles institutions qui, depuis près d'un demi-siècle, font la gloire de notre patrie. Je m'étonnerais, en vérité, qu'on ne pût pas citer ici la Convention pour ce qu'elle a fait de grand, de patriotique, d'immortel.

La Convention fut nommée par la généralité des citoyens ; la Convention me servira à prouver que la population, quand on l'appelle à exercer le droit électoral, n'est pas exclusive; qu'elle choisit dans toutes les classes de la société ; qu'elle va chercher le mérite là où le mérite lui apparaît.

Une voix. Dans les cabarets. (On rit.)

M. Arago. L'interrupteur va voir si c'est dans les cabarets qu'on prit les membres de la Convention. Il y avait dans cette assemblée quatorze évêques, six ministres protestants... (Hilarité générale.) Riez, Messieurs, riez, mais décidez ensuite, si c'est dans les cabarets qu'on a été chercher ces personnages. (Nouvelle interruption.)

If. LE PRÉsTDEifT. Je fcfai observer à la Chambre qu'avec ces interruptions la discussion devient impossible.

M. Arago. Je me suis proposé de prouver que le peuple sait trouver le mérite et qu'il le choisit toujours là où il croit l'apercevoir.

Eh ! grand Dieu, les électeurs actuels nomment aussi d'après les seules apparences ; il votent pour ce qui leur semble le mérite. Je crois qu'ils se trompent quelquefois ; j*affinne même que cela leur est arrivé.

Je reviens à mon sujet. Il y avait à la Convention Ift évoques, 6 ministres protestants, 13 hommes de lettres, 22 médecins, 15 magistrats, 39 avocats, 7 notaires. Vous le voyez, toutes les classes de la société fournirent leur contingent. La désapprobation qui s'est manifestée dans Ja Chambre quand j'ai prononcé le nom de la Convention semblait émaner d'un sentiment qui n'est point vrai, qui n'est pas juste. La Convention a laissé commettre des crimes: je les ai flétris dans les termes les plus énergiques que j'ai pu trouver; mais la Convention, je dois le répeter, a rendu aussi d'immenses services à la France. C'est une idée vraiment bizarre que celle qui porte certaines personnes à imaginer que tous les Conventionnels claient des hommes vomis par l'enfer. Examinez ce qu'ils devinrent quand la Convention fut dissoute ; j'en ai fait le recensement ce malin. (A la question ! à la question!)

Je crois être parfaitement dans la question quand je disculpe nos pères, quand je disculpe le peuple français d'une accusation sans fondement.

La Convention a fourni aux gouvernsments qui l'ont suivie, 11 ministres, 12 sénateurs, 4 conscillers-d'État, 27 préfets, 14 ambassadeurs ou agents diplomatiques, 90 magistrats, 15 hacits fonctionnaires des finances et 12 membres de l'Institut. (Interruption.)

Je voudrais bien répondre aux interruptions, mais elle se croisent en si grand nombre qu'il ne m'est pas possible de les saisir.

M. LE PRÉsiDEi^T. Il n'est pas possible de continuer la discussion au milieu de ces interruptions. J'invite la Chambre au silence.

H. Arago. J^avais espéré que plus mes opinions étaient en désaccord avec celles de ta majorilé de la Chambre, et plus je devais compter sur son attention. Je vois que je me suis trompé.

Pour prouver que le peuple ne ferait pas les nominations dans des vues exclusives, je tirerai ma troisième dénégation historique d'une assemblée que peut-être on ne me permettra pas non plus de citer : de TAssemblée constituante. Celle-là, on ne le niera pas, renfermait de grandes notabilités, de grandes illustrations dans tous les genres; cependant, ses membres avaient pu être choisis sans aucune condition d'éligibilité.

Vous voyez que le peuple a précisément le genre de perspicacité que lui reconnaissait Tillustre Montesquieu. (Bruit.) Vous me répondrez si vous le pouvez.

On assure que la nation exerce ses droits politiques avec indifférence ; que par conséquent il n'y a pas lieu de s'occuper d'une réforme électorale. Ainsi, de ce que, dans quelques localités, on a de la peine à réunir les électeurs censitaires, on tire la conséquence que le peuple ne désire pas de réforme. Qu'on élève cette objection contre les électeurs actuels, je le conçois; mais qu'on veuille la faire peser sur des citoyens qui maintenant n'ont pas le droit de voter, cela me paraît très-peu logique.

La nombre très-considérable de pétitionnaires, 240,000, semble comme non-avenu. On prétend que les signatures ont été arrachées.

M. le rapporteur a parlé avec éclat d'un maire, de quelques conseillers municipaux qui se sont rétractés. Le petit nombre de rétractations, puisque rétractations

il y a, prouve que les autres signatures étaient sincères. Je puis dire , moi , que les membres du comité de la réforme n'ont nullement excité à signer la pétition. (Dénégations.)

La dénégation ne m'atteint pas personnellement. Je déclare de nouveau solennellement que tout s'est réduit de la part du comité aux deux lettres qui ont été publiées.

D'ailleurs, Messieurs, désirez-vous mettre la question sur ce terrain? Je ne refuse pas de vous y suivre. J'occupe dans le pays une place peu importante; j'ai une notabilité assurément peu élevée (Réclamations); eh bien, je m'engagerai, si vous voulez, à vous apporter, l'année prochaine un million de signatures.

Il est des personnes qui ne veulent pas que la réforme soit une question du moment: on la relègue dans un avenir éloigné. Je ne suis pas de cet avis; je crois^ moi, que la question est très-urgente. Je serais fâché d'exciter les murmures de la Chambre, mais je n'en développerai pas moins ma pensée en toute liberté; j'avertis, au surplus, que, si on m'arrête, on pourra se méprendre sur le point de vue où je veux me placer.

Une voix. Nous verrons I

M. Arago. Vous verrez 1 II y a, Messieurs, dans notre pays une partie notable de la population qui souffre beaucoup. Elle souffre à tel point qu'elle est minée, torturée par la misère et par la faim. (Vive interruption.)

Vous voyez. Messieurs, que j'avais deviné juste en parlant d'avance de vos interruptions.

Je ne fais pas grand cas de certaines statistiques. On a souvent le droit d'appliquer aux statisticiens le mot de

Gicéron sur les augures, et de se demander comment deux statisticiens peuvent se regarder sans rire. Il y a cependant des documents de statistique officiels d'une vérité incontestable; dans le nombre figurent au premier rang les tableaux du recrutement, de la conscription, pour me servir d'un terme ancien. Examinez ces tableaux, ils vous navreront le cœur. Vous y verrez que, si les denrées sont très-chères dans une année, vingt ans après, la liste de la conscription porte de A.0,000 à 50,000 hommes de moins sur 300,000. (Mouvement et marques de dénégation.)

Vous vous récriez, Messieurs ; j'ai les chiffres en main. On ne conjure pas le danger en, fermant les yeux ; il vaut mieux les ouvrir et cicatriser les plaies sociales d'une main prudente et ferme.

Je prends Tannée 181&, c'était une année d'abondance; vingt ans après, je trouve 326,000 jeunes gens de vingt ans.

L'année 1812 était une année de disette. Quel a été... (Interruption. — Une voix. La population a été décimée par Napoléon). En vérité, Messieurs, ayez un peu meilleure opinion sur des questions de fait, des paroles des députés qui abordent cette tribune. J'ai pris 1812 comme exemple; j'en citerai d'autres, si vous voulez. L'année 1812 était une année de disette; vingt années après, combien avez-vous eu de conscrits? 277,000; c'est une diminution de 49,000. (Nouvelle interruption.) Ces interruptions continuelles me paraissent singulières; mes résultats vous blessent et n'en sont pas moins vrais pour cela. Je les ai empruntés à un statisticien digne de toute

De pareils résultats sont très-fftcheux, très-pénibles, ils doivent provoquer des mesures, et c*est pour cela que je les fais connaître à la Chambre.

Je vais citer d'autres exemples. Trois années d*abondance ont donné 315,000 ; 320,000 ; 326,000 conscrits. Dans trois années de disette, vingt ans après, on n'en a eu que 260,000; 277,000; 288,000; vous n'atteignez jamais le chiffre de 300,000.

La somme des deux classes de 183ft et de 1836, correspondantes aux bonnes années de i8lA. et de 1816, est de 637,000 jeunes gens de vingt ans. La somme des deux classes de 1837 et 1838, correspondantes aux années de cherté de 1817 et de 1818, est de 584,000. Il y a donc une différence en moins de 53,000.

Quelle est la conséquence de ces déplorables résultats? Examinez les naissances... (Murmures... Interruption) Il m'arrive des objections de tant de côtés différents, qu'il m'est vraiment impossible de répondre à toutes.

M. LE PRÉSIDENT. Il faut quG l'orateur ait le droit d'exprimer son opinion sans être interrompu à chaque instant.

Une voix. Ce n'est pas la faim!

M. Arago. On dit que ce n'était pas la faim, c'était pis que la faim !

Les pères de famille, dans ces temps de disette, nonseulement souffrent eux-mêmes, non-seulement accroissent par leur propre mortalité la mortalité générale du pays, mais ils communiquent une vie débile, maladive, misérable, une vie sans vigueur aux enfants qui naissent d'eux.

Remarquez, en effet, que le mal dont je viens de par-

1er ne ee borne pas à la différence de chiffres que j'ai fait retentir à vos oreilles ; remarquez que, dans ces années où le nombre des conscrits est très-faible, on est obligé d^atteindre les derniers numéros pour avoir les 80,000 soldats que le recrutement exige du pays.

II y a, Messieurs, il y a dans le pays, je Tai prouvé par des chiffres, une partie de la population en proie à des souffrances cruelles : cette partie de la population est plus particulièrement la population manufacturière.

Eh bien, le mal ira tous les jours en empirant. Les petits capitaux, dans Tindustrie, ne pourront pas lutter longtemps encore contre les grands capitaux; l'industrie qui s'exerce avec des machines l'emportera sur l'industrie qui n'emploie que les forces naturelles de l'homme ; l'industrie qui met en œuvre des machines puissantes, primera toujours celle qui s'exerce avec de petites machines.

D'ici à peu d'années, la population ouvrière tout entière se trouvera à la merci d'un très-petit nombre de capitalistes.

Sans sortir du présent, j'affuTOe qu'un grand pays tel que la France, un pays qui paie douze cent millions d'impôts, un pays qui se couvre jsans relâche de monuments somptueux, n'est pas encore arrivé à son état normal, lorsque dans certains temps on y rencontre partout des milliers d'ouvriers honnêtes, valides, laborieux, demandant à cor et à cris du travail, et qui, n'en trouvant point, éprouvent des mois entiers, eux et leurs familles, les mortelles tortures de la faim.

Messieurs, je viens de faire toucher au doigt un mal

réel, un mal qui ne s*est pas montré à moi seul, un mal menaçant auquel il est nécessaire d'opposer une digue. Je vais soulever des murmures, si je tire de tous ces faits la conséquence qui en découle logiquement, et si je proclame qu'il y a nécessité d'organiser le travail, de modifier en quelques points essentiels les règlements actuels de Tinduslrie. Se récrie-t-on sur ce qu'il y a en apparence d'exorbitant dans une semblable idée, je dirai que vous êtes déjà entrés dans cette voie le jour où l'on vous a saisis d'une loi qui a pour objet de régler le travail des enfants dans les manufactures.

Il ne faut pas s'effrayer de l'organisation du travail. Gela n'est pas nouveau, Messieurs; nos pères organisaient le travail par l'établissement des maîtrises et des jurandes. Les maîtrises et les jurandes furent justement, légitimement renversées par l'illustre Turgot. A cette époque, le principe du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a fait son temps ; les machines colossales que l'intelligence de l'homme a créées l'ont rendu inefficace, insuffisant.

Si vous ne modifiez pas ce principe, il y aura dans notre pays de grandes misères, de grands malheurs.

Examinez combien la poudre à canon a apporté de modifications dans l'organisation des sociétés modernes.

Plusieurs voix, A la question de la réforme!

M. Arago. Attendez, et vous verrez en quoi ce que je dis a rapport à la réforme. L'invention des machines amènera dans l'industrie quelque chose d'analogue à ce que la poudre a produit dans l'organisation des sociétés modernes. Ce quelque chose, il y a des sectes qui pré-

tendent Tavoir découvert; il y a des fouriéristes, des saint-simoniens , des babouvistes (exclamations diverses) qui croient avoir trouvé la solution de ce grand problème social. Moi j'ai aperçu dans ces solutions tant vantées, au milieu de quelques bonnes idées, des projets qui doivent être repoussés par la parole et par l'action, des projets qui sont contraires à tous les bons sentiments que la nature a déposés dans le cœur humain ; il n'en est pas moins vrai qu'en présence de notre apathie, les idées des saint-simoniens, des fouriéristes, des babouvistes ont fait de grands progrès dans la classe ouvrière.

Je voudrais que la Chambre des députés, par sa composition, par sa marche* par ses actions, se substituât à des empiriques audacieux qui emporteront le malade avec le mal ; je voudrais que la Chambre des députés inspirât une confiance entière à des classes intéressantes de la société qu'on trouble, qu'on trompe, qu'on aveugle.

Voyez-vous maintenant comment les idées que je met^" tais en avant sur la nécessité de modifier Torganisation du travail, de toucher aux règlements de l'industrie se rattachent à la réforme? Tant que la réforme n'aura pas été introduite dans le pays, tant qu'on pourra appeler cette Chambre, à tort ou à raison, une Chambre de monopole, les classes ouvrières qui souffrent (je vous ai prouvé qu'elles souffrent, qu'elles souffrent violemment, qu'elles sont souvent torturées par la faim ..) (Exclamations.) Les chiffres vous l'ont prouvé. (Mais non I du tout ! '

NonI non! cela est très-facile à dire! mais il n'est. donné à personne , surtout quand on n'a rien examiné, d'anéantir des raisonnements par des murmures.

Une voix. Vous n'avez examiné que Tannée 1812. Gela ne prouve rien.

M. Aràgo. J'ai cité aussi d'autres années; ce sont des résultats évidents : si vous aviez lu le Moniteur^ vous y auriez vu naguère la substance de ce que j'ai rapporté.

M. LE PRÉSIDENT. JMnvlte la Chambre au silence; les interruptions ne sont pas permises.

M. Arago. Oui, sans doute, Monsieur le président; mais cela ne les empêche pas de se multiplier avec une vivacité sans exemple.

Je viens.d'enlendre dire que la réforme ne serait pas un remède. Messieurs, elle serait le médecin, et un médecin agréé, un médecin de configince.

Une voix. Un médecin qui tuera le malade.

M. Arago. Je sais bien que les idées que je développe ici ne sont pas les volres; je les présente comme miennes, et en usant d'un droit inconteslable. Vous pourrez les combattre si je suis dans Terreur.

On prétend que les élections, si elles devaient être faites par de grandes masses de citoyens, deviendraient impossibles.

J'avoue, moi , en thèse générale, que le mot impossible est français, quoi qu'on en ait pu dire à une époque où toutes les exagérations semblaient permises. Mais lorsqu'on voudra porter la question sur ce terrain, nous répondrons, et l'idée d'impossibilité, appliquée même au vote universel, disparaîtra à jamais du débat.

J'ai entendu de la bouche de l'orateur qui m'a précédé que les élections, auxquelles devrait participer une partie de la population plus étendue que celle qui jouit mainte-

Dant du droit électoral, seraient factieuses, fécondes en désordres et peut-être même ensanglantées. On a évoqué à cette occasion tous les événements funestes dont rhistoire a pris note.

Examinez attentivement ces catastrophes, et vous verrez qu'elles n'ont presque jamais été l'œuvre des classes populaires. (Ah I ah I ) Presque jamais ! J'en ai fait l'examen attentif, et j'accepterai le débat avec qui voudra le soutenir.

Le peuple s'est montré grand, généreux, plein de cœur, de patriotisme, plein d'entrailles toutes les fois qu'il a été consulté en masse. Prétendrait-on, par exemple, lui imputer la Saint-Barthélemi, la Ligue, la Fronde? J'appelle de tous mes vœux une interpellation sur des événements plus récents : sur les massacres de septembre, sur le sac de l'Archevêché, etc. ; je ferai alors à chacun une part impartiale, et l'on verra si la renommée du peuple perdra à cette discussion.

Faut-il vous citer des circonstances où l'intervention du peuple a empêché les corps constitués de commettre des actes déshonorants? Eh bien ! remontez même jusqu'au temps du roi Jean. (Exclamations.) Je m'étonne que l'honneur de vos ancêtres ne vous tienne pas plus à cœur!..

Dans le xiv* siècle, lorsque les Anglais proposèrent un traité honteux pour la délivrance du roi Jean, les trois ordres des États le firent lire au peuple assemblé, pi,i" Guillaume de Dormans, avocat-général. Ce peuple ne se composait pas seulement de censitaires, et cependant, d'une voix unanime, il s'écria que ledit traité «n'était

point passable ni faisable y et que toute la nation était résolue de faire bonne guerre au roi anglais. »

La population de Paris sVst montrée à nu, telle qu*elle est, pendant la révolution de juillet. Vit-on jamais des combattants plus modérés, une population plus généreuse, plus amie de Tordre?

Permettez-moi de vous citer une autre circonstance. Les fautes d*un roi ou plutôt les fautes de ses courtisans, avaient mis sa tête en danger. Quelle fut la voie de salut qui s'offrit à ses amis les plus dévoués? L'appel au peuple.

Les inconvénients qu'on vous a signalés, comme attachés à une extension du cadre électoral, seraient vrais, que le droit n'en resterait pas moins là pour les primer. D'ailleurs, n'y a-t-il pas aussi des inconvénients attachés à un corps électoral composé exclusivement par des censitaires à 200 fr.? Écoutez les paroles d'un homme que vous avez souvent applaudi à cette tribune, les paroles de M. Guizot ; écoutez ce qu'il disait des classes moyennes.

« Les bourgeois n'ont pas le goût des grandes entreprises; quand le sort les y jette, ils en £ont inquiets, embarrassés; la responsabilité les trouble, ils se sentent hors de leur sphère; ils aspirent à y rentrer, ils traiteront à bon marché. »

Messieurs, les paroles que vous venez d'entendre sont la condamnation du mode électoral actuel.

Je le dis hardiment, je le répète avec confiance, la France ne peut pas, ne doit point vouloir confier indéfiniment ses destinées à qui traitera à bon marché. Que les bourgeois timides aillent tempérer l'ardeur de ceux

qui se complaisent dans le danger : c'est une chose juste et utile; mais livrer exclusivement une nation, la nation . française, à qui se sent troublé, inquiet, embarrassé devant les grandes entreprises, ce serait un acte en complète désharmonie avec le caractère national ; ce serait jouer rbonneur, la gloire, la sécurité du pays sur un coup ded&

Ne pourrait- on pas encore remarquer combien les hommes de notre temps sont enclins à chercher les ri* chesses, même par des moyens qu'une stricte délicatesse réprouve, et conclure de là qu'une loi qui excite cette passion, en faisant de l'argent un élément indispensable pour arriver à l'illustration politique, pour être appelé à gouverner son pays, a dans ses conséquences immédiates quelque chose dont la morale peut s'inquiéter à bon droit?

J'ajoute encore un mot en réponse à une objection qui s*est souvent reproduite. Je dis que celui qui vit de son travail journalier est plus intéressé encore que les propriétaires, que les capitalistes, à la tranquillité du pays. Les troubles, les bouleversements le plongent dans la plus profonde misère. Ceux qui l'occupaient sont atteints dans leur superflu ; l'ouvrier perd le plus strict nécessaire.

Voyez pourtant où on est arrivé, en voulant obstiné-, ment rattacher l'intelligence à deux centaines de francs de contributions; on est arrivé jusqu'à vous dire : «Celui qui , dans sa vie, n'a pas pu arriver à payer 20/3 fr. d'impôt ne sait pas faire ses affaires : ce serait donc à tort qu'on l'appellerait à gérer les affaires du pays. »

Messieurs, faire ses affaires est une expression vague;

XIL 3»

Cia DISCOURS

elle peut être entendue de bien des manières. Pour moi, Kepler faisait ses aflaires lorsque, sans songer sMI manquerait de nourriture le lendemain, il cherchait les admirables lois qui ont conduit à la découverte du vrai système du monde. Je crois que Corneille faisait aussi ses affaires, quand il écrivait les magnifiques ouvrages qui seront l'admiration de nos derniers neveux. C'est une immense faute de rejeter ainsi loin de soi ceux qui gouvernent le monde des idées.

Si le mode d'élection actuel a reçu, pour qui veut y réfléchir^ une attaque sérieuse, une attaque sévère par la bouche de M. Guizot, un ministre appartenant à la dernière administration l'a critiqué d'une manière encore plus vive, quand il a dit que la Chambre des députés était une fiction, une fiction très-faible, et que c'était par cette circonstance même quelle lui plaisait; que, plus forte, c'est-à-dire appuyée sur un corps électoral plus nombreux, elle pourrait avoir de grands dangers : que la Chambre des députés primerait alors beaucoup trop la Chambre des pairs.

Hé! Messieurs, c'est, suivant moi, bien mal entendre les intérêts du pays que de vouloir maintenir ses institutions dans un misérable état de débilité. 11 peut se présenter des circonstances difficiles où notre salut dépendra de la force que l'assentiment populaire aura hnprimée a la machine gouvernementale.

Les classes ouvrières se sentent humiliées de l'espèce d'ilotisme politique dans lequel le mode actuel des élections les place. En portant leurs regards sur la France et sur le monde , elles ont vu rayonner de toutes parts leurs

titres à la reconnaissance et à {'admiration. Lorsqu^un de ces citoyens non censitaires, s'arrétant sur une de dos places publiques, voit au sommet des édifices nationaux Tappareil qui les préserve de la foudre , ne se dit-il pas avec un juste sentiment d'orgueil : C'est un de nous qui Ta imaginé! (Bruit.)

Une voix. Franklin n^était pas un prolétaire.

M. Arago. — Franklin, je suis bien aise de vous l'apprendre, fils d'un pauvre artisan, était dans sa jeunesse ouvrier dans une fabrique de chandelles, plus tard ouvrier coutelier et ensuite ouvrier imprimeur.

Quand un prolétaire voit dans une manufacture les mains artificielles et les rouages qui cardent, qui filent, qui tissent les étoffes avec une finesse extrême et une rapidité plus admirable encore, il se dit aussi, c'est l'œuvre de mes pareils. Et ces combinaisons employées dans la fabrique de Lyon, qui le disputent à la géométrie par la régularité des formes, è la peinture par la dégradation des couleurs, ne sont-elles pas nées aussi dans un atelier?

Une voix. Jacquart était électeur.

M. Arago. — Et ces colossales machines à vapeur à l'aide desquelles on concentre dans le plus petit espace la force de 8 à 10 mille hommes agissant simultanément nuit et jour; et les machines du même genre qui permettent actuellement aux navires de se jouer des courants, jadis si redoutables, des vents contraires, de la tempête; qui rendent les traversées maritimes presque aussi sûres, presque aussi régulières que les voyages de nos malles-posles ; et ces locomotives, enfin, dont quel-

ques-unes ont réœmment franchi des espaces de vingtcinq lieues à 1* heure, pense-t-on que la classe ouvrière fasse bon marché de la large part qu*elle a eue à la création de toutes ces merveilles? Les montres, celles particulièrement dont les marins font un si utile emploi (les chronomètres), peuvent être placées, avec les lunettes d'approche, grandes ou petites, au premier rang des inventions qui honorent le plus Tesprit humain. Eh bien, étudiez l'histoire de l'optique, celle de l'horlogerie, et, là aussi, vous trouverez de simples artisans s' emparant avec une rare habileté des combinaisons que le hasard leur avait fournies, ou parvenant à force de persévérance et de génie, à vaincre des causes d'irrégularité qui semblaient inhérentes à la nature, à l'essence même des matières employées.

La classe des artisans n'a-t>-elle pas donné aux belleslettres et aux sciences, Fléchier, les deux Rousseau, Quinault, le géomètre Lambert, le géomètre Fourier, etc., enfin, Molière, la personnification de notre supériorité littéraire.

Si rénumération des mérites des classes pauvres ne doit pas être écoutée, si elle vous fatigue, je demanderai, du moins, la permission de citer quelques-uns des actes héroïques qui les ont illustrées pendant les guerres de la révolution.

En 1793, l'Alsace était envahie; un général de vingtquatre ans (Hoche) expulsa Wurmser et son armée du territoire de la France. D'où venait ce jeune général? Son père était gardien d'un chenil, et lui, peu de temps auparavant, palefrenier surnuméraire.

Une des plus brillantes batailles dont notre nation puisse se glorifier, est incontestablement la bataille d*Héiiopolis. Les Français y triomphèrent un contre dix ; huit mille de nos compatriotes mirent en déroute quatre-vingt mille Turcs. Qui commandait l'armée? Cétait Kléber, le fils d*un terrassier.

Jamais la France ne fut plus menacée que lorsque les armées russes victorieuses envahirent la Suisse.

Qu'était le général qui, descendant comme une avalanche des hauteurs de TAIbis, battit complètement à Zurich Korsakoff et ses Russes? Le fils d'un simple cabaretien

Une voix. Hasséna est devenu prince et pair de Franca ,

M. Arago. Ne sont-ce pas là de beaux titres, de glorieux parchemins î Un membre. Gela prouve qu'on reconnatt le mérite.

M. Arago. Cela prouve qu'on le reconnaissait alors, et non pas qu'on le reconnaît aujourd'hui.

Si je soutiens la réforme avec persistance, c'est que je suis ami du progrès et du progrès modéré.

Entendons-nous bien : je ne parie pas d'un progrès qui s'arrête en- deçà du droit ; j'ai voulu dire que je ne désire pas le progrès qui se fait au milieu de la tempête, car, si la marche est alors rapide, on ne sait pas avec certitude où l'on va; car le pilote n'a pas tout son sangfroid ; car les passagers sont très-souvent enlevés par les vagues; car le navire n'arrive au port que tout ébranlé ; je veux le progrès constant, régulier, sans secousses, sans violences. Ce progrès, le pays l'obtiendra par la réforme électorale. Tant que le peuple ne concourra pas

au choix des députés , tant qu*on pourra nous appeler Chambre de monopole^ une certaine partie de la société se figurera que nous ne nous préoccupons pas assez de ses souffrances, de ses douleurs. Les lois que nous ferons en sa faveur ne lui sembleront que des palliatifs; elle n*admettra jamais que nous ayons atteint les limites du possible. Associez, au contraire, le peuple au mouvement électoral, et dès ce moment, tout prend à ses yeux un autre aspect; et il se résigne à ne voir chaque année sa position changer que dans la mesure des décisions législatives; et en tous cas, il espère qu'une nouvelle Chambre, dont le personnel, le caractère et les tendances pourront être modifiés par ses votes, lui fera complète justice; et jamais il ne s'associera à aucune idée de violence.

Ce résultat est-il donc tant à dédaigner?

Si j'en juge par certains symptômes, le peuple, actuellement persuadé que sa participation au mouvement politique du pays hâterait les améliorations qu'il espère, ne se désistera pas aisément de ses légitimes prétentions. Ce serait, je crois, une immense faute que de lui ôter jusqu'à l'espérance. En présence de la tension extrême des ressorts sociaux, la réforme m'apparaît, à moi, comme une soupape de sûreté.

La révolution de 1830 a été faite par le peuple. En accueillant les pétitions, fermons la bouche à ceux qui disent qu'elle n'a pas été faite pour le peuple.

On vient de parler à cette tribune de plusieurs des ^oles qui sont sous la dépendance de M. le ministre de a guerre ; je pense qu'il pourra vous être agréable de "ecucillir à ce sujet des détails précis d'une personne à aquelle on ne pourra du moins refuser quelque expéience.

Il y a quatre écoles sous la dépendance de M. le milistre de la guerre, l'École d'artillerie et de génie de letz, rÉcoîe de Saint-Cyr, l'École d'état-major et l'École «lytechnique.

Je commencerai par dire quelques mots sur l'École de letz. Cette école est excellente, le cours de fortification ;u'on y fait est au-dessus de toute éloge. La théorie et la •ratique sont si heureusement associées dans le cours de lécanique qu'on peut exiger des élèves d'aller visiter, endant leur campagne d'été, les usines les plus compliuées du département de la Moselle, et de rédiger, sur e qu'ils ont vu, des Mémoires où sont évalués en nombres îs moteurs employés, les pertes de force qui s'opèrent Ans les différentes parties du mécanisme et le produit

1. Discours prononcé dans la séance de la Chambre des députés a 81 avrU 183^.

final. Il n*est pas sans exemple que ces Mémoires renferment des vues d'amélioration d'un intérêt réel. Le cours d'artillerie^ récemment réorganisé, et qui renferme des questions si difSciles sur les effets de la poudre, sur la meilleure forme des armes de toute espèce, sur celle des affûts et des voitures militaires, etc. , etc. , a commencé aussi de la manière la plus brillante. Encore quelques efforts pour donner à certaines leçons une direction moins spéculative, inoins éloignée des applications usuelles, et rÉcole de Metz, sous le rapport des études, laissera bien loin derrière elle tous les établissements du même genre qui aient existé dans quelque pays et à quelque époque que ce soit

Il y a cependant une amélioration que cette école réclame impérieusement. Les salles d'études sont placées à l'extrémité de la ville, la caserne esta l'autre extrémité; les élèves sont obligés de parcourir plusieurs fois par jour une demi-lieue de distance; la caserne, d'ailleurs, est malheureusement placée dans le quartier le plus crapuleux de la ville. De là résultent des inconvénients très-fàcheux, que M. le ministre de la guerre s'empressera, j'espère, de faire disparaître promptement.

(M. le ministre de la guerre fait un geste de la main qui indique quMl lui manque pour cela de Targent.)

M. le maréchal, je comprends votre geste ; mais n'avez vous pas besoin de casernes à Metz. Vous demandez de l'argent pour cet objet : eh bien, consacrez le pavillon qu'occupent les sous-liei;tcnants de l'École d'application, au service des troupes, et faites faire, dans un local qui existe auprès de Saint-Arnould, un pavillon d'officiers qui

dispensera les élèves de parcourir de grandes distances, au détriment de la discipline et de leur santé.

L'École de Metz, dont je ne saurais trop faire Téloge, donne de très-bons résultats pour les têtes de promotions ; ils n*en est pas de même des élèves qui sont placés à la fm de la liste.

Il me semble nécessaire que M. le ministre de la guerre arme le jury de moyens de répression suffisants. Remarquez que les élèves de l'École d'applicatfbn y entrent après trois années d'études préparatoires et deux années d'École polytechnique. Ils sortent de l'école après deux nouvelles années laborieuses. Cela fait sept ans en tout. Peut-on exiger du jury d'examen qu'il renvoie dans leurs familles, sans emploi, des jeunes gens qui ont été soumis à des épreuves si difficiles? Non, assurément!

Je demanderai pourquoi les élèves de l'École polytechnique n'auraient pas, comme ceux de Saint-Cyr, le grade définitif de sous-lieutenant d'infanterie dès leur sortie de cette école; pour obtenir une sous-lieutenance d'artillerie et du génie, ils auraient à subir de nouvelles épreuves; mais quel qu'en fût le résultat, le premier grade de sous-lieutenant d'infanterie leur serait acquis.

Avec cette modification dans les règlements, après la construction de la nouvelle caserne, l'Ecole de Metz ne laissera vraiment rien à désirer.

Je voudrais pouvoir en dire autant de l'École de Saint- Cyr. Je ne la connais pas personnellement, mais j'ose affirmer que les études y sont extrêmement faibles. M. le ministre aura beaucoup d'améliorations à faire sous ce rapport.

C'est peut-être ici Toccasion de prévenir M. le ministre de la guerre que les personnes chargées de rédiger le programme d'admission de F École de Saint-Cyr y ont introduit des questions qui ne devraient pas y figurer.

Je prie la Chambre de me pardonner si j'emploie des termes techniques, mais je ne puis pas m'empécher de faire remarquer qu'il est vraiment déraisonnable de demander à des jeunes gens, dont les études se sont arrêtées aux équations^u premier degré, l'extraction de la racine cubique d'un polynôme. Voulez-vous comprendre. Messieurs, ce que c'est qu'une pareille question? En voici le moyen : Je demandais ces jours derniers à un des plus habiles géomètres de l'Europe s'il avait eu dans sa vie occasion d'extraire la racine cubique d'un polynôme; sa réponse a été négative : et voilà cependant ce que doivent savoir les candidats de l'École de Saint-Cyr.

Vous le voyez, Messieurs, les programmes de Saint-Cyr sont rédiges avec trop peu de soin.

Je demandai, l'an dernier, pourquoi on exigeait 1,500 fr. des élèves de l'École de Saint-Cyr, tandis qu'à l'École polytechnique le taux annuel de la pension n'est que de 1,000 fr. : je n'ai pas entendu de réponse, ou bien je ne l'ai pas comprise. Aurait-on voulu, par hasard, établir qu'il faut être plus riche dans l'infanterie que dans les armes savantes du génie et de l'artillerie?

L'École d'ctat-major est destinée à fournir à l'armée des officiers qui occupent des postes forts recherchés.

Je crois que ces places seraient demandées par les élèves les plus distingués de l'École polytechnique. Ils y trouveraient, en effet, l'agrément d'étreplacés auprès d'un

DBS ÉCOLES MILITAIRES. 64§

oflBder général, de rencoDtrer des occasions fréquentes de se distinguer; Tavantage enfin de séjourner presque toujours dans les grandes villes, et souvent même à Paris.

Quels motifs a-t-on donnés pour conserver cette école comme dépendance, comme suite de T École militaire? Ce motif, c'est celui d'offrir une prime, une récompense aux élèves les plus studieux, les plus assidus, les plus zélés de rÉcole de Saint-Cyr.

Je suis peiné d'être forcé de dire que, depuis la révolution de Juillet, on a introduit dans l'École d'état-major des élèves pris tout-à-fait à la fin des listes par ordre de mérite. Si on devait continuer à suivre les mômes errements, je n'hésiterais pas à dire qu'il faut se hâter de faire entrer l'École d'état-major parmi celles que l'École polytechnique doit alimenter.

J'arrive à la question de TËcole polytechnique. Cette question est complexe.

On a demandé si l'École polytechnique devrait être décasernée ;

Si on devrait y admettre plus d'élèves qu'on n'en peut placer ;

Si on doit l'enlever aux attributions du ministre de la guerre.

La question de décasernement de l'École polytechnique 5'est présentée bien souvent depuis 1814. Elle a toujours été résolue négativement par les conseils d'instruction et de perfectionnement. Je dirai plus : les élèves, quand on les a consultés. Tout résolue dans le même sens. Croyezmoi, Messieurs, ce serait commettre une immense faute qœ de jeter^ au milieu d'une population agitée par tant

6f0 DE L'ORGANISATION

de passions politiques, les élèves de T École polytechnique. Aujourd'hui ils vivent entre eux en très-bonne intelligence. Faites que chaque soir ces élèves puissent entendre débattre, dans un sens et dans un autre, les questions politiques qui divisent le pays, et dites-moi si le lendemain ils ne rapporteront pas dans les salles des germes de discorde et de division. Dites-moi s'ils auront Tesprit assez libre pour se livrer utilement au travail.

Est-il vrai, d'ailleurs, que le casernement ait produit de fâcheux effets? ce serait une erreur complète que de le prétendre. L'instruction moyenne à TÉcole polytechnique est aujourd'hui beaucoup supérieure à ce qu'elle était jadis dans l'école décasernée. Je dois dire aussi que les avantages spéciaux qu'on a prétendu attribuer à l'école décasernée, quant aux hommes d'élite, ne lui ont pas appartenu exclusivement. 11 est sorti de l'école depuis le casernement un aussi grand nombre d'hommes distingués dontia postérité gardera le souvenir, que de Técole décasernée.

Doit-on admettre à l'École polytechnique plus d'élèves que le Gouvernement n'en peut placer?

M. le ministre de la guerre, dans son dernier programme, a résolu la question administrativement ; je crois que c'est un malheur, je crois que c'est une faute, et que 'l'instruction en souffrira.

Permettez-moi de vous lire à cette occasion les articles 'des considérants de l'ordonnance qui fut rendue en 1830 sur une nouvelle organisation de l'École polytechnique. Ces considérants n'ont pas été publiés.

c L'art. 2li de l'ordonnance de 1816 permetteit d'ad-

DBS ÉCOLES MILITAIRES. 621

mettre des candidats qui ne demandaient aucun service. En 1816, il en entra six; en 1817, seulement trois; en 1818, il y en eut un. Dans les années 1819, 1820, 1821, 1822 et 1827, il ne s'en présenta pas. En 1823, en 182/i, 1825, 1826 et 1829, on en reçut un ; sur les contrôles de 1828 on en trouve trois. Parmi ces dix-huit élèves reçus ainsi sans destination, dans Tespace de quatorze ans, il y avait trois Suisses. Dans les quinze autres, neuf ont profité de Tarticle de Tordonnance qui leur accordait la faculté de concourir pour les services publics, sous la condition de passer à l'école une troisième année ; trois se sont retirés avant la fin de la deuxième année d'études; un seul, quoique admissible, est entré dans le commerce de la librairie; deux ne sont pas encore sortis. Ces chiffres parlent plus haut que tous les raisonnements ; ils montrent que si l'École polytechnique est le point de mire de tant de familles, c'est uniquement, nous ne saurions trop le répéter, parce qu'elle offre des débouchés honorables et surtout immédiats. Ajoutons que, si l'on augmentait beaucoup le nombre de sujets entre lesquels se trouvent maintenant répartis les moyens d'instruction et de surveillance qu'on a pu réunir dans l'école, on nuirait de la manière la plus grave au corps des ponts et chaussées et des mines, à ceux de l'artillerie et du génie, et cela sans aucun avantage qu'on puisse citer, puisque toutes les personnes studieuses trouvent gratuitement au Collège de. France ou à la Faculté des sciences de Paris une instruction qui est presque identique avec celle de • l'École polytechnique, non-seulement quanta l'objet des études, mais même quant au personnel des professeurs. »

Croyez-moi, Messieurs, admettre à rÉcole polytechnique plus d'élèves qu'on n'en peut placer, c'est introduire dans les salles d'études des causes de trouble. Les élèves qui ne travaillent pas dérangent leurs camarades, et toute la promotion s'en ressent. Voilà ce qu'on n'avait jamais perdu de vue dans toutes les modifications que le régime de l'école a subies. M. le ministre de la guerre, cependant, annonce dans le programme qui a paru ces jours-ci dans le Moniteur qu'en 1836 il n'y aura que 130 places disponibles et que cçtte année on recevra 150 élèves. C'est une disposition qui amènera de grands inconvénients; on ne saurait trop la blâmer.

11 est encore, dans l'état actuel des choses, une considération sur laquelle je demande à la Chambre la permission d'appeler son attention. La pension des élèves a été fixée à 1,000 fr. La somme totale des pensions n'est plus versée, comme jadis, dans la caisse de l'École polytechnique : elle est portée au Trésor. Eh bien, supposez que cette année les prévisions du budget de 1835 aient été calculées sur 120 élèves, 120,000 fr., ni plus ni moins, seront la somme que le ministre des finances accordera, et cependant le ministre de la guerre pourra recevoir 150 élèves. Cet état de choses est intolérable ; il est indispensable d'y porter remède.

Je m'aperçois. Messieurs, qu'en traitant la question du décasernement, j'ai oublié un fait qui doit frapper vos esprits : c'est le chiflVe de la mortalité parmi les élèves. Ce chiffre, pendant les onze années antérieures au casernement a été de un élève sur soixante- treize ; pendant les onze années suivantes on a trouvé un sur cent dix-neul,

pendant les années de 1817 à 1827 un sur deux cent vingt Ainsi Técole casernée compte une inoitalité trois fois plus faible que récole libre. Un pareil résultat ne doit pas être indiiTcrcnt à des pères de famille.

J'arrive enfin , Messieurs, à la question de savoir si rËcole polytechnique doit être laissée au ministère de la guerre ou au ministère de Tintérieur. Je ne pense pas que la Chambre soit appelée à délibérer en ce moment sur un objet qui ne lui est pas soumis, mais quelle que soit la valeur des considérations qui ont déterminé en 1830 le Gouvernement a faire passer TÉcole polytechnique dans les attributions du ministère de la guerre, ces considérations, je dois le dire, n'existent plus maintenant. Le but qu'on s'était proposé était de fournir à des élèves qui seraient sortis sans place des débouchés assurés dans l'infanterie et dans la cavalerie. Pour cela il fallait, d'après la loi Saint-Cyr, que TÉcole polytechnique devînt ou acquit du moins le titre d'École militaire. Maintenant qu'une loi spéciale a prononcé sur les prérogatives de l'école, la question n'a plus le môme intérêt; vous n'êtes plus liés par les considérations qui guidèrent la commission de 1830.

Je le dis avec regret. Messieurs, on peut reprocher au ministère de la guerre plusieurs actes arbitraires qui me feraient incliner à lui enlever i'école. 11 y a eu, par exemple, dans les programnios des modilications qui jadis ne se faisaient qu'avec l'assentimont du conseil de perfectionnement. C'est le bon plaisir de M. le maréchal qui décide; l'inconvénient, j'en conviens, est très-grave, mais c'est à vous à voir si vous croyez qu'un autre mi-

nistre se conformerait plus religieusement aux lois, aux règlements, aux usages; pour moi, je n'oserais pas l'assurer.

En résumé, Messieurs, ce serait, je crois, une grande faute de décaserner l'École polytechnqiue. Ne vous préoccupez pas des difficultés qu'on a élevées contre le casernement. L'École polytechnique casernée, je le dis avec une conviction profonde, est meilleure, est plus utile que l'ancienne école libre. Si môme vous ne voulez songer qu'à l'instruction hors ligne de quelques jeunes gens spéciaux, vous trouverez qu'il en est tout autant sorti de l'école nouvelle que de l'ancienne.

Je prie instamment M. le ministre de vouloir bien réfléchir aux inconvénients qui surgiront en foule de la disposition de son nouveau programme que j'ai critiquée. Si l'on se contentait de demander que des externes fussent admis dans les amphithéâtres de l'école et non dans les salles d'étude, l'inconvénient n'existerait pas. Mais si vous mêlez à des élèves destinés à avoir des emplois un grand nombre d'autres élèves qui sauront qu'ils n'en ont aucun à attendre, l'instruction générale en souffrira beaucoup.

D'ailleurs, Messieurs, je le répète en terminant, il y a au dehors de l'école des cours tout aussi bons que ceux de l'école elle-même, car ces cours sont faits par les mêmes professeurs.

[Après quelques observations présentées par MM. de Tracy et le général Pelet, M. Ara go a ajouté : ]

M. le général Pelet s'est trompé. Je n'ai pas parlé

contre Tétat-major ; j'ai dit qu'il y avait deux systèmes pour alimenter son école, Tun d'y envoyer des élèves de rÉcole de Saint-Cyr, l'autre d'y faire entrer des élèves de l'École polytechnique. J'ai même déclaré qu'on pouvait alléguer une bonne raison en faveur de Saint-Cyr; qu*on pouvait désirer d'avoir un stimulant , une récompense pour les élèves les plus laborieux de cet établissement; mais j'ai ajouté que, s'il arrivait, et la chose est en effet arrivée, qu'on introduisit dans l'état-major des élèves qui ne fussent pas en tête de la liste des promotions, on n'aurait plus aucune bonne raison pour soutenir ce système, et qu'il faudrait ouvrir ce nouveau débouché à l'École polytechnique. Je prie M. le général Pelet de me dispenser de citer des noms propres dans cette discussion; j'ai dit, j'en suis certain, et j'aflirme de nouveau qu'on a désigné au ministère pour l'École d'état-major des élèves qui, loin d'être à la tête des promotions, se trouvaient tout à fait à la fin.

L'honorable général Pclet a soulevé une question qui pourrait donner lieu à des réflexions sévères ; il a parlé avec de grands éloges de l'instruction qu'on reçoit à l'École d'état-major. Je n'ai pas le dessein de le suivre sur ce terrain, et cependant, qui m'empêcherait de dire, par exemple, que, dans le cours de géodésie et de topographie, figure la démonstration de la formule du binôme. C'est en vérité, Messieurs, comme si l'on enseignait la table de Pythagore dans un cours de théologie.

Je regrette qu'en essayant de me réfuter, l'honorable M. de Tracy ait passé constanmient sous silence xu. 40

cette assertion, du reste parfaitement certaine, qu'en dehors de Técole il existe des cours aussi savants, aussi utiles que les cours de TÉcole polytechnique, et où tout le monde est admis sans distinction et gratuitement.

Si donc il est vrai, comme je Tai dit et comme je le maintiens, que l'introduction à T École polytechnique d'un trop grand nombre d'élèves nuise à l'instruction moyenne, je pourrais affirmer que, sans faire tort à la diffusion générale des connaissances dont M. de Tracy s'est fait avec raison l'avocat, on doit, dans l'intérêt des services publics, ne pas accueillir sa demande. Et d'ailleurs. Messieurs, avant de recevoir tous les admissibles, il faudrait résoudre un autre problème ; ce serait de rendre admissibles tous les élèves qui sont admis; qui ignore, en effet, que, chaque année, dix, douze, quinze élèves sont renvoyés de l'École polytechnique, parce qu'ils n'avaient pas eu une instruction suffisante pour suivre tous les cours?

[Dans la séance du 17 juillet 1839, M. Arago a encore prononcé le discours suivant sur les Écoles de Metz et de Saint-Cyr : ]

Je demande à la Chambre la permission de lui présenter quelques observations sur les deux écoles militaires qui dépendent du ministre de la guerre.

Jadis, chaque candidat à l'Ecole de Saint-Cyr et à l'École polytechnique n'était examiné qu'une seule fois; son avenir, l'avenir d'une famille, était ainsi joué d'un coup de dé ; le hasard, en effet, joue toujours un grand rôle dans un examen isolé.

Il y a trois ans, on pensa qu'il serait convenable de

faire examiner les candidats deux fois, et de telle sorte ([uMI pût y avoir appel d'un premier jugement. Deux examinateurs se rendent aujourd'hui dans les mêmes villes. Â un premier examen en succède un second, subi devant un examinateur qui n'a aucune notion du résultat de la première épreuve ; le bon élève qui a été intimidé, qui a échoué à son début, se relève souvent dans son second examen.

Des élèves timides, mais qui avaient un mérite réel, un mérite profond, échouaient souvent dans des examens oraux. On leur a ouvert une chance, en joignant aux deux examens dont il vient d'être question une composition écrite sur un sujet donné. Vous voyez. Messieurs, qu'en définitive chaque élève est examiné aujourd'hui trois fois. La Chambre comprendra combien il serait difficile que pendant ces trois épreuves un élève d'un mérite réel ne se fit pas connaître.

Ce nouveau mode d'examen a été accueilli favorablement par les personnes qui se livrent à l'éducation de la jeunesse avec indépendance, avec désintéressement, avec loyauté. Les bons élèves ont applaudi comme leurs maîtres, les élèves médiocres seuls ont vu disparaître avec regret les chances de réussite que Tancien mode leur offrait.

Ce nouveau mode, j'eus l'honneur de le proposer, il y a trois ans, au conseil d'instruction de l'École polytechnique, et au conseil de perfectionnement ; j'eus la joie de le voir adopter par l'administration. Toutefois, j'ai chaque année des luttes à subir avec les personnes qui, bien contre mon gré, ont eu à souffrir sous le rapport

pécuniaire de rintroduction des examens multiples. Cette circonstance me mit dans Tobligation de demander communication des procès-verbaux d'examens, afin de porter remède aux défauts de la méthode qui viendraient à se révéler.

Mon investigation m*a fait découvrir une chose que je ne cherchais pas; f ai vu que la dernière partie de la liste d'admission à TÉcoie polytechnique et surtout à FËcole de Saint-Cyr, est excessivement faible ; j'ai trouvé dans les examens et les compositions des choses tellement risibles, que la gravité de cette tribune ne me permettrait pas de les citer.

L'École de Saint-Cyr jouit de privilèges immenses. Elle donne à ceux qui y entrent des droits dont la généralité des citoyens sont privés; par cette voie on devient sous-lieutenant au bout de deux ans. Si ces avantages n'ont donné lieu à aucune réclamation, c'est qu'ils n'étaient obtenus qu'à la condition d'un mérite réel; eh bien! je le déclare, un grand nombre de jeunes gens à qui l'État accorde aujourd'hui de si grands privilèges ne le méritent pas; ce sont de véritables nullités, ce sont des candidats sans intelligence, sans instruction et sans avenir; comment corriger cela?

1! faut étendre le cadre de la candidature.

Ce cadre est actuellement trop restreint, parce que le prix de la pension est à Saint-Cyr de 1,500 fr. et à l'École polytechnique de 1,000 fr.; parce qu'il y a beaucoup de familles qui ne peuvent pas faire une aussi grande dépense pendant deux ans; parce qu'elle est encore augmentée par le trousseau; parce que d'aussi énormes

sacrifices ont été précédés de ceux qu'ont exigés les études préparatoires.

Un pareil état de choses exige que le Gouvernement s'en occupe sérieusement. Il y a deux remèdes : l'un serait de supprimer complètement la pension, l'autre la création d'un plus grand nombre de bourses. Je serais tenté de conseiller cette seconde solution, si je n'avais pas eu occasion de voir que les bourses ne vont pas toujours aux personnes qui en ont besoin. Pendant la Restauration, lorsque j'étais professeur à l'École polytechnique, je voyais souvent, de mes yeux, les parents des boursiers venir les visiter en brillants équipages. Ce sera donc à la suppression de la pension qu'il faudra s'arrêter.

Je parlais tout à l'heure d'un mode d'examen qui, je le crois, a fait disparaître les principales difficultés que présentait kl méthode ancienne ; mais ce mode ne dispense pas de choisir des examinateurs très-capables.

J'ajoute que rien n'est plus difficile que de juger un candidct dans un court espace de temps, surtout lorsqu'on est obligé de faire entrer en ligne la timidité qu'un jeune homme éprouve inévitablement au moment où l'on décide de sa destinée.

Ils étaient bien pénétrés de cette vérité, ceux qui jadis ne nommaient pour examinateurs dans les écoles militaires que des hommes de première ligne, des hommes d'une réputation incontestée, qui s'étaient illustrés par de brillants travaux.

Dans la liste des anciens examinateurs vous trouverez Bossut, Bezout, Monge, Legendre, Laplace, Biot, Poinsot.

630 DE L'OBGANISATION

Il est nécessaire que les examinateurs soient au-dessus de tout soupçon de partialité. Il faut, dès lors, qu'ils ne tiennent à des écoles préparatoires par aucun lien. Si de tels liens existent, Tindépendance, le caractère le plus honorable, ne seront pas, aux yeux des familles, une garantie suffisante; il faut qu'à tout prix les examinateurs soient à Tabri du soupçon.

Une condition a aussi son importance : c'est que les examinateurs soient, par leur savoir, par leur position, au-dessus des professeurs dont ils examinent les élèves; sans cela Texaminateur est en quelque sorte examiné luimême fort sévèrement. Dans de telles conjonctures, il est trop indulgent par timidité, ou trop sévère par dépit

J'en demande pardon à M. le ministre de la guerre, il ne me paraît pas s'être conformé à ces principes dans les dernières nominations d'examinateurs qu'il a faites pour Saint-Cyr. Ces examinateurs sont sans doute des hommes loyaux, mais ils tiennent presque tous d'une manière plus ou moins directe à des établissements où l'on prépare des élèves pour l'École militaire. Les élus de M. le ministre sortiront avec succès, je le crois fermement, de la position difficile où ils se trouvent, mais je me tromperais fort si cette position ne devenait pas la source de mille plaintes, de mille embarras.

Ces quatre examinateurs qui viennent d'être nommés sont peut-être des hommes de beaucoup de mérite; mais ce mérite ne s'est pas révélé jusqu'ici; il est resté caché dans l'enceinte de quelque pension ; il ne s'est manifesté par aucun ouvrage ; il est tout à fait inconnu dans le monde scientifique.

C*est une grande faute que de confier le difficile travail des examens d'admission à des hommes qui n'ont pas une réputation faite, à des personnes qui, je le répète, subissent elles-mêmes, dans leurs tournées, les examens les plus rigoureux.

J'arrive maintenant, Messieurs, à PËcole de Metz. Là, je trouve matière aussi à plus d'une critique. L'École de Metz, est, comme vous le savez, l'École d'application de

Tarlillerie et du génie. L'Ecole de Metz fut, pendant longtemps, d'une médiocrité désolante.

Après bien des efibrts, un corps enseignant tout militaire en avait fait Técole modèle, non seulement de la France mais de l'Europe entière. L'École de Metz, Messieurs, est menacée de perdre cette haute position. Les professeurs, j'ai déjà eu l'occasion de le dire à cette tribune, les professeurs de l'École de Metz se livrent à des travaux pénibles, difficiles, qui ne sont pas assez appréciés par les corps militaires dont ces professeurs dépendent. Aussi, avons-nous déjà eu la douleur de voir plusieurs professeurs demander à se retirer. Déjà, l'École d'application a perdu M. Poncelet, M. Morin et M. PioberL D'autres pertes nous menacent. Si ces messieurs étaient restés dans les régiments, s'ils avaient été des instructeurs de soldats, on n'aurait pas manqué de les avancer; on les a négligés, il faut bien le dire, quelque bizarre que cela paraisse, on les a négligés parce qu'ils étaient des instructeurs d'officiers.

Je sais bien qu'on prétend que ces officiers sont des théoriciens; des théoriciens! mais Yauban était un théoricien ! mais Darçon était un théoricien 1 mais le général

Meunier, qui est mort si glorieusement à Mayence, et dont vous suivez de point en point toutes les méthodes dans le défilement des fortifications, était un théoricien 1 mais je ne sache pas que personne ait nié que Carnot, qui, pratiquement, dirigea si bien nos armées, était un théoricien. Ne pourrais-je pas citer aussi le théoricien Borda, qui a eu une si grande influence sur les progrès de fart nautique ; mais les citations précédentes suffisent, je pense, pour réhabiliter le titre de théoricien.

Les théoriciens que F École de Metz a perdus, au grand détriment de la science militaire, avaient attaché leurs noms à tous les progrès dont nous avons été récemment témoins. M. Piobert, par exemple, avait calculé et créé le nouveau matériel de Tartillerie, et cependant on le dédaignait tant qu'il restait attaché à l'École d'application. Il a dû quitter l'école et aller à Constantine pour obtenir l'épaulctte de chef d'escadron. Encore un mot et l'on verra si les théoriciens se signalent.

Il y avait naguère dans l'artillerie une cause de ruine que très-peu de personnes connaissent.

Combien croyez- vous qu'un canon de 24 puisse tirer de coups sans être mis hors de service? Vous serez étonné de m'entendre dire que, terme moyen, ce nombre de coups ne dépasse pas deux cents! (Dénégations.) J'entends des dénégations. Voici les résultats des expériences de 1786, faites à Douai sur des canons fondus tout exprès, avec tous les soins, avec toutes les précautions possibles. V Hercule, de 24 (vous savez qu'on donnait des noms aux canons), fut mis hors de service après soixante-quinze coups ; le Jupiter y après trente-sept coups;

le Fameux, après trente-sept coups, et le Rayonnant après cent-vingt coups.

Aussi Gassendi disait-il, dans son Mémorial, qu'il n'y avait pas dans Tartillerie française un seul canon de 2& qui pût tirer plus de deux cents coups.

Assurément c'était là un défaut matériel très-grave. Vous imaginez- vous qu'elles dépenses énormes un siège devait entraîner, lorsqu'un canon de 24, après trente à quarante coups, avait besoin d'être remplacé par un autre canon? Aussi, dans tous les temps, chercha-t-on à rendre les canons plus résistants.

Les tentatives ont été très-variées, on a fait l'âme en fer fondu, en fer forgé, en acier, et tout cela sans succès. Savez-vous qui a réussi? c'est le théoricien Piobert. Ici le mot de théoricien est d'autant mieux applicable, que c'est la théorie qui l'a guidé, que c'est par la théorie que cet habile officier a été conduit à un mode de chargement qui donne aux canons une durée immense, sans diminuer la vitesse initiale. Ce mode théorique, le comité d'artillerie, au reste, vient de l'adopter.

Avec le mode de chargement imaginé par M. Piobert, des canons de 2/i. ont tiré non pas quarante, cinquante ou cent coups, mais trois mille sept cent soixante et un coups sans être encore hors de service. Vous pouvez maintenant. Messieurs, apprécier Timmense service que M. Piobert vient de rendre à l'artillerie.

Que M. le ministre de la guerre ferme l'oreille à ces qualifications de théoricien, par lesquelles on le détourne d'accorder de l'avancement aux officiers pleins de mérite qui se dévouent aux progrès de l'art, à l'instruction

d'élèves qui doivent eux-mêmes rendre un jour de si grands services au pays.

Nous avons dans notre France de grands, de magnifiques établissements que TÉtat dote richement. Par la faute des hommes qui les dirigent, ils deviennent mesquins, improductifs. Si M. le ministre de la guerre ne prend pas en considération les observations que je viens de présenter au sujet de l'École de Metz, cette école, aujourd'hui si brillante, tombera au niveau où elle était jadis, et ce serait un grand malheur pour les armes du génie et de rartillerie et pour le pays.

SDR L'ORGANISATION

DE

UÉCOLE POLYTECHNIQUE *

Il a paru dans le Constitutionnel du 21 août 1844 un article sur TÉcole polytechnique, qui contraste ouvertement, et par le fond et par la forme, avec les habitudes constantes de ce journal ; aussi personne n'a eu la pensée de l'attribuer à ses collaborateurs ordinaires. On croit même avoir aperçu, à travers le voile de l'anonyme, la main d'un étranger que la France a comblé de faveurs.

1. Réponse aux articles insérés en iSlili dans le Consfift/tinnnel et la Heoue de Paris, à roccasion du licenciement de l*ÉcoIe polytechnique.

Pour moi , je reste encore dans te doute ; il me paraît en vérité impossible qu*un article si outrageant pour deux institutions nationales et pour une foule d*académicienssoit sorti de la plume qu'on soupçonne Tavoir écrit. Les arguments qu'on invoque sont très -spécieux; je leur opposerai des considérations morales. Le public appréciera.

Si rinconcevable article n'avait attaqué que moi, j'aurais cru, tout amour-propre mis de côté, être en droit de le couvrir de mon plus profond dédain; mais pour qui sait réfléchir c'est un ballon d'essai, on a voulu pressentir l'opinion publique ; certains personnages cherchent à découvrir si la France s'accommoderait d'une École polytechnique dépouillée des éléments de force et de grandeur dont ses illustres fondateurs la dotèrent. Déjà des médiocrités ridicules s'agitent ; elles rôvent des épurations, et vont, par la pensée, s'asseoir dans les chaires occupées par les premiers savants de l'Europe. Se taire en pareille circonstance serait un acte coupable. J'accomplirai un devoir en montrant que, dans l'article auquel le Constitutionnel a donné place, il n'y a pas une seule assertion essentielle qui ne soit contraire à la vérité, pas un argument qui, auprès des personnes bien informées, puisse soutenir quelques secondes d'examen.

DE L^ORDONNAIfCE DU 6 AOUT 1830

o Les élèves, dit l'auteur anonyme, auraient eu besoin (après les combats de juillet) d'entendre avec calme des conseils de prudence et de modération pour reprendre.

après une telle secousse, le cours de leurs travaux. Au lieu de cela on s'appliqua à les flatter, à les exciter, et, pour les récompenser d'avoir si brillamment combattu aux barricades, on les exempta des examens de sortie et on les fit entrer de plain pied dans les services publics. Jamais il n'avait été porté un coup plus funeste aux études I »

J'ai cru vraiment rêver en lisant ces paroles. Cherchons quel est cet on mystérieux qui se rendit si coupable. La question mérite assurément d*être éclaircie.

Constitutionnellement parlant, on désignerait des ministres responsables. Ce serait donc M. Guizot, ministre de l'intérieur, chargé, à ce titre, de l'École polytechnique en août 1830; ce serait M. le maréchal Gérard, ministre de la guerre et signataire de rordonnance où figuraient les deux dispositions critiquées, qui auraient porté le coup le plus funeste aux études et à la discipline. Je n'ai ni le droit ni le dessein de m'immiscer dans les affaires des deux graves personnages que je viens de citer. C'est à eux de voir s'ils peuvent accepter, sans mot dire, le reproche brutal qu'on leur adresse. Seulement, s'il arrivait que le public eût deviné juste, si, définitivement, on trouvait l'écrivain d'au delà des Alpes derrière l'article du Constitutiomiel^ je prendrais la liberté d'en rire sans me croire coupable d'irrévérence. Cet écrivain tombant, par méprise, à bras raccourci sur le ministre qui l'admet, dit-on, dans son intimité, qui l'a toujours entouré, qui l'entoure encore aujourd'hui d'une protection si vive, constituerait, en effet, un spectacle passablement burlesque.

Veut-on laisser de côté la fiction gouvernementale?

DE L'ÉCOLB POLYTECHNIQUE. 637

veut-on chercher le véritable auteur des deux mesures désorganisatrices ? J'y consens, mais j'avertis que l'attaque acquerra beaucoup plus de gravité; elle portera sur le malheureux duc d'Orléans!

Tout le monde le sait, tous les journaux de Tépoque le proclamèrent à l'envi, ce fut ce prince qui, plein d'un enthousiasme assurément fort naturel pour la conduite exemplaire des élèves de l'École polytechnique, demanda qu'on leur accordât immédiatement des lieutenances. Ses instances juvéniles amenèrent la signature de l'ordonnance du 6 août. Cette ordonnance soulevait quelques difficultés que je signalerai moi-même, puisqu'on m'y force; mais il y a de l'absurdité à prétendre qu'elle ne pouvait manquer d'exercer dans l'avenir de l'influence sur la discipline et sur les études. Cependant, voilà le moindre défaut de la critique enregistrée dans le Constitutionnel; ce qui la caractérise, c'est d'avoir jeté avec défaveur, au milieu d'une polémique de coterie, les cendres à peine refroidies du jeune duc d'Orléans. Les honnêtes gens de tous les partis se réuniront pour flétrir cet odieux oubli des convenances les plus vulgaires.

Oh 1 je vous entends : Le prince ne prit pas l'initiative delà mesure; il céda aux suggestions de M. Ara go. Voilà votre seule justification ; je vous défie d'en trouver une autre. Quelques mots, et elle sera renversée de fond en comble.

Le projet de nommer tous les élèves de l'École polytechnique à des lieutenances, pour les récompenser de leur brillante conduite pendant les trois journées, partait d'un très-noble sentiment. Examiné sous ses diverses

638 SDR I/ORGANISATION

faces, il avait des inconvénients; celui, par exemple, de mettre sur la même ligne des services, des mérites fort dissemblables; Tinconvénient d'attribuer des capacités égales à des élèves de première année, et à ceux qui, après deux ans laborieusement employés, allaient régulièrement sortir de TÉcole, etc., etc.

Ces objections, dès que Tordonnance parut, j*allai les soumettre à M. Guizot et à M. le général Gérard. Les deux ministres me déclarèrent que Tordonnance avait été rendue sur les instances du duc d'Orléans, et qu'aucune modification n'y serait apportée sans l'assentiment trèsexplicite de ce jeune prince. Peu de jours après arriva la nouvelle que les élèves sous-lieutenants d'artillerie et du génie de TÈcoIe d'application étaient décidés à recevoir, non pas à bras ouverts, comme à l'ordinaire, mais l'épée à la main, des camarades qui, par une faveur sans exemple, allaient les faire rétrograder de deux cents rangs sur les contrôles de l'armée. J^es sous-lieutenants de Metz trouvaient juste et tout naturel que les combattants de juillet fussent récompensés; que, par exemple, on leur accordât des décorations, mais ils demandaient, au nom des principes inflexibles de la justice, le respect des droits acquis.

J'aurais manqué d'entrailles si je ne m'étais pas ému de cette situation délicate, quoique je n'eusse point contribué à la faire naître ; si je n'avais pas cherché à prévenir un conflit qui semblait être devenu inévitable et pouvoir amener de très-grands malheurs. Le duc d'Orléans appréciait toutes mes craintes, il n'entrevoyait pas seulement la possibilité de retirer l'ordonnance. Songez, me

DE L'ÉCOLB POLYTECHNIQUE. 639

disait-il, que c*est mon premier acte politique ; dans vos démarches, épargnez-moi!

Pour le dire en passant, des inquiétudes exprimées avec cette délicatesse naïve agissaient sur moi infîniment plus que des phrases déclamatoires ou prétentieuses n'auraient pu le faire.

Les nouveaux lieutenants, pleins de modestie et de modération, auraient renoncé volontiers aux brevets dont le gouvernement les gratifiait ; mais les quelques menaces parties de Metz avaient changé leurs dispositions. La situation semblait inextricable ( Texpression n'est pas de moi). Cependant, je ne perdis pas courage; je consentis à devenir l'intermédiaire entre les élèves et l'autorité supérieure. La très-difficile négociation dont j'allais me charger devant faire peser sur moi une grave responsabilité, je demandai au prince et aux deux ministres intéressés, afin de me mettre en règle vis-à-vis d'un grand nombre de familles inquiètes et vis-à-vis du pays, que les limites de mon mandat fussent tracées par écrit. Ces instructions je les ai conservées ; elles sont de la main de M. le général Baudrand et de celle de M. Boismilon. Si le besoin s'en fait sentir je les produirai.

La presque totalité des élèves devenus lieutenants étaient dans leurs familles; il fallut entrer en correspondance avec chacun d'eux ; il fallut, plus tard, leur adresser une circulaire que j'avais rédigée et sous laquelle M. Guizot voulut bien apposer sa signature. Quelques élèves, qui étaient restés à Paris par exception, me donnaient leur concours empressé et amical. Je me rappelle encore la satisfaction qu'on manifesta au Palais-Royal,

la joie qui se repandit parmi tous les fonctionnaires de rÉcolele jour ou deux de ces élèves, MM. Edm. Lebœuf et Baduel, chargés du dépouillement de la correspondance, me remirent ce bulletin :

«Nous avons examiné 8/i réponses; dans 81 on demande que Tordonnance soit annulée. »

Les résultats ultérieurs n'altérèrent pas cette proportion.

Bref, l'ordonnance fut rapportée.

Je me suis longuement étendu sur cette grosse affaire des lieutenances, parce que le public ne l'avait guère connue, parce qu'on la lui présentait aujourd'hui sous le jour le plus faux. Ainsi, l'auteur de l'article a trahi la vérité en disant qu'on fit entrer les élèves de plain pied dans les services publics. Les élèves de la première division entrérent dans les Ecoles d'application comme leurs devanciers; ils obtinrent de même leurs grades, les grades ordinaires, après deux ans d'études et à la suite d'examens sérieux. Seulement, comme les cours furent complètement interrompus à l'École polytechnique par la révolution de juillet, et que les élèves avaient été renvoyés dans leurs familles, la classification, à la sortie de cette école, s'opéra d'après les notes obtenues dans le courant de l'année.

Pour ce qui concerne les élèves de la seconde division, l'écrivain anonyme du Constitutionnel n'aura pas même la ressource, en équivoquant sur les mots, de dire qu'aux Ecoles d'application on est dans un service public. Ces élèves, en effet, revinrent à l'Érole polytechnique après avoir été trois ou quatre mois en congé chez leurs pa-

rents; ils passèrent à la première division d'après les notes recueillies depuis le commencement de Tannée scolaire jusqu'au 27 juillet 1830, suivirent rigoureusement la seconde année d'études, subirent les examens de sortie comme d'habitude, et entrèrent dans les écoles d'application sans aucun avantage particulier.

En résumé, si Tauteur de l'article du 21 août savait comment et en quel lieu fut préparée l'ordonnance sur les lieutenances, à qui doit être attribuée la mesure projetée que le Constitutionnel appelle le coup le plus funeste qu'on ait jamais porté aux études et à la discipline de l'École polytechnique , en réveillant ces souvenirs dans les circonstances présentes, en les critiquant sans mesure et dans l'ignorance la plus complète des faits, il a outrageusement blessé la morale publique.

Est-ce moi que Técrivain anonyme a voulu atteindre? En ce cas chacun pourra l'appeler désormais le plus malencontreux des hommes. Son intention est de me blesser, et il me fournit l'occasion que, sans lui, je n'eusse point trouvée , que, du reste, je n'aurais jamais cherchée, de répudier toute participation à un acte dont on pouvait naturellement me croire au moins solidaire. Maintenant, grftce à son article inconsidéré, tout le monde saura que, si le coup le plus funeste ne fut pas porté à l'École polytechnique, c'est à mon intervention que le pays en a été redevable.

Ce n'est pas, au reste, la première fois que des journalistes, aveuglés par la haine, ont blessé leurs amis en croyant diriger sur moi des traits empoisonnés. Parmi

les nombreux exemples de ces singulières méprises, il en XiL Ui

est un récent et particulièrement remarquable. On le trouve dans le journal le Globe du 1" août dernier :

u Nous serions bien aise , dit ce journal , qu'on nous donnât des nouvelles des fonds que M. Arago a fait voter, pendant Tavant dernière session à la Chambre des députés, pour la publication de lettres inédites de Fermât. Il parait certain que ces prétendues lettres de Fermât sont un mythe comme les mathématiques nationales de M. Arago, et que Tillustre savant en aura rêvé une nuit qu'il dormait en lorgnant les étoiles, etc. »

Me voilà dûment accusé d'avoir fait voter des fonds pour la publication de prétendues lettres inédites de Fermat, de lettres qui sont un mythe ^ de lettres qui n'ont eu d'existence que dans mes rêves. Après avoir protesté contre les expressions fait voter, car elles seraient déplacées même dans la bouche des députés les plus influents, je ferai succéder la vérité au récit du Globe. Je demande d'avance pardon au lecteur si je suis obligé, pour accomplir ma tâche, de le conduire jusqu'à Tanlipode.

Dans la séance de l'Académie des sciences du 16 septembre 1839, un membre annonça qu'il avait découvert et fait acheter à Metz des manuscrits inédits de Fermât. En 18/i3, M. le ministre de l'instruction publique demanda à la Chambre des députés un crédit de 15,000 francs pour être appliqué à la publication des œuvres scientifiques de Fermât. Je fus nommé membre de la Commission et mes honorables collègues me chargèrent de faire le rapport. Je le présentai dans la séance du 7 juin. Quiconque prendra la peine de parcourir ce document ^ y

1. Voir t. m des Œuvres et des Notices biographiques^ p. 517.

DE L'fiCOLB POLYTECHNIQUE. 643

verra , en termes non équivoques , que le projet de loi n'avait été suggéré à M. Yillemain , ni par rAcadémie des sciences ni par moi.

Dans son exposé des motifs, M. le ministre de Tinstruction publique parlait de la possibilité de joindre au texte des anciennes éditions de Fermât d'autres écrits jusqu'à présent inédits qui donneraient à la nouvelle publication une importance scientifique incontestable.

«Voici, disait le rapporteur de la Commission, ce que nous avons appris à ce sujet :

< Un érudit acheta , il y a peu d'années , chez un bouquiniste de Metz, un cahier écrit de la main du géomètre Ârbogast. Dans ce cahier le député conventionnel du Bas- Rhin avait réuni des lettres inédites et quelques opuscules mathématiques de Fermât. Le Journal des Savants du mois de septembre 1830 a donné la liste de ces pièces. Une lecture attentive de ce catalogue (le catalogue est du même érudit qui avait fait la découverte) a singulièrement amoindri les espérances que nous avions conçues. Le manuscrit d'Arbogast ne fournirait, en tout cas, à l'édition projetée qu'un petit nombre de pages. »

4insi, l'initiative touchant une réimpression de Fermât, appartient à M. le ministre de l'instruction publique. C'est aussi M. Yillemain qui, accordant trop de confiance aux réclames d'un érudit, annonçait que des écrits jusqu'à présent inédits du grand géomètre de Toulouse donneraieht une importance scientifique incontestable à la nouvelle édition projetée; c'est l'érudit enfiu, qui avait parlé de lettres inédites en sa possession.

eu SUR L'ORGANISATION

Quant à moi, le 7 juin 18/i3, je disais à la Chambre comme on Ta vu : La lecture attentive du catalogue a amoindri singulièrement les espérances que la première annonce de la découverte des manuscrits de Fermât avait pu faire concevoir. Cependant, le 1" août dernier, un journaliste , intervertissant les rôles, m'imputait précisément les actes, les paroles de ses patrons et de ses amis!

Le Globe pourrait maintenant reconnaître que, pour avoir des nouvelles de son mythe, ce n'est pas à moi que Ton devra s'adresser; et que, si Ton veut savoir quelle part, dans les transactions relatives à la réimpression des œuvres de Fermât, peut être attribuée à des rêves, il faudra questionner exclusivement M. le ministre de l'instruction publique et un certain érudit. Le journal n'en fera rien , je le parierais. J'ai signalé sa lourde et irréparable bévue ; ce sera pour lui le texte d'un nouveau débordement d'injures. Au reste, la prédiction se vérifiant, je me rappellerai cette parole de Bossuet : « II est des blâmes qui glorifient. •

Discussion DE L*ORDONIfANCE DE RÉORGANISATION DU 13 NOVEMBRE 1830

Les abonnés du Constitutionnel ont pu lire, dans le numéro du 21 août, cet étrange passage :

t Les changements radicaux qui eurent lieu alors à l'école (après la révolution de juillet), méritent un examen approfondi, car c'est surtout à dater de celte époque que se sont développées certaines tendances qui, en dernière analyse, ont conduit nécessairement à la situation actuelle. »

Uauteur du fameux article nous conduit, lui, de surprise en surprise ! Une ordonnance de réorganisation portant la date du i«S novembre 1830 ; une ordonnance qui fut révoquée au bout d'un an; une ordonnance à laquelle M. le maréchal Soult en substitua successivement deux autres, Tune en date du 25 novembre 1831 ; la seconde, celle qui, le 16 août dernier, régissait encore l'école; une ordonnance, morte depuis treize années, est tout à coup exhumée des cartons ministériels où elle reposait en paix , et devient, dans les colonnes du ConstitiUionnely la cause implicite, la cause nécessaire du licenciement actuel des él<>ves. Encore sous le coup du profond étonnement qu'une pareille découverte suscite, le lecteur du journal est presque tenté de se demander si cette même ordonnance maudite de 1830 ne sera pas demain, rétrospectivement, la cause du licenciement de 1816.

Pour rédification des hommes de bonne foi, faisons en deux lignes l'histoire fidèle de l'ordonnance de 1830.

Un mois après la révolution de juillet, le 31 août 1830, le Gouvernement institua une Commission pour « examiner la situation de l'École polytechnique et proposer les moyens qui lui paraîtraient utiles et convenables pour améliorer, soit l'organisation, soit les études. »

Quel fut le signataire de l'ordonnance du 31 août 1830? Comment s'appelait le ministre à qui vint la pensée que les règlements de l'école pouvaient recevoir des modifications utiles, ou qui, du moins, voulut que la question fût examinée? Ce ministre s'appelait M. Guizot.

La Commission se composait de six membres : M. le

général d'Anthouard y représentait rârtillerie; M. le général Haxo le génie ; M. de Proriy les services civils des ponts et chaussées et des mines; MM. Gay-Lussac et Dulong les sciences. Je tie ferai pas acte de fausse modestie, si je montre quelque embarras en disant que yéUiUi le sixième membre de la Commission;

Les commissaires commencèrent leur travail dès les preitiiers jours de septembre. Ils le continuèrent, sans relftche, souvent avec beaucoup d'animation, et ne réussirent cependant à le conduire à son terme que dans les premiers jours de novembre. L'ordonnance de réorganisation parut au Moniteur du 15 novembre, avec la date du 13 ; elle avait été approuvée et signée par M. de Montalivet, alors ministre de Tintérieuf et ancien élève de T École polytechnique.

Ah I si le public ne se méprenait pas ; s'il avait vraiment découvert Tauteur de Tarticle du Constitutionnel^ comme il serait instructif de voir cet écrivain rendre une Commission nommé par M. Guizot, son protecteur avoué, responsable des événements pénibles et récents dont tous les honnêtes gens ont gémi ; comme il serait plaisant de saisir Pérudit italien, attribuant les désordres de récole à des règlements approuvés et promulgués par M. de Montahvet qui, dit-on, Tadmet aussi dans son intimité.

L'auteur, quel qu'il puisse être, de l'article du Constitutionnel impute à l'ordonnance du 13 novembre 1830 le développement de certiines tendances! Révérend père Brisacier, te voilà dépassé de mille lieues! Tu appelais, il est vrai, très-rudement, tes adversaires porte*

DE L'ÉCÔLB POLYTECHNIQUE. 647

t enfer ^ mais cette qualification ne leur enlevait pas, (Tune nianière absolue, lès moyens de se défendre : 8 la rigueur, il semble, en effet, possible de démontrer qu'on tf est pas une porte d'enfer. Qu'opposer, au contraire , à l'imputation du Constitutionnell Comment prouver qu'on n'a point concouru au développement de certaihes tendances? Certaines tendances sont l'indéfini au superlatif. Sous ces deux mots pourcjliôi fie trouveraiUdK pas, au besoin , tous les délits, tous les crimes spécifiés dans notre volumineux Code pénal? Pourquoi l'imagination n'irait-elle même pas au delà?

J'ose néanmoins le prédire : l'odieuse formule n'aura point d'effet. Le boii sefis du public, une fois éveillé, sera plus fort que les combinaisons astucieuses dans lesquelles on semble avoir voulu l'enlacer. A cet égard, ma conviction est entière et profonde ; aussi, pour toille réponse au reproche d'avoir contribué à faire naître de certaines tendances, j'analyserai simplement les modifications introduites à Técole en 1830 ; j'indiqueJ-ai les prétendus changements radicaux qui portaient, dît-ori, dans leurs flancs le licenciement de IS&A.

L'ordonnance du 13 novembre 1830 plaça l'École polytechnique dans les attributions du ministère de la guerre. Tel fut dans le temps, tel est encore aujourd'hui le reproche principal adressé à la Commission de six membres nommés, le 30 août 1830 , par M. Guizot. Les événements, je dois l'avouer, sont venus, du moins en apparence , donner gain de cause à ceux qui eussent désiré voir l'école rester du ministère de l'intérieur. Les tentatives du ministère de là guerre pour faire entrer en

ligne de compte de prétendues notes de conduite dans le classement des élèves, pour exiger des candidats le baccalauréat es lettres, pour s'emparer, au profit des commis, de la nomination des professeurs et des examinateurs, etc. , ne sauraient être approuvées de ceux qui portent à notre grande institution nationale un intérêt sincère et éclairé ; mais personne n'ignore aujourd'hui que la principale de ces mesures ne naquit point au ministère de la guerre. Ne sait-on pas que, si f Université demandait le baccalauréat à cor et à cris, c'était seulement comme un moyen de placer l'école dans sa dépendance; que, dans cette occasion, loin de prendre l'initiative, les bureaux de la guerre étaient à la remorque des hauts et puissants seigneurs de l'instruction publique ; que le vote si explicite et si sage de la Chambre des députés occasionna bien plus d'humeur et de désappointement dans les bureaux de la rue de Grenelle qu'au ministère de la rue Saint-Dominique? Que l'on cesse donc de se leurrer de celte pensée que, pour conduire les affaires de notre grande école à la satisfaction générale, il suffirait de substituer un ministre en frac à un ministre revêtu d'un uniforme militaire.

On s'est obstiné à considérer le passage de l'École polytechnique dans les attributions du ministère de la guerre comme le résultat de deimarches, de sollicitations très-actives de la part des deux généraux illustres qui représentaient l'arlillerie et le génie dans la Commission de réorganisation. C'était une erreur complète. Je la réfutai à la tribune de la Chambre des députés, dans la séance du 18 mai 1835. Puisque l'assertion a

DE L*ÊCOLE POLYTECHNIQUB. 649

été récemment exhumée, je reproduirai ma réponse. Il me suffira pour cela de recourir au Moniteur.

« On a dit que, dans le sein de la Commission, les généraux d*Anthouard et Haxo avaient tenu vivement à faire passer l'école dans les attibutions du ministre de la guerre.

€ Je dois rendre h ces officiers généraux la justice de reconnaître qu'ils n'insistèrent aucunement pour ce changement »

Le Constitutionnel continue ainsi ses attaques : c On fut étrangement surpris lorsque, après la révolution de juillet, l'École polytechnique ayant été réorganisée de nouveau, on vit ce conseil (le conseil de perfectionnement) dépouillé d'un droit (le droit de présentation pour les places d'examinateur et de professeur) qu'il avait toujours exercé avec tant de justice et d'impartialité. »

Le conseil de perfectionnenient, dites-vous, avait toujours opéré, avant 1830, avec justice et impartialité ! De quel conseil voulez-vous donc parler? Ignoreriezvous, par hasard, que sa composition a changé plusieurs fois, quoique le titre soit toujours resté le même? Ignorez-vous aussi que les attributions ont varié ? Oui ! vous ignorez tout cela, M. le pamphlétaire anonyme. Je vais donc suppléer à votre insuffisance.

Dans l'organisation primitive du 7 vendémiaire an m (28 septembre 1794), il n'y avait point de conseil de perfectionnement. I^'école était dirigée par un conseil composé des professeurs et de leurs adjoints.

Après le 18 brumaire, M. Laplace étant ministre de l'intérieur, une loi rendue le 25 frimaire an viii (16 dé-

cembre 1799) plaça un nouveau conseil, le cdfiseil de perfectionnement, au-dessus du conseil des professeurs^ qui, depuis cette époque, fut appelé conseil d'instruction. L'institution du conseil de perfectionnement figurait déjà dans le projet de Tannée précédente, préparé par des professeurs de l'école, et une Commission du conseil des Cinq-Cents. La loi nouvelle donnait au conseil de j^erfectionnement la composition suivante :

Le directeur de recelé ;

QuaU*e professeurs de mathématiques, de géométrie descriptive, de physique et de chimie (nommés par le conseil d^instruction ) ;

Les deux examinateurs permanents de sortie , pour les mathématiques;

Les deux examinateurs temporaires de sortie , pour la géométrie descriptive, pour la physique et la chimie;

Trois membres de l'institut;

Deux officiers généraux, l'un d'artillerie de terre , l'autre d'artillerie de marine ;

Un officier général du génie ;

Un ingénieur des ponts et chaussées ;

Un ingénieur des mines, ou du corps des ingénieurs géographes.

Les officiers généraux ou délégués des services publics, membres du conseil de perfectionnement, devaient avoir été présents aux examens de sortie.

L'organisation du 27 messidor an viii (16 juillet 1804), (l'organisation d'où résulta le casernement des élèves) maintenait, disait-elle, lo conseil de perfccitionnemcnt dans sa composition et dans ses attributions. Seulement, elle plaçait ce conseil sous la présidence du gouverneur de l'école, fonctionnaire nouveau à la nomination de l'empereur; seulement elle investissait ce

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gôiîvfernèor da dh)it de révoquer les examinateurs et lés Jirofcdseurà, c'est-à-dire plus de la moitié des membres da conseil ; seulement , il avait <roix prépondérante, eu cas de partage.

Pendant la courte durée de la première Restauration, les choses irestèrent réglées comme sous l'empire. Le conseil de perfectionnement était composé ainsi que rorganîsation du 16 juillet 1804 le prescrivait.

L'ordonnance du 4 septembre 18l6 , l'ordonnaiicë qui suivît le premier licenciement de l'école , maintenait un cohsëil de perfectionnement; mais en consefvant lé nom, elle supprimait la chose. Je vais donner la composition de ce conseil ; chacun pourra juger ainsi par lui-môme cette œuvre merveilleuse, devant laquelle lé GihstitiUionnel paraît être en extase.

Trois pairs de France (nommés par le roi) ;

Trois académiciens (nommés par le ministre de Tintérieur);

Un inspecteur général ou divisionnaire des ponts et chaussées, un inspecteur général ou divisionnaire des mines ( nommés par le ministre de Tintérieur ) ;

Un officier général ou supérieur d'artillerie de terre, un offlufer général ou supérieur du génie ^nommés par le ministre de U guerre);

Un inspecteur général des constructions navales, un inspecteur général de rartillerie do marine (nommés par le ministre de la marine ) ;

Les deux examinateurs permanents de sortie pour les mathématiques.

Le lecteur a sans doute remarqué que, dans l'organisatioii dé 181B, ni lé commandant de l'école, ni l'inspeëtèur aes études, ni aucùri des professeurs, ne

faisaient partie du conseil de perfectionnement LMntervention ancienne et si naturelle de ces fonctionnaires dans tout ce qui concernait Tinstruction était remplacée par celle de trois pairs de France ! ! ! Les trois premiers pairs nommés pour diriger l'école furent : le duc de Doudeauvillc, MM. de Nicolaï et Lamartillère.

L'ordonnance du 20 octobre 1822 supprima les trois pairs, présidents nés du conseil de perfectionnement. Ils furent remplacés par un gouverneur, un sous-gouverneur et l'inspecteur des études. Quant au corps enseignant, on continua à le traiter en paria, sa position fut même très-aggravée : le gouverneur de l'école se trouvait investi, par l'ordonnance do 1822, du droit de suspendre les professeurs.

Si, en pareille matière, la gravité n'était pas un devoir, je terminerais mon résumé par une allusion au couteau proverbial dont parlait l'arlequin de la foire, à ce fameux couteau qui, tout en changeant dix fois de manche et de lame, n'en était pas moins resté constamment le couteau de Jeatmot. Je prendrai la chose plus au sérieux. Pour le moment, je prierai seulement le lecteur de vouloir bien se rappeler la composition étrange du conseil de perfectionnement qui était en exercice, qui gouvernait l'école au moment ou s'assembla, en 1830, la Commission de réorganisation nommée par M. Guizot.

Quelles furent à l'origine, c'est-à-dire, suivant la Ici rendue sous le ministère de Laplace, les attributions du conseil de perfectionnement.

« Il avait à s'occuper des moyens de perfectionner l'instruction; des rectifications à opérer dans les pro-

grammes d'enseignement et d'examen.... Il devait faire, chaque année, un rapport sur la situation de Fécole et sur les résultats qu'elle avait donnés pour l'utilité publique. »

Ce conseil avait encore le droit de présentation pour les places d'examinateur de mathématiques et pour celles de professeurs.

Malgré tout le prestige dont le conseil de perfectionnement de l'École polytechnique fut presque constamment entouré, j'ose affirmer que l'institution n'était point nécessaire, qu'elle n'a fait aucun bien, qu'elle n'a empêché aucun mal. Pour des yeux attentifs et non fascinés, ce conseil a toujours été un rouage superflu, composé d'éléments hétérogènes sans cohérence et snns force. Dire de telles choses, c'est s'engager à les prouver.

Le conseil de perfectionnement avait à présenter des candidats pour les places de professeurs et d'examinateurs. Toute présentation de ce genre suppose une connaissance approfondie des mérites de diverses natures que possèdent les concurrents ; le caractère, les titres scientifiques, l'élocution, voire même le physique, tout devrait être mis en balance. Eh bien , je l'affirme pour les conseils passés, je le dis avec plus de réserve, et cependant sans hésiter, pour le conseil actuellement en exercice (1844), beaucoup de délégués des services publics ont souvent inscrit, en votant, sur leurs bulletins, des noms de mathématiciens, de chimistes, de physiciens très-estimables qui, la veille, leur étaient complètement inconnus !

Ceci restera à l'état de simple assertion, à moins que

654 SDR L'ORGANISATION

Ton pe m'oblige à faire une sorte dp revue du personnel des divers conseils de perfectionnement qui se sont succédé depuis 1799. S'il le fallait, je suffirais k cette tâche ; je suis assez vieux pour avoir connu presque toys Iqs personnages dont j'aurais à parler.

Les fondateurs du conseil de perfectionnement avaient parfaitement senti tout ce qu'il y aurait eu d'étrange, fie ridicule à exiger d'un général ayant passé sa vie à l'armée, des idées arrêtées sur les programmes d'enseignement et d'examen, sur les moyens de perfectionner l'instruction de l'École polytechnique, etc. Aussi était-il nettement stipulé dans la loi que des délégués des services publics assisteraient aux examens. L'arrêté d'organisation de vendémiaire an xi appelle ces officiers généraux et supérieurs des armes savantes, des membres externes du jury. Les seuls officiers ayant suivi assidûment les examens pouvaient être membres du conseil de perfectionnement.

Ce3 prescriptions si sages, si nécessaires de la loi p'ont pas été exécutées; de temps à autre, on a bien yu, par hasard, un officier délégué du ministre de la guerre assister à tel ou tel examen isolé de mathématiques ou de physique. Quant à des membres externes du jury destinés à devenir des membres du conseil de perfectionnement, ils n'ont eu d'existence que sur le papier. Le jugement des hommes et des choses était liyré aux caprices du sort.

Le conseil de perfectionnement avait la mission difficile de coordonner les études de l'École polytechnique ^vec les travaux des Écoles d'application, avec les besoins

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des annes et des professions savantes. Pour arriver à ce but spécial, le concours de généraux et d'ingénieurs était indispensable. Les rédacteurs de Tordonnance du 13 novembre ne Foublièrent pas; mais ils se souvinrent aussi que nul ne doit être appelé à prononcer sur des questions qu'il n'a pas étudiées ; que là où manquent les lumières, le bon droit est toujours en danger. Voici de quelle manière l'ordonnance du 13 novembre 1830 pourvoyait à toutes les exigences :

Il n'y avait plus qu'un seul conseil : le conseil de l'école. Ce conseil de l'école se composait (ordinairement) du commandant président, du commandant en second, du directeur des études et de tous les professeurs.

A l'époque de la révision annuelle des programmes, les examinateurs de sortie de l'année précédente faisaient partie du conseil de l'école; à cette époque faisaient aussi partie de ce conseil, un membre de chacun des comités de l'artillerie et du génie, un délégué du département de la marine et un délégué du département de l'intérieur, pour les services des ponts et chaussées et des mines.

Ces délégués avaient voix délibérative sur tout ce qui se rapportait aux programmes, aux moyens de les coordonner avec les travaux des Écoles d'application.

Un article de la nouvelle ordonnance , le 22% réglait ep quatre lignes tout ce qui concernait les nominations. Les proiQsseurs des sciences mathématiques et physiques « étaient nommés par le ministre de la guerre, sur la présentation de l'Académie des sciences et du conseil de

récole. » I^e même mode de présentation était exigé pour la nomination des examinateurs permanents de roatliéma tiques, et pour les examinateurs d^admission. L'Académie des sciences de l'Institut intervenait ainsi^ pour la première fois, d'une manière digne d'elle, dans la désignation des membres du corps enseignant ; Tincompétence était détrônée.

Ce grand bienfait était dû principalement aux nobles sentiments, à la haute intelligence, à la liberté d'esprit des deux généraux illustres qui faisaient partie de la Commission de réorganisation nommée en 1830.

Lorsque d'Anthouard et Haxo déclaraient eux-mêmes que les officiers de l'armée ne pourraient, en général, faute de connaissances spéciales, prendre une part éclairée et utile aux nominations de professeurs et d'exaniinateurs de l'Ecole polytechnique, on devait supposer que tout le monde s'inclinerait devant leur décision. Cette espérance ne s'est pas réalisée. Les incompétents sont nombreux; ils savent agir avec ensemble et par des voies souterraines ; aussi leurs efforts ont été couronnés de succès. Désormais ils pourront faire irruption dans le conseil de perfectionnement. Le conseil d'instruction vient d'être dépouillé de ses précieuses prérogatives. L'obligation imposée à l'Académie et au nouveau conseil de perfectionnement de présenter deux candidats pour chaque place, est une prime offerte à la médiocrité. Elle suppléera, à l'aide de sourdes intrigues, à tout ce qui lui manquera en savoir et en expérience. Je le prédis avec douleur, d'ici à quelques années, l'enseignement de notre grande école sera livré à des doublures, à des

notabilités d*antichanibre. Je renverrai ceux qui taxeraient mes craintes de chimériques, à certaines nominations vraiment déplorables, faites en IS&S, par les bureaux du ministère de la guerre. J'espère qu'on n'exigera pas une plus ample explication.

Avec des professeurs nommés par préférence en vue d'opinions politiques, il serait impossible que les études ne déclinassent pas. Cette conséquence logique, l'anonyme du Constitutionnel l'enregistre en ces termes comme un fait avéré : « Aussi la presse a-t-elle signalé avec regret, dans une des dernières années, l'augmentation du nombre des fruits secs à l'École polytechnique. »

L'augmentation du nombre de fruits secs dans une des dernières années a tenu tout simplement, à ce qu'on avait fait recevoir, contre le vœu des conseils compétents, contre le vœu des examinateurs, un trop grand nombre de jeunes gens ; à ce que, berçant ainsi les familles d'un espoir mensonger, on admit beaucoup d'inadmissibles.

Le fait rapporté prouve que la classe peu nombreuse de la population française parmi laquelle se recrute aujourd'hui, presque exclusivement, l'École polytechnique, ne peut pas chaque année fournir deux cents candidats capables. Logiquement, on n'en saurait déduire d'autres conséquences.

Le remède à un pareil état de choses est facile à indiquer : les collèges devraient changer la direction générale des études ; il faudrait les rendre accessibles à ceux qui ne peuvent pas payer un millier de francs de pension

annuelle; il faudrait que le séjour d'un élève à l'École xn. /i2

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polytecliiiqoe n'imposât pas à sa famitl» me ûépmsa de tfow milte francs.

En 1799, c'esl-à^ire à ane ^!MX|iie 6b chaque élève touchail ka solde de sergend d'artîNerie, radiBinistratmi fit dresser le tableau, par catégcnies, que je vais transerire ; il serviîa h reetiiier de fausses idées :

JL' école renlermait 27& élèves. Dam ce noarinre il y avait 116 fils d'artisans ou de cultivateurs; 15 jeunes sol- ^ts ; IS fils de militoiros en activité de service ou retirés ; 67 fils d'artistes, d'employés, d'hommes de loi et d'officiers de santé, etc. ^ etc.

Suivant une antre classification , l'école renfermait : 160 élèves dont les parents étaient absolument sans fortune ; 75 élèves dtmt les parents étaient présumés dans l'aisance ; 3& élèves ayant des parents présumés riches.

Les élèves sans aucune fortune figurent-ils de nos jours dans l'école pour plus d.c moitié? Assurément non. Le prix élevé de la pension et celui du trousseau éloignent aujourd'hui de notre établissement national une foule de jeunes gens qui en faisaient jadis l'omement. L'École polytechnique a perdu le caractèrc démocratique que ses fondateurs lui avaient imprimé.

Les études, comme tant de pereonnes le prétendent, se sont-elles affaiblies depuis le casernement?

Logiquement, il semblerait indispensable, pour résoudre le problème, d'avoir été en position de comparer les dieux régimes. J'ai au moins l'avantage, sur la plupart de mes contradicteurs, de satisfaire à cette condition.

Élève de l'école libre et professeur pendant plus de viagt ans consécutifs à l'école casemée , les occasiims de

DE L'tCOLB POLYTECHNIQUE. dBd

lïletti^ en balance les résuUatB obtenus au palala Bourbon et à Tancien collège de Navarre se sont oiTertes à mot en maintes et maintes oirconstances. J'ai déjà exposé mon avis, sur cette question capitale , à la tribune de la Chambre des députés. Pourrais-je hésiter à le reproduire ici, quand je n*ai plus en face qu'un adversaire qui, évidemment, n*a jamais appartenu d'aucune manière à notre grande école : qui ne l'a connue ni sous la Convention , ni sous le Directoire, ni sous l'Empire, ni sous la Restauration ; qui n*a pas la plus légère idée des programmes, du mode d'études, des examens hebdomadaires, des examens de fin de cours, de passage d'une division à l'autre et de sortie, de toutes ces épreuves h l'aide desquelles les élèves font toujours maintenus en haleine; qui, enfin, se montre le plus mal informé des mille et mille écrivailleurs français ou étrangers dont la plume a essayé de barbouiller les r^lements de notre institution nationale.

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