SUR LES PRÉTENDUES PRÉOCCUPATIONS POLITIQUES DES ÉLÈVES
Citons textuellement le passage de l'article du Consti^ tutlonnel qui a trait à de prétendues préoccupations politiques des élèves. Certaines parties de ce libelle sont écrites avec une astuce, avec une perfidie qui n'admettraient pas d'analyse. L'auteur en aurait remontré à Escobar. On trouve les accusations les plus graves dans les phrases où il a jésuitiquement introduit les moyens de s'écrier, en cas de réclamation : je n'ai pas été compris, on a été au delà de ma pensée. Avec un pareil adversaire il faut
recourir souvent aux guillemets; je serai même ici obligé de me répéter :
a En voyant des hommes tels que MM. Dulong, etc., remplacés par des savants très-estimables, sans doute, mais par des hommes qu'à tort ou à raison le parti radical réclame tous les jours à grands cris, on a pu craindre, non sans quelque fondement, (même quand le parti radical réclamerait à tort? quelle logique!) que le^ opinions politiques ne fussent un motif de préférence, et que récole tout entière ne finit un jour par partager les préoccupations et les tendances des gens (T urbanité, comme on voit, est une des qualités de Tauteur) qui cherchaient à la mener. Or, à notre avis, rien n'est plus funeste aux études que les idées politiques, de quelque nature qu'elles soient, qui s'infiltrent dans des cœurs de 18 ans. Ce n'est pas pour les conséquences qu'elles peuvent avoir dans la suite que nous repoussons ces préoccupations précoces; c'est surtout à cause de l'affaiblissement inévitable des études qu'elles doivent produire. Aussi la presse a-t-elle signalé avec regret, dans une des dernières années, l'augmentation du nombre des fruits secs à l'École polytechnique.
« Ces faits, (quels faits?) que le gouvernement connaissait, et qu'il a eu le tort grave de négliger pendant longtemps, des symptômes d'insubordination renouvelés à plusieurs reprises, quelques manifestations d'une nature toute particulière, et dont les journaux ont parlé, portèrent enfin le ministère à vouloir soustraire l'école au joug qui paraissait l'opprimer ! »
Malgré le positif et le conditionnel, si singulièrement
entremêlés dans ce passage, il est évident que le rédacteur momentané du Constitutionnel a voulu amener le public et Tadministration à admettre sans réserve que les élèves de l'école sont actuellement en proie à de vives passions politiques.
Je n'aurais eu, personnellement, il y a peu de jours, aucun moyen d'appuyer ou d'infirmer cette opinion. Il y a près de quatorze ans que je quittai l'école. Depuis 1830, je n'ai pas mis le pied une seule fois dans les cours de l'ancien collège de Navarre, dans la bibliothèque, les laboratoires, les cabinets de physique ou de machines. Aucune relation ni directe, ni indirecte, ne s'est établie entre les élèves de treize promotions successives et moi. Enfin, je n'ai assisté que très-rarement aux très-rares séances du conseil de perfectionnement. Si donc l'auteur de l'article du Constitutionnel s'était montré véridique sur ce que je savais, je me serais incliné, faute d'informations particulières devant son assertion. Mais, il y aurait eu de ma part plus que de la duperie à prendre au mot un écrivain qui semble s'être imposé la tâche de se tenir constamment à côté de la vérité. Je ne pouvais pas hésiter. Voulant aller directement au but, j'ai questionné quelques élèves, sans dissimuler l'usage que j'entendais faire de leurs réponses. En voici le résumé, je le publie avec une entière confiance : ce n'est pas en vain que j'aurai invoqué l'honneur et la loyauté de jeunes gens pleins de cœur et de nobles sentiments.
La très-grande majorité des élèves de l'École polytechnique paraît ne prendre aujourd'hui aucun intérêt aux systèmes et aux opinions politiques que les journaux
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quotidieas dificutent sans relâche. Dans la minorité, on trouverait des opinions arrêtées de toutes les nuances. Ces opinions, fruit de l'éducation, de Tétude plus ou moins attentive de certains ouvrages, des habitudes, des influences de famille, de telle ou telle disposition spontanée dans l'organisation physique ou intellectuelle de chacun, restent en général ce quelles étaient au moment de rentrée des élèves à l'école. Les sentiments politiques ne se modifient guère que par la controverse, le combat, la persécution. Or, tout cela a disparu dans notre étabhssement national. On n'y découvrirait pas la plus mince coterie fondée sur des similitudes de vues gouvernementales. Les liaisons d'intimité se forment indistinctement entre les élèves, sans égard aux idées légitimistes, conservatrices on radicales. Ni les uns ni les autres ne cherchent à établir de relations directes avec les «oryphées des partis dans les Chambres.
Telle fut, au début, la substance des explications que me donnèrent des élèves distingués qui avaient bien voulu répondre à mon appel. La question ne me semblait pas épuisée; je fis des objections; celles-ci, par exemple :
Comment concilier tout ce que je viens d'entendre avec la visite si nombreuse des élèves au cimetière du Père Lachaise, le dimanche qui suivit les obsèques de M. Laffite? Comment expliquer surtout votre souscription, à peu près unanime, pour l'épée de l'amiral Du Petit Thouars?
La réponse ne se fit pas attendre : « Nous avions demandé une place dans le cortège; on nous la refusa, ^ous voulûmes prouver que tout ce qui émeut la France
rt la capitale ne trouvera jamais les élèves de TÊodie polytechnique indifférents. La souscription pour Tépée de M. Du Petit Thouars s'offrit à la pecisée de chacun de nous, abstraction faite de tout esprit de parti, corame un acte de dignité nationale, comme une protestation contre l'insolence inqualifiable de l'Anglais! Si cette juste susceptibilité déplaît, on fera bien de détruire Técole. Les promotions nombreuses ou réduites, riches ou pau* vres, laborieuses ou entachées de paresse, pourront être, auivant les circonstances, radicales, conservatrices oà neutres; jamais on ne les rendra insensibles à ce qui semblerait effleurer Thonneur de notre glorieux pays. 9
SDR LE LICENGIEHEKT DE L^éCOLE EN 18&&.
Je n'hésite pas à placer parmi les attaques auxquelles je dois répondre celles que la Ret^m de Paris a publiées dans ses numéros des 20 et 2a août. Il parait, en effet, certain qu'en cette circonstance la Revue et le ConMitulionnel ont puisé à la même source ; qu'un seul stylet a tracé les calomnies dont ces deux journaux se sont faits les propagateurs, le premier, dit-on, à la suite d'une surprise, le second de propos délibéré.
Voici comment s'exprime la Revue du 20 :
« Si les faits qui nous ont été rapportés sont exacts , ot nous ne pouvons gu«>pe en douter, il s'a^rissait de savoir si , dans la direction de récole, Tautorité de TÉtat remporterait sur une influence personnelle en ^néral peu favorable au gouvernement On raconte à ce sujet que , vendredi soir, les élèves , réunis dans un lieu public, étaient à peu près disposés à rentrer, lorsqu'un membre de rAcadémle des sciences, vers lequel ils avalent envoyé uoeéépu-
tation, leur conseilla d'attendre Jusqu'à lundi, ajoutant que, ce Jour-là, TAcadémie se réunirait en comité secret pour délibérer sur la question qui les intéressait. Le gouvernement, informé de ce fait, s'est peut-être vu forcé d'agir plus tôt qu'il ne l'aurait voulu. »
Dans la Revue du 22 on lisait :
« Nous annoncions, dans notre numéro d'avant hier, que vendredi dernier un membre de l'Académie des sciences avait, fort mal à propos, engagé les élèves de l'Ëcole polytechnique à ne pas rentrer immédiatement à Técole et à attendre la délibération que devait prendre à ce sujet l'Académie. En effet, une tentative, fort timide à la vérité, a été faite lundi dernier; mais elle a échoué complètement devant le bon sens de l'institut D'après des renseignements que nous croyons fort exacts, il paraît que, dans un comité secret, IL Arago aurait déclaré que, comme plusieurs Journaux avaient avancé que les élèves s'étaient révoltés par suite d'une délibération précédente de l'Académie, il tenait à prouver par les faits que ce corps n'était nullement engagé dans la question. »
Quand on rapproche ces deux articles l'un de l'autre, il est évident que le rédacteur a voulu me désigner, soit comme l'influence personnelle qu'il fallait abattre, ce qui assurément me touche peu, soit encore comme l'académicien qui conseilla aux élèves de ne pas rentrer à l'école le vendredi.
Oh ! cette fois, l'indignation que j'éprouve ne laisse de place à aucun autre sentiment. J'apostropherais l'écrivain du mentiris impudeiUissime que Pascal jetait à la face du fameux père Brisacier et de sa séquelle, que je resterais encore de cent coudées au-dessous de ce que mérite sa misérable imputation.
J'avais eu un moment la pensée de demander réparation de l'injure devant les tribunaux ; mais quel adve^'saire aurais- je rencontré? Le gérant du journal ? M. Bon-
laire? D'abord, M. Bonnaire existe-t-il? Bonnaire, n'est- » pas un pseudonyme? En tout cas, sans vanité aucune, jue peut- il y avoir de commun entre M. Bonnaire et moi?
En supposant que je fusse parvenu à percer le voile Jont mon accusateur se couvre, qu'aurais- je trouvé? Peut-être un de ces noms auxquels tout homme qui se respecte ne voudrait pas voir accoler son propre nom, même en qualité de plaignant dans une assignation judiciaire. Je renonce donc à déranger les magistrats. Je n'aurai pas besoin de recourir à leur haute intervention pour que le public me rende justice ; il me suffira d'exposer les faits avec sincérité.
La sortie des élèves le vendredi 16 août devait faire craindre le licenciement des deux promotions, c'est-àdire une de ces mesures acerbes qui plongent deux à trois cents familles dans la plus douloureuse perplexité. Les licenciements amènent ordinairement à leur suite des actes de rigueurs irréfléchis. Des jeunes gens pleins de mérite perdent, par un trait de plume arraché dans un mouvement de colère à tel ou tel ministre incompétent, le fruit de cinq à six années d'études laborieuses. Ils étaient à la veille d'entrer dans des carrières de leur choix, d'appliquer des connaissances théoriques péniblement acquises, de devenir des citoyens utiles, d'acquérir un peu de gloire, et voilà que, sans pitié pour des fautes légères, si même toujours faute il y a, on leur signifie que le Gouvernement, quel que puisse être d'ailleurs le mérite dont ils ont fait preuve, est irrévocablemeht décidé à ne les employer jamais, ni comme ingénieurs des ponts
et chaussées ou des mioes, ni comme officiers d^artiUerie ou du génie , ni comme constructeurs de ^vaisseaux ou officiers de notre flotte nationale. Renoncez, leur dit-on» renoncez de bonne grâce aux espérances que vous aviez conçues.
Après avoir entendu cette sentence fatale, les malheureux jeunes gens promènent autour d*eux des regards scrutateurs, des regards inquiets. Il vont frapper à la porte de mille et mille établissements où Tindu^ie fait subir tant de transformations merveilleuses aux matières premières; ils assiègent, soir et matin, les usines appartenant à des compagnies ou à de simples particulière; ils demandent partout, à cor et à cris, des travaux qui puissent les occuper honorablement. Hélas ! les plus modestes positions sont prises ; à notre époque le monde est encombré de producteurs intelligents. Chaque élève, le découragement dans Tâme, s'achemine alors tristemeut vers sa ville natale. Des parents affectueux Ty attendent, mais le bonheur inséparable d'une réception cordiale n'est pas de longue durée. Bientôt, en effet, le pauvre licencié découvre que, pour lui donner un état, on s'était cotisé; que le prix de la pension dans les collèges et à l'école, que le prix des trousseaux avaient épuisé les dernières ressources de sa famille; qu'un père âgé, qu'une mère infirme avaient même un peu compté sur les secours du futur officier ou du futur ingénieur poui' soutenir leurs vieux jours.
Tel était le sombre tableau qui, le vendredi 16 août, se déroulait rapidement à mes yeux au moment où une députaUon des élèves prenait place dans mon cabinet.
et avant que nous eussions» eux ou moi, articulé une seule parole. C'est donc sous d'aussi tristes impressions que j'aurais eu la cruauté de détourner ces jeunes gens de rentrer à l'école. Oh ! je ne ménagerai pas les termes, si j'avais fait ce que m'impute la Revue de Paris, je mériterais d'être maudit par tant d'honorables familles qui, tous les matins, depuis près d'un mois, ouvrent le Moniteur en tremblant; si, redoutant les dispositions du ministère, si, de plus, ne courant aucun risque moi-même, j'avais précipité un seul élève de l'école dans une voie tellement périlleuse que sa carrière pouvait y être entièrement brisée, je serais coupable d'une lâcheté! Non, non! messieurs de la Revue de Paris, il ne s'agirait pas ici, seulement, comme vous le dites, d'un conseil donné fort mal à propos ! Vous ne compreniez pas toute la gravité de votre accusation, puisque vous la résumiez en de pareils termes. Ah ! Milord Shaftesbury, quand vous donniez un sens moral à l'homme, pourquoi n'ajoutiezvouspas que ce sens moral peut n'exister qu'à l'état rudimentaire, qu'il peut s'atrophier et ne point fonctionner.
Venons maintenant aux relations que j'ai eues avec les élèves de l'École polytechnique depuis la malheureuse affaire dont le public s'est tant occupé.
Le mardi 13 août je quittais Paris de bonne heure par le chemin de fer de Corbeil. Sur les six heures j'arrivais au château du Bignon, entre Nemours et Montargis, chez mon honorable et illustre ami le lieutenant général Condorcet O'Connor. Je repartis du Bignon pour revenir à Paris, le vendredi 16, au matin, vers huit heures. J'arrivai à l'Observatoire sur les six heures du soir.
En regard de ces dates^ plaçons ce qui concerne les élèves.
Ces jeunes gens n'apprirent, m'a-t-on dit, que le mercredi 1/i la nomination de l'examina teur, cause du licenciement. C'est le vendredi matin, seulement, si je suis bien informé, que la seconde division se décida à ne pas accepter l'examen de M. Duhamel, en se fondant sur l'incompatibilité des fonctions de directeur des études et de celles d'examinateur. Je crois, pour ma part, cette incompatibilité radicale ; mais je n'avais jamais eu l'occasion de communiquer mon opinion à personne; car personne, il faut bien le dire, ne s'était avisé jusqu'ici de poser la question d'un pareil cumul.
Il semble bien difficile, en présence de tous ces faits, que des personnes de bonne foi prétendent m' immiscer dans les actes des élèves de la matinée du 16 août. En effet, un télégraphe électrique n'aurait pas été de trop pour me permettre de transmettre mes impressions de minute en minute h ces jeunes gens, tantôt du Bignon, tantôt de Nemours, de Fontainebleau, de Corbeil, etc.; mais j'ai supposé des personnes de bonne foi, et ce n'était pas là, certainement, la qualité dominante de ceux qui déjà ont essayé de faire peser sur moi la responsabilité des déterminations prises par les élèves et par les autorités. Lorsque, dans ce genre incroyable d'attaque, l'écriture ou l'impression succéderont à des paroles cauteleuses, j'aviserai.
Me voici donc revenu à Paris, le vendredi 16 août, à six heures du soir. C'est alors seulement que des amis m'apprennent la sortie forcée des élèves. Peu de minutes
après, on m'annonce une députation de ces jeunes gens.
Pourquoi, a-t-on dit, les élèves envoyèrent-ils des commissaires auprès d'une personne qui ne tient plus à l'école par aucun lien? Ce n'est pas à moi que la question s'adresse; ce n'est donc pas à moi d'y répondre. Je dirai seulement que, si, dans une circonstance aussi délicate, de pauvres jeunes gens voulurent se rapprocher de tous ceux qui leur portent un très-vif intérêt, qui savent les apprécier, qui dans toutes les circonstances ne négligeront rien pour leur être utiles , ils auraient certainement eu tort de m'oublier.
Quoi qu'il en soit, à ma prière, la députation raconta avec beaucoup de détail ce qui s'était passé le matin à l'école. Je fus heureux d'apprendre , j'ai hâte de le dire, que le vote unanime de l'Académie des sciences, lors de la présentation d'un candidat pour la place d'examinateur, n'avait exercé aucune influence sur les déterminations des élèves; qu'un grand nombre d'entre eux ne le connaissaient même pas; que personne ne s'était avisé de demander impérieusement le candidat désigné par les membres de l'Institut; quïl avait été, au contraire, catégoriquement exposé au commandant supérieur, à M. le général Boilleau, que la seconde division accepterait sans hésiter, pour examinateur, un professeur, un répétiteur quelconque de la première division, ou une personne étrangère à l'école; que la résistance des élèves se fondait sur un motif unique, mais très-puissant; Qu'ils se croyaient en droit de n'être point jugés, dans l'examen de fin d'année, dans l'examen destiné à constater les connaissances acquises , par le fonctionnaire de l'école qui
déjà les avait classés à d*autres titres; qcd ne pouvait manquer, dès lors, d'avoir des idées préconçues sur le mérite de chacun ; de ces idées à Pinfluence desquelles on désirait si vivement soustraire les examinateurs que les chefs de promotion, que les sergents ne se rendaient plus à r examen, depuis quelques années, sans s*étre dépouillés de leurs galons.
Ces détails et ceux qui me furent donnés sur la manière vraiment inconcevable dont s*opéra la sortie nonvolontaire des élèves, sur la conduite exemplaire que tous avaient tenue au milieu de ce désordre, me parurent enlever aux événements une partie très-notable de leur apparente gravité. J'encourageai ces jeunes gens à persister dans la ligne de modération qu'ils s'étaient tracée, car elle me semblait devoir conduire à une solution favorable et prochaine. On ne manquera pas, ajoutai-je, de rattacher, bien ou mal, les résolutions que vous avez prises à l'acte par lequel, il y a quelques semaines, une des Académies de l'Institut croyait défendre sa dignité, en ne présentant qu'un candidat, au lieu des trois qu'on lui demandait; mais lundi prochain est un jour de séance, j'exposerai nettement l'état des choses ; et, j'en suis convaincu, ceux de mes confrères qui, par leur position, peuvent agir utilement auprès des ministres, vous prêteront leur intervention avec autant plus d'empressement qu'il sera mieux établi que votre affaire n'a aucune connexion avec le scrutin récent et unanime de l'Académie des sciences. Quant à des démarches de l'Académie en coq)s, il ne faudrait pas y compter : elles ne seraient ni dans nos usages ni dans nos droits.
La cM?€TSfttîon dont je tiens de donner la substance eut lieu le vendredi soir devant deux membres de TAcadémie des sciences qui, au besoin, diraient si ma mémoire a été fidète et ma plume scrupuleuse. Le dimanche matin f envisageai la question^ sous le même aspect, avec une seconde députation d'élèves. Je ne connaissais aucun de ces jeunes gens, ni de nom ni de vue. Aussi, lorsqu'après avoir lu les deux indignes articles de la Revue de Paris^ j'éprouvai le besoin d'interroger les membres de la première députation, je me trouvai dans une grande perplexité : je ne savais où m'adresser, ni qui demander. Le sort m'a servi mieux que je l'espérais. Grâce aux recherches de quelques amis et à l'empressement de divers élèves revêtus de leur uniforme, qu'on avait questionnés an hasard dans la rue, j'ai reçu la visite du membre de la députation qui, le vendredi soir, porta le plus souvent la parole au nom de ses camarades. Notre entretien, quoique très-bref, ne pourrait prêter à aucune équivoque.
— Moi. Connaissez-vous, Monsieur, deux articles de la Ihvue de Paris relatifs à la visite que vous me fîtes le vendredi *6? — L'élève. J'en ai entendu parler, mais je ne les ai pas lus. — Moi. Les voici : (nous les lisonsj. — Vélève. Ces articles renferment une infâme calomnie. Voulez-vous que»je récrive au gérant du journal; aimez-
vens mieux que je vous l'écrive à vous-même. II est cer-
tain que la question de rentrer à l'école ne fut ni débattue ni posée, dans la réunion du vendredi, à l'issue de laquelle des députations se rendirent chez diverses personnes dont nous voulions éclairer la religion. Ces députations ne
purent, sous aucun prétexte parler d'un projet qui n'existait point.
La déclaration : c'est une infâme calomnie^ parait ici sans la signature de celui qui Ta faite d'abord spontanément, et sans l'attestation de plusieurs autres élèves dont j'ai cru devoir refuser les oflres. J'en dirai franchement le motif : je ne veux pas exposer des jeunes gens pleins de cœur et de loyauté aux persécutions d'un anonyme qui, peut-être, trouverait dans ses relations des moyens de nuire assez puissants.
Je croyais en avoir fini avec ces odieux articles de la Revue de Paris; mais je me ravise, j'ai une question à poser.
Comment l'auteur de ces articles a-t-il su que les élèves s'étaient réunis le vendredi pour se concerter entre eux? Comment a-t-il appris qu'on avait résolu de m'envoyer une députation? Qui lui a dit que la députation se présenta en effet chez moi ce même jour sur les six heures et demie du soir?
Les élèves assurent que, depuis leur sortie de l'école, ils ont été très-scrupuleusement suivis et surveillés. Cette surveillance pouvait être exercée dans leur propre intérêt; je ne veux donc pas la blâmer. Ma remarque tend seulement à établir que, dans la circonstance, des agents d'une certaine espèce ont été mis en action.
Quoique j'aie de vifs sujets de plainte contre la Reçue de PariSj mon juste mécontentement ne m'entraînera pas au delà des limites marquées par la bonne foi et la sincérité. Je ne ferai donc pas aux directeurs de ce journal l'injure de supposer qu'aucun des agents dont il vient
d'être question ait coopéré directement à la rédaction de Tarticle calomnieux que je ne pouvais, en conscience, laisser passer sans réfutation. Les renseignements leur sont arrivés de la seconde main. Ainsi, Tanecdote que je vais rapporter aura pour but unique de prouver à la Reime de Paris qu'il est bon quelquefois de se tenir sur ses gardes.
Pendant la Restauration, Paris comptait parmi ses habitants un Anglais excessivement riche et de coutumes très-excentriques : c'était M. Eggerton, le frère et l'héritier du duc de Bridgewater. M. Eggerton donnait souvent de splendides repas où il s'attacliait à réunir les principales notabilités nationales et étrangères que renfermait la capitale. Un jour, mon illustre ami, M. de Humboldt, était parmi les convives. Dès qu'il entra ausalon, M. Eggerton l'accosta d'un air mystérieux, l'entraîna dans une embrasure de fenêtre et lui dit à l'oreille : « L'observateur est changé. Celui qui dinera avec nous est honnête. Vous pouvez parler aujourd'hui en toute liberté. Vos paroles seront rapportées fidèlement; on n'y changera pas une syllabe. »
Le personnage auquel la Revue de Paris s'est fiée n'appartenait certainement pas à la catégorie d'observateurs que M. Eggerton vantait à M. de Humboldt.