‹ Œuvres complètes de François Arago (volume 3)Chapitre 80 sur 161 · QUELQUEFOIS LES OURAGANS · texte numérisé non relu

QUELQUEFOIS LES OURAGANS

On trouve dans le premier volume des Transartions de la Société philosophique de Kevo-York une description circonstanciée de l'affreuse tempôte qu'on éprouva, en décembre 1811, dans les États-Unis d'Amérique. L'auteur de cet écrit, M. Mitchill, y rapporte en détail des renseignements communiqués par les capitaines de plusieurs bâtiments qui furent jetés à la côte dans divers points situés entre le cap Hatteras et la baie de Massachusetts et par plusieurs autres observateurs. En partant de ces renseignements, nous avons formé la table suivante, dans laquelle l'heure où l'ouragan a commencé à se faire sentir dans chaque ville est placée en regard de la latitude correspondante. On voit ainsi, d'un coup d'œil, que c'est au cap Hatteras, ou dans le point le plus méridional , que l'ouragan a commencé , et qu'en partant de là, il s'est avancé graduellement du sud au nord jusqu'à Boston, où il n'est parvenu que huit heures plus tard.

i. Note insérée en 1818 dans le t. IX des Annales de chimie et de physique, 2* série, p. 66.

Qui ne serait porté, d'après cela, à supposer que le vent devait souffler du sud au nord ? Or, c'est précisément le contraire qui avait lieu.

Partout la tempête se manifesta subitement et par d'épouvantables bouffées de vent du nord, accompagnées, quelque temps après, d'une abondante quantité de neige. Le vent avait donc commencé dans un lieu vers lequel il soufflait.

Il est facile de voir sur le tableau suivant que l'ouragan s'avançait du sud au nord avec une vitesse d'environ 20 lieues par heure. A Norfolk , le thermomètre baissa de près de 17* centigrades dans la seule nuit du 23 au 24 décembre. Des troupeaux et plusieurs individus surpris en rase campagne, dans le voisinage de Boston, par ce froid intense et subit, périrent gelés. Jamais, peutêtre, on ne compta autant de naufrages sur la côte des États-Unis, et en particulier sur celle de Long-Island, en face de New- York.

Noms des lienx. Latitudes. Heures du phénomène.

48 kilom. au nord

du cap Hatteras 35*i//i N. le 33 déc à S*" de Taprès-mldJ.

Washington 38 55' le 23 à lO"" du soir.

New- York àO 60' le 23 à minuit

Lyme 9 le 2Â à 2^ du matin.

Boston /i2 22' le 2k à /i" du maUn.

Voici les heures où la neige a commencé à tomber :

Noms des liem. Latitades. Heures d a phénomène.

A Plandome UV N. le 2/i déc. à i*' du matin.

A New-London.. # le 2/^ à 2^ du matin.

A Boston. Â2 22' le 24 à 4" du matin.

Déjà en février 1802, le même M. Mitchill avait ras-

276 SUR LES VENTS, LES OURx\GANS

semblé les observations d'un ouragan du nord-est qui se propagea ^ comme le précédent, du sud au nord. On réprouva à :

Noms des lieux. Latitadet. Hearet du phénomèoe.

Cliarlastown 36*3/4 N. le 21 févr. à 2*" après midi.

W'ashiDgton 38 55' le 21 à 5** après midL

New- York i^O /iO' le 21 à 10^ après midi.

Albany liU le 21 au point du jour.

Une observation du même genre, faite aussi sur la côte des États-Unis d'Amérique , est consignée dans l'ouvrage de Franklin intitulé Lelters and papers on philosophical subjectSy â6* lettre. Franklin rapporte qu'ayant voulu observer une éclipse de lune à Philadelphie, il en avait été empêché par un ouragan du nord-est qui se manifesta sur les sept heures du soir, et amena, comme d'ordinaire, des nuages épais qui couvrirent tout le ciel. Il fut surpris, quelques jours après, d'apprendre qu'à Boston, situé à environ 180 lieues au nord-est de Philadelphie, la tempête n'avait commencé qu'à onze heures du soir, longtemps après l'observation des premières phases de l'éclipsé. En comparant ensemble les rapports recueillis dans diverses colonies, Franklin trouva constamment que cette tempête du nord-est avait eu lieu d'autant plus tard que la station était plus septentrionale. « D'après cela, ajoute-t-il , je me formai, sur la cause des ouragans, une idée que j'expliquerai par un ou deux exemples familiers.

« Supposez qu'un long canal rempli d'eau soit fermé à son extrémité par une vanne. L'eau y restera en repos tant que le tube sera fermé ; mais elle commencera à se

mouvoir sî la vanne est enlevée ; Teau en contact avec la vanne se déplacera la première ; Teau contiguë viendra après, et ainsi de suite» graduellement, jusqu'à Tautre cxlrcmilé du tuyau, où le mouvement se fera sentir le plus tard. Dans ce cas, toute Teau marche réellement vers Touverture que la vanne fermait ; mais les ébranlements qui correspondent au déplacement initial du fluide, dans diverses parties du canal, se propagent en sens contraire, c*est-à-dire en remontant de la vanne vers rembouchure.

f Supposons, si Ton veut , que l'air soit en repos dans une chambre, aucun courant ne se formera s'il n'y a point de feu dans la cheminée; mais aussitôt que l'air de la cheminée, raréfié par le feu, s'élèvera, l'air voisin viendra remplir sa place et marchera vers le foyer : ce même mouvement se communiquera ensuite de proche en proche, et en sens contraire de sa direction, jusqu'aux couches contiguës à la porte. Ainsi, pour qu'il se forme en Amérique un ouragan du nord-est, il suffit qu'une forte raréfaction ait eu lieu dans le golfe du Mexique, ou près de ce golfe; l'air qui s'élève est remplacé par l'air contigu, plus boréal , plus froid et plus dense ; à celui-ci succède un nouvel air plus boréal encore, ce qui détermine un courant auquel les montagnes de l'intérieur des États-Unis doivent donner une direction nord-est. »

Il resterait à rechercher si les exemples que nous avons rapportés sont des exceptions à la manière dont le vent se propage ordinairement, ou si, comme quelques personnes le pensent, ces exemples font connaître, au contraire, la direction la plus habituelle de cette propagation. Quoi

qu'il en soit, pour qu'on ne suppose pas que le phénomène qui fait l'objet de cette Note est particulier au vent du nord-est et à la côte des États-Unis, nous terminerons par la remarque suivante, qui est due à Wargentin.

Quand, dans le nord de l'Europe, le vent passe à l'ouest, il se fait sentir à Moscou plus tôt qu'à Abo, quoique cette dernière ville soit de 15" plus occidentale que Moscou, et il ne parvient en Suède qu'après avoir préalablement soufflé en Finlande. • *'

n. — SUR LA DIRECTIOn ET LA THÉORIX DES GRAITDS OURAGAHS

En déposant sur le bureau de l'Académie des sciences, le 8 octobre 1838, plusieurs Mémoires de M. Espy, adressés à l'Académie par l'intermédiaire de M. Warden, j'ai donné un aperçu de diverses opinions qui ont été émises depuis quelques années sur les directions convergentes ou divergentes des vents par rapport aux parties centrales de l'espace où se fait sentir ce phénomène assimilé par divers météorologistes à une immense trombe.

M. Espy croit que le vent souffle dans toutes les directions possibles vers le centre des ouragans ; il est arrivé à cette conséquence en discutant un grand nombre d'observations recueillies sur la côte des États-Unis. Les effets du tornade qui, en juin 1835, traversa une partie du territoire de New- Jersey , étaient parfaitement d'accord avec cette théorie : M. le docteur Bâche, ayant suivi à travers le pays les traces du météore, trouva, en effet, à Taide de la boussole, que les directions des objets ren-

versés convergeaient généralement, dans chaque région, vers un point central. "

La théorie de M. Espy est complètement en désaccord avec celle que M. le colonel Capper, de la Compagnie des Indes, proposa en 1801 ; que M. Redfield, de New- York, a reproduite naguère en la perfectionnant, et qui a été l'objet d'un Mémoire approfondi présenté à l'Association britannique, à Newcastle, par le colonel Reid.

D*après cette théorie, les grands ouragans des Antilles, des régions tropicales et de la côte orientale des États- Unis, seraient d'immenses trombes. M. Reid trouve que les directions simultanées des vents, dans les vastes étendues de pays que les ouragans ravagent, concordent avec son hypothèse. Les journaux nautiques qu'il a pu discuter, provenant des divers navires dont se composait l'escadre de l'amiral Rodney en 1780, et du grand convoi escorté par le Culloden qui, en 1808, fut presque anéanti dans le voisinage de l'île de France , paraissent aussi montrer que sur les limites extérieures du tornade, les vents, au lieu d'être normaux à un seul et même cercle, lui étaient tangents.

En point de fait, les observations sur lesquelles s'appuient, d'un côté MM. Espy et Bâche, de l'autre MM. Redfield et Reid, ne pourraient se concilier qu'en admettant qu'il y a des ouragans, des iomados de plus d'une sorte.

Si Ton suivait la théorie de ces deux derniers météorologistes, il faudrait accorder que la trombe-ouragan a qtielqueroîs une base de 700 à 800 lieues de diamètre ;

«80 Sun LES VENT^« LES OURAGANS

que sa vitesse de propagation peut aller à 8 lieues à rhoure ; que celle de la rotation de Tair à la circonférence, ou, en d'autres termes, que la vitesse des vents tangents, est quelquefois de AO lieues à Theure !

Les travaux de M. Espy ont donné lieu en 1 8&1 à un rapport très-favorable fait à TAcadémie des sciences, au nom d'une commission, dont je faisais partie avec MM. Pouillet et Babinet, rapporteur. Les faits observés par M. Espy sur les tornades étaient assez nombreux, assez bien constatés, pour que nous pussions proposer à F Académie d'approuver son travail. Voici comment mon confrère et ami, M. Babinet, a résumé la théorie du savant physicien américain :

«La théorie de l'auteur s'appuie sur des faits bien observés, bien constatés et toujours reproduits dans la nature avec le même ensemble de circonstances. M. Espy pense que, si une couche très-étendue d'air chaud et humide en repos couvre la surface d'une région de la terre ou de la mer, et que, par une cause quelconque, par exemple une moindre densité locale, un courant ascendant se détermine dans cette masse d'air humide, la force ascensionnelle , au lieu de diminuer par l'effet de l'élévation de la colonne soulevée, ne fera que s'accroître avec la hauteur de la colonne, exactement comme si un courant d'hydrogène s'élevait au travers de l'air ordinaire , lequel courant serait poussé vers le haut de l'atmosphère avec une force et une vitesse d'autant plus grandes qu'il aurait une plus grande hauteur. On peut encore assimiler cette colonne d'air chaud à celle des cheminées et des tuyaux de poêle, dont le tirant est

d*autant plus grand que les tuyaux contenant Tair chaud sont d'une plus grande hauteur. Quelle est donc la cause qui rend le courant ascendant chaud et humide constamment plus léger dans chacune de ses parties que Pair qui 8e trouve à la même hauteur que ces diverses portions de la colonne ascendante? Cette cause, suivant les calculs très-sufDsamment exacts de M. Espy, est la tempé^ rature constamment plus élevée que garde la colonne ascendante, température qui provient de la chaleur fournie par la précipitation partielle de la vapeur mêlée à Tair et qui fait de cette colonne ascendante une vraie colonne d'air chaud, c'est-à-dire de gaz plus léger; car le poids de l'eau qui passé à l'état liquide est loin de compenser l'excès de légèreté qui provient de la température plus élevée que conserve cet air. (Ce poids ne compense qu'environ un cinquième de la diminution de poids dans les circonstances ordinaires.) Ainsi, plus la colonne sera haute et plus sa force ascensionnelle sera considérable et plus l'aspiration de l'air environnant do tous côtés sera produite avec énergie.

1 Pour comprendre encore mieux cet effet, considérons une masse d'air chaud et sec s'élevant au milieu d'une atmosphère plus froide. A mesure que cet air s'élèvera, il se dilatera en vertu de la pression moindre qu'il éprouvera, et par suite il se refroidira; il arrivera donc promptement à l'équilibre et de pression et de température avec une couche plus ou moins haute qu'il atteindra bientôt et dans laquelle il s'arrêtera ; mais si cette cause unique de refroidissement, l'expansion, est contre-balancée par une cause d'échauffement, par exemple la chaleur fournie par

la vapeur qui se précipite» cet air restera constamment plus chaud qu'il n'eût été nécessaire pour atteindre la même température et la même pression que Tair ambiant. Il sera donc constamment plus léger, et plus la colonne sera élevée, plus la force ascensionnelle sera considérable. Les calculs de M. Espy montrent, sans aucune incertitude, que la colonne d'air humide regagnant en température, par la vapeur qui se précipite, une partie de la chaleur que lui fait perdre son expansion, cette colonne reste toujours plus chaude que Tair qui est à la même hauteur que chacune de ses parties. Du reste, M. Espy supplée aux données exactes qui manquent encore à la science par des expériences faites sur la température que conserve Tair par Teflet de la précipitation de la vapeur dans un vase fermé qu'il appelle néphéloscope^ et dans lequel il compare l'abaissement thermométrique produit dans l'air par une diminution de pression supérieure à ce qui a lieu dans la nature, soit en opérant sur de l'air sec, soit en employant de l'air humide. Malgré l'influence des parois du vase, toutes les fois qu'un léger nuage est formé dans l'appareil, la température subit une réduction beaucoup moindre que celle qui a lieu quand on n'atteint pas le point de précipitation de la vapeur ou qu'on opère sur de l'air desséché.

« La théorie de M. Espy rend très-bien compte aussi de la formation d'un vrai nuage analogue aux cumulus à base horizontale, dès le moment où l'air chaud et humide a atteint une expansion telle que le froid qui en résulte produit la précipitation de l'eau; et la base du nuage central du tornade, si elle est horizontale, comme cela

lieu dans les grands météores de cette nature, doit être *autant plus abaissée que Tair humide soulevé est plus cbe en vapeur d'eau, cette base, comme celle des cumuls, devant se trouver au point od la température du coumt ascendant devient celle du point de rosée, qui dépend âdemment lui-même du degré d'humidité de Pair. ette théorie explique encore comment, dans les petits imados dont la violence est remarquable, il doit se proaire à une très-petite hauteur, dans le centre du mélore, une dilatation suffisante pour précipiter la vapeur ir le froid, et par suite pour produire cette espèce 'appendice qui distingue particulièrement les petits •mados ou trombes ordinaires. Ajoutons que les calculs 3 M. Espy sur la densité de la colonne chaude, sa légèîté comparative^ la force ascensionnelle du courant, la {pression centrale qui en est la suite, la vitesse d'écoument de l'air environnant vers l'espace où la pression it diminuée, enfin toutes les conclusions tirées des donnes physiques des phénomènes ont été vérifiés et recon- 18 suffisamment approchés pour ne laisser aucun doute ir cette partie de la théorie de M. Espy.

t II reste à dire un mot du déplacement du météore, e déplacement pourrait dépendre d'un vent ordinaire li, produisant un déplacement commun à toute l'atmo- >hère, ne troublerait pas l'ascension de la colonne d'air imiddb Mais comme ces phénomènes naissent subiteent au milieu d'un grand calme, M. Espy pense que, mformément aux faits observés, on doit attribuer le ouvement de translation du météore aux vents qui rèlent dans la partie supérieure de l'atmosphère dans les

latitudes moyennes, et que ce mouvement doit ainsi avoir lieu vers Test, tandis que, dans les régions équatorialcs, ce mouvement doit être dirigé vers Pouest, comme le courant des alizés. Enfin, la légère surcharge que doit occasionner le déversement de Tair tout autour de la tôte du météore rend compte de la légère élévation du baromètre qui précède dans chaque localité l'invasion da tornade , et peut même , suivant M. Espy , lui servir de pronostic. Il en résulte encore, au delà des limites du météore, que Ton doit éprouver, conformément à Tobservation, un vent faible dont la direction est opposée à celle de Tair qui se précipite violemment vers l'espace central du tornade.

« Les conséquences que M. Espy tire de cette théorie sont que, dans plusieurs localités, à la Jamaïque par exemple, les brises de mer donnent lieu à un mouvement de Pair parfaitement analogue à celui qui constitue un tornado et que les résultats en sont les mêmes, savoir, la pluie et l'orage à des heures fixes de chaque jour d'été. Les mêmes circonstances produisent les mômes effets dans d'autres localités bien connues; des éruptions volcaniques, de grands incendies de forêts, avec des circonstances favorables de calme, de chaleur et d'humidité, doivent aussi engendrer des courants ascendants et de la pluie.

(c Au milieu de toutes les déductions théoriques de M. Espy, on doit remarquer celle-ci, que jamais un courant d'air descendant ne peut donner du froid, car ce courant s'échaufferait par compression à mesure qu'il descendrait, et la température météorologique de plu-

ET LES TROMfiRS. $85

sieurs localités , qui sont à Tabri des vents ascendants, se trouve considérablement augmentée par cette cause. Les orages de sable de plusieurs parties de T Afrique et de l'Asie, quoique possédant une bien moindre énergie, précisément à cause de la sécheresse de l'air échauffé, sont, pour la nature de Teiïet et même pour sa quantité, parfaitement en rapport avec la théorie de M. Espy. Observons enfui que si, dans les tornados, Tair est absorbé par la partie inférieure de la colonne, et non par les parties supérieures, c'est que la différence entre la pression de la colonne chaude et celle de l'air environnant est d'autant plus prononcée qu'on la considère plus bas dans la colonne de moindre densité à élasticité égale, en sorte que, dans le cas de l'équilibre, au point le plus bas, cette différence serait précisément la différence totale de toute la colonne chaude à toute la colonne d'air de même hauteur située à l'entour de la première. » Nous avons proposé à l'Académie d'approuver les rerecherches si intéressantes de M. Espy et d'engager ce savant physicien à les continuer. M. Espy nous a annoncé postérieurement (juin 1843) que le gouvernement des États-Unis lui a fourni les moyens d'établir un système d'observations simultanées qui serviront à compléter l'histoire de ce phénomène. Les cadres destinés à recevoir les indications relatives à la direction du vent, à sa vitesse, à la pressiop barométrique, etc., pour les différentes périodes de l'orage ont été imprimés et distribués tant à des personnes chargées d'observer à terre, dans des lieux déterminés, qu'aux officiers de la marine auxquels il est recommandé de faire de semblables obser-

«86 SUR LES VKNTS, LBS 0UBA6ÀNS

valions dans les lieux où se trouvera leur navire pendant l'orage.

11 serait à désirer que le gouvernement français prît des mesures pour que des observations du même genre et sur le même plan fussent faites à bord des bâtiments deTÉtat.

M. Espy s'est félicité de l'encouragement qu'il a trouvé dans l'Académie des sciences pour la continuation de ses recherches. Le rapport favorable qui a été fait sur ses travaux, m'a-t-il écrit en septembre 1844, a contribué puissamment à le placer dans une position où il peut se procurer les renseignements dont il a besoin. 11 m'a coromuniquéy en outre, un fait déjà ancien qui me semble digne d'attirer l'attention.

« En Tannée 1808, vers le 1" juin, on ressentit, dans l'est de l'État de Tenessee, un ouragan remarquable par sa violence et son étendue... 11 avait pris naissance près de la ville de Kingston et il s'étendit jusqu'aux montagnes qui séparent l'État que je viens de nommer de la Caroline du nord, ravageant tout sur son trajet, qui fut de plus de 34 lieues au moins et sur une largeur qui variait de 550 mètres à 90... 11 avait commencé vers midi et il finit vers 3 heures environ; sa vitesse, d'après les renseignements que j'ai pu recueillir, était d'environ 13 lieues à l'heure... Dans la partie septentrionale de son trajet, il tomba beaucoup de grêle et de pluie, et, chose remarquable, il tomba en même temps des feuilles vertes et dcîs branches qu'il avait arrachées auparavant et qui étaient toutes recouvertes d'une couche épaisse de glace. Tous ces corps, emportés par le vent, étaient devenus les noyaux d'autant de grêlons. •• »

£T LES TliOMfiHS. 287

m. —SUR LE CONTRE -COURANT DES VENTS ALIZÉS

Dans le tome iv de la 2* série des Annales de chimie et de physique^ p. 216 ( 1818), j'ai inséré la Note suivante que j'ai reproduite presque textuellement dans Y Astronomie populaire (tome iv, p, 588) :

« Dans la soirée du 30 avril 1812, on entendit pendant quelques instants, à Ttie de lu Barbade, des explosions tellement semblables aux décharges de plusieurs pièces de gros calibre, que la garnison du chftteau SainterAnne resta sous les armes toute la nuit. Le lendemain matin 1" mai, Phorizon de la mer était clair et bien défini; mais immédiatement au-dessus on apercevait un nuage noir qui couvrait déjà le reste du ciel , et qui même, bientôt après, se répondit dans la partie où commençait à poindre la lumière du crépuscule. L'obscurité devint telle alors que dans les appartements il était impossible de distinguer la place des fenêtres , et qu'en plein air plusieurs personnes ne purent voir ni les arbres à côté desquels elles se trouvaient, ni les contours des maisons voisines, ni même des mouchoirs blancs placés à 0"*15 des yeux. Le phénomène était occasionné par la chute d'une grande quantité de poudre volcanique, provenant de l'éruption d'un volcan de l'île de Saint- Vincent. Cette pluie d'un nouveau genre et l'obscurité profonde qui en était la suite, ne cessèrent entièrement qu'entre midi et une heure; mais plusieurs fois, depuis le matin, on avait remarqué, en s'aidant d'une lanterne , comme des espèces d'averses pcMidant lesquelles la poussière tombait en plus grande ubon«

S8S Sun LES VENTS, LES 0UHA6ÀNS

dance. Les arbres d'un bois flexible ployaient sous le faix ; le bruit que les branches des autres faisaient en se cassant contrastait d'une manière frappante avec le calme parfait de l'atmosphère; les cannes à sucre furent totalement renversées; enfin, toute l'île se trouva couverte d'une couche de cendres verdâtrcs qui avait 3 centimètres d'épaisseur.

« La situation relative de la Barbade et de Saint-Vincent rend l'observation que nous venons de rapporter fort intéressante. Cette dernière ile, comme ou le sait, est de 20 lieues plus occidentale que l'autre. Les vents alizés, dans CCS parages, et particulièrement en avril et nntai, soufflent uniformément et sans interruption de Test, avec une légère déviation vers le nord. Il faut donc admettre que le volcan de Saint-Vincent avait projeté l'immense quantité de poussière qui tomba sur la Barbade et les mers voisines, jusqu'à une hauteur où non - seulement les vents alizés ne se faisaient pas sentir, mais dans laquelle régnait même un courant diamétralement opposé. 11 est, du reste, aisé de voir, si l'on adopte l'explication que la plupart des physiciens donnent des vents alizés, (ju'il doit y avoir constamment entre les tropiques un courant supérieur dirigé de l'ouest à l'est, analogue à celui qui, le l" mai 1812, transporta la poussière volcanique de Saint-Vincent à la Barbade, et que les preuves de l'existence d'un tel courant peuvent être rapportées à l'appui de l'explication dont il s'agit. »

Nous avons pris les détails qui ont servi à la rédaction de cette Note dans un recueil anglais dont il paraît tous les mois un numéro sous ce titre : The Edinburgh monthly

magazine. Voici maintenant l'analyse chimique de la poussière en question, telle que la donne le docteur Thomson dans le tome iv de son journal , p. 235 :

Oxyde de fer 1

Terre calcaire 8

Silice et alumine 01

Total 100

Dans la séance de TAcadémie des sciences du 3 mai 1819, M. Moreau de Jonnès a lu un écrit intitulé : Aemarques sur les circonstances d'un phénomène considéré comme preuve de la théorie des vents alizés. Ces remarques étaient relatives à la Note précédente. Ma réponse a paru dans le tome xi des Annales (p. 98). Je la reproduis sans y rien changer.

M. Moreau de Jonnès nous apprend que la première explosion du volcan de Ttle Saint - Vincent eut lieu le 27 avril 1812, vers midi, et que ce phénomène se renouvela pendant quatre jours consécutifs. Dans la nuit du 30 avril au 1*' mai, les explosions furent entendues à la Martinique et même à la Guadeloupe. La poussière volcanique commença à tomber à la Barbade le 1" mai, vers les 7 heures du matin ; elle atteignit le Fort Royal de la Martinique à une heure après midi, et la Guadeloupe seulement vers le soir, c On ignorait sans doute, dit M. de Jonnès dans son Mémoire, que les sables volcaniques de Saint-Vincent avaient été portés, non-seulement dans Test jusqu*à la Barbade, mais encore à la Martinique et même à la Guadeloupe, qui gisent à 36 et 75 lieues du centre de Téruption et sont situées dans le

XIL 19

290 SUR LES VlNtd* lÉÊ OUHAGàNS

prolongement septentrional de sa méridienne; \eê épo* quesi de la chute de ces sables, sur ces trois points élol* gnés, ne présentant d'autres différences que celles de rétendue des distances que les éjections ont eues à parcourir. » 11 indique ensuite comment» suivant lui, les poussières ont pu être transportées dans des points aussi diversement situés, et termine ainsi :

• Il résulte de ces faits que, loin qu'on puisse attribuer à des contre-courants d*air supérieurs aux vents alités, le transport des sables volcaniques de Saint -Vincent dans rtle de la Barbade, Il est prouvé que ce transport a eu lieu par l'action variable des brises australes qui ont porté presque simultanément ces éjections arénacées dans Touest et dans le nord, à des distances dont la plus étendue de celles que Ton connaisse est de 75 lieues. »

Lorsque nous rédigions la Note qui a donné lieu à ces remarques, nous ignorions, comme le dit fort bien M. de Jonnès, que la poussière volcanique de Saintr Vincent eût été transportée simultanément dans Test et dans le nord ; mais loin que ces nouvelles circonstances infirment la conséquence que nous avons tirée, relativement à la théorie des vents alizés, du seul fait que nous connaissions alors, elles nous semblent très-propres à la fortifier. On sait, en effet, que la Barbade est à Test de Ttle Saint-Vincent. Le vent qui a transporté la poussière volcanique de cette dernière lie à la première a dû indubitablement souffler de Touest vers Test. J*ai quelque peine à comprendre, je l'avoue, comment les brises australes, dont parle M. de Jonnès, auraient pu produire cet effet. Quoi qu'il en soit, on devait regretter de

BT LES TROMBES. 2»4

ne point connaître d'observation directe qui prouvftt qu'à la date du 30 avril 1812, il n'y avait, dans les parages de la Barbade, aucun vent inférieur qui soufflât de Touest à l'est : le transport de la poussière de Saint-Yincent à la Guadeloupe sera regardé, très- probablement, comme une preuve que ces vents inférieurs venaient alors du sud. 11 ne restera donc que le contre-courant opposé aux alizés pour expliquer comment, à la même époque, la poussière volcanique a pu aller de Saint- Vincent à la BarbadOi ou de Fouest à Test.

M. de Jonuès dit qu'il n'a jamais observé ce contrecourant sur les sommets des montagnes de la Martinique* Je répondrai que ces sommets ne sont pas assez élevés pour que le contre - courant s'y fasse sentir ; le fait signalé n'a par conséquent aucune importance; mais MM. de Humboldt et Léopold de Buch, par exemple, ont l'un et l'autre rencontré un vent d'ouest sur le pic de Ténériffe.

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