‹ Œuvres complètes de François Arago (volume 3)Chapitre 84 sur 161 · VIL — SUR LS8 TROMBES DE MER · texte numérisé non relu

VIL — SUR LS8 TROMBES DE MER

Les circonstances de la formation des trombes sont peu connues; en général ces phénomènes n'ont été examinés que de fort loin , et il est arrivé plus d'une fois

que la crainte inspirée par le météore a égaré la véracité de Tobservateur. Dans Tignorance où nous sommes sur la véritable cause des trombes, il importe de recueillir les observations de ces phénomènes qui ont été faites par des personnes instruites. Je vais placer ici quelques particularités extraites des registres de feu M. Maxwell par le rédacteur de YEdinburgh philosophical Journal ^ et Tanalyse d'un bon Mémoire de M. Napier, capitaine dans la marine militaire anglaise et membre de la Société royale d'Edinburgh. J'y ajouterai la description de quelques autres météores empruntée aux récits de divers navigateurs.

Au moment de la formation d'une trombe, une partie d*an nuage dont la surface était d'abord de niveau descend verticalement vers la mer, sous la forme d'un cône renversé; la base du cône est au nuage et la pointe en bas.

La mer commence à bouillonner assez longtemps avant que la pointe du cône l'atteigne.

L'espèce de vapeur semblable à de la fumée qui s'élève de la mer monte graduellement au-dessus de sa surface et finit par atteindre le corps du nuage : c'est alors que l'aspect du phénomène est le plus effrayant.

Peu de moments avant l'entière disparition de la trombe, il existe entre la pointe du cône renversé dont nous avons déjà parlé et la mer un tube délié et transparent qui aboutit au point où la mer bouillonne encore.

liC fait curieux de l'existence d'un tube vertical transparent entre le nuage et la mer avait déjà été indiqué, en 1701, dans les Transactions philosophiques, par

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M. Alexandre Slewarl. Cel observateur ajoutait même qu'on voyait très-distinctement l'eau de la mer s'élever au milieu du canal, précisément comme la fumée monte dans le tuyau d'une cheminée.

Le 2/i mai 1788, pendant sa traversée d'Angleterre à rinde, le docteur Francis Buchanan aperçut une trombe qui se détachait d'un nuage noirâtre dont l'élévation angulaire au-dessus de l'horijKon paraissait d'environ SU*. Cette trombe, qui n'était pas droite, présentait sa concavité au vent. Dans la partie de la mer correspondant verticalement à la pointe de la trombe, il s'éleva, avant que cette pointe atteignit le liquide, un nuage semblable à la fumée qui s'échappe de la cheminée d'une machine à vapeur. L'eau, à la base du nuage ascendant, paraissait extrêmement agitée ; on y voyait des tourbillons d'écume blanchâtre ; un bruit analogue à celui que forme une cascade s'entendait distinctement. Lorsque la colonne supérieure commença à se retirer en remontant vers la couche de nuages d'où elle s'était détachée, le nuage ascendant inférieur s'abaissa à son tour graduellement et finit par disparaître tout à fait dans la mer. La latitude du lieu de l'observation était 20"* /i5' sud; la longitude 20* ouest comptée de Greenwich ; la distance à la trombe 1500 mètres environ ; il pleuvait assez fortement sur le bâtiment, mais la pluie n'occupait qu'un très-petit espace; le vent était très-faible. Dans la soirée il y eut des éclairs fréquents et du tonnerre.

Le 12 avril 1789, le D' Buchanan se trouvant de nouveau dans l'océan Atlantique méridional, aperçut aud:<i une colonne de vapeur presque cylindrique, qui dôscen-

dait verticalement des nuages dont le ciel était couvert. L'extrémité inférieure et anguleuse de la colonne n'avait pas encore parcouru la moitié de l'intervalle compris entre le nuage et la mer, qu'il se forma sur celle-ci un tourbillon semblable à celui qu'on remarque au pied des grandes cataractes. Une colonne ascendante d'épaisses vapeurs s'éleva verticalement du même point, mais sans atteindre à une grande hauteur. La circonstance qui, dans cette observation, mérite le plus d'être recueillie, c'est que l'eau de la mer était encore agitée une minute après qu'on eut totalement perdu de vue la colonne verticale et descendante de vapeur, première cause du phénomène. Toutefois, comme l'observateur était assez loin (à 5 kilomètres et demi) de la trombe , on pourrait supposer que la colonne en question n'avait pas disparu tout à fait et qu'elle s'était seulement beaucoup afl'aiblie. Il n'y eut, le jour de cette observation, ni éclairs ni tonnerre. Le ciel, sur beaucoup de points, était couvert de nuages épais d'où s'échappaient fréquemment des ondées.

Le 6 septembre 1814, le capitaine Napier, commandant le vaisseau Eme^ aperçut une trombe à la distance de trois encablures. Le vent soufflait successivement dans des directions variables comprises entre l'ouest-nordouest et le nord-nord-est. La latitude était 30' 47' nord et la longitude, rapportée à Greenwich, 62" 40'.

La trombe, au moment de sa première apparition, semblait avoir le diamètre d'une barrique ; sa forme était cylindrique et l'eau de la mer s'y élevait avec rapidité; le vent l'entraînait vers le sud. Parvenue à la disttince d'environ 1500 mètres du bâtiment, elle s'arrêta peu-

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dant plusieurs minutes. La mer, fi sa base, parut dons ce moment en ébullition et formait beaucoup d'écume. Des quantités considérables d'eau étaient transportées jusqu'aux nuages; une espèce de sifllement s'entendait. La trombe en masse semblait avoir un mouvement en spirale fort rapide; mais elle se courbait tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre, suivant qu'elle était plus ou moins directement frappée par les vents variables qui alors et en peu de minutes souillaient successivement de tous les points du compas.

Lorsque la trombe commença de nouveau à marcher, sa course était dirigée du sud au nord, c'est-à-dire en sens contraire du vent qui soufflait. Comme ce mouvement l'amenait directement sur le bâtiment, le capitaine Napier eut recours à l'expédient recommandé par tous les marins, c'est-à-dire qu'il fit tirer plusieurs coups de canon sur le météore. Un boulet l'ayant traversé à une distance de la base égale au tiers de la hauteur totale, la trombe parut coupée horizontalement en deux parties et chacun des segments flotta çà et là incertain, comme agité successivement par des vents opposés. Au bout d'une minute, les deux parties se réunirent pour quelques instants; le phénomène se dissipa ensuite tout à fait, et l'immense nuage noir qui lui succéda laissa tomber un torrent de pluie.

Quand la trombe fut séparée en deux par le boulet, sa distance au bâtiment n'était pas tout à fait d'un demimille, l^a base, en appelant ainsi la partie de la surface de la mer qui paraissait bouillonner, avait 100 mètres de diamètre. Le col de la trombe, c'est-à-dire la section que

formait le tuyau ascendant dans le nuage dont une grande partie du ciel était couverte, se trouvait, au même moment, d'après les mesures de M, Napier, à 40' de hauteur angulaire. En adoptant 625 mètres, ou un peu plus d*un tiers de mille, pour la distance horizontale du point observé au bâtiment, on trouve que la hauteur perpendiculaire de la trombe, ou la longueur du tuyau ascendant comprise entre la mer et le nuage, était de 524 mètres. Cette détermination est importante, puisqu'elle prouve que feau ne s'élève pas dans le tube intérieur par le seul effet de la pression de l'air.

Il n'y eut, pendant toute la durée du phénomène, ni éclairs ni tonnerre. L'eau qui tomba des nuages sur le bitiment était douce. Peu de temps avant la disparition complète de la grande trombe, on en aperçut deux autres plus petites vers le sud, mais elles s'évanouirent presque aussitôt.

Les trombes décrites par M. Maxwell , ainsi qu'on l'a il VQ pins haut, commencèrent dans des nuages dont la surface s'abaissa en forme de cône avant que l'eau parût agitée au-dessous. Celle que M. Napier a observée eut son origine sur la mer même et parcourut un grand espace vers le sud avant d'atteindre les nuages à l'extension desquels elle contribua. Comme l'eau recueillie sur le bâtiment Eme était parfaitement douce au goût, il paraît naturel de supposer que l'eau de la mer soulevée jusqu'aux nuages par la trombe n'entrait que pour une très-petite quantité dans la pluie qui suivit la disparition de la colonne ascendante.

Un navigateur parti de New-York observa, le 19 mars

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1823, par II' du latitude nord, le temps étant parfaitement calme, une immense trombe d'eau qui s'approcha de son bâtiment en faisant un bruit épouvantable. 11 ajoute que quelques coups de fusil tirés en Tair rompirent subitement la colonne au-dessous de son centre : alors la partie inférieure retomba dans la cavité qu*elle avait formée en s'élevant, tandis que l'autre moitié monta vers le nuage auquel la trombe semblait suspendue.

Nous avons vu ci-dessus que le capitaine Napier avait déjà essayé de détruire une trombe par un coup de canon; mais reiïet n'avait pas été à beaucoup près aussi tranché que l'annonce l'auteur de cette dernière relation.

Le 5 avril 1826 uue trombe curieuse fut observée sur la côte de Floride. Un instant avant son apparition , il n'y avait dans tout l'hémisphère visible qu'un seul nuage noir dirigé de l'est à l'ouest; ses bords, singulièrement tranchés, étaient parallèles à l'horizon et élevés de 25 à 30^ Partout ailleurs une légère couche de vapeurs couvrait le ciel ; le vent venait de terre ; le thermomètre marquait 22^2 centigrades.

Tout à coup un petit cône noir et parfaitement bien terminé parut descendre verticalement de la face inférieure du nuage, la pointe en bas. Au même moment, la mer sous le cône commença à se soulever en écume ; on aurait dit qu'elle se brisait sur des rochers. Après deux ou trois minutes le cône acquit subitement le double de la longueur qu'il avait eue jusque-là, et dès ce moment l'eau de la mer monta plus haut. Bientôt le sonunet du cône s'évanouit. Ce changement se fit aussi en un instant inappréciable. Trois minutes s'étaient ensuite à peine

écoulées qu*on vit le cône, dans Fespace de 2 secondes, descendre presque jusqu'à toucher la mer, que toutefois il n'atteignit jamais complètement. Dans ce mouvement, la forme conique disparut tout à fait. La colonne suspendue au nuage ressemblait alors à un cylindre un tant soit peu courbé. Cette colonne parut creuse; il est certain que ses bords semblaient plus obscurs que le centre. On crut remarquer dans son milieu un mouvement ondulatoire ascendant ; les matelots s'écrièrent même que l'eau montait dans la trombe.

J'ai déjà dit qu'à mesure que la colonne suspendue au nuage descendait, l'agitation de la mer augmentait. Lorsqu'elle eut pris la forme d'un cylindre, les vagues qu'elle occasionna s'élevaient plus haut que son extrémité inférieure, mais ne la touchaient pas. Cette extrémité se trouvait aussi entourée d'un grand anneau liquide ^ Ajoutons enfin que le nuage, dans la partie à laquelle le cône semblait attaché, fut toujours sensiblement plus noir que partout ailleurs.

La trombe que je viens de décrire dura plus d'un quart d'heure. Nous avons vu comment elle se forma; disons maintenant qu'avant de disparaître elle commença par s'affaiblir un peu dans toute sa longueur; qu'ensuite la partie la plus basse s'évanouit soudainement; que ce qui en restait était dentelé inférieurement, et que ce fut ainsi par sections que la destruction entière s'opéra.

i. Il est bien regrettable que M. Lincoln, docteur on médecine, à qui j'emprunte ces détails , n'ait pas Jugé convenable de nous apprendre comment il a pu constater rexisteiice de cette grande ca\ité liquide, au centre de laquelle flottait l'extrémité inférieure de la troml)e sans en tondis lés parois.

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M, LÎDCoIn croît avoir remarqué que le mouvement ondulatoire interne dont j'ai déjà parlé devenait graduellement plus distinct et plus lent. Avant la disparition complète, le vent s'était considérablement renforcé, et le nuage, en s'étendant, avait couvert une grande partie du ciel. Une nouvelle trombe se forma, présenta exactement les mêmes apparences et disparut I-e vent acquit bientôt plus de force, les nuages devinrent plus obscurs, s'étendirent dans tous les sens et couvrirent bientôt le firmament tout entier. Alors il y eqt un éclair extrêmement vif, suivi d'un terrible coup de tonnerre. En un instant l'atmosphère fut complètement calme ; les voiles frappaient sur les mâts; on ne sentit plus un souffle de vent, et la pluie commença à tomber par torrents.

Dans les instructions que j'ai rédigées au nom de l'Académie des sciences sur les observations de météorologie et de physique du globe qui pouvaient être recommandées aux expéditions scientifiques du nord et de l'Algérie, j'ai mentionné les trombes d'une manière particulière*. Cetappel fait aux savants officiers de notre marine m'a valu l'envoi d'une description fort intéressante faite par M. le lieutenant de vaisseau Leps, commandant le bâtiment à vapeur le Vautour. Le 1" octobre 18û6, M. Leps se trouvait à environ 9 lieues dans le nord-ouest de l'entrée du golfe de Bougie. Le vent était violent et soufflait du nord-ouest au nord ; la mer très-grosse et fatigante, battue de tous côtés par des saules de vent de chaque instant. Le ciel était parsemé de grands nuages

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