DANS (( LA HAUTE
En arrivant devant l’hôtel du marquis de Capdecamp, qui est situé boulevard Malesherbes, près du parc Monceau, le fiacre de l’abbé Moulin dut prendre la file, car il y avait, ce soir-là, réception chez le marquis et, à sa porte, encombrement de coupés et de landaus.
Sur le seuil, — oh! que de plantes vertes, de fleurs, de lumières! et quel beau tapis d’Orient couvrant les marches du perron! — sur le seuil, un laquais ouvrait les portières. Un laquais superbe, en livrée somptueuse, les cheveux enfarinés, et dont la paire de mollets moulée dans la soie blanche eût suffi jadis, à la cour de Catherine II, pour transformer un simple grenadier en général en chef ou en premier ministre.
A l’aspect de l’ecclésiastique, qui, selon l’expression populaire, « marquait mal » avec son
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vieux chapeau, sa douillette flétrie et son rabat crasseux, le magnifique larbin, malgré l’impassibilité professionnelle, eut un recul d’étonnement et même de dégoût.
Mais, dans son fiacre, en attendant son tour de descendre de voiture, l’abbé s’était armé d’assurance. Il n’avait plus que cette visite à faire et ne voulait pas échouer au port.
« J’ai absolument besoin de parler un instant à M. le marquis, dit-il au laquais.
— • Mais... je ne sais si M. le marquis pourra vous recevoir, — répondit l’homme aux mollets... — Enfin, le valet de chambre de M. le marquis est là... Adressez-vous à lui... »
Avant de gravir les degrés du perron, le vicaire, sans se laisser intimider par la présence de cinq ou six grands drôles à aiguillettes et à tête poudrée, réclama le valet de chambre, — en bas de soie noire, celui-ci, avec jabot et manchettes, — et lui renouvela sa requête.
D’abord, le valet se récria.
Déranger M. le marquis! En un pareil moment, quand il y avait trois cents personnes dans les salons!...
Pourtant, le prêtre insistant toujours et le près-
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tige de la soutane ayant fini par opérer, M. x\uguste — c’était le nom de l’important personnage — consentit à aller prévenir son maître; et l’abbé, tout de même un peu embarrassé de sa personne dans la splendide antichambre, se dissimula de son mieux entre deux caisses d’azalées en fleurs.
L’attente fut assez longue.
En face de lui, au vestiaire, l’abbé Moulin vit plusieurs belles dames émerger de leurs fourrures de chinchilla ou de renard bleu, en grand décolleté, et, pour la première fois de sa vie, il fut admis à contempler une série de nuques, de poitrines, de bras et d’épaules, que vous connaissez comme vos poches, monsieur et cher lecteur, pour peu que vous soyez abonné de l’Opéra et habitué assidu des réunions mondaines. Mais le bonhomme était plus inébranlable que saint Antoine lui-même; et, seuls, les bijoux et les parures qui rehaussaient l’éclat de ces « trésors », comme disaient nos aïeux, excitèrent l’attention et aussi le mécontentement du vieillard charitable jusqu’à l’excès, qui s’était ruiné pour les pauvres, du socialiste selon l’Evangile.
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« Décidément, — songeait-il en faisant la grimace, — elles ont trop de diamants tout de même... Quand je songe que, par ce froid, à la Butte-aux-Cailles, mes pauvres diables de chiffonniers en sont réduits à mettre « chez ma tante » leurs matelas et leurs couvertures!... On aura beau dire, tout cela est mal arrangé. »
Le retour de M. Auguste le tira de ses réflexions.
« Si monsieur l’abbé veut bien me suivre? y>
Allons ! la soutane avait fait encore une fois son petit effet.
Et après avoir monté, derrière son guide, un étroit escalier, l’abbé fut introduit, au premier étage, dans une vaste pièce. Un lustre hollandais y éclairait discrètement des bibliothèques, et d’énormes bûches de chêne flambaient dans une cheminée monumentale.
« M. le marquis prie monsieur l’abbé de l’attendre quelques minutes, » dit le valet de chambre en se retirant.
Mais elles n’en finissaient plus, les minutes.
L’abbé examina d’abord les armoiries fort compliquées du marquis, qui surmontaient la grande cheminée, sans trouver là d’ailleurs une distrac-
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tion bien. intéressante. Car il ignorait la noble science du blason et ne pouvait comprendre toutes les beautés de cet écusson écartelé, où il y avait des tours pareilles à celles du jeu d’échecs, une croix rouge comme sur les bouteilles d’absinthe suisse, des coquilles comme à la porte d’un marchand de vins, dans la saison des huîtres, et un lion qui avait plutôt l’air d’un caniche de cirque forain et qui faisait le beau en tirant la langue. Il jugea même, faut-il le dire? absolument dépourvue de modestie chrétienne la hère devise des Capdecamp : ce Toujours en teste ! » et, quand il se rappela que les membres de cette glorieuse famille avaient participé aux plus illustres défaites de notre histoire, le fameux ce Toujours en teste !» — si fort admiré par les d’Hozier contemporains et tous les amateurs d’héraldisme — apparut au digne prêtre comme une grotesque fanfaronnade.
Cependant, depuis qu’il était dans cette chambre, il entendait, tout près de lui, derrière une épaisse et sombre portière de velours, un vague brouhaha, une rumeur étouffée et confuse.
Là, derrière ce voile, était ce le monde », dont l’abbé avait si souvent parlé, dans ses homélies,
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sans en rien connaître, cc de chic », — qu’on nous pardonne celte façon de parler irrévérencieuse, — le cc monde », dont il recommandait aux enfants du catéchisme de fuir les pompes, les séductions et les dangers, à peu près comme il leur aurait défendu de mettre leur doigt dans leur nez; car, comme connaissance du cc monde », l’excellent homme était à peu près aussi ignorant que son auditoire, composé de gamins de dix à onze ans, de gosses et de gosselines du faubourg Saint-Marceau, appartenant au cc monde » des chiffons et de la tannerie, et qui, en fait de concupiscences, n’avaient guère qu’un désir, celui de posséder un sou — bien à eux — pour s’acheter une pipe en sucre, une poupée en carton ou une page de soldats d’Épinal.
Mais, enfin, ce « monde » si mystérieux, contre lequel le pauvre prêtre avait tant de fois fulminé en citant de confiance un tas de Pères de l’Église, ce cc monde » était là, à deux pas. L’abbé Moulin n’avait qu’à glisser un doigt, qu’à risquer un œil, entre ces deux pièces de velours lourdement drapées, et il le voyait, ce fameux « monde », il le surprenait au sein des plaisirs qui le mènent à sa perdition.
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Avouons le péché — oh ! bien véniel — de l’abbé Moulin. La curiosité fut la plus forte. Il regarda par la fente, entre les deux rideaux, et il eut ce spectacle extraordinaire.
Un salon éclatant de lumière. Deux cents femmes, vues de dos, — il y avait de jolis dos, ne soyons pas injuste, — assises sur de grêles chaises d’or et serrées comme des sardines. A droite et à gauche, sous les baldaquins des portes, un grand nombre d’hommes plastronnés de blanc, aux visages mornes et fatigués, tous debout et encaqués, eux aussi, comme des harengs. Et là-bas, devant la cheminée, tournant le dos à un délicieux buste de Pajou, — celui de la maréchale de Capdecamp, qui a eu des bontés pour Louis XV, et dont le mari, l’illustre maréchal, a été tellement rossé par le grand Frédéric, — un individu isolé, plus laid que les autres, à la face glabre et suifeuse de cabotin, aux lèvres empâtées, qui débitait, avec des tics d’alcoolique et un aplomb de marchand de pommade pour les cors, on ne sait quelle informe prose, saupoudrée de séniles calembours et de blagues caduques sur les pêcheurs à la ligne, les maris trompés et les belles-mères.
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Tous ces infortunés écoutaient un monologue!
L’abbé Moulin, simple d’esprit, n’était point une bête.
Cette foule compacte, où les deux sexes étaient séparés, — comme au catéchisme, — cette odeur nauséabonde de parfumerie, de fleurs mourantes et de viande humaine, surtout les contorsions et les grimaces abjectes du lointain saltimbanque, lui firent horreur. Il retira son doigt d’entre les deux rideaux, qui se refermèrent hermétiquement.
Comme on eût étonné le brave homme, si on lui avait dit que les gens du monde empilés dans le salon voisin étaient à ce point las et dégoûtés les uns des autres et trouvaient leurs entretiens si fastidieux qu’ils préféraient encore à leur conversation ce monologue imbécile, et que le pitre qui le leur récitait — non content de la quarantaine de mille francs qu’il gagnait à son théâtre — se faisait payer vingt-cinq louis par soirée et exigeait encore des égards, des politesses et des compliments à n’en plus finir !
C’est alors que l’abbé Moulin aurait trouvé qu’on jetait l’argent par les fenêtres et qu’il se serait indigné en pensant à la misère de ses pauvres chiffonniers !
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Mais une porte s’ouvrit. L’abbé étaiten présence du marquis de Gapdecamp.
Oh ! superbe ! Cinquante ans et les mois de nourrice, mais superbe ! Un peu teint, sans doute, avec quelques reflets lilas dans la barbe et des poches d’eau sous les yeux. Mais quelle tenue! quelle prestance de gentilhomme ! Et le nez de François Ier! Allez voir le Titien du Louvre. Tout à fait ça! Et puis, je parlais de plastron de chemise, tout à l’heure. Voilà un homme qui était cuirassé d’empois. Une banquise dans son gilet, tout bonnement. Une Sibérie traversée par le cordon noir du lorgnon ! Certains snobs se font blanchir à Londres. Passé de mode! Vieux jeu! Le marquis envoyait son linge à New-York, où l’on commence déjà à trouver des blanchisseurs chinois, les premiers de l’univers.
Pauvres élégants de pacotille, vous pouvez, tant que vous voudrez, implorer votre repasseuse, lui faire la cour même, — il y en a de charmantes, des repasseuses, — vous n’obtiendrez jamais cet éclat, cette pureté de neige. Devant le plastron de M. de Capdecamp, on baissait les yeux, de peur d’ophtalmie.
Après un petit salut de la tête, très sec, proba-
PROSE. — V. 7
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blement pour ne pas détruire l’économie de son éblouissant plastron :
« Vous désirez, monsieur l’abbé?... » demanda le marquis d’une voix nasale et impertinente.
Franchement, il lui déplaisait, le gentilhomme, à l’abbé Moulin. On l’avait fait attendre, il ne voulait pas se mettre en retard. Ma foi, il ne prit pas de gants pour s’expliquer avec le noble seigneur, et il lui conta promptement, brutalement même, sa petite affaire, cc Renaudel... Votre ancien banquier... Tout le monde remboursé... Voici la traite... Un million, etc., etc..: Et mon reçu, s’il vous plaît, monsieur le marquis ? »
Bien qu’ayant rougi jusqu’aux oreilles, dès les premiers mots, M. de Capdecamp voulut montrer du sang-froid, opposer l’impassibilité du dandy à la rudesse plébéienne du prêtre. Il logea son lorgnon dans un de ses yeux pochés, examina la traite attentivement comme pour s’assurer qu’elle était régulière, la plia en quatre, la glissa dans le gousset de son gilet, signa le reçu sur un coin de table et le rendit à l’abbé, du bout des doigts.
Et le prêtre saluait déjà pour se retirer, quand, tout à coup, épuisé par l’effort et brisé par l’émo-
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tion, l’homme du monde s’affala, s’écroula dans un fauteuil; et, les coudes aux genoux, le front dans les mains, il murmura d’une voix douloureuse, sanglotante, navrée:
« Trop tard !... Trop tard !...
— Grand Dieu ! monsieur le marquis... Qu’avezvous? » s’écria le vicaire, stupéfait.
Mais M. de Capdecamp se releva d’un bond, la face pourpre de colère, et faisant rageusement de grands pas dans la vaste pièce :
« Ah ! vraiment, — dit-il avec une amère fureur, — il restitue ce qu’il a pris, ce voleur ! Il indemnise ses victimes, cet escroc et ce faussaire!... Avec les intérêts!... Car, je m’en souviens, la somme qu’il m’a dérobée était loin d’être aussi forte... Et vous vous attendez sans doute, monsieur qui faites ses commissions, que je vais vous charger de présenter au sieur Renaudel tous mes compliments pour ce beau trait... Renoncez à cet espoir, je vous prie, et dites au contraire de ma part à ce drôle qu’on ne se réhabilite point si facilement, qUe — en ce qui me concerne — il n’a rien réparé du mal qu’il a fait, que je le considère toujours comme le dernier des misérables, et que je n’ai pour lui que mépris et que haine ! )>
Il écumait; et, marchant sur l’abbé qui recula vers la muraille :
« Un million!... — cria-t-il en regardant le prêtre dans les yeux. — Je me moque bien de son million !... J’en ai douze!... Les millions de Mlle Mardock, c’est-à-dire de Mme la marquise de Capdecamp, qui donne ce soir une fête délicieuse et de qui la toilette sera décrite demain dans vingt journaux... Et l’argent de ma femme, entendezvous? c’est comme l’argent de Renaudel; c’est de l’argent volé!... Un million!... qu’est-ce qu’il veut que j’en fasse de son million?... Est-ce que je peux racheter mon honneur avec?... »
Ah ! il n’était plus correct du tout, l’homme du monde, et il ne se souciait plus, allez ! de son plastron de neige, et il se fourrageait la poitrine de sa main crispée et tremblante.
« Ma franchise vous étonne, n’est-ce pas?... Tant pis ! J’ai cela sur le cœur depuis trop longtemps... Il faut que j’éclate !... Non, mais voyezvous ce Renaudel, ce bas coquin, qui me rend mon argent et qui se croit quitte?... C’est un peu fort... Pardieu! jusqu’au jour où il m’a dépouillé par son ignoble vol, je n’avais pas vécu comme un niais, c’est clair... Dissipation et débauche, dites-
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vous? Nous appelons cela, nous, galanterie et générosité ! Ce sont vices de bonne compagnie, peccadilles de gentilhomme ; et vous êtes là, vous autres prêtres, pour nous en absoudre, une fois l’an... J’avais eu la main ouverte, comme un homme bien né que je suis, voilà tout... Justement, j’en avais assez de la vie de plaisir, je songeais à disparaître et à finir décemment. Il me restait quelques centaines de mille francs; de quoi payer mes dernières dettes et me retirer, avec une pipe et un fusil de chasse, dans un petit domaine que j’ai encore chez moi, dans la Mayenne... J’allais le faire, je m’en étais donné ma parole... Tout à coup, ce Renaudel prend la fuite, et me voilà tout nu, avec vingt créanciers pendus à ma sonnette... Que faire? A quarantesept ans, on ne s’engage pas aux chasseurs d’Afrique... Travailler! Fi donc!... Et puis, à quoi?... Et puis, est-ce que j’aurais pu?... J’ai été lâche... J’ai cherché si je n’avais pas encore quelque chose à vendre, un gage à porter chez les Juifs... Et je l’ai trouvé tout de suite, cet objet de commerce, cette proie pour l’usurier. »
Alors, désignant de la main son blason de famille :
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« Il me restait ça, — continua M. cle Capdecamp. — Et j’ai eu les millions de la juive moyennant la couronne de marquis, la devise, les lions, les tours, les coquilles, et toute la boutique!... Et je suis le gendre de ce Mardock qui a vendu des contremarques dans sa jeunesse, qui a tenu un tripot, de ce Mardock qui, avec son fameux « Comptoir de l’Agriculture », a vidé les bas de laine des ouvriers et des paysans, qui a volé les pauvres, de ce Mardock qui, si les lois et la justice n’étaient pas une farce, devrait être à Nouméa en compagnie de votre Renaudel et manger avec lui à la même gamelle de haricots!... Dites-lui bien cela, à votre monsieur à scrupules tardifs, dites-lui bien que c’est son œuvre... Et qu’il ne hausse pas les épaules; qu’il ne dise pas . « Ce pauvre marquis! « Il s’y fera, il en prendra son parti... » Voilà quatre ans que je suis marié, et j’ai toujours dans la bouche l’affreuse bile de ma honte... D’autres, beaucoup d’autres ont agi comme moi, sans doute, et dorment très tranquillement sur le même oreiller que la fdle d’un voleur... Il y en a quelques-uns de cette espèce, ici, dans ce salon, derrière ce rideau , mêlés aux connaissances de ma femme, tas de richards et de ras-
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taquouères... D’autres aussi, qui n’ont pas vendu leur nom, qui sont irréprochables, sont tout de même venus, ce soir , du fond de leur noble « Faubourg », attirés par l’or, pour voir du luxe, par bassesse devant la fortune, et ceux-là ont aussi perdu le droit de me mépriser, ou du moins de le dire trop haut... Que m’importe l’opinion de cette tourbe sur ma conduite? Je ne pense plus qu’à l’opinion des gens d’honneur, hélas! et je la connais.»
Le marquis s’était assis de nouveau, et l’abbé le considérait, effrayé de son accablement.
ce Un million! — reprit le gentilhomme avec un accent ironique. — On peut se payer un beau caprice, avec un million... Je sais, dans l’Yonne, un château historique qui va être mis en vente... Oh ! tout à fait le grand style... Mansard et Le Nôtre, s’il vous plaît... Mme de Capdecamp, qui a le goût magnifique, en aurait envie, et les enchères n’atteindront certainement pas huit cent mille francs... Il serait galant de ma part, n’est-ce pas? d’offrir à la marquise ce cadeau royal... Mais elle est assez riche. Je n’ai que ce pauvre million. Il m’est permis de songer un peu à moi... Par malheur, il n’y a qu’une chose qui me ferait plaisir, et elle n’est pas à vendre. »
Alors, levant de nouveau les yeux sur le vieux prêtre :
« Écoutez cela, monsieur l’abbé... J’ai servi, pendant la guerre de 1870, dans les zouaves de Charrette, avec un de mes cousins, le baron Louis de Capdecamp, qui est mon aîné de quinze ans. Il appartient à une branche fort pauvre de notre famille... J’ai connu peu d’hommes aussi braves. Un courage gai... A Patay, quand nous nous sommes lancés pour la fameuse charge, il m’a regardé et m’a crié avec son rire à la Kléber : cc Cap- « decamp, toujours en tête!... » Un instant après, il tombait, le bras droit fracassé. On l’amputa, et il a eu la médaille militaire, dont il ne porte pas le ruban, par esprit d’humilité; car il est très pieux... Louis a aujourd’hui soixante-cinq ans. Il vit de trois mille francs de rentes viagères, et il est trop fier pour que les siens osent lui proposer la moindre assistance. Il habite une petite chambre, au cinquième, rue Jacob, et, quoique estropié, fait lui-même son ménage et sa cuisine, afin de pouvoir encore donner, par-ci par-là, sa pièce de cent sous à des misères intéressantes, qu’il recherché... Si vous le rencontriez, toujours décemment vêtu, la manche vide de sa redingote
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repliée sous Faisselle, quand il se rend à la messe de huit heures à Saint-Germain-des-Prés, vous diriez, devant ses yeux de lion et sa moustache blanche : « Voilà l’honneur qui passe! »... Trois mois après mon mariage, à propos duquel il né m’avait pas donné signe de vie, je rencontrai Louis sur la place de la Concorde et je m’avançai, la main tendue. Il s’arrêta, recula d’un pas, me lança un regard terrible, — mais plus triste encore que terrible, - — enfonça dans sa poche sa main unique, et passa en détournant la tête... Eh bien, monsieur l’abbé, — ajouta le marquis dont la voix se chargeait de sanglots, — la seule chose qui me ferait plaisir et que tous les millions du monde ne peuvent me rendre, c’est la poignée de main du cousin Louis. »
Et le malheureux se cacha la tête dans ses mains.
Devant cette douleur, — car il ne s’agissait plus, maintenant, de tenue, de grand air et de chemise bien empesée, et l’altier marquis n’était plus qu’un pauvre homme qui pleurait à chaudes larmes, — l’abbé Moulin était profondément ému.
Mais que dire devant l’irréparable?
Cependant, au bout de quelques minutes, le
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gentilhomme se redressa, prit son mouchoir, s’essuya les yeux, et, se levant avec un effort :
« Je viens de vous donner, — dit-il, — un bien ridicule spectacle. Excusez-moi, monsieur l’abbé. . . Je n’ai pas besoin non plus, je pense, de vous recommander la discrétion. C’est l’ordinaire vertu des prêtres... J’ai eu tort, d’ailleurs, de parler comme je l’ai fait de ce Renaudel. J’ai été trop sévère. Ce n’est pas sa faute, après tout, si j’ai épousé Mlle Mardock... Seulement, il est bien heureux, lui, de pouvoir se nettoyer la conscience avec de l’argent... Dites-lui, s’il vous plaît, que je ne lui en veux point et que je lui souhaite bonne chance... Auguste va vous indiquer le chemin. »
Et le marquis tira nerveusement un cordon de sonnette.
En venant chez cet homme et en lui apportant ce million, l’abbé Moulin avait bien songé, l’on s’en doute, à recueillir, là aussi, quelque belle aumône pour ses pauvres. Mais il n’eut pas le courage de rien demander. Et puis, il lui semblait que cet argent-là leur aurait porté malheur.
Le dos au feu, devant la haute cheminée, debout sous son blason vendu, le marquis de Capdecamp se tenait immobile, les yeux baissés, hon-
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teux de son accès de désespoir, de cette défaillance de son orgueil.
L’abbé le salua silencieusement et suivit le valet de chambre.
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