BIEN PORTANT
cc Demandez la liste officielle et complète des numéros gagnants de la Loterie Internationale... Demandez le tirage du gros lot de cinq cent mille francs... Dix centimes. »
Au coin du faubourg Montmartre, on ne pouvait pas voir les deux camelots, perdus dans la brume crépusculaire et dans le fourmillement de la foule; mais leurs deux voix — un ténor suraigu, une basse profonde, — dominaient le bruit torrentiel des piétons et des voitures et se répondaient alternativement d’un trottoir à l’autre.
Albéric Mesnard venait de quitter les bureaux
de la maison Cahun et fils (Faux cols, manchettes
PROSE. — V
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et plastrons mobiles. Rue du Sentier, à Paris. Succursales à Londres et à Hambourg). Saisi par le froid humide de cette soirée d’hiver, ayant relevé le collet de son mince paletot et mis les mains dans ses poches, il se hâtait, avec l’adresse du Parisien, à travers la cohue, lorsqu’il entendit les deux aboyeurs.
ce Demandez la liste officielle et complète des numéros gagnants de la Loterie Internationale... Demandez le tirage du gros lot de cinq cent mille francs... Dix centimes.
— Ah ! bah ! — se dit le jeune homme, — ils se sont donc enfin décidés h le tirer, ce fameux gros lot... Ce n’est pas malheureux. Depuis trois ans que ça traîne... Mais, au fait, j’ai un billet. »
Il chercha du regard un des hurleurs, eut envie d’acheter le papier. Mais il ne lui restait qu’une pièce de quarante sous. On était le 30 novembre ; et, le lendemain matin seulement, Albéric Mesnard devait toucher ses appointements, les cent cinquante francs par mois qu’il gagnait chez Cahun et fils, comme employé à la correspondance. Quarante sous! Il lui fallait, avec ces quarante sous, payer son dîner à sa gargote. Albéric ne voulut pas changer sa pièce blanche.
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(( Demain matin, tous les journaux donneront la liste des numéros gagnants, et il sera toujours temps de m’assurer que le demi-million n’est pas pour mon fichu nez... Et puis je ne me rappelle même plus ou j’ai fourré mon billet. »
En ce moment, un garçon pâtissier en veste blanche, qui le heurta de sa manne d’osier, faillit lui verser sur la tête toute la crème d’un sainthonoré et toute la sauce d’une timbale aux crevettes, puis, après l’abordage, s’éloigna en traitant le passant malencontreux de « fourneau » et de « propre à rien ». Distrait par l’accident et ne songeant déjà plus à son billet de loterie, Albéric continua son chemin sur le trottoir du faubourg des Écrasés, se glissant à travers la presse, donnant et recevant des coups de coude.
Il n’est pas de solitude plus complète que celle d’un homme au milieu de la foule; mieux que dans l’absolu silence, la pensée fonctionne et la mémoire s’éveille parmi l’assourdissant et continu brouhaha de la rue. Tout en remontant vers Montmartre, Albéric, qui doublait le pas dans le brouillard intense et serrait de près, machinalement, les boutiques flamboyantes, revécut alors par le souvenir, pour la centième lois peut-être,
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sa jeunesse douloureuse, son passé de misère.
Non, décidément, sa bonne femme de mère avait eu bien tort de solliciter et d’obtenir pour lui cette bourse dans un lycée, de le faire bourrer, dès l’enfance, de latin et d’idéal.
Elle était pourtant payée, la pauvre créature, pour savoir ce qu’en vaut l’aune, des existences d’artistes, des carrières libérales. Quand elle avait épousé le peintre de natures mortes Mesnard, — celui qui a peint tant de douzaines d’huîtres, avec le citron coupé en deux et le couteau de l’écaillère à côté de l’assiette, — le petit ménage avait presque de quoi vivre. Sans contredit, Mesnard était le Raphaël des huîtres. Ses « marennes )) surtout, si humides, si baveuses, avec un ton vert-cadavre si juste, — il leur devait sa troisième médaille, — se vendaient bien et facilement. Pendant les mois qui ont un r, on mangeait tous les jours une douzaine de marennes à déjeuner chez les Mesnard. Seulement, elles n’étaient jamais très fraîches, parce qu’on les avait ouvertes dès le matin et qu’elles avaient posé avant d’être mises sur la table. Le peintre se nourrissait de ses modèles. Mais, l’été, les affaires allaient moins bien. Plus d’huîtres ! Peu-
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dant les mois qui n’ont pas dY, Mesnard avait bien essayé de peindre des écrevisses. Mais ce n’était plus ça. Il n’avait pas attrapé le tour de main. Artistes, critiques d’art et marchands de tableaux furent unanimes dans leur verdict : « De premier ordre devant les mollusques, inférieur devant les crustacés. » Cependant, on vivota, tant que les « marennes » de Mesnard furent à la mode. Mais, au Salon de 1864, Rousselot, son émule, exposa sa « Douzaine d’ostendes », le tableau pour lequel il a été décoré, et les amateurs ne voulurent plus, désormais, entendre parler que des ostendes. Le succès de Rousselot devait, sans doute, être éphémère, car cinq ans plus tard Piégealoup lui arrachait le sceptre de la nature morte avec sa fameuse « Douzaine de cancales », qui a failli lui faire décrocher la médaille d’honneur. Mais l’infortuné Mesnard n’eut même pas l’amère consolation d’assister à la ruine de son rival et de voir les cancales succéder aux ostendes, comme les ostendes avaient jadis détrôné les marennes. A la veille du triomphe de Piégealoup, le père d’Albéric mourut plus encore de chagrin que de privations.
Les camarades donnèrent des esquisses, orga-
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irisèrent une vente au profit de la veuve. La Direction des Beaux-Arts accorda un secours annuel, une espèce de pension, et l’orphelin entra comme boursier au lycée Louis-le-Grand. Grâce à cet effort de charité en sa faveur, la mère Mesnard ne fut pas réduite à « faire des ménages » et put vivre, — de presque rien ! — dans un petit logement au cinquième, à Montmartre, tranquillement acoquinée sur sa chaufferette et tricotant des bas de laine pour son collégien.
Albéric faisait de bonnes études, mordait aux vers latins, et il fut tout particulièrement félicité par son professeur de seconde pour une traduction du Rhin allemand d’Alfred de Musset, qui commençait en ces termes :
Noster et ille fuit, tuus, ô Germania , Menus !
Hune scyphus inclusit noster...
Satisfaction suprême ! la maman Mesnard rendit le dernier soupir dans les bras d’un bachelier ès lettres.
Bachelier ! Ah ! cela lui faisait une belle jambe, au jeune Albéric, d’être bachelier! Précisément le jour où il avait traduit à livre ouvert, en pleine Sorbonne, un morceau de je ne sais plus
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quel mystificateur de l’antiquité sur le mépris des richesses, il avait attrapé un rhume parce que ses chaussures prenaient l’eau et qu’il n’avait pas de quoi s’en acheter de neuves. Bachelier ! Ah ! oui, cela lui avait été joliment utile et salutaire de lire les philosophes, les poètes, tous les marchands de mélancolie et de vague à l’âme. Que n’avait-on fait de lui un ouvrier quelconque, — menuisier ou zingueur, — un plébéien tout simple avec des appétits faciles à contenter, dormant toutes les nuits du bon sommeil de la fatigue physique, n’ayant que des espérances prochaines et toujours réalisées, comme celle du verre de vin bleu, par exemple, qu’on se fera verser sur le comptoir, après la journée faite? Parole d’honneur! il les enviait, les maçons qui blanchissaient de plâtre son habit, en le coudoyant dans la foule. Ils avaient le dédain du qu’en dirat-on, ceux-là, ils possédaient la précieuse insouciance. Tandis que, pour lui, c’était la misère en redingote trop mûre et en bottines à talons tournés, la misère orgueilleuse qui rogne le fromage ou le dessert de son dîner à la crémerie pour laisser deux sous au garçon ; c’était le double souci de l’homme que sa pensée tourmente et qui est à
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peu près incapable de gagner sa vie, les piteuses et ridicules angoisses du malheureux qui peut se demander, dans la même minute, si son âme est immortelle et comment il payera la note de sa blanchisseuse.
Et pas d’espoir de sortir de là ! Car Albéric se connaissait. Il avait peu d’énergie, peu d’initiative, et son courage n’était guère fait que de résignation. Voilà six ans qu’il était entré comme employé chez Cahun et fils et qu’il y gagnait son pain, — oh ! du pain sec, sans confitures; — et bien que son métier lui déplût, qu’il n’eût aucun goût pour le commerce, qu’il comprît parfaitement que sa position était sans avenir, il restait là quand même, il ne faisait rien pour s’échapper de ce cul-de-sac.
A l’enterrement de sa mère, derrière le corbillard de l’avant-dernière classe qu’il suivait en sanglotant, maigre potache de dix-huit ans en pantalon trop court, Albéric était accompagné de son tuteur, un camarade du père Mesnard, un peintre nommé Verthois, ancien « prix de Rome » sans talent et sans intrigue, ayant raté son affaire, qui végétait en attrapant, par-ci par-là, une commande du gouvernement. Justement, à cette
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époque-là, il était en train de peindre, pour une salle de la Cour des comptes, cette allégorie d’un intérêt palpitant : La Comptabilité publique découvrant une erreur.
Après la funèbre cérémonie, le bonhomme Vertbois avait emmené l’orphelin dans son atelier et, paternellement, s’était informé de ses projets. Hélas ! Albéric n’en avait point. Son proviseur lui proposait bien de rester comme pion au lycée et d’y préparer sa licence. Mais c’était bien dur. Or, le père Vertbois connaissait assez intimement les Cahun, ces richissimes chemisiers dont le nom* a été popularisé par la fameuse affiche où deux élégants sont représentés, échangeant ce bout de conversation : « Comment fais-tu donc , vicomte , pour avoir toujours du linge si éclatant ? — C'est bien simple , baron, f emploie les plastrons mobiles de Cahun et fils, et je ri ai besoin de changer de chemise que tous les quinze jours. » — Toute cette tribu des Cahun, d’abord le vieil Abraham Cahun, le patriarche, le grand homme, l’inventeur du plastron mobile, puis ses fils, filles, gendres et brus, avaient été pourtraicturés par l’ancien (( prix de Rome », et son pinceau, sec et exact, avait fixé sur la toile, dans des cadres dont la
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dorure éclatante faisait mal aux yeux, tous ces juifs aux becs de gypaètes et aux barbes de satrapes, toutes ces juives aux yeux de tireuses de cartes et couvertes d’énormes bijoux. A tout hasard, le père Vertbois avait parlé d’Albéric à Cahun et fils.
« Si tu veux, mon garçon, — dit le tuteur à son pupille, — tu peux toujours entrer là, en attendant mieux. »
Et, cc en attendant mieux », Albéric était là depuis six longues années, et il y était fort mal.
• Les Cahun, sémites impitoyables, appliquaient sévèrement le principe, cher à tous les patrons : « Exiger beaucoup de travail, donner le moins de salaire possible. » Ils avaient d’ailleurs jugé tout de suite Albéric, jeune homme timide, acceptant aisément la discipline, arrivant à l’heure dite à son bureau, écrivant sans murmurer cinquante lettres par jour, qui commençaient toutes par ces mots: « En réponse à votre honorée du... » mais sans génie commercial, sans goût, indifférent à la baisse et à la hausse des calicots, se désintéressant des idées générales qui dominent la grave question du faux col. Sur le grand théâtre de la chemiserie européenne, ce garçon-là ne serait
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jamais qu’un comparse, qu’une « utilité ». Aussi, à vingt-quatre ans, après six ans passés devant la collection des registres reliés en drap vert et garnis de coins en cuivre de la maison Cahun et fds, Albéric n’était parvenu qu’au chétif traitement de dix-huit cents francs par an. Encore était-il bien heureux que ses patrons ignorassent son penchant à la rêverie, ses petits plaisirs de flâneur. Qu’auraient pensé Cahun et fds, s’il vous plaît, qu’auraient dit ces gens si férocement pratiques, s’ils avaient su que leur employé, après sa besogne finie, aimait à s’attarder devant les couchers de soleil, à se promener jusqu’à minuit dans les quartiers déserts, par les nuits d’étoiles; qu’il entr’ouvrait même quelquefois, devant l’étalage des libraires, les volumes de poésies, et que, souvent, il s’était privé d’un cigare pour acheter un bouquet de violettes?
Six ans, grand Dieu ! Les six plus belles années de sa jeunesse ! Dans cette atmosphère d’ennui ! Dans cette triviale pauvreté !
Cependant, ayant remonté le faubourg Montmartre et la rue des Martyrs, Albéric atteignit le boulevard Pigalle où, dans le brouillard toujours plus opaque, la corne d’un tramway gémissait
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lugubrement, et se dirigea vers le misérable restaurant à bas prix, situé à l’angle de la rue Germain-Pilon, dans lequel il avait 1 habitude de prendre son repas du soir. Combien de fois avaitil tourné le bec-de-cane de celte porte, ayant grand’faim, — il était à l’âge du bon appétit, — mais dégoûté, dès l’entrée, par l’odeur graillonneuse de l’établissement?
Il souleva son chapeau en passant devant le comptoir, où trônait la patronne, une grosse femme à la face grêlée et ressemblant à Mirabeau, qui lui adressa un sourire d’ogresse, et il chercha une place vide.
Il n’en restait qu’une, près de la porte de la cuisine, tout au fond du local, sorte de couloir qui eût été excellent pour un tir au pistolet, et où l’on avait établi une double série de petites tables à deux couverts se faisant vis-à-vis, tout à fait inconfortables, et dont trois gros papillons de gaz, flambant en liberté, éclairaient les nappes tachées de sauce et de vin. Là, une trentaine de pauvres hères, qu’Albéric connaissait tous de vue, plus ou moins, pour les rencontrer à l’heure de la pitance, mangeaient gloutonnement, le nez dans leur assiette, et près d’eux, aux patères de la muraille,
leurs tristes chapeaux et leurs pardessus navrants, conservant des formes humaines, donnaient la sensation lugubre d’une fde de pendus, qui, s’ils n’avaient pas encore perdu toute connaissance, devaient s’étonner, à coup sûr, de voir dévorer avec tant d’avidité des fricots si peu appétissants.
Albéric se glissa, non sans peine, dans l’étroit espace ménagé entre les deux séries de tables, et quand il se fut assis devant le couvert resté libre, le restaurant, qui offrait quelque analogie avec un omnibus, fut complet.
« Bonsoir, mon cher monsieur Mesnard, » dit, en lui tendant la main, le consommateur déjà installé à la petite table et qui lisait un journal plié en quatre et appuyé contre l’huilier, comme sur un pupitre.
Et il ajouta, sans transition :
cc Eh bien, vous avez vu, dans le compte rendu de la séance?... Voilà les opportunistes qui vont encore lâcher les principes... C’est scandaleux, positivement. »
Tout en posant sur la patère son chapeau et son paletot et en ajoutant un pendu à tous ceux qui attristaient déjà les murailles, Albéric avait frémi. Il allait avoir pour vis-à-vis, pendant son
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misérable dîner, un des pires ennuyeux de sa connaissance, un « raseur » qu’il fuyait avec soin, mais que, ce soir-là, son mauvais sort ne lui permettait pas d’éviter.
M. Mataboul, un brun du Midi, velu comme un ours, avec de la barbe jusque dans les yeux, exerçait la profession de courtier en vins, mais la politique l’absorbait et nuisait à ses affaires. En route dès le matin, chargé d’une serviette d’avocat qui ne contenait aucun dossier, mais bien quelques fioles d’échantillons, il allait chez les cc mannezingues » proposer son « petit chablis pour les huîtres », ou son « thorins, quelque chose de bon, de naturel ». Mais, préoccupé par les questions de gouvernement et de tactique parlementaire, c’était tout au plus s’il plaçait une barrique de temps en temps, et les marchands de vin se débarrassaient de lui en le mettant sur son dada et en flattant sa manie. Oubliant qu’il était venu pour écouler une pièce de prétendu saint-émilion ou quelques paniers de faux moulin-à-vent, M. Mataboul parlait, s’échauffait, et, sans avoir reçu aucune commande, s’en allait enchanté, et quittait son client sur cette menace: « Encore une conversion de la rente, et c’est la faillite à brève
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échéance! » ou sur cette inquiétante prophétie : « Si ça continue, nous n’aurons plus de marine. »
Résigné à subir le terrible bavard, Albéric fit signe à la hideuse servante de la gargote, qui avait mal aux dents et dont la joue était enveloppée d’un gros paquet d’ouate, et commanda un très chétif repas, — potage, pain, navarin aux pommes, brie, carafon. — Puis il mangea ces pitoyables aliments par pure nécessité, pour se nourrir, tout en adressant quelques monosyllabes de politesse au fougueux M. Mataboul, qui s’indignait de la coalition de la gauche républicaine avec les gens de la droite et qui voulait savoir dans quel intérêt — voyons, je vous le demande! — la France s’obstinait à conserver un ambassadeur auprès du Vatican.
L’employé de Cahun et fils, assez froid en matière politique, et qui eût admis sans difficulté que M. Clémenceau devînt l’ami intime de M. Paul de Cassagnac et que la République envoyât un plénipotentiaire au Grand Lama, pourvu que le bouillon du restaurant fût moins fade et le vin moins aigre, put enfin demander ce qu’il devait à la servante fluxionnée, qui lui
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répondit d’une voix douloureuse et comme parlant dans un rêve :
« Deux de pain, cinq de potage, huit de plat du jour, trois de brie et six de carafon... Ça fait un franc vingt. »
Alors, ayant reçu, sur sa pièce de deux francs, seize sous de monnaie, il en donna deux à la bonne comme pourboire; et il se levait, heureux d’échapper enfin aux phrases de premier Paris et à l’accent carcassonnais de M. Mataboul, quand celui-ci, quittant à son tour la table et assujettissant sous son bras sa serviette aux échantillons, s’écria d’un ton cordial :
« Vous savez, ce soir, monsieur Mesnard, c’est moi qui offre le café... C’est mon tour. »
C’était son tour, en effet. Quelques jours aupaavant, Albéric avait eu l’imprudence de lui payer un mazagran. La première pensée du jeune homme fut de se dérober à la politesse de l’ennuyeux méridional. Mais quoi? Que faire de la soirée? Là-haut, dans sa petite chambre de la rue Ravignan, il n’avait plus de coke pour se chauffer, et l’on ne pouvait vraiment pas se mettre au lit à huit heures. Il se laissa entraîner. Au prochain bureau de tabac, il alluma un
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cigare de dix centimes, en offrit un à son compagnon, suivit M. Malaboul dans un funèbre café d’habitués du boulevard Rochechouart; et là, jusqu’à neuf heures, devant sa demi-tasse vide depuis longtemps, hypnotisé par l’ennui, n’ayant même plus l’énergie de prendre congé, il eut dans les oreilles le bourdonnement du courtier en vins, qui dénonçait avec virulence la dilapidation des deniers publics dans les chemins de fer électoraux et accusait formellement M. Jules Ferry de la dernière épidémie de choléra.
Encore un inconvénient de sa vie de pauvre, au triste Albéric, que cette promiscuité du restaurant et de l’estaminet, qui faisait de lui la proie du premier venu, qui lui imposait des compagnies fâcheuses et ridicules. Combien n’en avait-il pas connu déjà, de ratés et de grotesques ? Que de paradoxes bêtes, de sottises violentes, de harangues mauvaises et suant l’envie, n’avait-il pas entendu déclamer devant le fromage et les cc mendiants » du dessert, à la gargote, ou devant les colonnes trajanes de soucoupes, à la brasserie ! Que de temps il avait perdu à écouter les théories d’art de Gabarel et de Planchu, les deux paysagistes à feutres immenses, dont l’un voyait
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la nature couleur lie de vin, et l’autre, couleur jaune d’omelette ! Que de fois Mastock, l’orateur de réunions publiques, avec son éternel gibus, sa barbe de prison et ses ongles en deuil, n’avait-il pas résolu, au café de la Nouvelle-Athènes, en présence d’Albéric et de deux ou trois autres buveurs de bocks, toutes les difficultés de la question sociale, et maudit l’infâme capital pendant une heure d’horloge, sans souffler ni s’interrompre, sauf quand il réclamait du garçon un fil de fer pour déboucher le tuyau de sa pipe !
Le jeune homme se rappelait tant de soirées mal employées, tant d’imbéciles écoutés et subis, pendant que M. Mataboul, qui était en verve, condamnait sans appel la politique coloniale et proposait d’enrôler de force, dans un bataillon de tirailleurs annamites, Mgr l’évêque d’Angers qui venait de voter, avec la majorité, les millions pour le Tonkin. En vérité, le méridional devenait par trop assommant. Malgré la perspective peu engageante de rentrer de si bonne heure dans sa chambre sans feu, Albéric rompit l’entretien sous prétexte de migraine et laissa seul M. Mataboul, lequel, se plongeant dans la lecture du Temps, disparut aux regards des mortels derrière le
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format grand in-folio de cet estimable journal.
Dehors, le brouillard était devenu encore plus épais et sentait la suie; les becs de gaz n’y jetaient que des halos de lumière jaunâtre et confuse.
« Brr ! quel temps ! » dit Albéric avec un frisson.
Il traversa le boulevard à l’aveuglette, regagna sa maison par les ruelles montueuses, grimpa ses cinq étages. Mais, au moment de mettre la clef dans la serrure, il entendit, dans la chambre à côté de la sienne, le crépitement sec et régulier d’une machine à coudre.
« Tiens ! — pensa-t-il, — si j’entrais dire un petit bonsoir aux voisines... Elle n’est pas bien récréative non plus, la maman Bouquet. Mais cette pauvre petite Zoé est si intéressante. »
Il sonna. Le bruit de la machine s’interrompit brusquement, et, tout de suite, une jeune fdle, un peu trop petite, mais si mignonne, si bien prise dans sa robe sombre, vint ouvrir, une lampe de pétrole à la main.
« Ce n’est que moi, mademoiselle Zoé, — dit Albéric, presque gaîment. — Comment se porte madame votre mère, par le vilain temps qu’il fait? »
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A la vue du jeune homme, le visage de Mlle Zoé s’éclaira d’un heureux sourire. Elle n’était peutêtre pas très jolie, Mlle Zoé. Le teint bien pâle, la bouche trop grande. Mais quels yeux sincères ! Quel air de douceur et de bonté !
« Merci, merci bien, monsieur Mesnard, — répondit-elle à la question du jeune homme. — Maman ne va pas trop mal... Mais entrez donc, je vous prie. Elle sera charmée de vous voir. »
Et elle introduisit Albéric dans une toute petite salle à manger, qui était aussi, entre nous soit dit, le salon de réception et le boudoir de ces dames; car, avec une seule chambre à coucher, grande comme rien du tout, elle constituait tout l’appartement.
Cette pièce minuscule, mais tenue avec une extrême propreté, était encombrée par un volumineux fauteuil, commodément installé auprès du poêle et dans lequel trônait, avec une dignité vraiment royale, une dame en noir, d’une cinquantaine d’années, qui avait dû jadis être fort belle, mais qui ne devait pas être commode tous les jours, comme disent les bonnes gens, et qui semblait accoutumée aux hommages. Le visiteur s’inclina respectueusement devant elle, mais la
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figure de la dame ne se dérida pas pour si peu, et elle répondit au profond salut d’Albéric par le simple geste de la main qu’une souveraine adresse au passage à quelque courtisan sans importance.
En vérité, elle tenait trop de place, la vieille dame, si solennelle sous son bonnet de veuve, si tranquillement assise dans sa grande cathèdre. Elle avait une façon de croiser ses belles mains oisives sur sa jupe bien étalée, une façon de présenter à la bouche du poêle ses pieds finement chaussés et reposant sur un tabouret, enfin quelque chose dans toute sa personne de paisible et d’égoïste qui signifiait clairement : « Vous savez... Tout m’est dû. » Oui, elle tenait trop de place, je vous assure, et c’était une sensation pénible de voir combien était perdue, dans l’ombre de cette dame imposante, sa fille unique, la petite Mlle Zoé, qui s’était remise sans retard à la besogne, sur sa petite chaise, devant sa petite machine à coudre, remuant du pied droit la pédale et de ses deux mains actives faisant glisser l’étoffe sous les coups précipités de l’aiguille mécanique.
Mais il faut tout dire. Autrefois, la vieille dame avait été ce qu’on appelle une «beauté ». C’était
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même pour cela que feu Bouquet, qui était caissier dans un grand magasin de nouveautés, l’avait épousée sans dot; pour cela que, toute sa vie, elle s’était refusée à gâter ses belles mains dans les soins du ménage; pour cela que son mari avait travaillé plus qu’un nègre sans faire les moindres économies. Le moyen, je vous le demande, de ne pas entourer d’un peu de luxe une « beauté » qu’on adore; le moyen de lui refuser un plaisir, un bijou, une parure? L’imprudent et trop senti- * mental caissier, surpris par la mort, avait laissé sa veuve sans ressources, juste au moment où leur fille, que la « beauté » avait habillée de robes courtes jusqu’à dix-huit ans, devenait une grande personne. L’élégant mobilier qui naguère avait servi de cadre à la « beauté », les diamants dont elle se parait, le piano d’Erard sur lequel elle aimait à promener ses mains paresseuses, furent vendus, et cela produisit quelques billets de mille francs, qu’on grignotait tout doucement, là-haut, à Montmartre. Mais si cette suprême réserve n’était pas encore épuisée, c’était parce que Zoé, qui avait sans doute dans les veines le sang de son laborieux père, avait compris la gravité de la situation, acheté une « silencieuse», et travaillait de
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ses dix doigts, tout en se faisant la servante de sa mère et en l’entourant des soins les plus délicats. Habituée à ce qu’on se sacrifiât pour elle, Mme Bouquet accepta ce dévouement et en profita sans inutile dépense de sensibilité. L’altière et vaniteuse personne adopta, pour son compte, le rôle de vieille « beauté » tombée dans le malheur et le supportant avec le plus mâle courage. Zoé pouvait bien veiller devant sa machine à coudre jusqu’à deux heures du matin, n’est-ce pas? puisque sa mère, au moment de la ruine, avait poussé la résignation jusqu’à renoncer aux chemises de soie et à congédier la manicure. D’ailleurs, Zoé était bien de cet avis; elle était touchée jusqu’aux larmes de la force de caractère déployée par sa mère, et, quand, le matin, elle lui boutonnait ses bottines et que la veuve lui en rendait grâce avec la hautaine douceur de Marie-Antoinette à la Conciergerie remerciant le ffendarme de service d’avoir éteint sa pipe, le cœur de la jeune fille était pénétré d’admiration, de pitié et de reconnaissance.
Albéric, le seul habitant de la maison avec qui ces dames eussent quelques relations, avait souvent l’honneur d’être pris par Mme Bouquet
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comme confident et témoin de sa grandeur d’âme en face des revers. Une telle confiance le flattait sans doute ; mais nous n’oserions jurer que les francs et doux yeux de Mlle Zoé ne fussent pas aussi pour quelque chose dans les apparitions assez fréquentes qu’il faisait chez ses voisines.
« Monsieur Mesnard, — dit la vieille ce beauté », quand le jeune homme eut pris séance, — vous êtes bien aimable de venir nous voir. Dans des temps meilleurs, je vous aurais offert une tasse de thé... Jadis, du vivant de mon mari, quand nous avions dîné à la maison, le thé était toujours servi à dix heures, et je ne supportais que le thé de la Caravane. M. Bouquet était même forcé d’aller l’acheter lui-même, à la Porte-Chinoise, car on ne peut se fier aux domestiques... Mais, aujourd’hui, nous ne nous permettons plus cet humble luxe... Zoé, qui m’entend tousser la nuit, me défend de supprimer de mon régime le lait de poule qu’elle m’apporte tous les soirs dans mon lit... Elle a tort. Je suis prête à toutes les privations, j’en ai maintenant l’habitude. »
Zoé, assise auprès de la veuve, leva vers Albéric un regard mouillé qui voulait dire : « N’est-ce pas que ma mère est admirable? » tandis que la ma-
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chine, allant toujours son train : tic, tic, tic, tic, tic, tic, était sans doute occupée à gagner le prix des œufs, du sucre et de la fleur d’oranger, éléments constitutifs de ce lait de poule, déclaré par Mme Bouquet inutile et surérogatoire.
« Mlle Zoé a bien raison de prendre soin de vous, madame, — dit alors Albéric, — et c’est pour vous une grande consolation d’être si tendrement aimée.
- — Sans doute, sans doute, — répondit assez sèchement la vieille dame, en toisant Albéric avec autant de dignité que si elle avait été une duchesse douairière prisonnière pendant la Terreur, et lui, un geôlier en carmagnole et en bonnet à queue de renard faisant l’appel des condamnés. — Sans doute, Zoé est une excellente fille, et comprend parfaitement notre position et ses devoirs... Mais je me reproche d’avoir fait tout à l’heure allusion à notre pauvreté. Je le dis souvent à ma fille, les plaintes sont indignes d’une âme fière et ne réparent rien, d’ailleurs. Ainsi, nous faisons usage de cetLe huile de pétrole, dont l’odeur m’est odieuse. A quoi cela m’avancerait-il de regretter les deux magnifiques carcels qui éclairaient autrefois mon petit salon? Le silence, c’est la beauté du malheur. »
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« Tic, tic, tic, tic, tic, » répétait toujours, pendant ce temps-là, la machine à coudre, sans laquelle il n’y aurait probablement pas eu de pétrole dans la lampe; et les yeux de Zoé, se levant vers Albéric, brillaient toujours d’enthousiasme pour le stoïcisme maternel.
En vain le jeune homme, agacé par l’égoïsme prétentieux de la vieille « beauté », voulut changer de conversation. Toujours, par quelque habile détour, Mme Bouquet revenait au seul sujet qui l’intéressât : son courage dans l’adversité. Par exemple, à propos du mauvais temps, elle déclara que la chaleur du poêle lui donnait d’atroces migraines, et qu’à une époque plus heureuse elle n’aurait admis que le feu de bois dans une cheminée; mais elle ajouta qu’elle avait le cœur trop haut placé pour s’abandonner à la moindre récrimination contre un système de chauffage assez économique, soit, mais qui, dans un bref délai, devait infailliblement la conduire au tombeau.
Tout en écoutant, ou plutôt en ayant l’air d’écouter Mme Bouquet faire son propre éloge, Albéric coulait parfois un regard vers Mlle Zoé. Au fond, c’était là le but de sa visite. Depuis quelque temps, il n’y avait pas que la machine à coudre
qui palpitât dans le pauvre logis, et les deux cœurs d’Albéric et de Zoé s’étaient mis, eux aussi, à battre très fort et très vite. Mais l’amour! le mariage! Voilà du luxe, ou je ne m’y connais pas. Zoé, du reste, ne s’était-elle pas consacrée tout entière à sa mère, et quant au pauvre diable d’employé de la maison Cahun et fils qui ne gagnait qu’un salaire insuffisant pour lui, pouvait-il songer à épouser une fille pauvre et ayant des charges, à marier la faim et la soif? Allons! c’était une folie !
Cependant dix heures sonnèrent au cartel Louis XVI, dernier vestige des splendeurs du mobilier d’autrefois, et Albéric se leva pour prendre congé. La solennelle Mme Bouquet accepta ses adieux avec à peu près autant de cordialité qu’un président d’assises invitant un témoin à aller s’asseoir après sa déposition; mais il fut reconduit par Mlle Zoé jusqu’au seuil et reçut d’elle un joli sourire, un peu mélancolique, qui aurait pu se traduire ainsi :
« Vous ne me déplaisez pas du tout, monsieur notre voisin, et je m’aperçois fort bien que je suis de votre goût. Mais que voulez-vous? ce n’est pas possible. »
LES VRAIS RICHES