ACTEURS RE DRAME
Mélingue, qui fit presque fortune, et Paulin Ménier, qui, m’assure-t-on, n’a pas besoin de courir le cachet — ont eu la tristesse, à la fin de leur carrière, d’assister à l’abandon du genre dramatique où ils excellaient, et ont connu les pires angoisses de la nécessité. Les grands théâtres leur fermaient ou, du moins, ne leur ouvraient plus que rarement leurs portes. Car, là où vibrait jadis la prose caverneuse des <c mélos », les voix au vinaigre des divas d’opérette chantaient maintenant des couplets grivois, à moins qu’on n’exhibât sous leurs maillots gelée de groseille les bataillons de cuisses de la féerie.
Pour gagner le pain quotidien, les malheureux acteurs de drame durent courir la banlieue, la province, où l’on tient encore son sérieux devant la « croix de ma mère » et le « pont du torrent ». Pas jeunes, fatigués, navrés, ils refirent toutes les étapes de ce Roman Comique qui n’est drôle que pour un cabotin de vingt ans, aimé de la soubrette. Douloureux voyages !
Il y a deux ans, à Alger, devant trois douzaines d’officiers et de basses cocottes, j’ai vu Dumaine, Lacressonnière et Taillade — vieilles gloires du boulevard du Temple ! — jouer le Juif-Errant. Ils
MON FRANC PARLER
partaient, le lendemain, pour Blidah, Médéah, Sétif... Pauvres gens! Pourquoi pas pour l’oasis de Tuggurt ?...
Ce qu’il y eut de plus cruel dans leur décadence, c’est qu’elle se produisit en un temps où le Comédien prend tous les jours plus d’importance et de considération dans la vie sociale, où tous les vieux préjugés sur son compte sont vaincus, — même trop, — où le monologue ouvre le faubourg Saint-Germain à un queue-rouge, où un père-noble peut très bien être décoré à l’ancienneté, où nous avons vu un premier comique tutoyer un homme d’État et lui donner des conseils. Devant l’insolent triomphe de camarades plus adroits, plus avisés, mais qui souvent ne les valaient pas, quelle amertume ce dut être pour les vétérans du drame d’aller chercher un cachet de deux louis à Grenelle ou aux Batignotles ! Mais tout n’est qu’heur et malheur. Paulin Ménier, qui est un grand, un très grand comédien, ne s’entendra jamais dire : « Monsieur le semainier » ; et Taillade, qui a fait bien des lois planer sur la foule la terreur tragique, se passera du ruban rouge.
Quant aux autres, ils sont morts. Ne les plaignons plus. Mais donnons-leur un souvenir, car