‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 12 sur 30 · I-E NAUFRAGE DU « VICTORIA · texte numérisé non relu

I-E NAUFRAGE DU « VICTORIA

qui portait le nom de la Reine, le Victoria, a été « touché » — c’est le terme de la dépêche — par un autre navire de l’escadre, le Camperdown , et s’est perdu corps et biens. Plus de quatre cents marins ont péri, avec leur chef, leur amiral.

Sans doute, celui qui lit cette abominable nouvelle en est d’abord un peu troublé, se dit en luimême : « Pauvres gens ! L’affreux malheur! » Mais tous ces noyés, il ne les connaissait pas, il ne les a jamais vus. Ce sinistre a eu lieu là-bas, au diable. Le lecteur se calme assez vite. Il y a, dans le journal, en définitive, des choses qui l’intéressent plus directement. M. Carnot va mieux, Clémenceau n’est pas convaincu de haute trahison. Quel est le vainqueur de la dernière course de vélocipèdes? Qu’un camarade survienne, et, sans plus songer au naufrage du Victoria , ce brave monsieur se passionnera pour une partie de jacquet ou de dominos.

Ce n’est pas qu’il ait le cœur dur. Il a été bouleversé tout à l’heure, quand il a vu le chien estropié se traîner en gémissant dans le ruisseau du faubourg. Mais l’accident se passait sous ses yeux, irritait ses nerfs, et l’a bien plus secoué — soyons franc — que la pensée de tant de familles en

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deuil, de tant de veuves, de tant d’orphelins. Et nous sommes tous comme lui. Ah ! elle ne va pas bien loin notre sensibilité!

Je me rappelle avoir lu naguère, dans les feuilles, qu’une tempête effroyable, comme il s’en produit encore assez souvent dans l’Océan Indien, avait détruit, englouti, fait absolument disparaître une île de je ne sais plus combien de milliers d’habitants. La chose était annoncée sommairement, en quatre ou cinq lignes. Les trente personnes que je rencontrai, ce jour-là, me demandèrent toutes si j’avais assisté, la veille, à la cc première » de la Porte-Saint-Martin, et comment j’avais trouvé Sarah Bernhardt. Oh! je sais bien, les victimes du cyclone étaient des Malais, des gens à peau couleur de safran. Mais tout de même !...

Quand on y réfléchit, cette indifférence pour les pires malheurs, pour les plus grands cataclysmes qui s’accomplissent loin de nous, est naturelle. En cela même, à un certain point de vue, l’homme fait acte de modestie, semble prouver qu’il a conscience du peu, du rien du tout qu’il est. Sans avoir lu l’introduction de la Mécanique céleste , de Laplace, et frémi devant l’abîme ou-

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vert par la terrifiante hypothèse, sans savoir que, probablement, la poussière lumineuse qui Hotte sur le firmament des nuits d’été représente des milliards de soleils entraînant tous dans leur course vertigineuse des planètes peuplées d’êtres vivants, nous avons l’instinct que la vie humaine, devant les lois mystérieuses qui régissent le monde, est aussi vaine et éphémère que celle de ces trombes de moucherons qui s’agitent et vivent une heure, après une journée d’orage. Aussi, malgré les exhortations des plus nobles penseurs, l’amour de l’humanité, en tant qu’idée générale, reste-t-il, chez la plupart d’entre nous, froid et abstrait. Il nous faut voir ou imaginer très fortement la douleur et la mort pour en être émus, et nous sommes à peine remués par le récit tout sec de lointaines hécatombes. La guerre — - encore récente — entre le Chili et le Pérou fut atroce. L’Europe n’y prit aucun intérêt. Qu’un nouveau Gengis-Khan descende du Plateau Central avec des nuées de cavaliers et passe au lil de l’épée la population du Nord de la Chine, il en sera à peine question sur le boulevard, à l’heure de l’absinthe, et la Bourse ne baissera pas de cinq centimes pour si peu de chose.

PROSE. — VI

Tout cela est dans Tordre, mais ce n’est pas beau.

Je ne prétends pas être meilleur que tant d’autres. Pourtant, ce naufrage du Victoria me serre le cœur et m’inspire de sinistres réflexions.

Ainsi, voilà ce qu’il faut seulement pour l’anéantir, ce Léviathan des mers, qui a coûté tant de travail et d’or, et qui porte dans ses flancs tant d’existences d’hommes. Un choc, et le donjon flottant se brise et coule à pic.

Il y a une douzaine d’années, me trouvant à Ajaccio, j’eus l’honneur de causer avec l’amiral Krantz, devant la rade où l’escadre cuirassée était au mouillage. Je n’oublierai jamais le ton inquiet et mélancolique du vieux marin en me parlant des navires qu’il commandait et qui étaient là, devant nous, sombres, massifs, trapus, pour ainsi dire, avec leurs mâtures tronquées et leurs doubles et énormes cheminées.

<r Oui, murmurait l’amiral en regardant le Colbert, où il avait mis son pavillon, c’est tout en métal, en acier; mais c^est fragile comme du verre.

J 1 &ir de conduire en mer des forteresses, mais je sais bien que ces machines-là sont aussi délicates que des pièces d’horlogerie... Ah! je n’ai souci que des abordages ! »

LE NAUFRAGE DU « VICTORIA »

Il disait vrai, le vieux chef, et la perte du Victoria lui donne cruellement raison. On frémit en songeant à ce que sera la future guerre navale. C’était déjà terrible, autrefois, quand Magon se faisait sauter à Trafalgar, avec YAlgésiras, ou, dans les coups d’audace à la Surcouf, quand les corsaires, les Frères-de-la-Côte, agiles et féroces comme des tigres, sautaient sur le pont du navire abordé, deux haches aux deux poings et le sabre entre les dents. Mais ces horreurs seront encore dépassées, alors que les monstres noirs se courront l’un sur l’autre, à toute vapeur, « machine en avant! » et se crèveront le ventre d’un seul coup d’éperon.

Et qu’on ne vienne pas nous répéter que la perspective de tels massacres fera hésiter les plus enragés à se combattre, que le perfectionnement des machines à tuer est une garantie de la paix, et que la science aura le dernier mot. Hélas ! on nous l’a redit, ce vieux paradoxe, à chaque progrès dans l’armement, à chaque nouvelle invention pour répandre plus de sang. Soit, on reculera pendant quelque temps, peut-être, devant le carnage. Les guerres seront moins nombreuses, plus rapides. Qu’importe, si elles sont plus meurtrières ? Qu’importe aussi qu’elles soient politi-

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ques ou sociales, qu’on se batte pour des idées ou pour des intérêts? Ce sera toujours la guerre. Cet affreux de Maistre — il n’y a que les fanatiques pour oser blasphémer ainsi — a prétendu qu’elle était d’institution divine. Bornons-nous à constater qu’elle est naturelle et fatale, que, tant qu’il y aura des hommes, il y aura des ennemis, et que le mythe de Caïn et d’Abel, qui se perd dans la nuit des temps, semble fait pour nos contemporains, reste toujours neuf.

Oui, l’on en fera l’essai, et plus sérieusement que dans les manœuvres d’escadre, l’on en fera l’essai, pour de bon, de ces gigantesques et informes cuirassés, dont nous osons à peine, aujourd’hui, calculer la puissance de destruction. Et, quand nous apprendrons qu’un de nos vaisseaux a éventré le vaisseau ennemi, versant en quelques minutes à la mer l’état-major et l’équipage, chose navrante, — nous n’aurons même pas le mouvement de pitié que nous met au cœur la catastrophe du Victoria. Au contraire, nous saluerons le tragique événement par des cris de joie et des salves triomphales, nous pavoiserons et nous illuminerons nos cités !

J’écris ces dures vérités, et là, tout près de moi,

LE NAUFRAGE U U « VICTORIA

je vois, par la fenêtre ouverte, le clair de lune qui répand son rêve bleu sur la pelouse et les arbres du parc. Quel cauchemar que cette guerre future! Je veux l’oublier. La nuit sereine m’attire. Je me murmure le vers de Lamartine :

Mais la nature est là qui t’appelle et qui t’aime.

Et pourtant, hum! la nature! Est-elle vraiment si maternelle? Que de férocités sous ses décevantes caresses !

Étoiles, inquiétantes étoiles qui palpitez dans le ciel, est-il une seule d’entre vous où des êtres animés n’ont pas pour fonction et pour hideux devoir de s’entre-dévorer, et où ne triomphe point, comme ici-bas, l’exécrable droit du plus fort?

29 juin 1893.

CANDIDAT

Mon confrère de l'Événement , M. Jean Bernard, m’a adressé, ces jours derniers, la circulaire que voici :

« Dans une lettre publiée, M. Émile Zola a déclaré qu’il se présenterait à la députation quand son œuvre des Rougon serait achevée. M. Jean Aicard, au contraire, a refusé la candidature que lui offrait la ville de Toulon. Toute question de personnes mise à part, que pensez-vous de l’entrée des hommes de lettres dans la politique? — Si Ton vous offrait une candidature aux prochaines élections, accepteriez-vous? »

Je réponds, en ce qui me concerne, non, non, non, et mille fois non.

Par modestie, en premier lieu. J’ai beau me

CANDI DAT

fouiller, je cherche vainement dans mes poches un projet de Constitution, que dis-je? un brouillon, une note de rien du tout sur une loi quelconque. Je sais bien que je suis une exception, mais c’est ainsi. Je ne me sens pas du tout capable d’assurer le bonheur de la France. Il y a dans tous les cafés, et même chez tous les marchands de vin, une foule de gens persuadés que c’est la chose la plus simple du monde, et qu’il suffirait pour cela de s’adresser à eux. Je ne dis pas le contraire, mais je n’ai pas une telle confiance en moi.

J’irai plus loin. Je me méfie un peu de ceux qui équilibrent le budget devant un picon-curaçao, ou qui résolvent la question sociale en faisant une partie de tourniquet sur le comptoir, bien que l’expérience m’ait démontré que dans tout orateur de brasserie et dans tout beau parleur de cabaret il y a l’étoffe d’un député ou d’un conseiller municipal. Et, pour qu’on ne m’accuse pas de dédaigner la démocratie, je me hâte d ajouter que, dans de riches salons où les hommes avaient des cravates plus blanches que les glaciers des Alpes et où les dames étaient décolletées que c’en était indécent, j’ai entendu débiter autant de sot-

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lises politiques qu’on en rabâche dans ia bohème et clans le « populo ».

Comme c’est drôle, tout de même! Voilà un habitué d’estaminet, qui a le plus grand tort de ne pas se coucher de bonne heure et d’entretenir sa pituite à force de bocks; voilà un ouvrier pochard, pour qui la sagesse consisterait à ne pas faire le lundi et à rapporter sa quinzaine intacte à sa famille; voilà, si vous aimez mieux, un oisif, un homme du monde, qui ferait bien mieux de ne pas se ruiner en chevaux et en cocottes, et de renoncer au crottin et à la parfumerie. Eh bien, mettez la conversation sur les affaires publiques, devant un de ces gaillards-là, qui savent si mal conduire leur vie, et vous pouvez être sùr qu’il vous proposera tout de suite un moyen infaillible d’arranger les affaires du pays!

Pour ma part, je n’en ai aucun. Je n’y entends rien, je me récuse. Depuis que j’ai l’âge de raison, les pédants m affirment que la politique est une science. Pas une science exacte, dans tous les cas. Mais soit. Va pour une science! Eh bien, je ne 1 ai pas étudiée, et je suis trop vieux pour m’y mettre !

Donc —

pour accepter un instant la supposi-

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tion très invraisemblable de mon confrère Jean Bernard — si l’on m’offrait demain une candidature, je la repousserais, en protestant de mon indignité.

Attention! Ne me croyez pas si modeste, pourtant. Je suis allé deux ou trois fois au Palais- Bourbon, et, devant cette réunion tumultueuse, j ai eu l’impression d’une classe mal tenue par un pion sans autorité. Je refuse donc d’aller, sur ces gradins, user mes fonds de pantalons comme un vieux potache, parce qu’il me semble que j’ai mieux à faire.

Ce n’est pas grand’chose, à coup sûr, qu’un poète, dans la société moderne, et sans doute je n’ai que de bien faibles droits à ce titre. Mais, lors même qu’il n’y aurait, dans les nombreux, trop nombreux poèmes que j’ai écrits, qu’une unique et toute petite pièce dont la lecture exaltât l’imagination d’un jeune homme ou fit rêver une grisette, je considérerais cette seule goutte de vraie poésie, extraite de mon cœur, comme une œuvre plus précieuse et plus essentielle que le plus éloquent discours de tribune, entraînant le vote d’une loi capitale ou décidant d’un grand événement. De bonne foi, quel poète n’aimerait

MON FT! ANC P A ML Eli.

pas mieux laisser après soi le sonnet d’Arvers ou le Vase brisé , que d’avoir prononcé toutes les harangues de Mirabeau?

Et, sans même parler des vers, — des vers sacrés! — est-ce que, dans ces chroniques, dans ces pages improvisées où je laisse courir ma fantaisie, est-ce que je n’ai pas une joie qui est refusée à tous les hommes politiques : celle de parler à ma guise, celle de dire ma pensée, toute ma pensée, pure et sincère? Le pourrais-je, voyons, si j’allais ramer dans la galère parlementaire? N’aurais-je pas à ménager mes électeurs, les gens de mon parti? Ne serais-je pas forcé d’adopter ce langage hypocrite où l’on donne de l’honorable à un collègue qu’on méprise? Tandis que, la plume à la main, j’ai le droit d’être vraiment de mon avis, et d’en changer, si je reconnais que j’ai tort, sans qu’on puisse m’accuser de le faire par calcul. Je ne dis pas qu’il n’y ait point à la Chambre quelques hommes de franchise et de désintéressement. Mais comptez-les sur vos doigts. Vous n’aurez même pas besoin d’ouvrir les deux mains.

Plus je songe à cette hypothèse d’une entrée dans la vie publique, que je repoussais d’abord

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par un trop poli : « Excusez-moi », plus j’ai envie maintenant de m’écrier : « Fi donc! »

Quant à ceux de mes confrères qui veulent se jeter dans le gâchis parlementaire, je leur souhaite bonne chance, mais je crois qu’ils vont au-devant de bien des amertumes et de bien des déceptions. J’ai, d’ailleurs, comme une idée que les plus fameux ne seront pas élus. On peut, à cet égard, avoir confiance dans le suffrage universel, qui ne perdra pas cette occasion d’affirmer une fois de plus son goût pour les médiocres. A-t-il jamais choisi les premiers dans leur art ou dans leur profession, qui, généralement, sont fiers, et à qui, tout au moins, il eût fallu faire un signe? La Chambre est pleine de Bovary et d’avocaillons de province, mais on n’y voit aucune des illustrations de la médecine et du barreau. Il en sera de même pour les écrivains. Leconte de Lisle n’est même pas sénateur; et si Zola se présente, il échouera comme a échoué Renan. Mais, bah ! je suis tranquille! Zola est un sage, au fond; il est surtout un admirable bourreau de travail, qui nous doit son roman par an. Ce caprice lui passera d’aller pérorer devant un verre d’eau sucrée; et puisque les questions sociales le passionnent, eh bien,

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MON FU ANC PARLER

qu’il nous donne un autre Assommoir ou un nouveau Germinal!

Pour moi, je le répète, mon papier hebdomadaire me suffit. Pardieu, je continuerai à y dire mon petit mot, et sans me gêner, sur les choses et les hommes publics; mais je le ferai avec une entière indépendance, et c’est cela qui est bon, de sentir que rien ne vous attache et qu’on est libre comme le vent!

Si j’étais député, bon Dieu! mais est-ce que je n’aurais pas été forcé, comme l’ont fait, hélas! de très honnêtes gens, par tenue, par esprit de corps, par discipline de parti, de ravaler mon haut-lecœur devant les dégoûtations du Panama? Est-ce que j’aurais pu saluer, à l’occasion, le drapeau d’Austerlitz, sans qu’on m’accusât de conspirer pour le prince Victor et d’ambitionner, pour plus tard, un titre de chambellan, avec une clef dans le dos? Je n’ai pourtant pas une tête à ça.

Non, non, je n’irai pas grossir cette bande de parlementaires, qui m’ont tout l’air d’être pourris jusqu’aux moelles et qui ont singulièrement accéléré, depuis vingt ans, la décadence de mon malheureux pays. Moi, député! Non, mais me voyezvous me vautrant « dans le sein de la commission »

CANDIDAT

Ui

et « quittant » sur les ministres comme sur les poupées du jeu de massacre, à la foire de Neuilly? Moi qui, malgré l’usure de la vie, ai gardé dans le cœur quelques bonnes tendresses et quelques généreuses colères, moi qui suis resté un patriote naît, j’irais me noyer dans les torrents de la salive politique, me confondre dans la tourbe de ces bavards et de ces imposteurs? Allons donc! Jamais de la vie!

J aime mieux ma plume, ô gué!

6 juillet 1893.

FÊTES D’AUTREFOIS

Sans être vieux comme Mathusalem, j’en ai vu déjà pas mal, des fêtes nationales, des réjouissances publiques ; mais j’attends encore le bon roi — oh ! pas un roi constitutionnel ! non, un vrai roi, comme dans les jeux de cartes et dans les drames de Shakespeare, avec une couronne sur la tête et un manteau rouge sur les épaules — qui fera pousser des saucissons sur les arbres des promenades et changera en vin l’eau des fontaines.

Les Républiques elles-mêmes sont incapables d’accomplir ce miracle. Le petit monde est toujours à peu près aussi misérable, sous tous les gouvernements. Par bonheur, son âme est enfantine. Qu’on lui donne un jour de congé, qu’on lui laisse tirer quelques pétards : le voilà content. Je

FÊTES D’AUTREFOIS

n’étais pas à Paris vendredi dernier et je ne sais comment les choses se sont passées. Mais, malgré le deuil décrété par des politiciens qui, s’ils étaient au pouvoir, n’hésiteraient pas à lancer les brigades centrales sur la moindre émeute, je suis sûr que les recettes des marchands de vins n’ont pas été mauvaises et qu’il y a eu tout de même, dans bien des carrefours, des hommes en chapeau de paille et des femmes en robe claire qui pinçaient leur petit quadrille. Et ce n’est pas moi qui les blâmerai, les pauvres gens !

Oui, j’en ai vu beaucoup, de ces fêtes-là, et je ne crois pas que leur plus ou moins d’entrain signifie grand’chose au point de vue politique. Elles réussissent quand il fait beau temps, et voilà tout. Les dithyrambes à la glace que publient le lendemain les journalistes officieux m’ont toujours paru stupides. Si on prenait au mot ces gens-là, la popularité du gouvernement dépendrait d’une averse.

L’après-midi fut claire et pure, le 1er mai 1847, jour de la Saint-Philippe. C’est du plus loin qu’il m’en souvienne. J’avais cinq ans. Je me revois très distinctement à califourchon sur les épaules de mon brave père, dans le jardin des Tuileries,

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devant le château. Or, il faut vous dire que mon père était violemment légitimiste. Mais on a beau attendre le retour de Henri V, ce n’est pas une raison suffisante, allons ! pour ne pas mener son petit garçon, son fils unique, à la fête de l’usurpateur. Voici pourquoi j’étais, ce jour-là, achevai sur le dos du pauvre homme.

A un moment donné, un vieux monsieur et une vieille dame parurent sur le balcon central du château; et le vieux monsieur avait un pantalon blanc et le cordon rouge sur son habit, comme M. Carnot. Et la foule se mit à l’applaudir et à crier : « Vive le roi! )> Oui, je me rappelle très bien : « Vive le roi ! » Et la musique jouait la Parisienne . Par exemple, j’ai assez mal vu, malgré mon poste élevé, parce que nous avions devant nous les bonnets à poil des grenadiers de la garde nationale.

Eh bien, soyez certains que, le lendemain, les feuilles dynastiques ont parlé d’enthousiasme populaire et de foule enivrée, sans tenir compte de ce papa henriquinquiste qui n’était venu là que pour distraire son gamin, et de tant d’autres badauds! Voilà comme les gouvernements se font des illusions. Moins d’un an après, le vieux mon-

FÊTES D’AUTREFOIS

sieur au cordon rouge était forcé de s’enfuir dans un fiacre.

Comme, dans ce temps-là, je portais encore une culotte tendue par derrière, avec un bout de chemise qui pendait, vous pensez bien que la chute de Louis-Philippe me laissa indifférent, et que je ne cherchai pas à m’en expliquer les causes. Mais, assez récemment, quand M. Thureau-Dangin se présenta à l’Académie et me fit hommage de ses in-octavo, je me souvins de ce roi, que j’avais vu, dans mon enfance, saluer son peuple qui l’acclamait, et je voulus savoir pourquoi on l’avait détrôné.

En vérité, l’événement reste d’abord assez inexplicable. Le prince était sage, et son règne fut pacifique et prospère. Mais Lamartine a dit le fin mot. La France s’ennuyait. Rien de plus vide et de plus monotone que ces dix-huit ans d’histoire uniquement remplis par la mesquine rivalité de deux hommes, Thiers et Guizot, qui, au fond, étaient du même avis et voulaient les mêmes choses. Telles étaient déjà les beautés du régime parlementaire. En résumé, l’époque ressemble beaucoup à la nôtre : elle est aussi médiocre et aussi plate.

PROSE. — ri.

Des fêtes nationales de 1848, je n’ai que des souvenirs confus et pleins de lacunes. Je n’avais que six ans, songez donc !

Pourtant, j’ai assisté, toujours en culotte fendue, à la plantation d’un Arbre de la Liberté, au coin de la rue de Babylone et de la rue Vaneau, mes parents logeant près de là. La révolution était à ses débuts, dans sa période sentimentale, attendrie, religieuse même. Je vois encore briller, parmi les baïonneltes, la croix d’argent portée devant le curé des Missions, qui venait, suivi de tous ses prêtres, afin de bénir le peuplier. La marraine était une belle fille, nommée Julia l’Écaillère, qui ouvrait des huîtres sur le seuil du cabaret voisin et qui ne passait point pour un dragon de vertu. Après le départ du clergé, paraitil, on ribota. Mais l’eau du bénitier ni le vin des litresjue portèrent bonheur à l’arbre symbolique, l’un des rares qui furent plantés dans le faubourg Saint-Germain. Ce sol aristocratique lui était contraire. Il y dépérit rapidement et mourut.

Puis j’évoque le long défilé des « Quinze Août ».

On nous raconte, à présent, que, ce jour-là, le deuil de la liberté désolait tous les coeurs, et que, dans les rues mornes et désertes, brûlaient seuls

FÊTES D’AUTREFOIS

les lampions officiels. Je veux bien; mais les « Quinze Août » de mon adolescence et de ma jeunesse 11e m’ont pas laissé une impression si lugubre. C’est peut-être l’heureux effet de l’âge que j’avais alors; mais il me semble encore aujourd’hui que la revue des troupes de la garnison de Paris n’était ni moins brillante, ni moins bien ordonnée que notre revue actuelle, et même je constate que nos soldats portaient, sous le tyran, de bien plus beaux uniformes. « O11 garde toujours un peu — disait spirituellement Delphine de Girardin — l’opinion politique du temps où l’on était jolie femme. » Je 11’ai jamais été joli garçon, mais j’étais un très jeune coquebin, facilement amusable, lorsque j’allais au Champ de Mars, le soir de la Saint-Napoléon, voir tirer le feu d’artifice; et ma coupable insouciance 11e s’est pas aperçue, sans doute, que cette foule, qui poussait des « ah » prolongés devant les chandelles romaines, ne pensait, dans le fond du fin fond, qu’au Deux Décembre.

Quant aux « Quinze Août » de la fin du règne, où la joie publique allait toujours en se refroidissant, il est vrai, et qui ressemblèrent assez aux « Quatorze Juillet » de ces dernières années, je

us

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les ai fuis autant que j’ai pu. Modeste employé, je profitais de ce jour de congé, je l’avoue, pour courir un peu les champs avec ma ce connaissance ». Oh! l’orgie était modeste. L’argent des appointements était déjà loin, le 15 du mois. Mais j’avais une grosse montre d’argent sur laquelle le Mont-de-Piété prêtait trois pièces de cent sous. Ce n’était pas trop, mais c’était assez pour aller dîner à Vélizy, sous cette tonnelle où il tombait des araignées dans le potage.

Elle n’était ni bien jolie, ni bien tendre, la blonde qui s’attablait là, sous la vigne vierge, devant une omelette aux champignons; et, à présent que je me rappelle certains détails, elle ne devait pas non plus être bien fidèle. Mais j’avais vingt-cinq ans et bon appétit à tous les égards. Cuisine au beurre rance, reginglet à faire sauter les chèvres, serments de grisette, j’avalais et je digérais tout. Ne le dites à personne ; mais, comme le vieux sculpteur Caoudal, dans la Sapho de Daudet, je troquerais de bon cœur la rosetterouge, l’habit à palmes vertes, et tout le tremblement, contre un de mes « Quinze Août » du second Empire, avec dînette à Vélizy, quand j’avais encore d’assez bonnes dents pour casser

FÊTES D’AUTREFOIS

des noisettes, quand on ne me donnait pas du « cher Maître » et qu’on m’appelait tout populairement « mon trésor»... Dieu de Dieu! que c’est bête de vieillir!

Je me remémorais cet heureux temps, vendredi dernier, en battant les jolis bois de la Grange et en m’amusant à couper, à grands coups de canne, les hautes tiges des carottes sauvages qui poussent entre les ornières. Parfois, je rencontrais un couple d’amoureux dans l’étroit chemin de forêt. En m’apercevant de loin, ils se désenlaçaient bien vite et prenaient, pour passer à côté de moi, un petit air sérieux et convenable à mourir de rire.

Vous aviez bien tort, mes enfants, de vous gêner pour le promeneur solitaire rencontré dans les bois. S’il avait vos vingt ans, c’est comme vous qu’il célébrerait les jours de fête publique. Car le chant du merle lui plaît mieux que la Marseillaise, et aux fusées d’or jetant dans le ciel noir leurs gerbes de rubis et de saphirs il préférerait encore, le vieux fou qu’il est, les yeux rêveurs d’une bien-aimée, assise près de lui au bord du chemin nocturne et regardant les calmes étoiles.

-20 juillet 1893.

DISTRIBUTIONS DE PRIX

Voici venir le temps des distributions de prix, et, dans les harangues qu’on y prononcera, les clichés rassurants vont pleuvoir à verse et l’optimisme va couler à pleins bords. Déjà les couronnes de papier et d’innombrables volumes très mal reliés sont prêts pour la circonstance. Dans chaque lycée, un normalien, récemment sorti de l’école, soigne son exorde et fignole sa péroraison.

Tl a rarement la foi pédagogique, ce normalien du dernier « bateau ». Car le vrai professeur, le professeur par vocation et par goût, aimant l’enseignement pour lui-même, est un type qui tend à disparaître. La plupart des jeunes mandarins de la rue d’Ulm rêvent à présent une carrière politique ou littéraire, plusieurs de leurs aînés ayant

DISTRIBUTIONS DE PK1\.

passé de la chaire à la tribune et beaucoup d’autres s’étant casés dans la presse, où leurs articles se reconnaissent à un certain ton de persiflage et de dédain qui, je vous l’avoue, me porte quelquefois sur les nerfs. Croyez-moi, jeunes gens. Ce n’est pas une raison parce qu’on est docteur ou agrégé pour se croire ainsi toujours « supérieur au sujet », pour blaguer Balzac, par exemple, ou pour protéger Racine. Si vous saviez comme c’est bon d’admirer naïvement!

Donc, le jeune maître de « seconde » ou de rhétorique, chargé du discours d’usage, s’acquitte en général de cette besogne comme d’une corvée. Coiffé de la toque et drapé dans la robe noire à parements citron, qu’il ne met guère qu’une fois par an, il se juge un peu ridicule, et dans son esprit atteint d’ironie flottent de vagues souvenirs du Malade imaginaire. Quant à son morceau d’éloquence, qui n’est destiné qu’à une publicité restreinte, il y attache peu d’importance, s’étant borné, la plupart du temps, à grouper un bouquet d’élégantes banalités.

On les connaît assez. Glorification de la science et du travail, éloge de l’émulation entre écoliers, large horizon d’espérance ouvert devant les lau-

réats. Et Je « gros bonnet » quelconque qui préside lasolennité et prend la parole après le professeur, verse à son tour le vin du même tonneau. Si l’on en croyait le jeune normalien, dont le coeur est souvent rongé d’ambitions impatientes, ou le vieux monsieur « arrivé » qui est presque toujours plein de fatigue et de scepticisme, tout serait rose dans la vie. Le labeur y trouve sa récompense assurée, le succès attend le mérite, l’instruction est le « schibboleth » qui ouvre toutes les portes, surtout — ce développement est inévitable — dans un siècle de progrès et de liberté comme le nôtre, chez un peuple maître de ses destinées, dans une démocratie fondée sur la justice, et ccetera pantoufle!...

Je suis de bonne foi. Je conviens que les orateurs universitaires ne peuvent guère tenir un autre langage, et que c’est un devoir, lorsqu’on s adresse à la jeunesse, de lui laisser ses illusions. Moi-même, j’ai eu l’honneur de présider plusieurs distributions de prix, et tout en évitant de débiter à mon jeune auditoiredes énormités à la Pangloss, je ne me suis pas amusé à leur raconter, bien entendu, que j’avais, un jour, retrouvé, faisant la queue à la porte d’une caserne, un ancien condis-

DISTRIBUTIONS DE PRIX

ciple, jadis criblé de boules blanches à ses deux « bachots », et qui, vêtu comme un épouvantail dans un cerisier, tenait à la main une vieille boîte à lait, pour y recevoir la soupe de l’aumône.

Respectons la fraîcheur d’âme des jeunes gens, gardons-nous de la flétrir. Laissons-leur croire que le tableau de la vie sociale qu’on leur trace dans les fêtes scolaires n’est point flatté. J’engage le père de famille qui lit cet article à le soustraire aux regards de ses fils. Il n’en est pas moins vrai que cet honnête homme, s’il a un peu réfléchi et acquis quelque expérience au cours des années, sera légèrement agacé, ces jours-ci, quand il découvrira, en lisant les journaux, tout ce qu’il y a de creux dans l’éloquence optimiste qui va être répandue dans toutes les écoles de France, entre la Marseillaise jouée par des cuivres et la lecture du palmarès.

A tout bout de phrase, on y parlera de la science; car c’est le Dominas vobiscum de la messe laïque, et il est bien entendu, n’est-ce pas? que, si la science n’a pas encore dit le dernier mot, ni même le premier, sur le mystère qui environne l’homme et l’écrase, elle nous le donnera tout à l’heure, demain, après-demain, à moins que ce ne

soit à Pâques ou à la Trinité. En attendant, jeunes élèves, ne lisez Pascal qu’au point de vue du style et ne vous laissez pas gagner par son sublime tourment. Le secret de l’infini sera découvert, n’en doutez point, par un Edison prochain, et Dieu lui-même nous affirmera qu’il n’existe pas, à l’aide d’un téléphone perfectionné.

Hors de la science, pas de salut.

Ne vous avisez pas, surtout, malheureux! de soupçonner que, au fond même de la science, il y a le désespoir, et qu’elle nous révèle chaque jour plus manifestement la férocité de la nature et ses lois impitoyables. Ou, si vous faites cette constatation pénible, n’en soyez ni tristes ni indignés. Rien de plus dangereux! Cela vous mènerait au vague besoin d’une justice idéale, à la rêverie mystique, à ces inutiles cris de douleur qui s’appellent des prières, toutes choses que, désormais, nous avons sagement bannies de nos exercices.

Hélas! oui, la science nous prouve que l’extermination des faibles est la loi naturelle. Vos prolesseurs le savent bien, mais ils n’osent vous le dire. Ils félicitent pourtant avec chaleur ceux d’entre vous qui sont les plus forts, au collège, et leur souhaitent de continuer à l’être dans la vie.

Quelques-uns parmi vous, jeunes gens, ont de la volonté et le cœur dur. Ils réussiront sans peine. Quant aux autres, le moyen le plus honnête qu’ils aient encore de se tirer d’affaire, c’est de suivre un chemin tracé, d’entrer dans le tchin. La société démocratique vous le permet, et, dans pas longtemps même, elle ne permettra plus autre chose à personne. Un homme d’esprit a pu dire, presque sans exagération, que la moitié de la France est occupée à faire passer des examens à l’autre. Nous marchonsvers cet avenir peu folâtre, le concours à jet continu et à tous les degrés de l’échelle. Un jour, il faudra subir des épreuves écrites et orales pour obtenir un emploi de cantonnier; et l’on verra de vieux fonctionnaires — car il n’y aura bientôt plus, en France, que des fonctionnaires — « potasser » encore, sous leurs cheveux gris, les matières d’un programme.

Tant pis pour les hommes de talent, les esprits indépendants et originaux. La démocratie ne se soucie pas d’eux. Elle a la passion de l’égalité. C’est une concession qu’elle fait en rechignant, quand elle admet plusieurs niveaux. Ainsi, dans les armées d’autrefois, il y avait des compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs; mais on tâchait

MON FRANC PARLER

que, dans tout le régiment, les hommes de chaque peloton fussent de la même taille. Le mandarinat est frère du caporalisme.

Beaucoup d’universitaires, j’en suis persuadé, sont désolés, au fond, d’être entraînés par ce courant; car on compte, dans le corps enseignant, un très grand nombre de libres et hautes intelligences. Mais il faut bien le dire, jamais Napoléon, qui fut, en somme, fidèle à presque tous les principes révolutionnaires, ne leur a obéi davantage que lorsqu’il établit et réglementa l’Université. Il Y aggrava la tyrannie jacobine par la discipline militaire; et rien ne résume mieux son plan d’instruction donnée à la gamelle que le mot fameux de Fontanes, le Grand-Maître, tirant sa montre de son gousset et s’écriant avec satisfaction : « Il est ti ois heures. . . En ce moment, tous les élèves de tous les lycées de l’Empire font un thème latin. »

L Université était donc, par son origine et son institution mêmes, et reste un instrument admirablement préparé pour cette démocratie égalitaire dont, je l’avoue, les progrès me font horreur. Qu’on me pardonne ma grimace devant les perspectives semées de fleurs de rhétorique que, dans les harangues traditionnelles, on va montrer aux

DISTRIBUTIONS DE PRIX

(c jeunes élèves ». D’ailleurs, pourquoi tant de Ph rases? Puisqu’on rêve pour la société de demain un nivellement général, que ne se borne-t-on à rappeler à la jeunesse l’abominable conseil qu’un maître fameux osa jadis lui adresser du haut de sa chaire, en Sorbonne :

« Soyons médiocres. »

27 juillet 1893.

LA MOISSON

Elle ne sera pas trop maigre, malgré l’extrême sécheresse, au moins clans ce coin de la Brie où je passe la saison clémente. Ces jours derniers, lorsque tout était encore debout, on avait même l’impression, au premier coup d’œil, d’une très belle récolte. Il fallait y regarder de près pour constater que les épis étaient un peu trop espacés, que le grain n’avait pas gonflé suffisamment. Ce ne sera qu une année moyenne ; mais on pouvait s’attendre à pire, et les gens de ce pays-ci, qui sont peu geignards, du reste, ne se plaignent pas.

Est-ce parce que je possède trois arpents? Mais les « biens de la terre » m’intéressent aujourd’hui beaucoup plus, je vous le confesse, que la grande colère de nos honorables potdevinards contre le

LA MOISSON

nègre Norton, lequel n’a même pas touché le pourboire promis, ou que 1 accès de folie des grandeurs dont vient d’être atteinte la doyenne de nos ingénues.

Oh! je n’ai pas toujours été rural à ce point-là. Ma prime jeunesse de Parisien pauvre fut sédentaire. Longtemps, je n’ai eu des nouvelles de l’agriculture que par l’étalage des fruitières, et la seule campagne où je promenais mes mélancolies d’adolescent, c’étaient ces lugubres terrains de la banlieue où ne poussent guère que les écailles d’huîtres, les tessons de bouteille, les souliers pourris et les vieilles boîtes à sardines. Quelquefois, souvent même, je franchissais bien les fortifications. On avait des jambes de quinze ans, parbleu ! Et j’allais, j’allais, le plus loin possible, jusqu’à ce que j’eusse rencontré de vrais champs et de vrais bois. Mais ces immersions en pleine nature étaient rares et brèves. J’y suffoquais, comme dans un bain trop chaud. Je revenais de là avec l’accablement qui succède à la joie folle d’une griserie. Mes sensations champêtres sont aujourd’hui plus douces et plus profondes. Jadis, la nature m’enivrait; à présent, elle m’attendrit.

Au fond de mon petit parc, qui fut dessiné et

planté au commencement du siècle, il y a un labyrinthe, assez tortueux et compliqué, ma foi. Ces joujoux de feuillage étaient alors à la mode. Après avoir tourné pendant quelques instants entre leurs étroites charmilles, « l’homme sensible » éprouvait une agréable surprise en découvrant, sur la plate-forme, un édicule dans le goût du temps, Autel à l’Amitié ou Temple de l’Amour.

Mon labyrinthe n’est pas si philosophique. On ne trouve, au sommet, qu’un banc de bois sous un vieux tilleul. C’est là que, pendant ces deux derniers mois, j’ai passé des heures longues et charmantes, assis à 1 ombre et regardant devant moi, à perte de vue, les moissons inondées de soleil.

La plaine est immense, et tout là-bas, sur la gauche, des masses boisées la limitent. Mais, à droite, elle s’étend jusqu’à l’horizon, où se dresse, tout seul, dans la brume chaude et bleue, le clocher de Brie-Comte-Robert, distant d’une lieue au moins, à vol d’oiseau.

Disons-le en passant. Ce clocher, qui, pour un libre-penseur, gâterait le paysage, ne me gêne en aucune façon. Vous ne croyez pas dur comme fer. n’est-ce pas? — ni moi non plus — qu’il y ait trois

LA MOISSON

personnes en Dieu, et peut-être avez-vous même des doutes sur la transsubstantiation. Ce n’est pas un crime. Mais, voyez-vous, il faut tout de même une église au milieu du village, un lieu où quelque brave homme de prêtre, qui est un pauvre, conseille aux autres pauvres de s’aimer entre eux et leur rappelle que le but de la vie n’est pas seulement de bien manger, de bien boire et de gagner de l’argent. Le clocher, de son geste éternel, nous montre le ciel, qui est peut-être vide, mais vers lequel nos yeux se lèvent instinctivement pour y chercher un peu d’espérance, de consolation et d’idéal.

Du haut de mon labyrinthe, j’ai donc vu, depuis deux mois, la plaine briarde mûrir et prendre peu à peu la belle couleur du pain. Je vous assure que c’est délicieux. De temps à autre, l’ombre d’un nuage en marche glissait lentement sur la moisson fauve, ou bien une brise soudaine y faisait passer une ondulation, une houle, créait la féerie d’une mer d’or fluide. Je m’engourdissais devant ce calme et grandiose spectacle, je m’y laissais voluptueusement envelopper de paresse et de rêverie, et parfois cette pensée augmentait

mes jouissances de contemplateur, que la période

PROSE. — VI

électorale était ouverte et que de malheureux candidats couraient aux quatre coins de leur circonscription comme des rats empoisonnés, à cette heure même où je me sentais, pour ainsi dire, une âme végétale, et où je regardais paisiblement blondir les blés, les avoines et les seigles.

Je suis un égoïste, si vous voulez, mais c’est comme ça.

Or, voici que, depuis quelques jours, la solitude dorée s’est peuplée de travailleurs. De toutes parts, les lames de faux font luire leur éclair de vif-argent. Les épis tombent, la plaine se dénude, l’horizon s’élargit. Ici, les javelles sont couchées; a côté, on a déjà lié les gerbes; et plus loin, voici déjà qu’on élève une meule. Allons voir de près la réserve de l’an prochain. Je me coiffe d’un chapeau de paille, je prends ma canne, et j’arrive près des moissonneurs.

Debout sur une charrette, dont la charge de froment s élève jusqu’à la hauteur d’un second étage et dont les deux lourds chevaux, sous leurs colliers de laine bleue, restent immobiles comme des chevaux de bois, un fort gars, le visage et les bras noircis par le haie, n’ayant gardé que chemise et culotte, le poil du poitrail au vent, prend

les gerbes au bout de sa fourche et les lance, d’un geste harmonieux et rhythmique, aux trois hommes montés sur la meule, qui construisent au fur et à mesure l’imposant édifice de blé.

Ils se hâtent, les bonnes gens, dans leur rude besogne. Car une brise du nord-ouest vient de se lever, et dans un coin du ciel montent et s’accumulent de gros nuages, d’un violet livide. Est-ce que la pluie, après laquelle nous avons soupiré depuis le mois de février, voudrait, par hasard, nous jouer cette mauvaise farce de se congeler en grêle, de mouiller et de pourrir nos récoltes?

Inquiet, j’interroge un des moissonneurs :

« Un orage pour cette nuit, peut-être ?... »

Mais il me répond, en se servant d’une jolie expression campagnarde :

« Non, non, monsieur... Le temps n’est pas à la malice. »

Et je m’éloigne, pénétré de respect pour le Cultivateur, un des très rares êtres qui soient surs que leur fonction dans ce monde est toujours bonne et utile.

Combien peu d’entre nous, sur les hauteurs sociales, ont cette conviction ! Quel homme public, si patriote qu’il soit, peut être certain de ne

jamais nuire à son pays? Quel prêtre n’a eu ses heures d’affreuse angoisse, devant le silence de son Dieu? Quel soldat, en essuyant son épée, après le carnage, n’a pas frémi d’horreur et de dégoût? Quel juge n’est pas parfois épouvanté de son droit de punir? Quel poète, quel artiste — et ceux-là sont parmi les plus innocents — oserait affirmer que la source de son inspiration fut toujours pure et que tout le monde y peut boire ?

Hélas! la plupart de nos actions quotidiennes nous laissent dans l’inquiétude de leurs résultats, quand elles ne nous inspirent pas un regret, quelquefois un remords.

Le paysan, au contraire, le paysan, qui répugne aux délicats par la dureté de ses mœurs, par sa méfiance, par son avarice, par ses inévitables vices de pauvre, n’a point de doutes à concevoir sur son rôle dans la vie. Il ignore sa mission, soit! mais, poussé par deux forces mystérieuses, l’instinct et la tradition, il poursuit son labeur indispensable à tous. Laboureur courbé sur les manches de sa charrue et traçant un sillon où le suivent les corbeaux; semeur de qui, sur le ciel automnal, la silhouette semble bénir la terre; moissonneur, plus brûlé et plus desséché par la

LA MOISSON

Canicule que les épis qu’il fauche, il est auguste et sacré !

Bien imprudent et bien coupable celui qui l’accable de ses sévérités et de ses railleries; car le paysan n’a qu’à lui répondre :

<t Tu me dois ton pain ! »

3 août 1893.

LA RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE

Si j avais cent bras, comme certains dieux de 1 Inde, et onze doigts à chaque main, comme les acteurs en donnent l’illusion dans les scènes pathétiques, je les lèverais tous pour voter contre la réforme de l’orthographe.

Malheureusement, l’autre jour, à l’Académie, je n avais que le droit de montrer ma dextre. C était une séance d’été. Nous étions dix. Quatre mains seulement se levèrent. La majorité nous écrasa. Voilà qui n’est pas pour me réconcilier avec le régime parlementaire.

Les trois mains droites qui firent le même geste que la mienne, sont, d’ailleurs, illustres. La première tenait l’épée du commandement le jour où nos lestes cavaliers d’Afrique enlevèrent la Smala

LA RÉFORME DE L’ORTIIOGRAPIIE

d’Abd-el-Kader. La seconde est celle du très haut et très noble poète Leconte de Lisle. La troisième essaya de protéger, pendant la Commune, avec le plus ferme courage, les têtes innocentes des otages. Comme vous voyez, j’étais, moi, chétif, en excellente compagnie. Mais tant pis pour les minorités ! Vævictis! La réforme, sinon dans toutes les propositions faites, du moins dans son principe, fut approuvée. En route pour le volapük !

J’ai pour la personne et pour le talent de l’auteur du projet, M. Octave Gréard, une sympathie vraie. C’est une intelligence d’une lucidité parfaite. Il exprime toujours sa pensée, qu'il écrive ou qu’il parle, dans le style le plus souple et le plus châtié. Puis, il est un des rares hommes de qui la gravité ait du charme. En sa présence, je songe à Fénelon. Le célèbre archevêque de Cambrai devait avoir cette exquise douceur. Mais il était aussi, selon le mot de Saint-Simon, un « bel esprit chimérique ».

On serait presque tenté d’en dire autant de M. le vice-recteur de l’Académie de Paris, en le voyant se passionner pour son rêve d une Salente universitaire où tous les enfants des écoles obtiendraient plus aisément leur certificat d’études.

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D’abord, à quoi bon? De quelle utilité est ce brevet dérisoire, pour la plupart d’entre eux, c’est-à-dire pour les petits campagnards? A l’âge de treize ans, quatorze ans au plus, ils sont pris par le travail de la terre, ne lisent plus rien, sinon, çà et là, un journal, — - souvent ce n’est pas ce qu’ils font de mieux, — se hâtent, en définitive, d’oublier le peu qu’ils ont appris. Et — il faut avoir la franchise de dire cette vérité pénible — c’est fort heureux pour l’agriculture et pour le pays. Si les jeunes ruraux sortaient tous de l’école primaire avec le goût de la lecturç. et l’habitude de la pensée, la moitié de la France serait en friche.

Oh! je sais bien que nous sommes atteints, depuis vingt ans, de folie scolaire, et je connais le cliché patriotique : « C’est le maître d’école allemand qui nous a vaincus. y> Au lendemain de nos désastres, je l’ai dit comme les autres, et je l’ai dit en vers, ce qui est plus grave. Eh bien, j’ai dit une sottise! Dans les armées d’Outre-Rhin, les seuls nobles sont officiers. Le soldat, qu’il sache lire ou non, reste soldat. On se croirait en plein moyen-âge. Ce n’est pas l’Allemagne philosophique de Goethe, l’Allemagne libérale de Schiller,

l’Allemagne sceptique et révolutionnaire de Henri Heine, l’Allemagne athée et pessimiste de Schopenhauer, qui nous a écrasés. C’est la réaction triomphante de l’ancien esprit germanique, esprit exclusivement militaire et féodal. Le maître d’école n’y est pour rien.

S’il m’est indifférent que beaucoup de petits paysans écrivent « fumier » avec un ph , j’entends que les enfants qui doivent pousser plus loin leurs études n’écrivent pas « alphabet » avec un f, comme l’a proposé M. Gréard. Mais, ici, je vais affliger les professeurs.

Ce n’est pas dans les grammaires, ce n’est pas dans les dictionnaires, c’est machinalement, à force de lire, de voir les mots, qu’un enfant acquiert la connaissance de l’orthographe. Et ce travail, purement mécanique, se fait généralement assez vite. Certains esprits y sont rebelles. N’attendez pas grand’chose de ceux-là. Ils pourront devenir des gens intelligen ts, ils ne seront jamais des gens instruits. Quant aux autres, ils apprennent l’orthographe, comme je l’ai dit, en lisant, par le seul empirisme. Je sais l’orthographe : je ne me rappelle pas qu’on me l’ait enseignée.

Maintenant, pour en finir avec le point de vue

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pédagogique, j’accorde qu’il est absurde de refuser un diplôme à un écolier parce qu’il a mis un accent grave où il fallait un accent aigu. Mais ceci ne regarde que l’Université. Qu’elle assouplisse ses programmes, qu’elle donne des instructions dans ce sens à son personnel, qu’elle lui recommande de juger les élèves sur l’ensemble des connaissances acquises au cours des études, et de ne les point condamner pour des niaiseries. Si les maîtres qu’elle charge de faire passer les examens manquent de tact et de bon sens, tant pis pour l’Université! Ce n’est pas la faute de l’orthographe.

Les partisans de la réforme ont bien encore un autre cheval de bataille, l’expansion de la langue française à l’étranger. Pour ma part, il m’est assez égal, je le confesse, qu’un très grand nombre de Suédois ou de Yalaques soient ferrés à glace sur la règle des « tout » et des « quelque ». Ce dont nous ne voulons pas convenir, par amour-propre, c’est que le langage des vaincus subit fatalement une certaine défaveur. Hélas! nous pouvons supprimer les y et les doubles lettres tant qu’il nous plaira, on ne parlera ni plus ni moins le français chez ceux à qui nous en donnâmes des leçons à coups de fusil, en 1806.

LA RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE

Il y a aussi, dans cette affaire, un intérêt esthétique. Ai-je besoin de dire qu’il est absolument méprisé par les réformateurs? Silence! poètes et artistes en prose, pour qui les mots ont, dans leur forme extérieure, un pittoresque, une grâce, une beauté. Inclinez-vous devant l’orthographe démocratique! On décrétera, l’un de ces quatre matins,

— ce n’est pas encore fait, grâce au ciel ! mais on en a parlé, — que le participe passé sera désormais toujours invariable. C’est massacrer toute la poésie française. Qu’importe? Dans les futures éditions des classiques on trouvera, à chaque instant, six rimes masculines de suite. Détail sans importance. L’essentiel, c’est de donner moins de mal aux instituteurs et aux polissons des écoles primaires.

L’Académie française, j’en suis persuadé, n’acceptera jamais de pareilles monstruosités; et je lui rends cette justice que, parmi les réformes orthographiques — déjà téméraires et dangereuses

— qui lui étaient proposées, elle n’en a, très timidement, admis qu’un petit nombre. J’ai même le pressentiment que, malgré le vote acquis, elle reviendra sur sa décision.

Car, selon moi, elle n’avait pas qualité pour la

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prendre. Nous avons la charge, à l’Académie, de publier, tous les vingt-cinq ou trente ans, un « Dictionnaire de l’usage ». Le titre seul trace notre programme et limite nos droits. C’est la littérature, c’est la presse, c’est la conversation, ou, pour tout dire en un mot, c’est le peuple qui établit « l’usage », qui fait la langue. Nous ne sommes que ses greffiers. Si nous comptons parmi nous quelques érudits, nous ne formons pas une Société de philologues et de grammairiens. Nous sommes, avant tout, une compagnie de lettrés et de gens de goût, ayant la mission — très délicate — de bannir du langage les mots décidément tombés en désuétude et de donner droit de cité aux mots nouveaux, après un stage suffisant. L’orthographe de ces mots peut présenter des bizarreries, des inconséquences. Nous n’avons pas à nous en préoccuper. Nous enregistrons. Voilà tout.

J’ai exprimé cet avis au début de la discussion, et j’aurais voulu qu’on posât la question préalable. On ne m’a pas écouté. Je regrette de n’avoir pas insisté plus énergiquement. Mais j’avoue ma faiblesse. Simple poète, qui ne suis même pas bachelier ès lettres, les savants me font de l’effet et leur assurance m’intimide.

LA RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE

Cependant, un instinct proteste en moi. Si légères que soient les concessions faites jusqu’à présent aux réformateurs, elles dénotent une tendance détestable. Notre bien-aimé langage de France n’a presque pas changé depuis trois siècles, et les rares modifications qu’il a subies ont été très lentes. Si Pascal et La Fontaine ressuscitaient, nous pourrions causer avec eux sans aucune gêne. A l’édifice littéraire élevé par le xviie siècle nous n’avons ajouté que quelques ornements, qui, tous, — entre parenthèses, - — ne sont pas très heureux. En somme, la langue française est, à l’heure qu’il est, d’une pureté, d’une richesse, d'une force incomparables. Elle contribue beaucoup, à coup sûr, à maintenir, dans le monde entier, le prestige de notre cher pays. Au nom du ciel, ne touchons pas à ce patrimoine sacré!

Rappelons-nous, nous autres académiciens, la séance mémorable où lecture nous fut donnée de la pétition pour la réforme orthographique, et où Ernest Renan, déjà bien malade et marqué par la mort, quitta péniblement sa place, se traîna, en s’appuyant aux meubles, jusqu’au milieu de la salle, et là, d’une voix faible, mais avec combien de sagesse et d’éloquence, nous adjura de prendre

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bien garde avant de porter la main sur l’œuvre des aïeux! Rappelons-nous avec quelle touchante émotion, hier encore, notre royal confrère, le duc d’Aumale, nous adressait la même prière et nous l'aisait entendre la voix même de la vieille France!

Quelques adversaires des changements projetés les traitent de barbares et d’enfantins. Je les qualifierais plutôt de décadents. Récemment, des poètes égarés — dont l’effort a, par bonheur, été vain — se faisaient de ce mot une triste parure et essayaient de détruire les admirables lois rhythmiques qui sont nées de l’âme même de notre langue. Après la prosodie, voici qu’on veut bouleverser l’orthographe. Et ce qu’il y a de plus affligeant, c est la parfaite bonne loi, c’est l’aveuglement de tous ces ouvriers de destruction. Leur triomphe me navrerait le cœur; mais je suis loin de désespérer, et, malgré tant de symptômes alarmants, je demeure convaincu que le sentiment public ne permettra pas d introduire de tels germes de désoi die et de mort dans le glorieux langage qui nous a déjà donné tant de chefs-d’œuvre et dont notie génie national enrichit sans cesse le trésor.

10 août 1893.

UN BALLOTTAGE

Il y a ballottage clans l’arrondissement de Muffleville.

Connaissez-vous Muffleville? Un lieu charmant. Si j’avais des rentes suffisantes, c’est là que j’irais peut-être finir mes jours.

Trois mille habitants. Je ne dis pas trois mille âmes. Qui de nous peut affirmer qu’il a une âme immortelle? A coup sûr, pas le tiers des Mufflevillois, la plupart d’entre eux étant plutôt faits pour la digestion que pour la pensée. En somme, une petite ville de province comme il y en a tant, où les femmes vont à la messe et où les hommes vont au café. Mais le paysage est délicieux.

D’un côté, la vallée, dont les grasses prairies

descendent jusqu’aux bords de la Mufflotte, jolie rivière malheureusement encombrée de moulins, ce qui gêne le canotage, mais où l’on pêche de petits brochets, excellents en friture. De l’autre côté, la plaine, un ancien camp romain, où des archéologues à lunettes ont trouvé un vieux casque, en 1865, en faisant des fouilles, et où l’on récolte, tous les ans, ce qui vaut mieux, des avoines superbes.

L’église est du xie siècle (style roman), et les opinions de M. le curé sont presque de la même époque. Aussi, ce vénérable ecclésiastique est-il fort maltraité dans les conversations des bourgeois, au Café du Progrès, de même que dans les entretiens des ouvriers et des cultivateurs, au fond des cabarets et devant le comptoir à petits verres du marchand de tabac. Ce qui n’empêche pas tout ce monde-là d’envoyer ses enfants au catéchisme et de faire enterrer ses morts avec la croix et la bannière.

Tout le pays autour de Muffleville est presque exclusivement agricole. Herbages et céréales. Les fromages de la contrée sont célèbres par leur puanteur.

Citoyens français de la troisième République,

UN BALLOTTAGE

vous voyez d’ici Muffïeville et les lieux circonvoisius. Vous en ôtes tous, plus ou moins.

Or, la bataille électorale a été chaude à Muflleville, et je vais vous présenter les combattants.

D’abord, l’ancien conservateur, aujourd’hui républicain rallié, M. Leconte des Muffliers. Leconte en un seul mot et avec un n , ce dont il enrage. Sans doute, son aïeul a fondé la fortune de la famille en achetant des biens d’émigrés, et son père l’a considérablement arrondie en épousant la lîlle d un riche fermier, un « cul terreux », comme <m dit vulgairement. Mais le M. Leconte actuel — qui d ailleurs est un serin — - a oublié ces détails généalogiques. Comme sa terre des Muffliers a trois cents hectares et que le château est flanqué de deux tourelles, M. Leconte a longtemps affecté les opinions les plus distinguées. Encore à l’heure qu il est, M"'e des Muffliers prie pour la conversion du Saint-Père, lequel, décidément, tourne au démagogue. Mais son mari, le châtelain, est plus moderne. Il veut être député, il tient essentiellement — ce qui estune ambition assez répandue — à devenir le collègue de M. Wilson. Il est donc entré dans la voie des concessions; il a fait adhésion à la République, et le portrait gravé de M. le

PROSE. — Vf. 12

MON FRANC PARLER

comte de Chambord, enrichi de sa signature, qui naguère ornait le salon du château, a été relégué, au grenier, en face de la vieille armoire où ! on met les poires l’hiver.

Pour décrocher la timbale parlementaire, M. des Muffliers s’est donné un mal de chien ; il a surtout « pioché » les campagnes, ce qu’on appelle, en style noble, les masses profondes du suffrage universel. L’arrivée de sa charrette anglaise a effarouché la volaille dans bien des rues de village. Il a pénétré, en redingote correcte et avec des gants de peau, dans des cours champêtres, où le porc familier venait flairer ses bottines vernies, et il a peloté le paysan tant qu’il a pu. De plus, il s’est livré à une orgie d’affiches, rédigées, par malheur, en une prose abstraite et doctrinaire dont les beautés échappaient un peu à l’électeur rural.

Deux mille suffrages ont récompensé les efforts de M. le comte des Muffliers.

Le second candidat, député sortant, est le docteur Dumuffle, opportuniste ou radical, on ne sait pas au juste, — en tout cas, personnage officiel.

Enfant du pays, il s’est, jadis, longtemps attardé au quartier Latin, où personne ne lui damait le

U. N BALLOTTAGE

pion pour chanter une «pomponette» jusqu’à deux heures du matin, au fond d’une brasserie, devant une pile de ronds de feutre rappelant l’architecture de la colonne Trajane. Aimant Paris — et la « vadrouille », — il avait d’abord projeté de s’y établir et d’y exercer son art, dans une de ces spécialités recommandées au fond des vespasiennes. C était un rêve ! Trop de dettes ! Pour les payer il dut revenir et se marier à Muffleville. Mais, le vieux praticien de l’endroit s’obstinant à ne pas mourir, quel parti pouvait prendre le nouveau venu, sinon se jeter dans la franc-maçonnerie, la clientèle gratuite et la politique?

Depuis deux législatures déjà, le docteur Dumuffle siège au Palais-Bourbon, toujours muet, mais votant comme un sourd avec la majorité, et n’ayant qu’une pensée, le renouvellement de son mandat. Son élection, c’est sa carrière. Aussi Muflleville est-il comblé des bienfaits de son député. Par son influence, le chef de l’orphéon, qui dit « ormoire » et « des zaricots », est décoré du ruban violet, et le secrétaire de la mairie touche un secours comme arrière-neveu d’une victime du Deux Décembre. Fatiguant les bureaux de ses constantes sollicitations, M. Dumuffle y est si-

MON FRANC PARLER

gnalé comme un ce raseur » tout particulièrement redoutable.

Cet homme-là, convenez-en, devait se croire sûr de son affaire, et, au dernier scrutin, il a été très désagréablement surpris de n’obtenir, lui aussi, que deux mille voix environ. Ordinairement, la confiance de ses concitoyens lui en accordait quatre mille.

Qui donc lui en a pris la moitié? Le troisième larron, le socialiste, le jeune avocat Mufflet. Oh! tout à fait « dans le train », celui-là, et — si j’osais me servir d’une expression aussi éculée — tout à fait « fin de siècle ».

Dès le lycée, en rhétorique, l’élève Mufflet avait organisé déjà une petite parlotte, avec commissions, sous-commissions, votes, par main levée, appel nominal, quorum, interpellations, ordres du jour, et tout le bataclan. Étudiant en droit, stagiaire au faux col rigide, il avait eu, dans les conférences, des succès oratoires très considérables.

Naturellement, Mufflet est devenu, du premier coup, l’aigle du barreau de Muffleville, et, sans perdre un instant, il a prêché les doctrines les plus incendiaires. Un farceur, entre nous. Socialiste, il l’est comme je danse, ayant quelques

UN BALLOTTAGE

bonnes rentes en terre, sachant très bien refuser, d’un mot sec, vingt francs à un camarade dans l’embarras, et n’attendant, en sa qualité de joli garçon, que son entrée au Parlement pour « tomber » une héritière.

Mais les ouvriers des trois ou quatre usines — qui sont en train d’empoisonner les eaux de la Mufflotte — sont de grands naïfs. Rien ne flatte plus leur enfantine vanité que de voir arriver, dans leurs réunions où l’on sent la sueur, ce dandy tiré à quatre épingles, dont le mouchoir embaume le foin coupé, et qui, sans se boucher le nez, sans faire la grimace, les harangue en périodes cicéroniennes, réclame d’eux un mandat impératif, se déclare leur humble laquais et promet d’ailleurs aux meurt-de-faim un avenir de plats sucrés et de confitures. Les pauvres diables d’ouvriers ont tous voté pour le jeune Mufflet. Prenez garde à ce polisson-là. Il ira loin.

La lutte, comme je l’ai dit plus haut, a été très ardente entre les trois candidats, et ils ont épuisé tous les moyens connus de propagande.

M. Leconte des Muffliers a lâché beaucoup de pièces de cent sous; le docteur Dumuffle a promis des bureaux de tabac à toutes les familles de

MO. N FRANC PARLER

l’arrondissement, et le petit Muffïet a comblé le prolétariat de flagorneries si grossières, que le moins délicat des tyrans à qui on les aurait adressées eût fait empaler l’orateur séance tenante. Bien entendu, la pompe à injures et à calomnies fonctionna sans relâche pendant la période électorale. Accusé de vouloir faire reculer la société française jusqu’au plus lointain moyenâge, le pseudo-gentilhomme fut assez embarrassé pour se défendre; car, ignorant comme une carpe, et, jadis, « retoqué » trois fois de suite au bachot, il ne possédait, sur cette époque historique, que les données les plus confuses. Le médecin reçut par la figure, à plusieurs reprises, les gracieuses épithètes de chéquard et de panamiste; et le bruit circula avec persistance que l’élégant socialiste trichait ordinairement aux. cartes et qu’il était, d’ailleurs, depuis l’âge de la puberté, entretenu par une vieille dame.

Est-il besoin d’ajouter que les trois rivaux firent une énorme dépense d’impression, de papier et de colle de pâte, et que les affiches de chacun d’eux furent immédiatement souillées par le parti adverse des inscriptions les plus outrageuses? Ainsi, sur le boniment du docteur Du-

IN BALLOTTAGE

muffle on put lire : « A bas les voleurs! » et sur la profession de foi de M. des Muflliers : « Mort au réac ! » Quant au programme du jeune Mufflet, partout il fut sabré au fusain d’une citation — oh! très courte, un seul mot — empruntée aux œuvres complètes du général Cambronne.

Toute cette agitation, dont il ne faut pas médire, — car elle marque une heure solennelle dans l’existence d’un peuple libre, — n’a malheureusement pas donné de résultat définitif. U y a ballottage à Muffïeville; et le plus grave c’est que, au mépris de la discipline républicaine, aucun des candidats — ils ont obtenu à peu près le même nombre de suffrages — ne consent à se désister en faveur d’un de ses concurrents.

Électeurs de Muffïeville, la France a les yeux sur vous. Dimanche dernier, les bons citoyens ont constaté avec peine que, sur plus de sept mille électeurs inscrits, six mille seulement avaient pris part au scrutin. Un assez grand nombre d’entre vous, par un sentiment de dégoût qui ne s’explique pas en présence de personnalités aussi éminentes que MM. des Muflliers, Dumuffle et Mufflet, ont déposé dans l’urne un bulletin blanc. D autres, plus coupables encore, n’ont même pas pris la

peine de se déranger. Mufflevillois, i! ne faut pas qu’on puisse vous reprocher deux fois une pareille faute. Au prochain scrutin de ballottage, accomplissez tous votre devoir civique.

Aux urnes ! Aux urnes ! Pas d’abstentions !

2i août 1893.

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