MAN 1 F ESTAT ION S I TALIENN ES
Rien de plus hideux que les haines de famille.
A tort ou à raison, les Italiens nous détestent. Mais un sang parent du nôtre coule dans leurs veines; nous parlons comme eux un mauvais latin; et si la paix internationale n’était pas, selon moi, pour longtemps encore, et peut-être pour toujours, la plus décevante des chimères, je m’étonnerais qu’ils ne soient point nos alliés.
Hélas ! votre frère, quand il est votre ennemi, est le pire de vos ennemis. C’est pour moi, je l’avoue, une tristesse profonde de penser que le palais Farnèse est, à cette heure, gardé militairement, pour que la populace de Rome ne porte pas les mains sur le drapeau français, et de me dire que, le 3 septembre prochain, anniversaire de la
MON FU ANC PARLER
bataille de Sedan, l’héritier de la couronne d’Italie ira parader à Metz, à côté de l’empereur allemand, devant la statue de Fabert.
Qu’était-ce, cependant, que cette sanglante bagarre d’Aigues-Mortes ? De maigres chiens se disputaient un os, et ils se sont mordus jusqu’à mort. Les deux pays sont tout à fait innocents de ce malheur. En quoi l’honneur, en quoi les intérêts de l’Italie sont-ils atteints par ce coup de folie de quelques affamés, qui ont oublié que la concurrence est légitime et que chacun est libre de louer ses bras où il veut et au prix qu’il veut?
Mais à propos de cette rixe de brutes contre brutes, une immense clameur de rage et d’exécration s’élève d’un bout à l’autre de la péninsule : « A bas la France! Vive l’Allemagne! Vive la Triplice ! » Et tous nos établissements sont menacés, et l’on brise les écussons de nos consulats. Et il faut, là-bas, mettre l’armée sur pied, vider les casernes, pour empêcher les outrages définitifs.
On croit rêver... Quelle haine aveugle et imbécile !
Qu’en dites-vous, phraseurs de clubs, qui déblatérez contre l’idée de patrie? Tout récemment,
chez vous, à Marseille, le chef des socialistes allemands est venu vous déclarer en face que, dès le premier roulement de tambour, il coifferait le casque à pointe; et voici maintenant que l’Italie nous donne le charivari. Il va bien, dites-moi donc, votre rêve de fraternité universelle! Ah! comme nous faisons bien de nous en méfier! Restons fidèles au vieux jeu, fichtre de fichtre! Ne provoquons personne, mais soyons parés pour le coup de chien. Fantassins, apprêtez... armes! Et vous, canonniers, à vos pièces!
Je ne suis pourtant pas de ceux qui accusent les Italiens d’ingratitude et qui s’étonnent que les petits-fils de Machiavel n’aient pas, comme nous autres, le goût de la politique sentimentale. Nous leur avons jadis conquis la Lombardie et les duchés. Soit! Mais nous nous sommes arrêtés court, après Solférino, et nous leur avons présenté la note, qu’ils ont payée en nous cédant Nice et la Savoie. Ils se sont hâtés d’oublier que le Quadrilatère était un morceau fort dur à avaler, que Niçois et Savoyards ne devinrent Français qu’après avoir été consultés; et, plus tard, quand nous avons barré le chemin de Rome à nos amis de la veille, il nous ont considérés comme des scélé-
MON FRANC PARLER
rats. Si vous prêtez, une fois, vingt francs à un camarade, et que, huit jours après, vous lui en refusiez quarante, il vous prendra forcément en horreur. Ce n’est pas beau, mais c’est très humain.
Il faut convenir aussi que notre politique a été bien incohérente. Mais ce pauvre Napoléon III, qui avait en lui du songe-creux et qui fumait, décidément, trop de cigarettes, ne fut pas le seul coupable. En 1859, gamin de dix-sept ans, je l’ai vu passer, en képi d’or, place de la Bastille, lors de son départ pour la guerre. Un peuple enivré s’étouffait, pour l’acclamer, autour de sa calèche, et il fut positivement, ce jour-là, selon la belle expression de Shakespeare, « porté en triomphe sur les cœurs ».
Tous les Français, sans excepter les libéraux et les républicains, brûlaient alors de l’enthousiasme le plus chaud pour le fameux principe des nationalités. On blâma l’empereur de l’avoir abandonné dans le traité de Villafranca, et l’on n’en démordait pas encore, même quand éclata le conflit de 1866, où l’intervention de nos armes eût été, certainement, très mal accueillie par 1 opinion en h rance. Il fallut les conséquences de