LES MARRONS D’INDE
Ce matin, à mon réveil, je vois le ciel clair, le soleil radieux; mais, quand j’ouvre ma fenêtre, j ai un brusque frisson. Le vent, toujours au Nord- Est, — car il n’a guère bougé de tout l’été, — est plus frais, secoue plus rudement le platane et le «grisard », qui mêlent leurs branches, sous mes yeux. C est un temps vif, comme disent les paysans. Voici l’automne.
Je descends au jardin.
Sur le gazon de la pelouse, sec et brûlé par la torride canicule, sont éparses des feuilles sèches, nombreuses comme des taches de rousseur sur la peau d’une blonde. Le Parc s’éclaircit. Déjà une brise passe en rafale, et j’entends tomber les marrons d’Inde sur le sol durci. L’un d’eux jaillit de sa coque, vient rouler à mes pieds, et, machinale-
PROSE. — VI. 13
MON FU ANC PARLE R
ment, je le ramasse. Il est très gros, froicl au toucher, luisant comme l’acajou d’un meuble sorti d’hier de chez l’ébéniste du faubourg Saint-Antoine. L’admirable fruit! Quel dommage qu’il soit inutile ! Trop beau pour rien faire, comme certains hommes.
Et, tout en le tournant entre mes doigts, des souvenirs d’enfance me reviennent en foule.
C’était pendant les vacances. Le pensionnat de la rue du Bac était clos, où j’allais en qualité d’externe et où j’apprenais mon rudiment. Je savais déjà que, en latin, l’adjectif s’accorde avec le substantif en genre, en nombre et en cas, et que cornu est indéclinable, mais je n’étais tout de même qu’un bien petit bonhomme. Mes camarades, appartenant en général à des familles aisées, passaient leurs vacances à la campagne, avec leurs parents. Les miens ne pouvaient s’offrir le luxe d un déplacement d’été, et, d’ailleurs, mon père, modeste employé, avait, comme on dit, un fil à la patte. C’était, pour ma vanité enfantine, un moment d’humiliation et de honte, quand, à la rentrée des classes, mes jeunes compagnons, après m’avoir décrit et vanté tous les amusements de leur villégiature, me demandaient : « Et toi, où donc es-tu