‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 18 sur 30 · LES MARRONS D’INDE · texte numérisé non relu

LES MARRONS D’INDE

Et les marrons d’Inde?... Ah! les marrons d’Inde des jardins publics peuvent se vanter de m’avoir donné un de mes plus vifs plaisirs de petit Parisien, et aussi mes premières déceptions.

En septembre, quand ils commençaient à tomber, mon père, qui était matinal, venait me secouer dans mon lit, dès six heures.

« Allons ! debout, paresseux !... Il fait du vent... Allons ramasser des marrons. y>

Et nous partions pour les Tuileries ou pour le Luxembourg, où se dressaient, majestueusement et en bon ordre, de vieux et gigantesques marronniers, datant du Grand Roi et de Le Nôtre, et que j’ai vus presque tous mourir, dans ces vingt dernières années. Brr! Il faisait frisquet, sous l’épais quinconce. Le soleil levant criblait le feuillage de rayons obliques et y jetait mille taches de clarté. Par instants, le large souffle du vent automnal secouait et tordait les ramures, leur arrachait de longs et puissants soupirs. Et les fruits de tomber. Gloc ! cloc ! cloc ! Les coques, vertes et épineuses, faisaient explosion en touchant le sol : les marrons sautaient et roulaient de toutes parts. On ne savait auquel courir. Et il fallait se dépêcher, pourtant. Car il y avait toujours là, sous les grands arbres,

MON FRANC PARLER

une bande de gamins de Paris, de petits faubouriens, — agiles comme des singes et ne craignant pas de déchirer leurs loques, — qui arrivaient quelquefois deux en même temps sur le butin, et se bousculaient, et se roulaient dans la poussière en se le disputant. N’importe, je n’étais pas le moins vif, et je faisais une récolte très respectable. Je courais à m’essouffler, je saisissais, avec une véritable ivresse, les marrons tout frais, vernis, superbes, et, quand j’en avais plein ma culotte et plein ma casquette, j’en ramassais encore, et je les fourrais dans les poches de la redingote de mon père, cette fameuse redingote noire à collet de velours, qu’il n’allait guère renouveler, à la Belle Jardinière , que tous les deux ou trois ans, à cause de sa nombreuse famille, de sa « smala », comme il disait gaiement, l’excellent et admirable homme!

De retour au logis, je montrais ma proie à ma mère, à mes sœurs, à toute la famille, avec l’orgueil d’un chasseur qui a fait coup double pendant toute une journée d’ouverture. Que de marrons ! J’en avais de quoi remplir un petit panier, et je les mettais de côté précieusement, avec le projet de les enfiler sur une ficelle et d’en faire une sorte d’énorme chapelet, cà peu près pareil à ceux que

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