‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 19 sur 30 · MM · texte numérisé non relu

MM

j’ai vus eu Algérie, égrenés par les maigres doigts des marabouts accroupis dans les cimetières.

Mais, dès le lendemain, quand je revoyais mou trésor, c’était un désenchantement. Les marrons étaient déjà séchés, noirs, avaient perdu leur attrait pour moi. Un jour encore et je les retrouvais racornis, ratatinés, hideux. Us me dégoûtaient. On les jetait aux ordures.

Hélas ! bien des automnes ont passé depuis lors, et j’ai compris que la nature m’avait offert, dès mon enfance, dans ces fruits brillants, si avidement ramassés et si vite flétris et répugnants, la parfaite image des désirs et des déceptions de l’homme. Elle m’avertissait que tout ce qui nous attire et nous passionne par sa fraîcheur et par son éclat se fane aussitôt que nous le touchons et perd son inutile et passagère beauté.

Bien des automnes ont passé! Ce marron si pur et d’un ton si riche, pour qui je me suis baissé tout à l’heure, je viens de le rejeter dans l’herbe avec indifférence.

Bien des automnes ont passé ! Bien des automnes !... Et bien des fois l’haleine du Nord-Est, soudain plus âpre et plus froide, a, comme aujourd’hui, courbé la cime des arbres, et rempli leurs

-ÎÜO

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rameaux de lrissons et de gémissements. Bien des lois, comme aujourd’hui, après le coup de bise, les premières feuilles ont tombé, pareilles à de lentes gouttes d’or. Bien des fois, comme aujourd hui, dans 1 azur profond et comme élargi du ciel de septembre, de merveilleux nuages ont glissé avec une lenteur pompeuse, imposants comme des montagnes, et paraissant faits d’une mousse d’argent; puis, selon le caprice du vent et de la lumière, changeant de forme et de couleur, par des transitions insensibles, ont pris des attitudes de grand fauve au repos et rutilé comme la peau d’un lion au soleil.

Saison nostalgique, saison évocatrice du passé lointain, tu m’as bien souvent versé ta mélancolie. Mais jamais, peut-être, aussi douloureusement que ce matin, en jetant à mes pieds ce fruit sauvage et en me rappelant ma première et naïve desillusion d enfance, tu ne m’as fait mesurer la fuite vertigineuse des jours et constater, dans mon vieux cœur, la mort du désir.

14 septembre 1893.

UNE RUINE

L autre jour, par un temps voilé, cc un temps de demoiselle », — je me promenais en voiture dans la presqu’île formée par la boucle de la Marne.

Connaissez-vous cette banlieue-là? Elle est devenue hideuse. Le terrain s’y débite par minces tranches, comme le fromage chez la fruitière. Tout le paysage est criblé de toits en tuiles neuves, d’un rouge jaunâtre, qui offense le regard. Ici, beaucoup de petits bourgeois ont réalisé leur rêve bucolique, toujours le même: une maisonnette, avec perron, boule de jardin et bassin à poissons rouges. Les deux piliers de la grille sont surmontés invariablement d’un certain vase florentin que je finirai par prendre en horreur, et

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deux marronniers, inévitables, répandent sur le seuil la tristesse et l’obscurité. On devine, derrière le logis, un étroit potager, en long, étouffé entre deux murs. Les marchands de meubles du faubourg Antoine et les fabricants de boutons du Marais s’imaginent être ici à la campagne. Leur illusion est touchante, si l’on veut, et j’admire les efforts et les sacrifices qu’ils font pour obtenir cinq poires et trois grappes de raisin; mais ces bâtisseurs enragés n’en ont pas moins enlaidi à tout jamais ce coin des environs de Paris. Piien qu’à passer devant ces mesquines et monotones villas, on respire l’ennui des phalanstères futurs.

Yoici un pont. Vite, cocher, franchissons la rivière. Car, sur l’autre bord, je vois des champs et de l’espace, et, là-bas, des collines boisées, enfin, de la campagne pour de bon. Et, tout de suite, à quelques portées de fusil de tant de vulgarités et de laideurs, en traversant un petit village qui a conservé sa physionomie rurale, je découvre une merveille. Ilalte-là!

Line chaussée de vieux pavés, disjoints, usés, polis comme du marbre, une chaussée d’aspect royal, que flanquent deux contre-allées de tilleuls séculaires, conduit au château. Salut, lourdes

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bornes sur qui les gamins du pays jouent à sautemouton ! Salut, volutes et artichauts de fer forcé ' J’ai reconnu la vieille France !

Je pousse la grille, toute disloquée et dont la porte grince, et j’examine de plus près le château.

C est une ruine, mais elle se dresse, comme une fleur des eaux, au milieu d’un étang bien carré, d un vert bleuâtre, d’un vert de turquoise malade, qu’encadrent de symétriques boulingrins. Et, de toutes parts, s’étend, dans sa parure d’automne, un parc à la française, sublime de solitude et d’abandon. Un pont de pierre relie au rivage la seigneuriale demeure. Elle meurt de vieillesse, et sur sa façade lézardée, rongée, effritée, le ton de la brique apparaît ça et là et met des taches d’un rose malsain, d’un rose de plaie. Mais ce logis du temps d’Henri IV, que le Vert-Galant donna, dit-on, à l’une de ses maîtresses, garde grand air dans sa décadence. Cette toiture d’ardoises, si svelte, malgré les trous et les crevasses, cette lourde porte, au-dessus de laquelle se devine la trace d’un écusson détruit, ces hautes fenêtres aux nombreux carreaux, comme tout cela est ample, taillé largement, fait pour durer! L’étage inférieur, qui jaillit de l’étang, est évidé aux deux

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angles en forme d’ogive. Rien n’est plus gracieux que cette construction massive, supportée par une base qui semble frêle; et, sous les deux voûtes, des mascarons aux faces mutilées mirent leur grimace dans l’eau stagnante.

Emu par la mélancolie de cette noble ruine, je m’étais avancé jusqu’à l’entrée du pont, en effarant quelques volailles, lorsque d’un pavillon voisin sortit un jardinier qui me proposa de visiter le château.

« Il est donc à vendre? demandai-je.

— Non. Depuis que le château a été dégradé par les Prussiens, pendant le siège, M. le marquis n’a pas pu le restaurer, mais il ne veut pas s’en défaire. »

Nous entrâmes. Dès le vestibule, un froid de cave, de tombeau, me donna le frisson. L’homme ouvrit les croisées, fit claquer les volets, et je vis d’abord un pauvre buste en marbre, le buste d’un magistrat d’autrefois, avec l’épitoge d’hermine, dont les soudards allemands avaient cassé le nez. Tout, dans l’antique logis, portait les marques de la dévastation. Deux ou trois pièces seulement, de proportions magnifiques d’ailleurs, avaient été rendues à peu près habitables. Des meubles en

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1res petit nombre, mais beaux et anciens, et sans doute conservés dans quelque cachette, avaient repris leur place. On avait remplacé, dans sa charmante boiserie, la glace du salon, brisée jadis d un coup de crosse, et suspendu de nouveau aux murailles les portraits de famille.

Sur leurs cadres dédorés et rougis je lus un nom très honorable, de bonne et vieille noblesse, presque illustre.

Je remarquai, à la hâte, parmi les portraits, les probes et sérieux visages de plusieurs compagnons du roi Henri, avec une barbe blanche et pointue descendant sur une fraise bien calamistrée; un maréchal de camp de Louis XIV, dont la perruque noire et bouclée inondait la cuirasse; le pastel d’une jeune femme en poudre, un sein découvert, et tenant à la main une rose pâlie comme elle. Puis, les aïeux récents, en costumes plus modernes, mais pourtant démodés : une dame en manches à gigot, avec des anglaises; un monsieur en cravate étoffée, avec le haut col d’habit de Chateaubriand et de Gœthe. Rien que des figures d’honnêtes gens.

Tous ces ancêtres semblaient me regarder, et je leur trouvais une expression mécontente et

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sévère, comme s’ils eussent été choqués par la présence de cet intrus qui constatait la misère de leur descendant.

Hélas ! elle éclatait partout, cette misère, non seulement dans ces chambres à moitié vides, aux murs moisis, aux plafonds lépreux, où je trébuchais sur les parquets gonflés d’humidité; mais j’en voyais une preuve encore plus navrante par les fenêtres ouvertes, dans ce beau parc, négligé depuis si longtemps, et qui retournait lentement à la forêt vierge. La pièce d’eau, envahie par les plantes et couverte de feuilles mortes, exhalait une odeur de marécage. Le long de la terrasse, devant les bancs de pierre verdis de mousse, les rosiers, redevenus églantiers, poussaient librement leurs branches défleuries. Sur la pelouse, parmi les herbes folles, des bandes de lapins bondissaient comme dans un coin perdu de forêt; et sous les ormes géants des cinq avenues en étoile, d une si majestueuse ordonnance, s’entremêlait déjà tout un inextricable taillis.

Rouge et louche, un rayon du soleil couchant, filtrant avec peine à travers les nuées, éclairait d’une pourpre assourdie le paysage grandiose et désolé.

UNE REINE

J’ai interrogé mon guide. Je sais que le possesseur de cette admirable ruine, le marquis actuel, a peu de fortune et qu’il est père de famille. Son parc et la ferme qui le jouxte ont trois cents hectares de superficie, représentent un capital considérable, dans ce pays suburbain où le terrain se vend au mètre. Demain, le marquis pourrait être riche, s’il le voulait. Mais il ne peut se résoudre à aliéner sa maison de famille. N’ayant pas les ressources suffisantes pour la réparer, il l’abandonne, sans toutefois perdre l’espoir qu’un des siens pourra plus tard lui rendre sa splendeur d’autrefois. Quant à lui, il se contente des maigres loyers de sa ferme et de sa chasse, auxquels s’ajoute sa solde de colonel; car il a l’honneur de commander un régiment français.

A la bonne heure ! voilà un vrai gentilhomme !

Je vous approuve, monsieur le marquis. Rien n’est plus louable que de sacrifier ses intérêts à un grand sentiment, et devant cette délicatesse d’aristocrate, cette fidélité pieuse au passé, je vous offre l’émotion d’un poète qui passe. Mais vous n’empêcherez pas ce qui est fatal. Vous tiendrez bon jusqu’au bout, j’en suis certain. Mais votre fils, ou votre petit-fils, finira par céder.

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Non par défaillance, peut-être. S’il a votre valeur morale, il ne consentira pas à redorer son blason avec de l’argent mal acquis; et il n’y en a guère d’autre, là où il y en a beaucoup. Il cédera, non par défaillance, mais par nécessité. Et il en sera de votre terre comme de tous les grands domaines d’alentour, qu’on a morcelés, vendus par petits lots, et où l’on a construit des villas à toit rouffe, avec les deux marronniers sur le seuil, la boule de verre étamé, le rocher factice et les deux vases sur les pilastres de la grille. Regardez, elles pullulent déjà autour de votre parc solitaire, les si vilaines maisonnettes, où l’ébéniste et le tabletier parisiens viennent, en famille, prendre leurs ébats chaque dimanche.

Voyez-vous, nous n’y pouvons rien ni l’un ni l’autre, monsieur le marquis ! Ces petits bourgeois préparent peut-être — sans le vouloir ni s’en

douter, car ils sont férocement propriétaires -

l’idéal égalitaire des partageux selon lequel chacun aurait son lopin de terre, toujours de plus en plus petit, et sa niche toujours de plus en plus laide. Cet avenir vous dégoûte, et moi aussi. Mais j’ai bien peur que ce ne soit l’avenir.

Laissez-moi vous féliciter, du moins, d’en avoir

UNE RUINE

îetai de un tout petit peu I avènement, sans nuire à personne, uniquement soutenu par le culte sacré des souvenirs et des traditions et par le hautain mépris de l’argent, et d’avoir conservé intacts, dans une région où la maçonnerie démocratique a gâté, Lant qu’elle a pu, la nature, ce vieux bijou de brique et de pierre, et ce coin de frondaisons sauvages qui m’ont donné une sensation si exquise de noblesse et de poésie.

21 septembre 18(J3.

PROSE

EN PLAINE

L'automne est la bonne saison pour la promenade à pied. Profitons-en, puisque je suis encore paysan pour quelques semaines.

L’air est vif, âpre même par instants, et vous invite à faire des kilomètres. Mettons des souliers de fatigue et ce costume de velours à côtes, ni trop lourd ni trop léger. Sur la tête, un vieux feutre qui n’a pas peur d’une averse ; en main, une canne solide. Et en route!

Eu route, à travers la plaine. Car, aujourd’hui, je suis avide d’espace. Je n'ai qu’à ouvrir la petite porte, au fond du potager, et me voici en pleins champs, sur le vaste plateau que le vent d’ouest balaie de son soutfle héroïque. Le beau temps pour la marche! Il a plu toute la nuit. La route,

séchée déjà, est élastique, et les îlots du ciel, entre les nuées en voyage, sont d’un bleu adorablement pur, d’un bleu de lac montagnard. Le soleil se montre et se cache tour à tour, avec des laçons de coquette. Pour le moment, il daigne sourire, arrache des éclairs au contre de cette charrue qui semble glisser dans la terre brune, et, là-bas, tout là-bas, sur les coteaux, il blondit la verdure persistante des masses boisées. Mais, aujourd’hui, je luis les bois, je leur tourne le dos. Tout droit, tout droit, par la route à travers champs, du coté de l’horizon vide et clair, où seulement se dressent, imposantes, les meules, et, très lointains, quelques clochers! Tout droit parmi la campagne nue! Je veux de 1 air libre et de la pleine lumière!

Pas un chasseur. Tant mieux. Dans ces derniers temps, ils m’ont un peu gâté mes flâneries, les chasseurs parisiens, et, souvent, après les avoir croisés en chemin, je n’ai pu m’empêcher de hausser les épaules. Pourquoi donc, dès qu’un brave homme a la bretelle d’un Lefaucheux passée sur l’épaule, se croit-il obligé de rouler des yeux menaçants et de prendre une physionomie féroce? Ah! ce n’est pas seulement à Tarascon qu’il y a des Tartarins.

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Et quels équipements! Que de gourdes ! que de carniersIEtdes guêtres comme pour pénétrer dans une forêt vierge! Et des ceintures à cartouchières qui donnent à nos Nemrods de la rue Mandar ou du passage du Saumon un aspect vaguement circassien. On ne se harnacherait pas plus terriblement pour aller tuer des aurochs dans les steppes de la Lithuanie ou des bisons dans les solitudes du Far-West. Tel paisible bonnetier se déguise, tous les dimanches, en Bas-de-Cuir; tel sous-chef débonnaire prétend qu’on le confonde avec un trappeur de l’Arkansas. Ils ont lu, dans leur jeunesse, Fenimore Cooper et Gustave Aymard ; lors de la dernière Exposition, ils ont visité le cirque de Buffalo-Bill. Ces souvenirs leur montent à la tête. Et c’est pourquoi je vois, chaque semaine, une douzaine d’honnêtes bourgeois, travestis en batteurs d’estrades, descendre de vagon, à la petite gare voisine, et se répandre dans ce coin du pays briard, afin d’y exterminer les trois derniers perdreaux et la douzaine de cailles récalcitrantes, qui ont peut-être survécu au massacre de « l’ouverture ».

Non que je blâme, bien entendu, chez ces braves gens, prisonniers d’un bureau ou d’un magasin

pendant tous les jours ouvrables, le goût de ce plaisir hygiénique, de ce retour momentané à la vie instinctive et sauvage, qui est naturel à 1 homme. Je voudrais seulement un peu moins de cabotinage. C’est, hélas! notre défaut national. Ces redoutables boucaniers, qui presque tous reviendront bredouille et achèteront, ce soir, au cabaret, du gibier de braconnage, ont l’air plus chasseur que nature. On dirait qu’ils jouent tous un rôle de chasseur, dans une pièce. Et, devant leurs mines iarouches, devant leurs costumes très « piochés d, dont la confection doit, chaque année, à pareille époque, donner lieu à une hausse sur les cuirs, il m’est arrivé parfois de me rappeler cette malicieuse boutade de Henri Heine : « Tous les Français sont des acteurs, dont les moins bons sont au théâtre. »

Mais, aujourd’hui, en fait de chasseurs, je n’en ai vu qu’un, celui qui orne la girouette d’une grange, au bout du pays. Il était en train de désigner obstinément le Sud-Ouest avec la fumée en tôle de son fusil. Et même M. le curé, que j’ai rencontré là et qui allait dîner chez un de ses confrères, à plus d’une lieue, m’a dit en passant :

« Ce bonhomme-là est infaillible. Il pourrait bien

encore tomber de l’eau, ce soir. Je vais rentrer au presbytère pour prendre mon parapluie. »

Voilà un chasseur comme je les aime !

Donc, j’ai quitté la route, j’ai pris les chemins de culture, et, pendant deux grandes heures, je suis allé au hasard, à travers la plaine. Je me suis empli les poumons de cet oxygène presque aussi tonique et aussi pur que l’air marin, que la brise du large. J’ai marché, la tète haute, et mes yeux se sont enivrés des magnificences du ciel d’automne.

Tout y annonce la fin prochaine des beaux jours. Les hirondelles, qui vont nous quitter, ont un vol plus court, comme inquiet, décrivent des courbes moins hardies, se rassemblent, paraissent se consulter, se préparer pour le départ. Quelques corbeaux — on n’en a pas vu, pendant cet été torride — - commencent à reparaître, s’agitent à la cime des bouquets d’arbres, puis descendent, d’une chute lente, sur la terre, à quelques pas derrière les laboureurs et piquent les vers blancs dans le sillon. Vienne une bourrasque, et ils sortiront, par nuées sombres, des bois voisins, et leurs croassements nous annonceront l’hiver. Ce n’est pas encore l’adieu, mais c’est l’heure qui le précède; et le

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ciel, le ciel illimité d octobre, se pare d’un charme prestigieux, d’un attrait féerique, de même que le visage d’une adorée, au moment de la séparalion, revêt tout à coup une beauté extraordinaire.

Mais ce qui, dans l'arrière-saison, — connaissez-vous un mot plus mélancolique? — nous insinue au plus profond de l’âme son exquise tristesse et sa voluptueuse nostalgie, ce sont les nuages, les changeants, les multiformes, les inexprimables, les prodigieux nuages !

Aujourd’hui, pendant cette longue promenade, j en ai empli mes yeux et ma mémoire.

Vous n’espérez pas que je vous les décrive et que, vous en montrant un, je vous demande, comme le prince Hamlet à Polonius, si vous ne lui trouvez pas la forme d’un chameau, puis, tout à coup, d’une belette. Ce qu’il y a peut-être de plus admirable dans le spectacle des nuages, c’est sa magique variété. A la plus légère haleine du vent, au moindre caprice de la lumière, tout est changé dans leurs paysages aériens, dans leurs flottantes architectures. En une seconde, par un brusque sourire du soleil, cette cordillère de cendres, qui évoquait la pensée de volcans éteints, devient une chaîne de montagnes nacrées.

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Mais non. L’azur maintenant l’environne. C’est une falaise géante, c’est la côte d’un pays enchanté, toute baignée de mer et de ciel. Soudain, la nuée s’obscurcit, se métamorphose encore. Elle s’anime, ouvre une gueule, étend des griffes, se profile en monstre de cauchemar. Puis, voici qu’elle blanchit de nouveau, découvre le firmament, s’éparpille, se désagrège. Que vois-je? Sont-ce de pâles feuilles de roses sur un étang d’azur ? Est-ce une flottille en marche sur un golfe de saphir?...

Pauvre fou! ne sais-tu pas qu’il est impossible de saisir et de fixer un sonee !

N importe, il est bon de lever les yeux, de regarder là-haut, de contempler le ciel, surtout par ces après-midi automnales, pendant lesquelles il s’emplit de paisible splendeur et de calme majesté. Devant cette nature a la fois douce et triomphale,

1 âme humaine s élève, devient religieuse, oublie les lois inflexibles de la douleur et de 1a, mort, ne tremble plus devant 1 infini, croit y deviner, y sentir une bonté souveraine. Il semble alors à l’homme, toujours si terriblement solitaire, qu’une invisible et puissante main se pose sur son front, pour le rassurer et pour le bénir. Son cœur troublé s’apaise, s’épanouit, et il en émane de mystérieux effluves

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qui montent et s’envolent plus haut que la pensée, plus loin que le rêve. C’est peut-être ce qu’on appelle la prière.

... Le jour déclinait. J’étais loin de chez moi. Je dus m’arracher à ma contemplation et revenir sur mes pas. Mais il me semblait que j’emportais en moi-même un peu de l’immense azur et des merveilleux nuages. En traversant un village, je vis une église ouverte. Entrons! Il est si rare, chez ceux de mon temps, le besoin d’un acte de foi, le besoin de courber le front, comme ont fait jadis les plus grands, comme font encore les plus humbles. Entrons! Je me rappellerai bien tout à l’heure les paroles si suaves que ma mère me faisait répéter, quand j’étais tout petit. Tout Dieu est vrai, toute religion est bonne, pourvu qu’ou adore et qu’on prie.

J’ai franchi le seuil de l’église solitaire. J’ai touché l’eau du bénitier, où trembla le reflet d’une ogive, et, l’âme pleine de l’infini du Ciel, j’ai fait le signe de la croix.

5 octobre 1893.

RENTREE DES CLASSES

Je songe aujourd’hui à la lin des vacances, à la rentrée des classes.

Est-ce parce que je vieillis? Est-ce parce que je m’attarde à la campagne et que ce tiède et pur automne est favorable à la rêverie et au souvenir? Je 11e sais, mais rarement mes lointaines sensations d’enfance et de jeunesse m’ont obsédé avec plus de persistance et d’intensité. Assurément, c’est un effet ordinaire de l’âge. L’homme, troublé par les passions, gâté par l’expérience, est comparable à ces fleuves d’Europe, souillés, tout le long de leur cours, par les impuretés des villes qu’ils traversent. Leur onde, comme notre âme, doit avoir le regret de sa source fraîche. Mais la saison mélancolique exalte encore plus, chez les

natures sensibles, cette nostalgie du temps disparu. Les profondes perspectives de la mémoire s’éclaircissent alors et perdent leur mystère, ainsi que la forêt qui se dépouille.

Sur l’herbe de la pelouse, reverdie par les pluies de ces derniers jours, le tilleul argenté a répandu ce matin une jonchée de feuilles jaunes. On dirait des louis d’or sur une table de jeu, et le râteau du jardinier, qui fait la toilette de son gazon, — c’est aujourd’hui dimanche, — ajoute encore à l’exactitude de l’image. La vigne vierge ensanglante la muraille. Dans les plates-bandes, les dernières roses frileuses et sans parfum s’épanouissent à demi. Les masses d’arbres, rouillées par places, prennent des tons chauds d’anciennes tapisseries. Au ciel d’un bleu pâle, où sont en marche de grands nuages couleur de lait qui serait lumineux, le soleil, se montrant par intervalles, a des rayons navrés, des sourires d’agonisant. Dans les allées du parc, on respire une odeur de terre humide et de feuilles pourries. C’est bien la fin, l’adieu, le départ !

... Et je me revois, par un jour d’octobre tout semblable à celui-ci, sur une terrasse du jardin du Luxembourg, revenant du lycée Saint-Louis,

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dont je suivais les cours en qualité d’externe libre. J’étais alors dans l’âge ingrat, entre l’adolescence et la jeunesse, l’âge de la croissance et de la timidité. Quelques poils follets poussaient déjà sur mon menton, et un ami de mon père m’avait même fait cadeau d’une boîte de rasoirs anglais avec les sept jours de la semaine gravés sur les sept lames. C’était, en vérité, beaucoup de rasoirs pour si peu de barbe. Vous voyez d’ici le dadais, coiffé d’un képi, portant sous le bras ses livres et ses cahiers sanglés d’une vieille bretelle, et tout honteux de son pantalon trop court.

Je ne me plaisais pas au collège, où j’ai fait de médiocres études, souvent interrompues, d’ailleurs, par des accidents de santé. Tous mes professeurs, sauf un, à qui je garde une profonde reconnaissance, m’ignorèrent, ou à peu près. Us ne s occupaient c était tout naturel — que des cinq ou six « premiers », et, s’ils firent parfois attention à cet externe insignifiant, ce fut seulement pour lui confisquer des livres, étrangers aux études, qu il lisait en cachette. Car le peu que je sais, je l’ai appris tout seul, à force de lire, et je ne me rappelle pas l’époque où j’ai commencé, selon l’amusante expression de Vallès, à « lou-

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cher » dans les volumes non coupés, sous les galeries de l’Odéon.

Les usages universitaires, dans ce temps-là, étaient assez solennels. Les professeurs ne montaient dans leur cathèdre que drapés dans la robe et le bonnet sur la tête. Ils récitaient, au début de la classe, le Veni, sancte spiritus. Les vers latins étaient en honneur, les Racines grecques fïorissaient encore. On a modernisé tout ce vieux jeu, qui avait du bon, cependant. Si je sais encore quelques mots de grec, c’est grâce aux décades.

On avait aussi l’habitude surannée d’enseigner l'histoire en commençant par le commencement. I)eus creavit ccdum et terrain intra sex (lies. Il parait qu’on a changé tout cela et qu’on fait maintenant ce genre d’études à rebrousse-poil. Du moins, un petit garçon d’une dizaine d’années, que j’ai interrogé sur ces matières, s’est tout de suite mis à flétrir, comme ils le méritent, les roués de la Régence et le cardinal Dubois, et a sévèrement accusé Louis XV d’avoir perdu nos colonies; mais, par exemple, il ignorait encore qu’Abraham avait engendré Isaac et qu’Isaac avait engendré Jacob.

Mes maîtres d’alors m’ont laissé le souvenir de

braves gens, très consciencieux, toutà leur affaire. Ils ne songeaient pas à devenir journalistes, — car il y avait très peu de journaux, — ni députés et ministres, car nous étions privés des délices du régime parlementaire. C’étaient des hommes de devoir, et ils y obéissaient en m’infligeant cinq cents vers pour avoir introduit en classe quelques feuillets des Chants du Crépuscule — édition populaire illustrée, sur deux colonnes — entre les pages de ma grammaire de Burnouf. Victor Hugo ne figurait pas au Programme.

Or, le Programme, c’était sacré. Il ne fallait jamais sortir du Programme. Quiconque s’en écartait courait chance de mal tourner et de finir sur l’échafaud. On m’assure qu’il en est toujours de même dans l’Université et que la consigne ordonne de tout sacrifier aux exigences du Programme. Ce qui me chiffonne, c’est qu’on ne cesse de le modifier et de le bouleverser, ce malheureux Programme. De mon temps, la Bifurcation des études y était inscrite. On plaçait les élèves de quatrième à la fourche de deux chemins, comme Hercule, et l’on demandait à ces jeunes gens, qui, pour la plupart, n’avaient encore manifesté de dispositions que pour le chat-perché

REMUEE DES CLASSES

ou l’élevage des vers à soie dans un pupitre, s’ils se destinaient aux lettres ou aux sciences, si la gloire d un Racine ou d’un Bossuet les sollicitait plus que celle d’un Laplace ou d’un Cuvier. Il eût été aussi raisonnable de tirer la chose à l’as de cœur. Ce système est, à présent, en exécration, je lésais bien. Mais tenez pour certain qu’il y a, au Programme, un autre système dont on reconnaîtra l’infirmité, un de ces quatre matins, et qu’on remplacera par un nouveau. Le Programme n’en doit pas moins être considéré comme infaillible jusqu’à nouvel ordre.

Je n’entends rien aux questions de pédagogie. Mais je suis convaincu qu’il n’y a point de collier à toute bête, qu’on ne fait rien qui vaille sans un peu d’initiative et de liberté, et que le mandarinat à outrance est une chose détestable.

Celui de mes professeurs qui me confisquait si cruellement mes fragments de Victor Hugo observait le Programme avec une discipline aveugle. Tranchons le mot, c’était un cuistre. Non content de m’avoir donné un pensum et dérobé les précieuses pages, il en faisait une lecture accompagnée de commentaires ironiques. Il avait, certes, en agissant ainsi, le désir de m’offenser et de

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m’humilier; mais surtout — - Victor Hugo n’étant pas au Programme — il se livrait à cette volupté, si délicieuse pour les pédants, de « blaguer l’auteur ».

Je souffrais d’entendre déclamer avec une emphase dérisoire ces vers qui me semblaient si beaux et que j’aimais passionnément, et les épaisses et massives plaisanteries du pion me faisaient horreur. Mais ce qui révoltait principalement ma juvénile générosité, c’était l’attitude de mes camarades, des autres élèves, qui riaient aux éclats par plate complaisance, par bassesse. Heureusement, cette hilarité avait pour résultat d’abréger mon supplice. Le sot personnage finissait par la juger scandaleuse, craignait d’avoir compromis son caractère, sa dignité. Il s’interrompait alors, jetait le papier avec dédain, frappait du plat delà main, sur le bois de sa chaise, deux ou trois coups de suite pour apaiser le tumulte, disait d’une voix sèche : « Messieurs... messieurs... » et reprenait sa grimace de morgue et d’autorité.

Je u ai jamais oublié cet épisode — plusieurs fois renouvelé — de ma vie de lycéen. Il a suffi pour m’inspirer le respect de toutes les admira-

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lions, et je n ai pas à me reprocher cette action lâche et mauvaise d avoir raillé l’enthousiasme d’un enfant.

Le professeur dont je viens de parler était, du reste, une exception, je m’empresse de le dire; et je tiens, par esprit de justice, à écrire pieusement ici le nom d’un homme admirable, qui non seulement s occupait avec le même zèle affectueux et éclairé de tous les enfants placés sous sa direction, mais qui ne les perdait jamais de vue et demeurait pour tous, dans quelque condition qu’ils fussent, un protecteur dévoué et un paternel ami. Let excellent, j oserai dire ce saint homme, que ses anciens élèves ont environné jusqu’à la fin de leur reconnaissante amitié, s’est éteint récemment, plein de vertus et d’années. Il s’appelait M. Eve lard, et il tut mon prolesseur de quatrième.

Comme contraste à ces souvenirs — maussades, en somme - que viennent d’évoquer pour moi cette date d octobre et le tapis de pourpre et d’or des feuilles mortes, que j’ai foulé dans ma promenade du matin, je vous conterai sans doute, un de ces jours, ce que fut, en dehors des heures de collège, mon adolescence. Je vous dirai dans quel milieu de pauvreté fière et décente, dans

PROSE. — VI. ,r

MON FRANC PARLER

quelle atmosphère de hauts et tendres sentiments, elle eut le bonheur de s’écouler, innocente et pensive. Je remercie, en les bénissant, les êtres chers à qui j’ai dû ces douces années, de m’avoir épargné les duretés et les flétrissures de l’internat. C’est chez moi une conviction que, pour les enfants doués de quelque délicatesse, il n’est pas de pire début dans la vie que cette promiscuité de la caserne universitaire. Je n’ai fait que la traverser, mais, chez tous ceux qui, l’ayant subie, en parlent sans rancune et sans dégoût, j’ai presque toujours découvert un fond d’âme brutal et impur.

12 octobre 1893.

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A.Dawant del

J Patricot sc.

Devant de vieilles estampes

Dans les tranchées devant Sehasto.pol: les officiers des deux armées échangeaient des cideires

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