‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 20 sur 30 · A. HOU S SIAUX. ÉDITEUR · texte numérisé non relu

A. HOU S SIAUX. ÉDITEUR

lmp Ch,. WïttrruznrL-

DEVANT DE VIEILLES ESTAMPES

Connaissez-vous le Livre et T Image, la revue documentaire illustrée, que dirige M. John Grand- Carteret, et dont sept fascicules ont déjà paru? Pas encore peut-être; mais soyez surs qu’elle fera son chemin. Pour moi, je ne doute pas du succès qu’obtiendra cette publication auprès de ceux — et ils sont nombreux — qui ont la passion du curieux et du rare et qui, selon un mot fameux, — de Mérimée, je crois, — n’aiment de l’histoire que les anecdotes.

Les éditeurs nous ont tracé leur plan en quelques lignes excellentes. Ils ont l’intention de nous donner et ils nous donnent déjà, avec un goût sûr et exquis pour l’inédit, l’original, le nouveau, ils nous donnent, dis-je, « l’histoire du passé par les

MON FRANC PARLER

mœurs, par la peinture, par l’évocation de la vie; l’histoire du présent, par ce que les classiques appellent encore les petils côtés, ces petits côtés qui nous renseignent si exactement sur les époques disparues ».

Or, en parcourant cet intéressant recueil, j’y trouve un très bon article de M. Henri Bouchot, qui, par les faits qu’il rappelle, aussi bien que par les estampes dont il est orné, offre un contraste très remarquable avec l’état d’enthousiasme des âmes françaises pour nos chers hôtes, les marins russes. Le texte et les gravures de cet article nous font revivre, en effet, quelques-uns des plus honteux, des pires jours de l’histoire contemporaine. Ils nous montrent l’arrivée et le premier séjour à Paris des Alliés et notamment des Russes, en 1814. Ils nous fournissent la preuve authentique de la conduite vraiment monstrueuse d’une partie de la population parisienne en présence des conquérants.

Les événements sont, d’ailleurs, très connus, et je n’y insisterai pas, car on ne peut y penser sans rougir. Dans cette circonstance, on le sait, les ultras du parti royaliste se déshonorèrent. Certes, au premier moment, ils eurent quelque courage à

DEVANT DE VIEILLES ESTAMPES

aiboier la cocarde blanche et à forcer ainsi 1 opinion, très alîaissée dans un tel désastre, de se tourner du côté des Bourbons, alors si profondément oublies. Mais 1 attitude de ces émigrés de 1 intérieur fut absolument scandaleuse. C’est sur ce point que le Livre et l’Image nous offrent de terribles documents.

Une image allemande, publiée à Nuremberg, est faite pour donner la nausée. Elle représente l’arrivée triomphale des Alliés, sur la place Vendôme, ayant à leur tête l’empereur de Russie et le roi de Prusse. Un groupe d’hommes et de femmes, portant un drapeau blanc fïeurdelysé, se pressent autour du tsar, tombent à genoux devant lui; une vieille lui baise la botte, et deux dames hissées sur des chevaux de Cosaques qu’elles ont cyniquement enfourchés, accompagnent l’escorte du souverain. Hélas! le dessinateur a travaillé d’après nature. Tout cela est vrai. On sait le nom des deux amazones, qui appartenaient à la meilleure noblesse. Oh! combien il avait raison, l’homme du peuple qui, dans son indignation, montrant du poing les deux femelles, s’écriait: cc Ça n’a pas d’entrailles, ça n’a que des tripes ! »

Les reproductions d’une planche à l’aquatinte

MON FRANC PARLER

de l’Allemand Sauerweid et d’une estampe du Tchèque Opitz, représentant toutes les deux le bivouacdes Cosaques aux Champs-Elysées, laissent aussi une impression d’horreur et de dégoût chez quiconque a le cœur à sa place. Là encore, de belles aristocrates, suivies de leurs maris et de leurs parents, parcourent, en grande toilette, le campement des sauvages cavaliers, les frôlent de leur robe, les troublent de leur sourire, acceptent de s’asseoir sur le seuil des tentes, reçoivent les hommages des hetmans et des officiers... Navrantes, abominables scènes qu’aucun artiste français n’a consenti à reproduire, mais dont les vainqueurs ont recueilli, par le pinceau et par le crayon, l’indéniable témoignage.

En regardant ces vieilles images, j’ai eu froid au cœur et ma gorge s’est contractée. C’est donc vrai. L’esprit de parti peut faire descendre certaines âmes jusqu’à ce degré d’avilissement; on peut arriver à commettre de telles infamies par fureur, par hystérie politique !... Et cette page fangeuse n’est pas la seule qu’on voudrait arracher de notre histoire. Quiconque s’est enrôlé dans une faction, devient capable, sinon de pareilles turpitudes, du moins de sentiments aussi bas. Je me

DEVANT DE VIEILLES ESTAMPES

les rappelle encore, avec épouvante, au début de la guerre de 1870, la joie hideuse et malréprimée, les sourires nerveux et involontaires des ennemis du régime d’alors, à b annonce des premières défaites.

... Mais quatre-vingts ans ont passé, depuis que les maigres bidets des Baskirs et des Kalmoucks ont rongé, de leurs dents longues, l’écorce des arbres du Cours-la-Reine. La France 11e se souvient plus de l'Invasion ni de la Champagne hérissée de lances; la Russie a oublié que nous avons jadis débarqué en armes — pourquoi, grand Dieu ! — sur les rivages de l’antique Chersonèse. Si l’on s’est fait la guerre, on 11e s’est jamais haï. En 1814, Alexandre Ier fut magnanime, après la victoire; et, dans les tranchées devant Sébastopol, pendant les suspensions d’hostilités, les officiers des deux armées, avec une politesse chevaleresque, échangeaient des cigares. Puis, un beau jour, 011 s’est aperçu, les uns et les autres, qu’on 11’avait que des intérêts identiques, des sympathies communes. Et l’on fraternise. Enfin! Ce n’est pas malheureux !

« Si j’étais le roi de France, disait le Grand Frédéric, il ne se tirerait pas un coup de canon en

MON FRANC PARLER

Europe sans ma permission. » Hélas ! ce temps est loin. Depuis vingt-deux ans, nous étions réduits à la défensive, tristes, fiers et seuls.

Mais le noble tsar, en qui l’esprit de justice habite, a froncé le sourcil devant les coalitions de trois contre un. Il a songé qu’en s’unissant à la France militaire, il deviendrait, à son tour, l’arbitre de la guerre et de la paix; et il nous a loyalement tendu la main. fout son peuple a compris sa grande pensée, et, dans ce moment, les deux nations s’étreignent, se donnent le baiser d’alliance.

Toute la France est pavoisée. Les drapeaux des deux pays se gonflent au vent d automne et mêlent fraternellement leurs couleurs. Sur le passage des vaillants marins que le tsar confie à notre hospitalité en signe d amitié, s’élève une immense clameui d allégresse. Par intervalles, monte la prière de 1 hymne russe, pieuse et pure comme une fumée d encensoir, alternant avec la belliqueuse Marseillaise, qui éclate avec des rougeurs et des flammes d’incendie. Nous nous sentons tous un poids de moins sur le cœur. Nous éprouvons une délicieuse sensation de délivrance et d’espérance. C’est une heure d’enivrement. Béni soit le tsar, bénie soit la Russie, qui nous la donnent f

devant de vieilles estampes

Quel eu sera le réveil? Certes, le tsar veut la paix, nous voulons la paix. Mais, malgré le mot du Grand Frédéric, nul n’est maître des événements. Personne n’a désarmé. Au lendemain de ces fêtes splendides, nous nous remettrons à construire des cuirassés et à fondre des canons. Elle continuera, la bataille a coups de millions, où l’on se mitraille avec des pièces d’or. Au moment le plus imprévu, un vent peut s’élever, le vent fatal qui soulève les tempêtes humaines, dont les lames sont des bataillons.

Nous ne serons plus seuls? Ce sera la victoire?... Ah! j’ai confiance, j’espère de toutes les lorces de mon cœur !... Mais qui peut les prévoir, les sanglants caprices de Sabaoth ?

N importe ! Nous ne saurions jamais assez les fêter et les acclamer, ces généreux amis qui rétablissent 1 équilibre de l’Europe et qui remettent la foi ce du côté du droit. Déjà ils viennent de nous rendre un immense service. Us nous ont tous unis, réconciliés, — pour un seul jour peutêtre, mais qu il est doux! — dans l’amour de la patrie. Je suais de honte, tout à l’heure, devant ces vieilles estampes où je voyais l’infâme politique se jeter, comme une fille, au cou de l’en-

MON FRANC PARLER

nemi. Eh bien! aux petits-fils de ces Russes à qui nous donnâmes autrefois cet odieux spectacle, nous prouvons aujourd’hui que nous ne connaissons plus ces haines, que nos querelles intérieures, que nos misérables divisions s’apaisent et se dissipent quand parle en nous le sentiment national, et que c’est bien la grande famille française, la famille tout entière, qui les accueille et qui leur tend les bras.

18 octobre 1893.

Revenant de Hongrie, en 1885, je m’arrêtai deux jours à Munich, que je ne connaissais pas. Français, — tout de suite reconnu pour tel, car je baragouine à peine cent mots d’allemand, — j’avais une certaine répugnance à m’arrêter en pays ennemi, et, monté à Vienne dans l’Orient- Express, j’eus d’abord envie de rester, jusqu’à Paris, dans le lit-tiroir du sleeping. Mais on m’avait tellement vanté les Rembrandt et les Rubens de la Pinacothèque, que je surmontai mon dégoût et que je fis une courte halte dans la capitale de la Ravière.

Voici, en résumé, les deux impressions que j’en ai rapportées : les musées sont merveilleux et la bière est exquise.

MON FRANC PARLER

J’ai admiré là pas mal de chefs-d’œuvre et vidé, je l’avoue, un assez respectable nombre de pots de grès à couvercle d’étain. C’était à la fin d’août, et il faisait une lourde et pâteuse chaleur. On mourait de soif. Las d’avoir piétiné dans les galeries, devant les tableaux précieux et les vénérables marbres d’Égine, j’allais m’échouer, le soir venu, à la brasserie du Lion. On y boit, je le répète, une bière délicieuse, et l’on y entend un exécrable concert de cuivre. Je me rappelle ce détail burlesque et caractéristique. Juste au-dessous du chef d’orchestre, bien en vue de tous les consommateurs, un énorme écriteau blanc portait cette inscription en lettres noires : cc Le pissoir est au fond du jardin ». Or, on vient en famille à la brasserie du Lion; il y a, dans l’assemblée, beaucoup de femmes, de jeunes tilles. Mais cette grossièreté ne choque personne. La naïveté tudesque est parfois bien répugnante.

D ailleurs, Munich m’a fait l’effet d’un séjour d ennui. Le portier de l’hôtel des Quatre-Saisons me proposa bien la distraction innocente de visiter l’intérieur d’une statue colossale, qui est aux portes de la ville. Les Anglais ne manquent pas d’accomplir cette petite ascension. Dans la tête

ET BISMARCK

de la Ger mania, on a, parait-il, une vue superbe. Mais cette offre me laissa froid. Je ne suis point de ces touristes qui ne croiraient pas connaître le lac Majeur, s’ils ne s’étaient assis un moment dans l’énorme nez de bronze de saint Charles Borromée.

Sur les quarante-huit heures que j’ai passées à Munich, j’en ai donc perdu quelques-unes à flâner, silencieux et seul, par les rues. A chaque pas, j’y rencontrais des soldats en tunique bleu clair, coiffés du petit casque à chenille. Je savais que, quand les Saxons et les Wurtembergeois adoptèrent, par ordre, après la guerre de 1870, l’uniforme prussien, seuls, les Bavarois, en récompense des services exceptionnels qu’ils avaient rendus pendant la campagne, furent autorisés à conserver leur tenue spéciale. Ils me rappelaient l’incendie de Bazeilles, et nos pires désastres, ces lourdauds, vêtus de drap bleu de ciel, que je coudoyais, sur tous les trottoirs, et, dame! ce n’était pas fait pour rendre ma promenade bien enchanteresse.

Une photographie, brusquement reconnue par moi dans la vitrine d’un libraire, m’arrêta net, avec une douloureuse palpitation du cœur. C’était le plus récent portrait du prince de Bismarck.

MON FRANC PARLER

N’oublions pas que ceci se passait eu 85, quand les trois vieillards casqués et laurés — Guillaume, Moltke, Bismarck — pesaient si lourdement sur l’Europe. Et celui-ci, le chancelier d’airain, était bien l’âme, la pensée, le génie du triumvirat.

Ce portrait me donna une sensation terrible. Le fondateur de l’unité allemande s’y présentait de face, sur une chaise, dans un jardin, entre deux gros chiens danois. Vêtu d’une longue capote, la casquette d’ordonnance en arrière et enfoncée jusqu’aux oreilles, l’homme était assis, la tête haute, les mains à plat sur les cuisses, dans une attitude effrayante de calme et d’autorité. La carrure du visage, les yeux fixes et ronds jaillissant des paupières meurtries et pochées, les lourdes moustaches en formes de babines, tout lui donnait une ressemblance évidente avec les deux molosses, les deux bêtes de combat, immobiles comme lui et solidement installées sur leurs pattes de devant, à sa droite et à sa gauche.

Ce n’était que l’image d’un vieil homme d’État et de ses chiens favoris ; mais il était impossible de ne pas y voir une saisissante allégorie de la force, une sorte d’idole, de dieu impitoyable,

ET BISMARCK

flanqué de deux monstres, ses serviteurs, pareils à lui, formant avec lui une mystérieuse tririité, et tout prêts à s’élancer, au moindre signe, et à exécuter ses ordres de vengeance et de colère. En vérité, c’était très beau.

Je n’avais jamais oublié ce portrait de M. de Bismarck. J’y pensais souvent. Mais il s’est dressé dans ma mémoire avec une intensité extraordinaire, ces jours derniers, tandis que le peuple de France acclamait les messagers du tsar.

Eh bien! mon prince? Qu’en dites-vous? Je m’imagine être aujourd’hui un de ces reporters que vous ne dédaignez pas de recevoir dans votre retraite. Car vous êtes un moderne, malgré vos soixante-dix-huit ans. Vous n’ignorez pas la redoutable puissance de la presse, et vous savez la ménager. Vous excellez, d’ailleurs, dans l’interview, et tous admirent avec quelle brève éloquence, quelle âpre et cruelle raison, quelle mordante ironie, vous jugez les hommes et les événements.

Causons donc un peu.

Que pensez-vous de ce qui s’est passé depuis huit ans? Je ne vous interrogerai pas sur tout ce que vous avez personnellement souffert. Votre

MON FRANC PARLER

orgueil refuserait de me répondre. Et cependant, quand celui que vous vous étiez habitué à considérer comme un enfant respectueux, comme un élève soumis, vous a chassé avec tant d’ingratitude, vous n’avez pas su d’abord dissimuler votre fureur. Elle était humaine, légitime, d’accord, et la plainte eût été indigne de vous. Vous n’avez pas tardé, du reste, à reprendre empire sur vousmême et à vous envelopper d’un dédaigneux silence. Une joie vous restait et vous suffisait, intime et profonde. Votre œuvre demeurait intacte. Cette Allemagne que vous, le plus grand des Allemands, aviez faite, était toujours la première, la toute-puissante en Europe. Elle se dressait, forte et haute, entre ses deux alliés, comme vous-même entre vos deux chiens. Et cette France que vous aviez écrasée, il y a vingt-trois ans, semblait se diminuer, chaque jour, elle-même, oubliant le passé, toute à ses discordes intestines et se déchirant de ses propres mains.

Eh bien, Excellence, tout cela est changé. La France a des amis, maintenant. Elle vient de prouver que, malgré leurs misérables divisions, tous ses fds sont indissolublement unis par le sentiment patriotique. Un noble et pacifique souverain

ET BISMARCK

1 a compris. Ii a fait alliance avec elle, et c’est lui, désormais, qui est le maître et l’arbitre dans le Vieux Monde. Qu’en dites-vous? Allons, cherchez donc une de ces paroles cruelles, un de ces sanglants sarcasmes dont vous avez le secret

Prince de Bismarck, vous nous haïssez. Que dis-je? Vous avez contre nous la haine de tout un passé historique, de toute une race. A Jules Favre vous demandant, à Ferrières, après la chute de 1 Empire, a qui vous taisiez la guerre, vous avez répondu : « A Louis XIV. » Je ne vous le reproche pas. Pour 1a. grandeur de votre patrie, il vous fallait l’abaissement de la nôtre. C’est l’ancienne politique, qui doit périr un jour, je l’espère, mais qui fut, jusqu’à présent, celle de tous les conducteurs de peuples; et elle vous a, j’en conviens, singulièrement réussi. Vous nous haïssez, et c’est en songeant a cette haine que je devine quelle douleui et quelle rage doivent vous dévorer le cœur.

Qui accusez-vous de ce coup de bascule? Votre élève, imprudent et fanfaron ? Mais ne suit-il pas vos enseignements? Preniez-vous souci plus que lui du désir de paix de l’Allemagne? N’étiez-vous pas, comme lui, pour les armements ruineux, la menace constante, les alliances de trois contre un?

PROSE. — VI

MON FRANC PARLER

Non, vous avez, j’en suis sùr, l’âme plus haute, l’esprit plus philosophique. D’ailleurs, vous êtes de l’âge où l’on se recueille et où l’on se juge. Et, s’il en est ainsi, comme je le crois, prince, nous sommes bien vengés de vous.

Peut-être, par ces jours d’automne, si sombres dans le Nord, en vous promenant dans votre parc solitaire et en regardant tomber autour de vous les feuilles rouillées de vos chênes, peut-être vous demandez-vous avec angoisse si vous n’avez pas eu tort, jadis, d’abuser à ce point de la victoire, d’être si implacable et de mutiler la France vaincue, comme faisaient les antiques despotes d’Asie à leurs esclaves de guerre. Peut-être, tressaillant d’un frisson que vous n’aviez jamais éprouvé, songez-vous que la force opprimant le droit est, à la longue, un scandale intolérable et qu’il y a quelquefois, même en ce monde, une justice. Et peut-être vous répétez-vous tout bas le mot d’un homme que vous devez beaucoup haïr et beaucoup admirer, le mot, dit à Sainte-Hélène, par le vainqueur d’Iéna :

« Tout se paye. »

2 novembre 1893.

Page 1