‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 3 sur 30 · SOIR TRISTE · texte numérisé non relu

SOIR TRISTE

d’illusions sur l’issue du blocus. Au 31 octobre, l’essai d’insurrection en présence de l’ennemi m’avait fort découragé. Les maîtres du jour, euxmêmes, n’avaient pas confiance et ne pouvaient guère l’inspirer, du moins aux gens raisonnables. Cependant, la sortie du 30 novembre, ce grand effort du côté de la Marne, qui, d’après les dépêches, semblait avoir réussi, m’avait rendu quelque espoir. On pouvait vaincre, tout de même. Et la victoire, c’était le siège levé ipso facto , les Allemands en retraite, le salut peut-être. Le 1er décembre, on annonça que le mouvement offensif était suspendu, que les troupes se reposaient, ce qui était de mauvais augure. Aussi, le 2 au soir, aucune affiche n’ayant été placardée, je sortis, après dîner, pour aller lire les dernières feuilles parues, au café Tabourey, près de l’Odéon. Le lieu était assez pittoresque. On n’y servait aux consommateurs que du café noir et du chocolat à l’eau, sans pain, bien entendu, et l’on apportait à chacun d’eux une longue bougie dans un chandelier pour lire les journaux d’alors qui, le papier se faisant rare, n’avaient que la page et le revers. Ce fut là que j’appris que l’armée avait repassé la Marne, qu’elle rentrait dans ses cantonnements,

et que — en un mot et malgré les euphémismes officiels — - la bataille était perdue.

Oh ! l’abominable crève-cœur! J’eus la certitude instinctive que tout était fini, que désormais la résistance se traînerait seulement jusqu’à l’épuisement des vivres, ainsi que les choses se passèrent à peu près, en réalité, sauf le jour de l’incompréhensible et désastreuse tentative sur Buzenval. Je prévis cette énervante et interminable fin du siège, que je devais, pour mon compte, vivre dans mon lit, râlant d’une pleurésie et regardant sur la muraille mon arme dérisoire.

Je rentrai chez moi, le long des rues solitaires, dont les ténèbres étaient seulement piquées, çà et là, d’un fumeux quinquet de pétrole. J’avais les épaules courbées par le poids de la défaite, les yeux gonflés par des larmes de rage. J’ai compris, cette nuit-là, ce que signifie le mot désespoir.

Je m’excuse de ma faiblesse auprès des jeunes camarades qui me servent, de temps en temps, leurs aimables paradoxes sur la niaiserie et l’injustice de l’idée de patrie, et leur pitié de crocodile pour ce pauvre Béhanzin, à qui l’on a pris son Alsace-Lorraine. Je goûte la légèreté de leurs plaisanteries, je les autorise à me considérer

SOIK TRISTE.

comme une vieille bête, et je n’ai qu’un mot à leur répondre : Ils n’ont point passé par là.

« Souvenons-nous !... » dit Paul Dôroulède avec sa noble et tenace obstination de poète, devant le charnier de Champigny. Et il nous rend les douleurs d’autrefois.

Eh bien! celles d’aujourd’hui sont pires. Oui, qu’on nous rende le pain noir des assiégés. Il était moins amer que toute cette honte. Est-ce possible? Après vingt ans de paix, voilà où nous en sommes, dans la boue. Elle commence par éclabousser ce qu’il y a de plus apparent dans notre pays, ce malheureux vieillard que, hier encore, nous appelions le Grand Français, et cette monstrueuse Tour de fer, objet de la stupide admiration des badauds, ce symbole de la force brutale, au pied duquel nous avons célébré, par des kermesses décadentes, les seules dates pures de la Révolution! Et maintenant, elle rejaillit, cette boue, jusque sur les élus du peuple, sur ceux qui font les lois !...

Pour de l’argent! 11 y en a — et beaucoup qui ont vendu leur vote, leur conscience ! Et, comme on n’ose pas, malgré tout, démasquer les coupables, jusqu’au dernier, tous restent sus-

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pects. Et si l’on nous attaquait demain, s’il fallait déployer l’étendard national, on pourrait se demander si la main serait pure qui en saisirait la hampe!... Pour de l’argent! Et cela, lorsque grondent, plus menaçantes que jamais, les justes plaintes des misérables; quand les riches, loin d augmenter leur trésor, devraient se préparer, sous peine des pires malheurs, au partage fraternel, au sacrifice !... Pour de l’argent!... Ah! l’on songe à la probe et sainte pauvreté d’Aristide. Que dis-je? On en arrive à regretter les jours de deuil et de désordre, où quelques-uns, du moins, avaient encore des vertus, où, tandis que Jourde, le communard, était maître de la Banque, sa lemrne allait au lavoir, lessiver, elle-même, le linge de la famille !

Malheureux, qui avez ramassé dans cette fange de 1 or, et encore de l’or, et toujours de l’or, regardez d’avance votre châtiment. Oui, regardez de 1 autie côte de 1 Atlantique, où ce flibustier yankee, ce Jay Gould, vient de mourir sur un tas de milliards. Le monde entier défile devant sa tombe, et tous y jettent un mot de mépris, comme un crachat.

Et c’est en France qu’éclatent ces scandales

abjects ! En France, le pays du bon cœur, du regard loyal et de la main tendue!... Ali ! l’avenir est trop affreux! Ce soir, en toussant devant mes tisons, je me dis avec une sombre joie que j’ai passé la cinquantaine, et que, probablement, je ne ferai pas de vieux os.

Et, pendant ce temps-là, Déroulède, candide patriote, tu cries devant le mausolée des morts héroïques : « Souvenons-nous!... » Qu’est-elle devenue, dans les mains de tous ces bourgeois véreux, la France d’autrefois, la France militaire?... Pourtant, tu fais bien, et j’accepte ton espérance; car les poètes finissent toujours par avoir raison, et la guerre sacrée que tu rêves nous guérira, seule, peut-être, de cette corruption, produite par vingt ans de paix et de bien-être égoïstes!... Hélas! Est-ce bien moi qui parle ?... Moi, un poète, moi, dont le cœur est plein d’amour et de pitié, je demande des larmes aux mères pour laver les souillures du drapeau!

8 décembre 1892.

SOUVENIR DE NOËL

Noël!... C’est après-demain soir la fête des enfants, et ceux des plus pauvres auront leur surprise. Les épiciers de mon voisinage ont renouvelé leurs provisions de cornets de bonbons et de pipes en sucre, et, au bazar de la rue de Sèvres, pour les jouets de six à douze sous, il n’y a que l’embarras du choix. Hier, je me suis arrêté là un moment, avec toute la marmaille du quartier. Les larges papillons de gaz faisaient flamboyer l’étalage et les yeux de convoitise du très jeune public, gamins à la culotte fendue et petites filles en bonnet à trois pièces. Je sais ce que tout ce monde-là voudrait trouver dans la cheminée, dimanche matin. Je suis au courant des préférences. Si la fruitière d’en face me consultait, je pourrais lui

désigner ia poupée que désire sa fillette; et le gosse du perruquier du coin rêve, j’en suis certain, d’un fusil à soixante-cinq centimes, — - un peu cher, je ne dis pas non, — - sur lequel on peut, s’il vous plaît, faire partir de vraies capsules. Sans compter que, pour les tout petits, pour les mômes à qui tout joujou semble bon, pourvu qu’il fasse du bruit, il y a un magnifique assortiment de tambours, de trompettes, de chiens en carton qui font « ouah ! ouah! » et de chevaux en bois peint, avec un sifflet dans le derrière.

Noël!... Voici que je redeviens enfant, moi aussi, et que je me rappelle mes impressions de moutard, du temps où je n’étais pas plus haut que ça.

C’était rue Vaneau, au cinquième. Qu’elles me sembleraient petites aujourd’hui, les trois chambres où nous logions six : mon père, ma mère, mes trois sœurs et moi, le dernier-né, le « culot », comme disent les paysans! Mais le charme de cet appartement, c’était un balcon, d’où l’on dominait le parc de l’hôtel Monaco, naguère hôtel Galiera, habité maintenant par l’ambassadeur d’Autriche. Je me vois encore ■ j’avais six ans — m’amusant à regarder les troupes

de réserve campées dans ce beau jardin, parmi les feuillages pleins d’oiseaux chanteurs, pendant les journées de juin 1848. Le dictateur Cavaignac avait établi là son quartier général; et, en attendant d’être envoyés aux barricades, les soldats, sac au dos, accroupis près des faisceaux d’armes, jouaient aux cartes, a la cc drogue d; et le perdant gardait une petite cheville de bois sur le nez.

Mais, enjhiver, les enfants n’allaient pas sur le balcon, et la vie n’était pas toujours commode, chez nous, car on n’était pas riche. Le papa, modeste employé de ministère, apportait fidèlement à sa ménagère son traitement, à la fin du mois, dans un sac de toile ; car, à cette époque-là, l’or était rare, et le gouvernement payait en écus. Ma couiageuse mère, qui avait une belle écriture, copiait des mémoires pour des entrepreneurs. Mais, tout de même, on n’en avait jamais de trop, des pièces de cent sous. Songez donc! Trois filles, dont les deux aînées étaient déjà de grandes demoiselles, et un gamin ! C’est terrible comme l’argent file vite, quand il faut acheter par quatre les paires de souliers. Et notez que le maître de la maison était genereux comme un vrai gentilhomme et ne savait pas refuser un service à un ami.

SOUVENIR DE NOËL

Homme d’infiniment d’esprit et d’excellente compagnie, fin lettré et très supérieur à ses fonctions, sa carrière avait été entravée par sa fidélité politique. En 1833, il avait caché, pendant de longues semaines, dans la petite maison de banlieue qu’il occupait alors, un proscrit, un certain Fourmont, qui venait de se battre en Vendée, parmi les chouans de « Madame ». Il avait fait cela au risque de perdre sa place, — son pain ! — étant déjà marié et père de deux enfants. Heureusement pour lui, sa bonne action resta ignorée, mais on le savait légitimiste et on le laissa croupir dans les emplois inférieurs. Bah! sa noble et aimable nature était incapable d’aigreur. Malgré bien des déceptions, il garda toujours la candeur et la gaieté d’un enfant.

J’étais bien petit, alors, mais je me rappelle encore son quotidien retour. Oui, je le revois, vieux avant l’âge, un peu voûté, mais resté vif; je revois son front feutré de cheveux d’argent et son visage maigre et rasé, — un visage d’ancien régime, — où ses yeux bleus brillaient de bonté naïve. Il souriait à la ronde, embrassait tous les siens, prenait sa prise, — sa seule dépense personnelle, au pauvre homme! — et, tout de suite,

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par ses contes et par ses chansons — car il avait une imagination et une verve de feu — il apportait la bonne humeur à la maison et l’emplissait du rire frais des trois jeunes fdles. Peu lui importait, à cet homme d’idéal et de sentiment, que ses redingotes fussent râpées et que le dîner fût court ! Il faisait la joie de son humble logis, où l’on n’était pas malheureux, parce qu’on s’aimait bien, et où notre admirable mère, par des prodiges, mettait le luxe qui ne coûte rien : celui de l’ordre, du goût et de la propreté.

Pieux et traditionnel, mon père n’était point pour oublier les fêtes chômées et carillonnées. Chez nous, on célébrait Noël par un frugal réveillon. Oh ! très frugal ! D’autant plus que c’était la fin du mois. Mais il y avait toujours une volaille froide, une bouteille de vin blanc et des marrons grillés qu’on tenait au chaud dans leur sac, à côté de la bouillotte pour le thé. Et l’on ne se couchait pas avant minuit! Et, pendant que la maman ôtait le couvert, le père s’attardait devant le feu, dans son fauteuil, entouré de ses gracieuses filles, son petit garçon entre les jambes. Et, quand il fallait aller se coucher, décidément, je ne manquais pas de laisser mon soulier dans les cendres,

SOUVENIR DE NOËL

pour que 1 Enfant Jésus y déposât son cadeau.

J étais crédule alors, et, bon Dieu ! je le suis encore pour bien des choses. Pourtant, je dois l’avouer, je n’ai jamais eu peur de trouver là, le lendemain matin, une poignée de verges. Il n’était pas bien somptueux, le présent du Petit Noël, (i étaient, ordinairement, quelques pralines dans un papier et une pièce de dix sous toute neuve. Mais la surprise et le plaisir étaient toujours les mêmes. O sensations vierges et délicieuses! Gomme je donnerais aujourd’hui les quelques joujoux de vanité dont je me pare comme un vieil enfant que je suis, pour mon cri de joie d’alors devant la belle pièce de dix sous ! Car, grâce à elle, je pouvais assouvir ma passion favorite. En revenant de la messe avec mes sœurs, j’entrais chez le petit papetier de la rue du Bac et j’achetais avec mes dix sous — oui, toute la somme ! — dix feuilles d’Épinal qui racontaient, sous des images aux couleurs violentes, des batailles et des contes de fées.

Et, maintenant, j’y songe. Mes goûts ont-ils changé? Suis-je plus raisonnable? Et n’ai-je pas conservé, par-dessus tout, l’amour de la gloire et des chimères?...

PROSE

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Noël!... O mes anciens Noëls, qu’est-ce donc qui me pousse à vous évoquer aujourd’hui? Ah! c’est qu’il m’est doux de penser que, samedi prochain, se passeront, autour de bien des foyers, des scènes simples et pures comme celles dont le souvenir m’attendrit encore et que je viens de retracer. C’est qu’il est consolant de croire que la vraie France, la France de l’honneur et de la probité, est là, dans ces familles où l’on ne vit que par le travail et pour le devoir. Elles sont innombrables encore. Là se conserve le génie de notre race, et là chaque fds peut dire, comme le disaient ses aïeux: « Mon père et ma mère étaient d’honnêtes gens. »

22 décembre 1892.

A CANNES

Ii est à peine dix heures du matin, mais la température est déjà si douce que j’ai pu ouvrir ma fenêtre. Je laisse s’éteindre dans la cheminée, sur leur lit de cendre blanche et fine, mes tisons de bois d’olivier. Ma chambre est vaste et claire, et le soleil y pénètre largement, y répand son allégresse. Un rayon parvient jusqu’à la table où j’écris et pose sa chaude caresse sur mes mains. Quel climat béni ! Comme je vais savourer ici voluptueusement le retour graduel à la santé, les jouissances délicates du convalescent!

Là, dehors, devant moi, il y a tant d’espace, tant de joie, tant de lumière, que, pris de paresse, à chaque instant, je pose ma plume et vais m’accouder au balcon. A mes pieds, c’est le Paradis au printemps. C’est une oasis où le palmier

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au tronc imbriqué balance ses verts plumages, où l’aloès aux feuilles lisses et robustes érige sa hampe d’airain, où les orangers ont leurs pommes d’or. Et plus loin, c’est le merveilleux panorama du golfe de Cannes : à droite, les harmonieuses collines de l’Estérel; juste en face, la pointe de la Croisette et les îles Lérins; de toutes parts, l’infini du ciel et de la mer.

Et l’eau sans une ride, et le calme ciel, et la côte dans le lointain, tout est voilé d’un brouillard bleu. Grisons-nous d’azur, surtout de cet azur matinal, si léger, si frais, — j’ai envie de dire si jeune. Tantôt, dans l’après-midi, la Méditerranée ne sera sans doute pas moins admirable, quand elle prendra le ton énergique de l’indigo. Mais je préfère cette heure exquise où toute la nature est enveloppée, baignée de ce bleu tendre, du chaste bleu des pervenches et des yeux de la femme que j’aime. Cette brume lumineuse, dont la couleur doit être celle des rêves d’une vierare innocente, mêle et confond le ciel et la mer. Pas d’horizon. Et cette barque de pêche, tout à fait immobile, — car elle a vainement mis dehors ses deux focs et son hunier, — semble suspendue dans le bleu de l’espace.

A CANNES

Je contemple ce pays enchanté, où je suis depuis si peu de jours et qui m’a déjà pris le cœur. De ces masses de verdure émergent partout les terrasses blanches et les toits bruns des villas. Sur ces routes, qui descendent en souples lacets ' ers la mer, j ai déjà lait de lentes et hygiéniques promenades, cherchant le côté du soleil, avec le contentement du malade qui a enfin chaud sous le pardessus trop lourd. J’ai longé ces parcs aux murs couronnés — en plein hiver! — - de roses grimpantes. Elles sont très nombreuses, ces villas, très élégantes, et l’on y devine toutes les ressources du luxe et du confort. Sur les plaques de marbre, encastrées dans les piliers de la porte d’entrée, on s’étonne de ne pas lire en lettres d’or : « Le bonheur est ici ». A quoi songent les riches qui restent là-bas, dans le Nord? Pourquoi n’ont-ils pas tous un élégant logis sur ce beau rivage, où le printemps est en permanence? Et combien je m’applaudis, moi qui dois me contenter d’un lit d’auberge, d’être venu jusqu’ici pour fuir les boues et les neiges !...

Hélas ! que l’homme est égoïste ! Ne m’a-t-on pas dit que, l’autre nuit, à Paris, quatre malheureux étaient morts de froid? N’ai-je pas, depuis

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plusieurs jours, dans l’esprit, cet épouvantable souvenir? Mais, dans ma langueur engourdie de convalescent, j’y songe à peine. Cette pensée n’empoisonne pas l’air tiède et pur que je respire, n’assombrit pas la fête de clarté que j’ai sous les yeux. Pourtant, mon cœur est pitoyable. Est-il donc vrai qu’il faille voir et toucher le malheur pour qu’il vous émeuve ?

Hier, du moins, j’en ai vu, de la misère, ici même, devant cet éden où tant de privilégiés suppriment les rigueurs de la mauvaise saison. Oui, j’ai vu de la misère, et, par le contraste, elle m’a remué profondément.

En face de Cannes, à une portée de canon, est l’ile Sainte-Marguerite, et j’ai eu la curiosité de visiter la citadelle, célèbre par le séjour du Masque-de-Fer et par l’évasion de Bazaine.

Le voyage, très court, est délicieux. Un marin, maigre comme un clou, mais qui ce souquait » ferme, nous avait pris dans son bateau, un de mes amis, sa jeune femme et moi. Tout de suite, la côte s’éloigne, se développe. Voici le golfe Juan où débarqua le Grand Empereur, et, tout au fond, les Alpes blanches.

Le beau jour! Quelle éblouissante lumière!

A CANNES

Les mouettes d’argent, au vol d’ange, rasent les Ilots cobalt. Encore quelques rudes coups d’aviron, et l’ile se rapproche, le fier profil du fort grandit, dresse sur le ciel ses murailles escarpées, ses créneaux, sa tourelle d’angle. Enfin, nous accostons, près d’un maquis d’aspect africain, que les figuiers de Barbarie hérissent de leurs vertes raquettes.

De mon excursion, laissons de côté, s’il vous plaît, l’intérêt historique. Quel fut le mystérieux et infortuné prisonnier d’État, dont ses geôliers eux-mêmes ne virent jamais le visage? Secret bien gardé. Je ne le saurai jamais, ni vous non plus. Bazaine — un homme obèse et âgé — est-il descendu dans un abîme au moyen d’une corde à nœuds, ou bien la politique, gardienne complaisante, lui a-t-elle ouvert la porte? Autre énigme, dont je n’ai pas le mot.

Ce qui m’a navré, dans ma visite à Sainte-Marguerite, c’est la vue des pauvres diables de soldats qui y sont internés. Les uns — gibier de conseil de guerre — sont des condamnés aux travaux publics qui portent déjà la veste grise et l’ignoble képi à galon jaune des « biribis ». Les autres sont des malades, ramenés du Tonkin ou

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du Dahomey, qui errent tristement dans les cours de la citadelle ou dans les sentiers de file et, malgré le bon soleil, grelottent sous leur capote trop mince. Car, ici, c’est un des coins où l’armée balaie ses résidus et ses épluchures : c’est une prison et un hôpital.

A chaque pas, on rencontre une face de souffrance ou de désespoir, un malade ou un prisonnier.

Toi, mon pauvre enfant, on t’a envoyé combattre des Chinois ou des nègres, et te voilà joli garçon, maintenant, dévoré par la fièvre ou vidé par la dysenterie. Qui a fait cela? Un politicard de malheur, partisan, sans savoir pourquoi, de la folie coloniale, d’un tas d’expéditions incompréhensibles, mais qui tremble dans sa peau si l’on fait allusion seulement à la guerre sainte, à la seule guerre dont rêvent tous les bons Français. Et je te plains aussi de tout mon cœur, toi, devenu forçat pour avoir vendu ton équipement ou dit <t zut! » au sergent-major, un jour de ribote, quand je pense que le parlementaire en question, qui a peut-être trafiqué de son vote et reçu le potde-vin des juifs allemands, exige qu’on le traite d’honorable et qu’on lui présente les armes dans les cérémonies.

A CANNES

Et qui sait? Pendant que tu claques des dents, toi, le fiévreux, pendant que tu pourris dans un cachot, toi, le condamné, en attendant qu’on t’envoie piocher les routes dans le Sud-Algérien, qui sait si le législateur dont j’ai l’honneur de parler n’est pas là, en face, dans un des hôtels monumentaux, dans une des somptueuses villas de la côte enchantée, et s’il n’a pas profité des vacances pour venir sécher sa bronchite ou guérir ses rhumatismes au soleil de la Provence?

Parions même, s’il a lu dans son journal l’histoire de ces pauvres gens morts de froid sur le pavé de Paris, qu’il ne se sera point reproché — comme moi, naïf — de jouir de la bonne chaleur, et que, bien au contraire, il aura murmuré, en se frottant les mains : « Fichtre ! on est mieux ici... Pourvu qu’il dégèle, là-haut, avant la rentrée des Chambres! »

Allons! allons! Il n’y a pas à dire. Le monde est mal arrangé, — et la fameuse égalité, inscrite dans les Droits de l’Homme, est une cruelle imposture.

12 janvier 1893.

SUR LA FRONTIÈRE

J’ai vu Naples, au mois d’avril. Il pleuvait, et le froid était tel que j’ai eu l’onglée — vous entendez bien, l’onglée ! — dans les ruines de Pompéi. Et les nuits étaient si brumeuses que le cratère du Vésuve faisait, sur le ciel noir, à peu près l’effet de la lanterne rouge d’un marchand de tabac.

Je suis, cette lois, en plein mois de janvier, à Nice. A la bonne heure ! Voilà du vrai Midi! Ai-je vraiment parlé, la dernière fois, de ciel gris et de trimas? Ces horreurs n’ont duré que quatre jours. Je ne m’en souviens plus. Une matinée a suffi pour tout réparer. Bonjour, soleil !

Parbleu, c’est encore l’hiver. L’air est frais et vif, et, d’instinct, je hâte le pas à l’ombre. Vite,

SUR LA FRONTIERE

allons nous asseoir, en plein rayon, avec la bonne chaleur sur les épaules, devant le grand café de la place Masséna. Ce n’est pas de chartreuse, c’est d’or liquide que le garçon vient d’emplir devant moi ce petit verre. Elle exhale un léger parfum, la rose précoce, entre deux brins de mimosa, que ce gamin m’a vendue pour ma boutonnière. Et je reste là longtemps, ébloui de lumière, enveloppé d’une douce tiédeur, écoutant vaguement, à travers le tumulte de la rue et le caquetage des consommateurs autour des tables voisines, ce vieil air de Verdi, triste et passionné, que raclent deux violons sous les arcades.

Dans ce journal qui traîne sous ma main, j’ai lu tout à l’heure que le mistral souffle en tempête glaciale sur la vallée du Rhône, que les trains sont arrêtés par les neiges, en Bourgogne, et que, là-haut, tout là-haut, à Paris, la Seine est prise dans tout son parcours. Est-ce bien possible? Égoïste un instant, je me murmure la fameuse citation de Lucrèce : Suave mari magno, etc., car ici c’est le printemps, avec un rien d aigreur dans l’atmosphère, comme pour vous rappeler que ce printemps-là, c’est du plaisir très rare, du fruit défendu à presque tous, et que 1 on n en

jouit que sur l’étroite bande de littoral, entre Toulon et Gênes.

Des femmes passent, la plupart ayant, par prudence, gardé leurs fourrures, mais avec cet épanouissement du regard, ce teint de camélia rose, que, chez nous, dans le Nord, elles n’ont qu’au mois de mai. De vieux messieurs ont un air rajeuni sous leur barbe grise. Toute cette foule semble heureuse, sourit au soleil et à la vie.

O charme de Nice ! Enchantement du pays bleu !

Mais voici que j ai honte de m’abandonner à cette torpeur exquise. Convalescent encore un peu affaibli, ne suis-je donc capable que de noter mes sensations de bien-être et de volupté?... Non pas, moi bleu ! Je vois, à tout moment, circuler devant moi, par groupes fraternels, quelques-uns de nos soldats de la frontière, chasseurs alpins, artilleurs de montagne, les uns vêtus de leur sévère unilorme, les autres avec le classique pantalon à double bande, et tous coiffés du béret sombre, qu ils portent avec une coquette crânerie. C’en est assez pour que je secoue mon engourdissement et que je revienne à des rêveries dignes d’un homme, à des pensées plus mâles.

Troupes d’élite que celles-là ! Et souples, lestes,

SUR LA FRONTIÈRE

bien entraînées! Yoyez-moi comme ils ouvrent le compas, les petits chasseurs! Les « terrains variés », comme on dit en style stratégique, n’existent pas pour eux, j’en suis sûr. Ils doivent sauter d’une roche à l'autre, comme des chamois. Torrents, glaciers et précipices, rien ne les arrête. Leurs aïeux, les anciens de l’Épopée, ont guerroyé, ici tout près, dans les Alpes blanches, sous Masséna, ont franchi le grand Saint-Bernard avec Bonaparte, qui les menait à Marengo. « Où le père a passé passera bien l’enfant », n’est-il pas vrai? En attendant, notre avant-garde veille sur l’énorme massif couvert de neiges. Pour le mieux défendre il faut le bien connaître. Aussi, chaque jour, en route! Arme sur l’épaule! Et les voilà partis pour l’ascension militaire, accompagnés de leurs bijoux de petits canons portés à dos de mulets, et commandés par ces charmants officiers que je rencontre un peu partout, causant gaiement entre eux, avec un joli rire de bravoure et de jeunesse. Tous, chefs et soldats, ont, dans leur personne, je ne sais quoi de robuste, d’agile et de téméraire, qui me réjouit l’âme. Vive la France, mes enfants! Et soyez tranquilles, là-bas, vous autres, de Marseille à Lille et de Brest à Nancy.

Du côté des Alpes, je vous en réponds, la porte est bien gardée !

J’éprouve toujours une émotion profonde en présence de notre chère année. Je l’aime à cause de nos gloires, je l’aime surtout à cause de nos malheurs. Lorsque passe un drapeau, j’y vois briller des lettres d’or. Mais ce n’est pas le flottement de ses plis, c’est ma larme amère de vaincu qui m’empêche de lire les noms d’anciennes victoires qui sont brodés là.

Notre armée ! Tous nos enfants ! Elle est bien jeune, cette armée, jeune comme l’espérance ! Hélas ! c’est notre dernière espérance.

Car, dans ce siècle de continuelle fermentation, dont la première écume fut du sang et dont la lie actuelle est de la boue, l’armée seule est demeurée pure et fidèle à son simple et grand devoir. Pendant que les hommes de la Terreur couvrent la France d’échafauds et s’égorgent entre eux, l’armée est aux frontières, en Vendée. En avant, marche ! contre la coalition, contre la guerre civile! Napoléon surgit. Par file à droite, pour l’Italie, pour l’Egypte, pour toutes les capitales de l’Europe ! Mais il devient fou de gloire, l’Empereur, il rêve la conquête du monde. Pau-

Sun LA FRONTIÈRE.

vre conscrit échappé des guets-apens espagnols, remonte ton sac d’un coup d’épaule. On a besoin de toi sur les bords du Niémen. Tu as encore à subir les grands désastres, la Bérésina, Leipzig, Waterloo. Et l’on changera deux fois ta cocarde., et tu obéiras toujours. Jusque-là, du moins, le soldat est fanatisé par le génie de son chef, et tout, même la défaite, est grandiose. Mais voici de l’histoire médiocre. Avec les ruines du monument impérial, l’impuissante politique se construit des abris d’un jour, qui s’écroulent comme des châteaux de cartes. L’année n’en veut rien savoir, ne connaît que le drapeau, va se battre où on lui dit d’aller, en Algérie, en Grimée, en Italie, au Tonkin. Elle est muette et impassible, ne songe jamais qu’à la France. Naguère, elle présentait les armes à un Grévy, comme elle suivait la procession sous Charles X. Et maintenant que le grand mensonge moderne, la stupide force du nombre, le suffrage universel, — pour l’appeler par son nom, — a livré le pouvoir à une poignée de bas bourgeois, dont quelques-uns sont des voleurs, le soldat feint toujours de l’ignorer, n’a qu’un souci, — la patrie menacée, la frontière ouverte, l’Europe en armes, — et il

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attend silencieusement l’heure de combattre et de mourir.

Notre armée ! C’est tout ce qui nous reste.

Heure navrante de notre histoire! Vit-on jamais une pareille banqueroute d’illusions? Qui oserait évoquer, sans un rire d’ironie douloureuse, les rêves d’autrefois : États-Unis d’Europe, désarmement, étreinte fraternelle des peuples? On les connaît trop, les lendemains des fêtes pacifiques. On sait trop que dans les canons de fusils ornés de fleurs il reste toujours une balle mâchée par la haine. Nul ne vit selon l’Évangile, et les Droits de l’Homme font hausser les épaules. Il est mort, le droit héréditaire, qui, d’ailleurs, enfanta souvent des fous et des scélérats; mais l’envieuse démocratie qui lui a succéd'e abhorre quiconque est supérieur et l’étouffe aussitôt pour n’être point égorgée par lui. Quel homme raisonnable et de bonne foi peut se ranger encore dans un parti, croire à la vertu d’une forme de gouvernement?

Réfugions-nous dans un instinct, dans l’amour ingénu de la patrie, dans la foi naïve au drapeau. Jamais je n’ai senti plus profondément ce besoin qu’ici, sur la frontière, devant ces alertes soldats

SUR LA FRONTIÈRE

de montagne, qui sont les sentinelles avancées, la grand’garde de la France. Du moins, nous avons encore cela, nous avons cette dernière force ; et c’est intact, et c’est sacré !

Tandis que, là-bas, les politiciens se débattent dans les convulsions de leur répugnante agonie, j’ai sous les yeux le consolant spectacle de cette armée qui détourne respectueusement ses regards de nos hontes, qui accepte, sans une plainte, 1 obéissance et la discipline, et qui ne vit que pour le devoir, l’abnégation et le sacrifice.

Soldats de vingt ans, fleur de mon pays, je ne suis qu’un homme vieilli et malade, qui, le jour du départ, ne pourrait vous suivre jusqu’à la première étape. Mais je sais bien qu’en vous est le suprême espoir, le salut de la France, et de toute la chaleur de mon âme, je vous aime et je vous bénis !

25 janvier 1893.

prose. — VI.

LES FEMMES ET L’ANARCHIE

Par une lettre insérée dans le dernier numéro de la Révolte , — qui me tombe, par hasard, sous les yeux, — j’apprends qu’il existe au Brésil, dans la province de Parana, une colonie d’anarchistes ! et la lecture de cette lettre m’a vivement intéressé.

Quelques hardis compagnons, dégoûtés du vieux monde, mais désespérant sans doute de le détruire ou de le transformer par les moyens révolutionnaires, une poignée de ces désespérés qu’on appelle en Allemagne « Europamüde », ont traversé l’Atlantique et tâchent de vivre là-bas, selon leurs principes, en toute liberté, sans loi ni règlement, sans Dieu ni maître. Bravo! Voilà des gens de cœur ! Je dirai plus. Voilà des hommes intelli-

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gents! Ils ont compris que l’action de déposer une marmite infernale dans un escalier ou dans une boutique de marchand de vins et de foudroyer quelques innocents n’avait rien de pratique, que la dynamite — la « purge », comme ils disent dans leur terrible argot — faisait plus de bruit que de besogne, et même que la fameuse propagande par le fait n’avait, pour résultat immédiat, que la réaction et la tyrannie. Us ont mieux aimé — et ils ont eu grandement raison — prêcher d’exemple.

Pourquoi s’attarder dans l’antique Europe? Le sol est épuisé, la place rare et le pain cher. En route! Le monde est grand! Il y a encore, de 1 autre côté de l’Équateur, des solitudes immenses, de vierges déserts, des forêts où l’on ne pénètre qu’à coups de hache, d’incultes pampas où galopentles chevaux sauvages. Ah! vous croyez, lâches bourgeois, qu’on ne peut se passer de religion, de patrie, de famille, ni de toute la sacrée boutique! Eh bien, nous allons faire la preuve du contraire!

Et ils sont partis, pleins de courage, les émigrants. Le Brésil leur a cédé, comme à tous les colons, un terrain sur un plateau, à neuf cents mètres d’altitude; et ils y ont fondé la colonie

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Cécilia, un village de vingt-deux baraques, crânement baptisé Anarchie , où c’en est fini de l’impôt, du service militaire, de toutes les corvées sociales, où chacun travaille selon ses forces, pour le bien de tous et non pour un humiliant salaire, où la fraternité n’est pas un mot, où tout est en commun !

Pour qui sait lire entre les lignes du récit écrit par le compagnon Cappellaro, les débuts de la colonie semblent avoir été assez difficiles. Un certain Puig Mayol s’est d’abord enfui avec le modeste magot des camarades. — Un concussionnaire! Déjà! — Mais n’importe, ils sont restés fidèles à leurs théories, et, plutôt que de donner à l’un d’eux une autorité quelconque, ils tiennent la caisse — riche ou pauvre — ouverte à tous. Ah ! l’on s’est donné du mal, et les anarchistes de Parana ne sont pas des « feignants ». Sur les deux cents hectares de la concession trente déjà sont cultivés. On a planté de la vigne, s’il vous plaît! La basse-cour et le potager sont en plein rapport. Il y a deux vaches et quatre bœufs dans l’étable, une paire de chevaux à l’écurie, sans parler du troupeau de quatorze porcs, qui m’a l’air d’assurer la viande à lui tout seul. Et la récolte des

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pommes de terre s’annonce comme exceptionnelle!

Je l’avoue. Devant l’énumération que ces pauvres gens font, non sans orgueil, de leurs humbles ressources, j ai deviné les efforts, les privations qu’elles leur ont déjà coûtés, et j’ai été sincèrement ému. Certes, elle est bien folle, leur chimère d’absolue égalité, et la nature même lui donne, à chaque instant, un démenti. Mais soyons justes. Dans notre vieille société qu’ils ont fuie avec horreur, ces malheureux étaient des exploités, des victimes, et sentaient affreusement le poids de la misère. La civilisation a plus changé les lois que les mœurs, les mots que les choses. La science n’a pas tenu toutes ses promesses, et le progrès est plein de mensonges. Les prolétaires ont beau être électeurs, — c’est-à-dire rois, — ils sont quand même des esclaves. Depuis longtemps, on les mène avec de grandes phrases, comme on les menait jadis à coups de bâton. Or, ils n’y croient plus, aux harangues. Que sont les anarchistes? Les futurs combattants d’une guerre servile, qui n’attend que son Spartacus. Je comprends l’impatience des colons de là-bas, qui ont prétendu faire, tout de suite, l’expérience du système. C’est un si beau rêve que la liberté!

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Je souhaite à la colonie Cécilia des récoltes de Chanaan. Seulement, — oh ! il y a un énorme « seulement », — au point de vue des théories anarchiques, je doute fort de son succès. Et pourquoi? A cause de ce paragraphe de la lettre du compagnon Cappellaro, que je vais citer dans son éloquente naïveté :

« Il y a bien encore des préjugés à déraciner, « mais, que voulez-vous? on ne peut pas faire tout « à la fois. Ce qui nous tourmente le plus, c’est € que le libre amour n’a pas encore pénétré dans « le cœur de nos compagnes, ce qui produit beau- « coup d’ennui à ceux qui sont seuls... Nous se- « rions bien aises que quelques femmes convain- « eues viennent nous rejoindre bientôt. »

Et, un peu plus bas, insistant sur ce désir, le compagnon souhaite de nouveau la présence de « plusieurs femmes émancipées des préjugés de « la société bourgeoise ».

Je vous entends rire. Mais permettez-moi de m’interdire ici, pour mon compte, toute ironie. Elle ne serait pas généreuse. Res sacra miser. Je ne sais parler que sérieusement de ceux qui souffrent.

Cependant, voici l’anarchie condamnée ipso

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facto. En amour, les femmes ne veulent pas du communisme.

Je la vois d’ici, la triste créature qui a suivi l’émigrant. Vous la connaissez comme moi et vous la rencontrez à chaque pas, avec son visage de souffrance et ses haillons de misère, quand vous flânez dans les lugubres faubourgs, dans les banlieues navrées. Son homme a décidé qu’on partirait pour l’Amérique, et elle n’a pas résisté, elle a dit : « Allons ! » parce que c’est son homme, parce qu’elle l’aime à sa manière, malgré les querelles et même malgré les coups, peut-être aussi parce qu’on a eu un gosse ensemble. Elle a fait un paquet de leurs quatre loques, qu’elle a traîné après elle, tout en portant le mioche, sur les dures banquettes des vagons de « troisième », dans l’entrepont fétide des paquebots. Enfin, on est arrivé. C’est dur de travailler la terre, pour la Parisienne ! Bah! pas plus dur que de respirer la buée du lavoir, de pédaler sur la machine à coudre. Et puis, elle est avec son amant et son petit, c’est le principal.

Et voilà maintenant qu’un beau parleur vient lui raconter qu’elle devrait aller avec tout le monde, comme une marie-couche-toi-là, et que

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c’est l’anarchie qui veut ça. Eh bien, elle s’en moque pas mal de l’anarchie!... Si ça ne fait pas hausser les épaules!... Qu’on ne s’avise pas de lui répéter des saletés pareilles, ou bien on aura affaire à son homme, car elle le priera de la faire respecter. On n’est pas marié devant le maire et le ratichon, c’est vrai; mais c’est tout comme. Alors, l’anarchie, ça consiste à faire son mari cocu ? En voilà une sévère !... Et ne lui parlez pas des cc femmes émancipées des préjugés de la société bourgeoise d. Pour elle, c’est des catins, et voilà tout... Et cet autre imbécile qui s’imagine qu’en faisant débarquer ici le personnel d’un gros numéro, il mettra d’accord tous les camarades, tandis que dans huit jours, au contraire, ils se disputeraient ces dames à coups de couteau!... Ce dont elle est bien sûre, par exemple, c’est que toutes les blagues politiques du monde ne la décideront pas à devenir une traînée... Colle-toi ça dans le fusil, mon p’tit!...

Elle n est pas très bien embouchée, la femme de 1 anarchiste; mais, réfléchissez-y, compagnons de la colonie Cécilia, cette gaillarde-là va faire manquer votre expérience. Elle ne veut appartenir qu’à son homme, et prétend qu’il aime ses

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enfants. C’est grave. Car tout s’enchaîne, prenez-y garde ! Un jour que son dernier-né sera malade, qu’elle craindra de le perdre, elle est bien capable — que sait-on? — de se rappeler un bout de : « Notre Père qui êtes aux cieux », appris autrefois au catéchisme de Saint-Ambroise ou de Saint-Médard. Et si son homme est plus fort et plus intelligent que les camarades, — attention! — elle lui conseillera de prendre de l’autorité sur eux, ne fùt-ce que pour protéger la caisse commune contre un nouveau Puig Mayol.

Et voilà, grand Dieu ! reconstitués en moins de rien le mariage, la famille, la religion, la hiérarchie, tout l’ancien jeu de la bourgeoisie, toute la vieille machine sociale !

Croyez-moi, compagnons, renoncez à votre idée de la femme en commun. N’écoutez plus les carabins, et même les professeurs de clinique à rosette rouge, qui vous assurent, avec un aplomb qui m’épouvante, que l’amour n’est qu’un besoin, une loi pour la reproduction de l’espèce. Non, il y a dans l’amour, comme dans toute chose, de l’infini et du mystère. Et la plus simple des femmes le sait bien, ayant, en ces matières, plus d’instinct et de délicatesse que nous. En se refu-

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sant à l’ignoble promiscuité que vous n’avez pas honte de leur offrir, les femmes vous sauvent, colons du village Anarchie! Car vous êtes, là-bas, une bande de gars énergiques, dans un pays neuf et libre, et il ne serait pas impossible que, dans quinze ou vingt ans d’ici, vous fussiez les fondateurs d’une belle cité. Vos doctrines — je le déplore pour vous — n’y seraient sans doute pas appliquées dans toute leur rigueur. Si pénible que soit cette supposition, vous seriez, pour la plupart, devenus des espèces de bourgeois, ayant une famille, possédant quelque bien, consentant à subir la gêne — oh! aussi légère que possible! — d’un gouvernement. Mais enfin vous auriez du bonheur, et vous le devriez à ces femmes qui, aujourd’hui même, dès le début de votre entreprise, vous empêchent, par leur bon mouvement de pudeur, de tomber plus bas que l’état sauvage. Aussi, j’en suis certain, vous seriez reconnaissants de cet immense bienfait, et, dans votre cité naissante, tous les citoyens rivaliseraient, envers la femme, de douceur, de tendresse et de respect.

-3 février J 893.

Le Bon Dieu au théâtre

Le théâtre, tel que le, voilà dans la société moderne n est pas un lieu d é diiic ation.

A .HOUS SIAUX, ÉDITEUR

lmp, CfuWtiéma»

LE BON DIEU AU THEATRE

Allez-vous encore beaucoup au théâtre? Moi pas. Je l’ai passionnément aimé autrefois et, vieux gamin de Paris que je suis, j’ai fait la queue dès quatre heures de l’après-midi, avec du pain et du saucisson dans ma poche, et j’ai occupé ma place au poulailler, bien avant qu’on accordât les violons. Mais, depuis lors, je fus auteur, et aussi critique dramatique, et je me' suis blasé sur ce genre d’illusions. Je le regrette. C’est un plaisir de moins. Mais, pour parler franc, je ne puis plus me souffrir dans une salle de spectacle. A peine vais-je encore quelquefois tuer ma soirée au caféconcert. On y peut fumer, causer avec son camarade; on y peut surtout penser à autre chose qu’à ce qui se passe sur la scène, et se laisser bercer par

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une vague musique. La plus détestable chansonnette a du moins ce mérite : elle ne dure qu’un instant. Tandis qu’une pièce en cinq actes qui commence à vous ennuyer dès la scène I, voilà quelque chose de terrible! Et puis, nos théâtres sont, en vérité, trop inconfortables. On y étouffe. A partir du troisième acte, ils ne sentent nullement la rose ou l’œillet. On y voit aussi trop de visages antipathiques, trop d’oisifs et de jouisseurs aux faces assouvies. Quelquefois je me suis dit qu’on pourrait appliquer au théâtre la fameuse définition de l’enfer par sainte Thérèse : <c C’est un lieu où il pue et où Ton n’aime point. »

Ayant donc perdu l’habitude de m’asseoir dans les fauteuils d’orchestre, je n’ai vu aucun de ces drames sacrés, de ces ce mystères » au goût du jour, qu’on nous donne, depuis quelques années, dans les environs de la Semaine Sainte. Au point de vue littéraire, j’ai eu tort certainement. Armand Silvestre, Haraucourt, Grandmougin, sont de bons poètes, et leurs beaux vers m’eussent réjoui le cœur. Quant au spectacle en lui-même, je crois qu’il m’aurait choqué. Traitez-moi de clérical, de calotin, de jésuite. Mais je sens qu’il me serait très désagréable de reconnaître en Jésus-Christ un

LE BON DIEU AU THÉÂTRE

« m’as-tu vu? » quelconque, qui, tout à l’heure, au café, devant les apéritifs, parlait prétentieusement de ses moyens et de son physique; et j’aurais un véritable dégoût à retrouver, sous les voiles de la Vierge Marie, une demoiselle avec qui vous pourriez souper pour vingt-cinq louis, et même moins.

Hélas! je n’ai plus la foi, et je le déplore, du reste, chaque jour plus amèrement. Mais j’envie ceux qui ont le bonheur de la posséder, et je respecte profondément les religions, toutes les religions. Elles sont les émanations les plus belles, les plus nobles, les plus pures, de l’âme humaine, et tout ce qui les avilit est indécent à mes yeux.

Or, il n’y a pas à dire le contraire, on aura beau décorer les jeunes premiers et donner les palmes académiques aux soubrettes, le théâtre, tel que le voilà dans la société moderne, garde toujours un fond d’impureté, et, dans tous les cas, n’est pas un lieu d’édification. Et qu’on ne me parle pas du Moyen-Age ni des paysans d’Oberenmergau, lesquels, si j’en crois de fidèles témoins, sont atteints déjà de cabotinage. Les mystères d’autrefois étaientjoués — ainsi que peuvent l’être les spectacles où survit un peu de leur tradition — par

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des acteurs et devant un public qu’enflammait la piété la plus naïve. Personne n’osera soutenir qu’il en soit de même aujourd’hui.

Il souffle, en ce moment, je le veux bien, on ne sait quel vent de dilettantisme religieux, qui n’a aucun rapport avec la foi et qui n’est, à mon avis, que la réaction des esprits délicats contre l’intolérance et la grossièreté de la libre-pensée officielle. Les auteurs des nouveaux drames sacrés me font l’effet de gens fort avisés qui, constatant que le mysticisme est à la mode, ont pensé, avec raison, que le théâtre leur offrait le meilleur moyen de flatter ce caprice du public. Je n’ai pas vu jouer leurs ouvrages; mais j’en ai lu quelques-uns, et, de tous, je connais des fragments. Il y a du talent, soit. Par malheur, ce qui d’abord saute aux yeux, c’est le manque de sincérité. L’évangile n’a été, pour ces habiles rimeurs, qu’un canevas, qu’une « matière » à mettre en alexandrins.

Allons, allons, nous avons affaire ici à des sceptiques qui ont surtout rêvé aux droits d’auteur en versifiant le sermon sur la montagne. Sceptiques aussij les comédiens qui jouent la pièce. Après sa tirade, saint Pierre songe au billet à ordre qu’il ne pourra pas payer demain matin, et Marie-Made-

LE BON DIEU AU THÉÂTRE

leine fait de l’œil aux avant-scènes. Sceptiques surtout, les spectateurs. Malgré ces prunelles en extase et ces mines recueillies, il y a là, je le parierais, pas mal de coquins et de farceuses, qui ont oublié depuis longtemps leur catéchisme et qui ne vivent nullement selon la morale du Christ.

Je ne voudrais pas que mes expressions dépassassent ma pensée. Je ne suis pas si sévère. On peut considérer, après tout, ce genre de spectacle comme un hommage d’admiration rendu par le poète, par les interprètes et par la foule, à des légendes qui — fausses ou vraies — sont sublimes. N’importe, une instinctive répugnance persiste en moi.

Et puis, je prévois les conséquences. Qu’un de ces drames tombe à plat, fasse « four ». Voyez d’ici l’acte du Calvaire sifflé et le Bon Dieu accablé de pommes cuites! — Autre danger. Pour le moment, nous sommes néo-chrétiens des pieds à la tête. Rien n’est mieux porté. A merveille ! Mais que, demain, le vent tourne, que nous redevenions impies et voltairiens, ce qui n’a rien d’impossible. Alors, comme on aura pris l’habitude de montrer sur la scène des personnages sacrés, quelques polissons — il s’en trouvera, soyez tran-

quilles — nous arrangeront l’Écriture Sainte en opérettes et nous serviront d’ignobles parodies. Ne dites pas non. Ne vous tordiez-vous pas de rire, il n’y a pas si longtemps, quand on vous jouait Orphée aux Enfers? C’étaient d’autres dieux que le nôtre, mais c’étaient des dieux tout de même qu’on bafouait pour vous divertir.

Ah! je suis logique et je pousse jusqu’au bout le scrupule. Je salue dans les dieux de l’Olympe des majestés tombées, et il me déplaît que d’irrévérencieux vaudevillistes les vilipendent dans leurs bouffonneries. Quand on me montre Jupiter représenté par un queue-rouge et quand je l’entends s’écrier : « Ous’ qu’est ma foudre? » je n’ai aucune envie de rire. Ce sont là farces d’anciens collégiens, ayant conservé la rancune des pensums d’autrefois. Les caricatures de Daumier, où Vénus devient une grosse dondon et où Mars porte sur l’oreille un casque à chenille de pompier de banlieue, ne me dérident pas davantage; et j’ai vu disparaître sans regret la mascarade du Bœuf Gras et sa charrette de filles travesties en déesses, que le vieux Kronos, avec des ailes en carton et une barbe d’étoupe, conduisait en fumant sa pipe.

LE RON DIEU AU THÉÂTRE

Les divinités d’Hellas n’ont pins d’autels ni d’adorateurs. Raison de plus pour ne pas les insulter. Respect aux vaincus !

Pour revenir aux modernes « mystères », rendons-leur bien vite cette justice qu’ils sont tous conçus et écrits dans les intentions les plus louables et exécutés avec tout le respect possible. Néanmoins, je n’irai pas m’édifier au Vaudeville ou à la Bodinière. Il y a, dans ces représentations, un je ne sais quoi qui blesse, au fond de mon cœur, le sentiment religieux.

Car il y est encore, comme chez tous les hommes. Personne n’est absolument athée, tout à fait matérialiste. Combien de fois, assistant à des enterrements civils, n’ai-je pas retenu un ironique sourire en voyant les libres-penseurs jeter sur le cercueil ces fleurs d’immortelles, dont le nom seul donnait un démenti à leurs négations? En vain nous faisons les esprits forts. Nous ne sommes sûrs de rien, et les plus heureux d’entre nous — je n’en suisqDas — sont ceux qui peuvent s’endormir doucement sur l’oreiller du doute. L’inconnu qui nous entoure, le mystère de la vie et de la mort sont si effrayants !...

Mais pour finir sur de moins sombres impres-

TROSE. — VI.

MON FRANC PARLER

sions, je me rappelle un fait assez gai, qui confirme, d’ailleurs, mon avis sur le respect dû à toutes les divinités.

Dans ma prime jeunesse, au quartier Latin, j’ai connu un jeune Polonais qui, en se livrant à l’étude des langues orientales, était devenu bouddhiste. Dans un jour de richesse relative, il avait même acheté, chez un marchand de bric-à-brac, une image de Bouddha, en argent, qui trônait sur la cheminée de sa chambre garnie et devant laquelle mon Polonais passait de longues heures, plongé dans une méditation qui ressemblait à de la prière.

Seulement, l’étudiant était pauvre, et il lui arrivait quelquefois, à des fins de mois trop difficiles, de mettre son bon Dieu « chez ma tante ». Mais, dès qu’il avait commis ce sacrilège, sa vie devenait affreuse. C’étaient des troubles, des inquiétudes, des remords, dont je recevais la confidence, et je lui ai même une fois prêté cent sous pour renouveler l’engagement de son idole.

J’ai perdu de vue le Polonais, qui me doit encore mon écu. Mais je ne le regrette pas, et j’espère que cet homme religieux aura fini par retirer définitivement son Bouddha du Mont-de-Piété. Car

LE BON DIEU AU THÉÂTRE

il ne faut pas offenser les dieux; et trouvez-m’en i un, s’il vous plaît, plus puissant que ce Çakia- Mouni dont, à l’heure où nous parlons, la doctrine console et satisfait encore près de cinq cents millions d’âmes.

23 mars 1893.

THÉOPHILE GAUTIER

L’an dernier, quelques jeunes poètes — ceux de 1 avant-garde — eurent l’heureuse pensée d’ériger, en 1 honneur de Charles Baudelaire, un petit monument. Il s’agissait, je crois, d’un buste dans le Luxembourg. J’ai souscrit, et avec plaisir. Les promoteurs de la souscription étaient, pour la plupait, des décadents et des symbolistes. Je leur demande pardon, si je les désigne mal. Les écoles et les cénacles changent maintenant de nom tous les huit jours; il n y a plus moyen de s’y reconnaître. Décadents ou non, leur intention était et reste louable. Car, pour rappeler un mot de Victor Hugo, — qu’ils méprisent d’ailleurs, — Baudelaire a trouvé, en art, un « frisson nouveau ». J’espère donc qu’ils réaliseront leur projet. Je

THÉOPHILE GAUTIER

serais charmé que, bientôt, l’image de l’auteur des Fleurs du Mal triomphât parmi les roses. Baudelaire, s’il était consulté, préférerait, je crois, de bizarres orchidées. Mais l’essentiel, c’est l’hommage rendu.

Ces jeunes gens eurent donc une excellente et pieuse inspiration, et je les remercie de m’y avoir associé. Je leur en suis d’autant plus reconnaissant que je saisqu’ilsme considèrent, en général, comme un bonhomme desuet et suranné. Cela s’explique. Si j’avais leur âge, je serais peut-être partisan de l’assonance et du vers disloqué, et je traiterais les Parnassiens du haut en bas.

Lorsqu’il fut question de dresser ce monument à Baudelaire, un critique d’importance, M. Ferdinand Brunetière, se fâcha tout rouge. Il eut tort. Le marbre d’un poète, se détachant, dans un jardin public, sur un massif de lilas, cela ne fait de mal à personne. Que ne s’indignait-il plutôt contre cette statue de Grévy, qu’on va inaugurer, si ce n’est déjà fait, et pour laquelle j’ai, depuis longtemps, proposé ce sujet de bas-relief : « M. Wilson restituant au Trésor quarante mille francs de timbres-poste » ?

Mais M. Brunetière est un homme passionné. Il

MO, N FRANC PARLER

protesta contre le buste et fut fort moqué, dans cette aventure. On le chansonna. Beaucoup de plaisanteries et de scurrilités, bonnes et mauvaises, furent imprimées contre son œuvre et contre sa personne. Un instant même on courut aux épées. Admirateur de Baudelaire, je me suis alors amusé de ces polémiques. Je me le reproche quelquefois. L’éminent rédacteur de la Revue des Deux-Mondes avait, comme c’était son droit, exprimé son sentiment et donné ses raisons. Homme de talent et de bonne foi, il pouvait s'attendre à plus d’égards. Cela dit sans trop blâmer non plus les vivacités de ses adversaires, qui étaient jeunes et qui défendaient, après tout, un des poètes les plus pénétrants et les plus intenses de notre temps.

Or, moi qui ne suis plus un cadet et qui m’en voulais un peu — pas trop — d’avoir été injuste pour M. Brunetière, voici que je trouve une occasion de lui faire amende honorable, et, ma foi ! je la saisis. Je lis, dans la Revue bleue, le cours qu’il fait, à la Sorbonne, sur la poésie lyrique au xixe siècle. Eh bien, savez-vous — messieurs et dames, la compagnie — que sa sixième leçon, sur Théophile Gautier, est excellente? Parbleu ! je vois

THÉOPHILE GAUTIER

les défauts. Toujours trop de si, de car eide mais. Toujours ce fond de mauvaise humeur contre la littérature contemporaine; et il est certain que M. Brunetière comprend plus la poésie qu’il ne la sent. N’importe, son étude sur Gautier est remarquable.

L’auteur des Émaux et Camées ne lui est pas apparu, ainsi qu’aux esprits superficiels, seulement comme un pur et impassible artiste, parfait ciseleur de phrases et maître impeccable au noble jeu des rimes. Le clairvoyant critique a su discerner la noble et hautaine mélancolie, le dégoût devant la médiocrité de la vie, qui poussèrent Gautier à se réfugier dans la poésie impersonnelle et dans le culte de la beauté. M. Brunetière a loué, dans les termes qu’il fallait, l’admirable poète, et Ta mis à la place qu’il doit occuper dans les lettres modernes, c’est-à-dire au premier rang.

Un bon point à M. Brunetière.

J’ai eu le bonheur de connaître et d’approcher souvent Théophile Gautier. Je l’ai beaucoup aimé, et j’ai le regret de ne pas le lui avoir assez dit, retenu que j’étais alors par ma timidité d’apprenti devant le patron. Je lui garde une admiration sin-

MON FRANC PARLER

cère et fidèle. Or, depuis quelque temps, une brume d’oubli semble obscurcir sa gloire. Je n’entends plus que rarement prononcer son nom, et c’est un véritable chagrin pour moi. Sans parler des jeunes iconoclastes qui ne veulent plus de personne, disent ce « pauvre Hugo » et traitent Musset de vieux dandy, toutes les admirations vont vers Alfred de Vigny, qui est grand, certes, mais dont, il faut le noter, certaines inspirations amères et désespérées flattent particulièrement le pessimisme à la mode.

Ce dédaigneux silence qui pèse sur la mémoire de Théophile Gautier m’est d’autant plus pénible que, de son vivant, il n’a pas été, non plus, traité selon son mérite.

Pour tout dire, sa destinée fut fort triste. Je le revois encore, alourdi moins par l’âge que par le poids de quarante années de « copie », et fendant avec peine la cohue des badauds et des snobs qui composent le fameux public des « premières ». Il s’écroulait dans son fauteuil d’orchestre, les deux mains appuyées sur son jonc au pommeau d’argent, où Froment Meurice, dans les temps romantiques, avait ciselé un groupe de singes, et là il assistait, dans un état de somnolence résignée, au

THÉOPHILE GAUTIER

vaudeville ou au « mélo » quelconque sur lequel il devait écrire, le lendemain, des pages éblouissantes. Car voilà tout ce qu’on avait su faire du pauvre grand poète : un feuilletoniste. Ceci se passait sous le second Empire, et, vu le petit nombre des journaux, le rez-de-chaussée du Moniteur était un poste très convoité. Pour gagner le prix de ses biltecks, celui qui avait le don d’évoquer toute une civilisation disparue, comme dans Le Roman de la Momie , ou d’écrire des vers immortels, en était réduit à raconter les médiocres fables des industriels dramatiques et à décrire les grimaces des histrions.

Il s’acquittait de sa besogne avec une conscience et une exactitude attendrissantes, et, s’échappant, chaque fois qu’il le pouvait, par la tangente, il dépensait en prodigue, à propos de la première pauvreté venue, la verve, l’esprit, l’imagination, la fantaisie et le savoir, jetant à la vanvole, pour gagner quelques gros sous, des poignées d’étoiles. Lisez son Histoire de V Art dramatique en France , qui ne donne pas le tiers de ses feuilletons, mais seulement la série de 1837 à 1852. Ouvrez n’importe lequel de ces six tomes, à n’importe quelle page; vous ôtes certain d’y rencontrer un aperçu

JM O N FRANC PARLER.

ingénieux et nouveau, une boutade humoristique, un tableau saisissant, une phrase de grand écrivain. L’ouvrage — aujourd’hui introuvable en librairie — n’a pas été réimprimé. Que de trésors enfouis et perdus !

Théophile Gautier — il me Ta dit vingt fois — souffrait de gaspiller ainsi son temps et sa sève, il aspirait non pas au repos, mais au loisir, qui lui eût permis de revenir à la chère poésie, forcément négligée, d’entreprendre une œuvre de longue haleine. Assez bien en cour, reçu familièrement chez les puissants d’alors, notamment chez la princesse Mathilde, qui fut pour lui la meilleure des amies, il rêvait d’obtenir, à la longue, quelque canonicat, — par exemple un siège de sénateur. Le titre d’immortel n’eût pas nui à la réalisation de son désir. Mais la légende du gilet rouge et sa chevelure mérovingienne lui faisaient tort; et sa candidature fut repoussée — deux fois, si je ne me trompe — par l’Académie Française, qui fera quelque jour, comme pour Balzac, son Meâ culpd de cette injustice et donnera le nom et l’œuvre de Théophile Gautier comme sujet du prix d’éloquence. Enfin la guerre éclata, emportant toutes les espérances du pauvre homme, et, presque au

THÉOPHILE GAUTIEH.

lendemain de la tourmente, il mourut, la plume à la main, dans un état voisin de la misère.

Plus j’v songe, plus je trouve que la fortune fut marâtre pour Théophile Gautier. Non seulement elle n’accorda à ce poète, épris de luxe et d’art, que de très maigres ressources; mais elle lui ménagea et elle lui marchande encore jusqu’au laurier, qui cependant est gratuit. Hélas! il eut un grand défaut, qui empêcha presque toujours de conquérir les marques apparentes de la gloire. U ne fut pas solennel. Avec labonhomie et la naïveté de l’ouvrier, il montrait aux autres ses outils de travail, ses procédés de style, qu’il appelait si drôlement ses gaufriers, et il ne s’enveloppait point de pédanterie. Sans vanité aucune, il ne prenait jamais l’air grand homme; et il se laissait traiter en camarade par des inférieurs, tandis qu’il gardait l’attitude d’un disciple devant ceux qu’il tenait pour ses maîtres. A ce point de vue, il était touchant à voir en présence de Victor Hugo.

Jeunes gens, voulez-vous un conseil? Ne soyez pas modestes; on vous prendrait au mot. Il est dangereux aussi de se montrer naturel et bon enfant. Un homme d’esprit a dit que personne n’avait vécu dans la familiarité d’Alfred de Vigny,

MON FRANC PARLER

pas même lui; et ce mystificateur de Baudelaire s’entourait volontairement de mystère. Leur renommée en a profité, croyez-moi. Quant au simple et excellent Gautier, qui s’est contenté d’être un parfait poète et un écrivain incomparable, voyez ! vous ne songez même pas, dans vos cénacles, à lui ériger un buste au Luxembourg.

Eh bien, tout cela n’est pas équitable; et c’est pourquoi la récente étude de M. Brunetière — avec qui je ne suis pas souvent d’accord — m’a lait plaisir! Je le félicite donc encore une fois d’avoir parlé, hautement et gravement, de Théophile Gautier; car l’éclipse qui rend son nom moins éclatant ne peut être que passagère, et, tôtj[ou tard, il prendra place — du moins pour une grande partie de son œuvre — parmi les classiques français.

4 mai 1893.

MIOUSIC

C’est en tremblant presque, parole d’honneur! que je prends aujourd’hui la plume, et je sens que je vais m’exposer aux plus grands périls. Mais tant pis ! J ai besoin de déclarer que le débordement de snobisme auquel nous assistons depuis la représentation de la Walkyrie , me porte furieusement sur les nerfs.

On peut appliquer, d’une façon générale, au citoyen français, le fameux vers de Sosie dans Amphitryon :

Cet homme, assurément, n’aime pas la musique.

Il est, du moins, assez mal organisé sous ce rapport. Presque toujours, nos orphéons chantent

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faux, et nos fanfares, malgré leurs médailles, écorchent les oreilles. — Entre parenthèses, je voudrais bien rencontrer, une fois dans ma vie, une bannière d’orphéon ou de fanfare qui ne lût pas médaillée. Mais c’est un rêve; autant demander à voir, n’est-ce pas? l’enseigne d’une sagefemme qui ne serait pas de première classe. — Nos théâtres lyriques, j’entends ceux où l’on fait de la vraie musique, ne subsistent qu’à coups de grosses subventions. L’Opéra-Comique lui-même, bien que la bourgeoisie n’ait point perdu l’habitude d’y faire des entrevues matrimoniales et bien qu’on n’y entende, les trois quarts du temps, que les airs de serinette de l’ancien répertoire, du « genre éminemment national», l’Opéra-Comique ne prospère qu’à demi. Cependant, les cafés-concerts regorgent, et quand un régiment passe, les gamins emboîtent le pas, au rhythme lourd des cuivres militaires. Pour qu’une mélodie fasse fortune, chez nous, il faut qu’elle soit carrée, bien vulgaire, facile à retenir. Comme éducation musicale, nous en sommes, vous dis-je, à la première enfance.

Eh bien, convenez que les partisans de Wagner sont très forts ; car ils sont arrivés à convaincre

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une bonne part du public français qu’elle comprenait et qu’elle aimait cette musique-là, bien plus, qu’elle n’en aimait et n’en comprenait plus d’autre ! Bien sur, c’est faux, archifaux. Il ne serait pas plus déraisonnable d’exiger d’un élève des écoles primaires la solution d’un problème de hautes mathématiques. Soyez persuadés que, sur dix auditeurs qui font des yeux de carpe pâmée, dans ce moment-ci, à la Walkyrie , il y en a neuf qui n’y entendent goutte et qui s’ennuient à vingt francs de 1 heure. Mais personne 11e bronche. C’est une véritable terreur. L’admiration ou la mort ! et pas une réserve, pas une hésitation, vous savez, si vous ne voulez pas être traité comme un Philistin abject et ridicule.

Notez que, pour ma part, cela me serait égal. Je ne sais pas la musique. Je suis un fort médiocre dilettante. Depuis longtemps, je ne suis plus capable de supporter deux heures d’opéra. J’ai entendu, de Wagner, des choses qui m’ont paru fort belles, à moi profane, et je veux bien l’accepter de confiance pour un homme de génie. Non, ce qui m’énerve, c’est de voir toute la presse et tout le public, couchés en joue par les escopettes wagnériennes, s’aplatir dans une adoration qui,

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j’en suis certain, n’est pas sincère, au moins chez la plupart.

Ah ! on nous la fait durement expier, notre ancienne erreur, à propos du Tannhauser. On l’a sifflé; on a eu tort. Mais est-ce donc la seule fois que le public se soit trompé? Le Misanthrope fut un € four ». Phèdre n’obtint qu’un demi-succès. Hernani souleva des tempêtes. Et il s’agissait de littérature et de poésie, où nous avons le goût bien plus sûr qu’en musique. Le temps répare assez vite ces sortes d’injustices, et c’est ce qui arriva pour Richard Wagner, en somme, qui obtint assez rapidement un succès universel et compta même, en France, dès le lendemain du Tannhauser , des admirateurs nombreux et ardents. Il souffrit, soit, mais pas plus que bien d’autres, moins que notre Berlioz, par exemple, qui mourut avec l’amertume affreuse de se sentir méconnu dans son pays. Avons-nous suffisamment consolé sa mémoire, à celui-ci? L’avons-nous remis, dans l’opinion, à la place qu’il mérite? Je n’en suis pas bien sûr.

Et nous nous roulons devant Wagner. Nous faisons pour lui ce que nous n’avons fait pour aucun de nos génies nationaux. Nous ne permettons pas la discussion sur son compte, nous l’acceptons

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