‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 23 sur 30 · POUR LES LATINS · texte numérisé non relu

POUR LES LATINS

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paix universelle. On m’a enseigné, pourtant, qu’il y a eu des trêves dans ce long massacre qui s’appelle 1 histoire. Peut-on considérer comme une de ces accalmies 1 état où nous vivons depuis plus de vingt ans? Certainement non.

Toutes les nations gardent une posture menaçante, épuisent leurs trésors en armements, demandent chaque jour à la science des moyens de destruction plus hideux, sacrifient les plus belles années de leurs jeunes gens en exercices militaires. Elles vont toutes, plus ou moins lentement, vers la banqueroute. Et l’atmosphère est si étouffante, la vie si dure, la misère si grande, l’avenir si ténébreux, qu’on en arrive quelquefois à souhaiter une prompte et sanglante liquidation. Qui sait s’ils ne sont pas affolés par cette horrible impatience, ces hommes qui dérobent quelques éclats à la foudre des laboratoires, et les jettent au hasard, sur des innocents, pour le monstrueux plaisir de tuer?

Non, non, toutes ces tristesses et toutes ces horreurs n’ont rien d’une trêve, et, dans le malaise et l’angoisse où nous nous agitons, le rêve des meilleurs serait de faire un grand effort pour fonder un état plus tolérable, où la vieille Europe ne serait plus hérissée de baïonnettes, où l’on respirerait

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un peu, où fleuriraient de nouveau les arts de la paix. Pour cette œuvre bienfaisante, les peuples cherchent instinctivement à s’allier; mais ils ne le peuvent qu’en restant forts, à cause des voisins redoutables; ils se mettent trois contre un, deux contre trois. Hélas! ce n’est pas le désarmement, la paix durable...

O malheureuse, malheureuse et incorrigible humanité!

Pourtant, je veux garder un espoir dans la vertu de ces mots d’union et de concorde que j’entends confusément murmurer autour de moi. Opinions de poète, dira-t-on! Opinions sentimentales! Qu’importe? Ce serait si beau, la race latine, la vieille reine du monde, unie comme autrefois, déposant son épée et fermant de nouveau le temple de Janus ! C est de Rome même, c’est de la ville sacrée d’où nous viennent notre langage, nos lois et nos prières, que m’arrivent aujourd’hui des paroles fraternelles. Je veux y répondre. Je veux avoir confiance, chasser mes doutes, oublier mes ressentiments et montrer à tous cette colombe qui franchit les Alpes et nous apporte le rameau d’olivier.

15 novembre 1893.

LES AVARES

De temps en temps, on apprend, par les faits divers, qu’un vieux mendiant, qu’on voyait, depuis longues années, dans un angle de muraille, non loin d’une église, les pieds sur une chaufferette, vient de mourir et qu’on a trouvé une grosse somme dans son grabat. On s’en indigne, d’abord, puis on en rit; car l’avare est un personnage essentiellement comique.

Et chacun raconte des anecdotes. C’est la vieille dame qui attrape une mouche tous les matins et l’emprisonne dans le sucrier, afin de s’assurer que la jeune servante, soupçonnée de gourmandise, ne dérobe pas de morceaux de sucre. C’est le vieux monsieur qui fait porter des lunettes vertes à son cheval, pour que la pauvre bête, qui n’a que de la paille dans son râtelier, s’imagine manger du foin.

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Nous avons tous personnellement, sur ce sujet, un riche répertoire, car tous nous avons connu des ladres et des fesse-mathieux, et nous avons constaté combien ils étaient capables de ressources et d’inventions ingénieuses pour satisfaire leur passion. Il n’y a pas à dire le contraire. L’avare, bien que sacrifiant tout à son penchant abominable et étant l’un des pires ennemis de l’humanité, relève, avant tout, du ridicule.

« L’économie — a dit spirituellement Alphonse Karr — est la mère de tous les vices. » On pourrait tout de même réfuter cet amusant axiome. L’avare a, généralement, toutes sortes de petites vertus. Il est ponctuel, poli, grand observateur des formes; car 1 exactitude et l’urbanité ne coûtent rien. Il est même obligeant, tant qu’on ne lui demande que des services gratuits. Il disposera très volontiers en votre faveur de son temps, de ses relations, vous donnera de bonne grâce un coup de main. Mais si vous vous adressez a sa bourse, il sera soudain fermé a vos sollicitations par cette surdité intermittente dont Balzac a doté son admirable père Grandet.

J’en ai fait jadis l’expérience, non sans malice, sur un pleure-misère de ma connaissance. Le personnage était non seulement millionnaire, mais

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considérable et puissant en haut lieu. Quand j’avais besoin de lui pour un autre ou pour moi-même, je l’allais voir et, dès les premiers mots, je lui donnais le soupçon qu’il s’agissait d’un emprunt. Tout de suite, une affreuse inquiétude se peignait sur son visage. Je ne résistais pas au plaisir de prolonger son supplice pendant quelques instants, je l’avoue; puis, démasquant ma batterie, je venais au but de ma visite, je réclamais de l’homme influent une obligeance où il n’avait qu’à payer de sa personne, une démarche qui ne lui coûtait rien. Aussitôt rasséréné, il y courait comme au feu. Au moyen de cette innocente comédie, j’ai pu être utile à quelques camarades.

Si l’avare est serviable, dans une certaine mesure, il est aussi d’une extrême sobriété, — autre vertu, — et rien ne lui est plus aisé que de se priver de nourriture.

Je sais, à ce propos, une anecdote assez bouffonne et parfaitement authentique.

Deux vieux époux de Normandie, possédant de belles terres, mais vivant par lésinerie comme d’humbles paysans, reçurent, un soir, leur fermier qui apportait le prix de son loyer en pièces de cent sous. Il vida le sac sur la table; le total y était

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bien. Mais, après son départ, les deux harpagons comptèrent l’argent une seconde fois et s’aperçurent, avec épouvante, qu’il manquait cinq francs. Us cherchèrent, furetèrent partout. Rien! Us recommencèrent le compte, défirent et refirent les piles d’écus. II en manquait toujours un. Impossible de rien réclamer au fermier, qui avait compté devant eux. Us étaient au désespoir.

Alors, le bonhomme eut une inspiration héroïque.

« Couchons-nous sans souper, dit-il à sa femme. Ce sera toujours ça de rattrapé sur les cent sous. »

Sa digne compagne y consentit sans hésiter et se mit au lit. Pour la rejoindre, l’homme ôtait ses sabots, lorsque, dans l’un d’eux, il vit briller l’écu, qui était tombé là sans faire de bruit, à cause de la paille.

Plein de joie, il le serra dans l’armoire, avec les autres. Puis, se tournant vers le lit :

« Dis donc, ma femme... U est bien tard... Est-ce que vraiment tu vas te relever pour rallumer le feu, pour mettre le couvert?... Si nous ne soupions pas, quand même?... »

La vieille approuva, bien entendu. Pour les ladres, quand une économie est faite, c’est, sacré.

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On ne revient pas là-dessus. Et, stoïquement, ils passèrent la nuit à jeun.

Le hasard a mis sur mon chemin plusieurs avares assez curieux. Est-ce en raison du contraste et parce que ma poche ressemble au tonneau des Danaïdes? Mais ils m’ont toujours vivement intéressé. Je ne puis même me défendre d’une malsaine admiration pour l’ordre, la prudence, la sagesse, pour les qualités supérieures qu’ils déploient afin de conserver, et non d’acquérir — car ils sont rarement cupides — cet argent qui ne leur sert à rien. II y a dans leur vice quelque chose d’abstrait, de purement intellectuel, qui me confond. Quelle énergie morale il leur faut pour se refuser tout le bien-être, toutes les jouissances que représente l’or et pour se contenter de sa platonique contemplation ! Rester pauvre devant un lingot, n’est-ce pas le comble de l’idéalisme?

Ce que j’ai vu de plus drolatique, dans cet ordre d’observations, c’est l’état d’esprit de l’avare en présence d’une pingrerie à laquelle il n’avait pas encore songé. Il s’accuse alors de prodigalité, rougit de lui-même, éprouve, devant son rival, le sentiment mêlé de honte et d’admiration qui troublerait un pécheur en présence d’un saint homme.

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Une vieille dame, que connaissaient mes parents, quand j’étais petit, fit, un jour, devant moi, une confidence remarquable.

Ce n’était pas précisément une personne d’habitudes sordides; mais, étant donnée sa fortune assez ronde, elle passait avec justice pour très serrée, et même un peu crasse. Un type de lourde bourgeoise. Je la revois, en robe de veuve, avec sa poitrine trop opulente, son teint de beurre, ses fausses dents et ses grosses coques de cheveux gris, à la mode du règne de Louis-Philippe.

Un jour, elle arrive chez ma mère — qui était la générosité même — et lui conte son aventure :

« Figurez-vous, lui dit-elle avec une émotion sincère, que je viens de recevoir une leçon d’économie, une leçon que je n’oublierai jamais... J’en suis encore toute confuse... J’avais affaire à Saint- Denis... Arrivée à la gare, ma foi, je me décide à prendre une seconde. En troisième, on se trouve souvent avec des gens grossiers, du monde à paquets, du monde qui ne sent pas toujours bon... Je me disais : « Je ne suis plus jeune, j’ai de quoi « vivre, — moins qu’on ne croit, — mais enfin,

« j’ai de quoi vivre. Je peux bien me donner mes « aises. » D’ailleurs, la différence de prix est de

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quelques sous... Mais voilà que, sur le quai, je rencontre MMC X***, qui est plus vieille, moins bien portante et trois fois plus riche que moi. Elle allait aussi à Saint-Denis. Nous nous donnâmes le bonjour, et je vis qu’elle se disposait à monter en troisième... Eh bien! j’en ai été toute saisie, et j’ai voyagé dans le même compartiment qu’elle... Songez donc! Mmo X***, qui a plus de quarante mille livres de rentes !... Non, jamais je n’aurais osé lui avouer que j’avais un billet de seconde... Et on ne m’y reprendra plus, soyez tranquille! »

J'entends encore pouffer les miens, après le départ de la bonne dame. Je souris même, en ce moment, de ce souvenir. Car, devant les grippe-sou et les liardeurs, le mieux est encore de suivre l’indulgente tradition du peuple et de se moquer de leur misère volontaire.

Seulement, il ne faut pas se rappeler l’autre misère, la vraie, celle qu’entretient et perpétue la dureté des mauvais riches. Car on devient sérieux alors, terriblement sérieux. On songe à l’inutile et criminel trésor de l’avare.

Et l’éclat de rire s’achève en malédiction.

30 novembre 1893.

prose. — VI.

LE DILETTANTE

Je le connais de longue date, ce prétendu «jeune »; il est, la plupart du temps, au moins quadragénaire.

Je l’ai vu successivement parnassien, naturaliste, brutaliste, psychologue, néo-catholique, décadent, mage, symboliste, etc. Aujourd’hui, à cause de Nietsche, qu’il n’a pas lu, — ni moi non plus, du reste, — le voici « individualiste », en d’autres termes, anarchiste de doctrine.

Car c’est un dilettante. Afin de bien établir qu’il est toujours pour le « dernier cri », il admire le « geste » de Vaillant et, comme écho de l’explosion du Palais-Bourbon, il lâche son petit pétard de réclame.

Il n’est pas seul de son espèce. Vous rencontrerez son pareil, à deux ou trois exemplaires, dans

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chaque brasserie, dans beaucoup de bureaux de rédaction, et même dans quelques salons fantaisistes, où de jeunes détraqués, le col enroulé dans une cravate mil huit cent trente, déclament des vers abscons devant des dames morphinomanes.

N’ayez pas peur. Le dilettante ne fabriquera et ne jettera jamais aucune bombe. La manipulation des substances explosives est trop dangereuse; et 1 esthétique de notre jeune homme répugne au « geste » qui consiste à mettre sa tête dans la lunette de la guillotine. La vie, bien qu’empoisonnée par le succès de quelques confrères, semble encore douce à ce littérateur. Quelquefois, il possède même une certaine aisance, détient une partie, pas tout à fait négligeable, de l’infâme capital ; ou bien, s’il est encore à la fleur de l’âge, il reçoit de province une pension servie par papa et maman, répugnants propriétaires, qui touchent leurs fermages à la Saint-Michel et détachent avec soin leurs coupons de rentes aux dates d’échéance.

Vous pouvez être tranquilles. L’anarchie du dilettante est purement spéculative.

C’est par dandysme qu’il applaudit aux assassinats. Il juge cette opinion élégante et s’en fait

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une macabre parure. Il y a en lui du romantique à la façon de Pétrus Borel. Il se met à la boutonnière cette monstrueuse fleur, cette mandragore poussée sous le gibet, et il se regarde dans la glace avec satisfaction, après avoir ainsi parachevé sa toilette.

Tandis que les naïfs et les gens de bonne foi ont besoin de faire un grand effort, en présence des crimes anarchistes, pour garder intacte leur pitié, le dilettante approuve les abominations d’un sourire aristocratique. Il n’a rien de commun, d’ailleurs, n’en doutez pas, au point de vue de la charité, avec François d’Assise ou Vincent de Paul. Autant que possible, il évite les « tapeurs » et il sait très bien refuser un louis à un camarade. Égoïste et vaniteux, il a le cœur sec, et, pour lui tirer une larme, je crois qu’il faudrait le contraindre à éplucher des oignons.

Ne cherchez pas de midi à quatorze heures les causes qui ont amené ce gracieux enfant à souhaiter qu’on nous purge fréquemment à la dynamite. Les coupables sont tout bonnement deux péchés capitaux — peu rares chez les gens de lettres — qui s’appellent l’orgueil et l’envie. Sa prose ou ses vers étant demeurés sans gloire, l’anarchiste de

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plume trouve tout naturel que la société s’écroule et qu’on étripe tous ces bourgeois qui n’ont pas reconnu, du premier coup, la précellence de son mérite.

Et il laisse éclater, dans toute son horreur, sa haine de raté.

Entendons-nous bien. Je n’ai pour les vaincus de l’art et de la pensée que respect et compassion, et j’ai écrit jadis sur leur infortune une ballade où j’ai tâché d’exprimer ma sympathie. Tout essor vers un idéal de beauté, même impuissant dès le premier coup d’aile, est honorable et touchant, et Ton doit plaindre celui qui, toute sa vie, reste douloureux et brisé de cette première chute. Puis, que sait-on? La postérité réforme si souvent les jugements contemporains. Notre indifférence et nos sévérités sont si sujettes à Terreur. Tel méconnu d’aujourd’hui peut devenir l’homme acclamé de demain.

Je vois encore passer, dans la foule des boulevards, — qu’il y a longtemps ! — ce sec, triste et hautain vieillard, au profil d’aigle sous d’épais cheveux blancs, au chapeau fané, à la redingote de pauvre. « Raté ! » murmurait-on derrière lui. C’était Berlioz!

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Celui-ci, du moins, était soutenu par la certitude de sa valeur; et ils font peut-être encore plus mal à voir, ceux qui, ayant échoué par manque manifeste de talent, s’attardent et finissent piteusement dans leur art avili en métier. Honneur au courage malheureux! Qu’on me coupe le poing avant que j’abaisse mon pouce pour demander la mort du gladiateur abattu !

Je plains donc sincèrement le raté, car il est très malheureux. Je le plains encore plus, s’il est méchant, et mon indulgence comprend, va même jusqu’à excuser sa rancune, son envie, tous les mauvais sentiments que peut lui inspirer la marche en avant de ses camarades plus méritants ou plus favorisés; car alors il souffre encore davantage. Mais, au nom du ciel! qu’il se borne à haïr ses confrères, comme un Trissotin qu’il est. Auteur dramatique, qu’il demande la tête du bon Sarcey; poète, celle d’un poète plus heureux, la mienne, par exemple. Mais qu’il ne rende pas la société tout entière responsable de son échec. Car elle n’y est pour rien. Et que le diable emporte Fauteur lieffé !

Si la délicieuse époque, dont nous avons bien raison de ne pas célébrer les centenaires, devait

LE DILETTANTE

se reproduire en cette tin de siècle, ce qu à Dieu ne plaise! — et si, comparaissant devant le tribunal révolutionnaire, je reconnaissais, dans l’accusateur public, certain rimeur de ma connaissance, je sais bien que mon alTaiie sciait claire et que je n’aurais plus qu’a me dépêcher d’écrire un morceau dans le genre de la Jeune Captive , en admettant que j en sois capable.

Cependant, si ce nouveau Fouquier-Tinville me faisait passer des cigarettes dans ma prison jusqu’au moment de l’appel des condamnés, j ai idée que je lui pardonnerais, et, dans tous les cas, je m’expliquerais très bien son acharnement à me perdre.

Mais applaudir aux explosions et trouve! que Ravacliol était dans le vrai, parce que les journaux où l’on paye refusent d’insérer votre « copie », ou parce que toute l’édition d’un volume de vers est encore en magasin, cela n’est vraiment pas du tout raisonnable et passe la limite de fureur et de vengeance permise au- plus exaspère des fruits

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