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Les ratés! Mais j’en ai connu de charmants. 11 est vrai que c’était autrefois, quand, je vous assure, nous avions des mœurs plus douces. Pa-
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reils aux soldats qui, leur congé fini, comprenant qu’ils n’ont point le bâton de maréchal dans leur giberne, rentrent dans leurs foyers, les braves gens dont je vous parle se décourageaient, se résignaient et retournaient chez eux. Ils y devenaient n’importe quoi, notaires, pharmaciens, petits rentiers, mais, presque toujours, des hommes très aimables. Ils avaient du goût, achetaient quelques meubles anciens, possédaient une bibliothèque choisie. Ils causaient de choses intéressantes, évoquaient les souvenirs de leurs années de Paris. Ils faisaient les délices de leur cercle, l’orgueil de leur petite ville, et, trouvant dans cette célébrité locale quelques satisfactions d’amour-propre, ils étaient à peu près heureux et — je le répète — de fort agréable compagnie.
Tandis que les ratés d’à présent restent à Paris et s’acharnent à une lutte épuisante et vaine. Ils travaillent toujours de moins en moins, — car la latigue se fait sentir quand même, — mais ils continuent à se surchauffer l’imagination, à se baratter la cervelle dans des cénacles où, à force de théories sur l’art, la littérature, la politique, la sociologie, on finit par dire des choses incompréhensibles pour les autres poètes et les autres
LE DILETTANTE
hommes d’Etat du café d’en face. Ils forment des
groupes, ne se quittent plus, toujours s’excitant, se détestant, — car, entre eux, ils se détestent; — et, au bout de dix, quinze, vingt ans, — cela dépend des natures, — ces malheureux Tantales des fruits d’or du succès, aigris, névrosés, pleins de bile et de rage, rêvent d’un cataclysme, ont les cauchemars d’un Érostrate et se transforment tout doucement en petits Nérons en chambre.
Bien entendu, il serait ridicule de prendre leurs manifestations au tragique et de ne pas faire chez eux la part du paradoxe, de la pose et de la mystification. Encore une fois, il faut surtout les plaindre, mais à coup sûr, sans espoir de les apaiser.
Hélas! A quiconque gémit : « J’ai faim! » on pourrait, je le crois fermement, par un effort de toutes les bonnes volontés, répondre toujours : « Voici du pain! » Mais que dire à cet insensé qui court sur vous, les yeux hors de la tête, et vous jette en pleine figure: cc J’ai du génie! Je veux de la gloire ! »
21 décembre 1893.
LES GOELANDS
Probablement chassés par la violence des tempêtes qui ont sévi, dans ces temps derniers, sur nos côtes de l’Ouest, des goélands, par bandes assez nombreuses, ont franchi, en quelques coups d’ailes, la distance qui sépare Paris de la mer, et ils planent en ce moment sur la Seine, devant Bercy.
Pour eux, ce n’est qu’un petit déplacement, un insignifiant voyage. Ceux de la mer du Nord viennent, chaque année, après les marées d’équinoxe, prendre leurs quartiers d’hiver sur le Léman, et ce n’est pas un des moindres charmes de Genève, en hiver, — je m’y suis trouvé plusieurs fois, — que de suivre le large et puissant essor de ces admirables oiseaux dans le bleu froid du
LES GOÉLANDS
ciel, ou de les voir, presque familiers, se poser sur l’eau et cribler de taches blanches l’azur tendre du lac, ou même, en pleine ville, le saphir profond du Rhône torrentueux.
Exceptionnellement, les Parisiens peuvent aujourd’hui jouir d’un semblable spectacle, en allant faire un tour de promenade devant les rangées de tonneaux du quai de la Râpée. Qu’ils se hâtent d’en profiter.
Cette nouvelle, que j’ai lue ce matin dans un journal, vient d’évoquer dans ma mémoire de vifs souvenirs; car, en 1884, j’ai vécu, pendant plusieurs semaines, dans l’intimité des oiseaux de mer.
La plage de Coutainville, dans la Manche, en face des îles Chausey, est connue, dans la contrée, sous le nom de « plage des Libraires ». Explique qui pourra cette particularité; mais plusieurs éditeurs et marchands de papier imprimé, voire même pas mal de bouquinistes, sont originaires de Basse-Normandie et ont adopté ce coin de leur pays natal pour s’y reposer un peu, chaque été, avec leur famille, et prendre les bains de mer.
Ces libraires parisiens et aussi quelques bour-
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geois de Coutances, la ville voisine, ont donc construit là une centaine de cabanes, ayant pour centre une sorte de restaurant, minimum de casino, orné d’un vieux billard sur lequel on doit ranger des pommes, en hiver. Les baigneurs viennent, dans ce cabaret, jouer des consommations an piquet; et, parfois, rare distraction, un escamoteur ambulant, en habit râpé et en cravate sale, y exécute d’innocents tours de cartes et extrait classiquement de son chapeau un boulet de canon ou un lapin vivant.
Le lieu est, on le voit, peu mondain, même assez farouche. Mais la plage, — une dune de plusieurs lieues de longueur, — en pente douce, est très commode pour le bain. De plus, les enfants ont le plaisir d’y bâtir des citadelles de sable, démolies à chaque marée.
Mon ami Alphonse Lemerre, en sa qualité de libi aire et de Bas-Normand, possède sa cabane à Coutainville, et il me l’avait obligeamment prêtée, à cette époque, pour une retraite de travail. Je m’installai là, en septembre, quand les baigneurs commençaient à déguerpir, et j’y restai bientôt dans une solitude à peu près absolue.
J ai vécu alors quelques-uns des meilleurs jours
LES GOELANDS.
de ma vie, à faire des vers — ceux de mon drame, les Jacobites — et à me promener devant l’Océan, dans ce désert, à peine fleuri çà et là de chardons marins, où les mouettes, les macreuses et les hirondelles de mer, en quantités innombrables, s’étaient habituées à ma présence, n’avaient plus peur de ma vareuse rouge et se laissaient approcher à quelques pas. Ces charmantes hirondelles de mer, surtout, s’inquiétaient si peu de moi que, lorsque je passais, elles se contentaient de s’éloigner un peu en sautillant, et, sur le sable, leurs pattes menues imprimaient des milliers de petites étoiles, aussitôt effacées par l’âpre haleine du large.
Car je sortais par tous les temps, même par ces vents furieux qui vous brûlent la peau, vous salent les lèvres et semblent vouloir vous arracher vos habits, et j’avais alors la joie de voir de près les mouettes de la grande espèce, les goélands, qui, comme vous le savez, ne se montrent que par les jours de brise carabinée.
Si jamais on découvre le moyen de diriger les aérostats, ce sera, je le crois bien, à l’aide d’un mécanisme qui ressemblera aux ailes de cet oiseau prodigieux. Rien de plus léger, de plus gra-
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cieux que son vol. Ainsi doivent planer les anges. Rien de plus puissant aussi. Aucun spectacle ne m’a donné la sensation de la force comme celui d’un goéland qui va contre la tempête. Sur la côte, le noroît déchaîné courbe les arbres, arrête un homme en marche; sur la mer démontée les navires se cabrent devant la face de Borée sonliant ses joues monstrueuses. Seul, l’intrépide oiseau, ramant énergiquement des deux ailes, résiste à l’ouragan, avance même par rudes secousses. On n’ignore pas que, comme tous les animaux sauvages, — et comme tant d’hommes, hélas! — il ne fait de si terribles efforts que par nécessité, pour atteindre ou guetter quelque proie. N’importe! L’imagination veut croire, quand même, qu’il lutte contre les éléments, qu’il les provoque, qu’il les brave, et qu’il éprouve, à se sentir plus fort qu’eux, on ne sait quelle héroïque ivresse.
J’irai revoir, dans le ciel parisien, — si ces infatigables migrateurs veulent bien y rester, — les anciens compagnons de mes rêveries, là-bas, sur la côte solitaire. Ils me rappelleront de nobles heures, entièrement données au travail et à la poésie.
LES GOÉLANDS
Cependant, à la veille d’une année nouvelle, à cette date où, instinctivement, tout homme qui pense ne peut s’empêcher de récapituler le passé et d’interroger l’avenir, l’arrivée extraordinaire de ces oiseaux, précurseurs de la tempête, m’apparaît — j’avoue ma faiblesse — comme un présage sinistre.
C’est un grand ridicule, je le sais, de faire le prophète, et nous ne sommes plus au temps où le peuple crédule était rempli d’épouvante quand un illuminé lui annonçait d’horribles cataclysmes, parce qu’il avait vu des chocs de cavaliers dans les nuages, ou bien une main, tenant une épée, au milieu du soleil.
Par malheur, nos sujets d’inquiétude ne sont point si chimériques. Nous avons tous le sentiment qu’un orage effroyable s’amoncelle sur nos tètes, et nous étouffons dans une atmosphère surchargée d’électricité révolutionnaire. Pour le nier, il faut être bien borné ou de bien mauvaise foi, surtout devant l’éclosion du fanatisme nouveau qu’on appelle l’anarchie. Je consens à flétrir tant que vous voudrez de tels forfaits; il ne manque pas d’épithètes dans le dictionnaire. Mais ces attentats n’en sont pas moins la preuve de
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l’exaspération des misérables; et je dois convenir, en honnête homme, qu’elle est excusable, car, depuis cent ans, on leur promet ce qu’on ne peut pas leur donner.
Les seules réformes qui ne seraient pas impossibles, si large que fût le sacrifice obtenu de ceux qui possèdent, si complètes que fussent les lois d’assistance et de prévoyance en faveur de ceux qui souffrent, ces réformes pacifiques, — - qu’il faut quand même demander de toutes nos forces, — paraîtraient aujourd’hui insuffisantes aux prolétaires, j’en ai peur. On les a trop bernés, on leur a trop menti. Ils ont perdu leurs illusions.
Ils commencent même à se dégoûter du dernier joujou — le suffrage universel — inventé pour les distraire. Les anarchistes — je dois ce témoignage à leur esprit de logique — ne votent point.
Or, la misère sans illusion, c’est l’enfer. On a tout fait, depuis vingt ans, pour détruire ce qui restait d’espérance en un autre monde; et ici-bas, les rêves d’égalité, de fraternité, de progrès dans le bonheur par la science, sont en train de s’évanouir. En vérité, l’état moral de ce pays — et de presque toute l’Europe, d’ailleurs — est effrayant!
LES GOÉLANDS
Mais un optimiste, peu nerveux et qui vient de lire un journal subventionné par les fonds secrets, me prend par le bouton de ma redingote et me dit :
« Vous rêvez, cher monsieur !... Les tramways circulent, la rente monte, et le ministère actuel est soutenu par une majorité solide... Vous savez aussi bien que moi qu’il y aura toujours des pauvres et que demain est fait pour ressembler à aujourd’hui... Et, vraiment, vous sentez de l’orage dans l’air?... Ce n’est pas possible. »
Soit. Je me trompe. Mer d’huile, comme on dit à Marseille. Seulement, dans le ciel, tout làbas, quelques petites nuées... Mais voici les goélands !
28 décembre 1893.
PROSE
vt.
LE PETIT CAPORAL
Voici bien longtemps, me semble-t-il, que nous n’avons rien dit du Petit Caporal et de sa sublime épopée, qui sont, comme vous le savez, à la mode plus que jamais. C’est un tort. « Parlez-nous de lui, grand’mère. » J’ai, plus qu’un autre, peutêtre, le droit d’aimer ce sujet de conversation, car je n’ai pas attendu qu’un caprice de l’opinion — qui, cette fois, par hasard, est d’accord avec le patriotisme et la justice — .remît Napoléon en faveur, et je n’ai pas la moindre infidélité à me reprocher envers sa glorieuse mémoire.
J’ai lu, vous vous en doutez bien, j’ai lu, avec un intérêt passionné, les nouveaux ouvrages qu’on a publiés sur le grand homme, notamment le Napoléon et les Femmes , de M. Frédéric Masson.
LE PETIT CAPORAL
Le livre est infiniment curieux et témoigne d’un labeur imposant. Mais l’auteur excusera ma sui prise devant son Napoléon sentimental. J’ai quelque peine à me l’imaginer, je l’avoue, si préoccupe par des aventures d’amour. Tout ce que nous apprend M. Frédéric Masson est vrai, sans doute, et consciencieusement contrôlé, mais n’a pas dû tenir tant de place dans la pensée et dans le cœur du chef d’État et du capitaine.
Pour être amoureux, il faut du temps, beaucoup de temps. J’en sais quelque chose. Ma paresseuse jeunesse a perdu des mois et des années, uniquement absorbée par l’espoir ou par le souvenir de quelques heures rares et délicieuses. Je ne puis songer aux amours de Napoléon sans me rappeler qu’il dînait en dix minutes.
Tout en reconnaissant le mérite du beau travail de M. Masson, je me promets de plus viriles émotions quand paraîtra le deuxième tome du i815, d Ilenry Houssaye. Déjà le premier volume nous a raconté le presque fabuleux retour de l’île d’Elbe et le vol de l’aigle « de clocher en clocher, jusqu’aux tours de Notre-Dame ». C’est de la narration très complète et très vivante. Les documents y abondent sans l’encombrer, sans arrêter
mon franc parler.
l’élan du récit. Avec la même certitude d’informations et du même train de style, Henry Houssave va nous dire maintenant la sanglante catastrophe de Waterloo.
.T’attends le livre avec impatience, espérant qu’il éclaircira le mystère qui enveloppe encore les événements de cette funeste journée. Car, malgré tant de maîtresses pages écrites sur Waterloo, un doute, une obscurité persistent; et, tout en constatant l’immorale victoire du nombre dans ce grand désastre, on y sent, on y devine une autre cause, soigneusement tenue secrète, mais dont la croyance populaire n’a jamais douté, — la trahison.
Il y aurait, à en donner la preuve positive, un intérêt supérieur. Ce serait une consolation pour notre fierté nationale de savoir que la force brutale et la médiocrité n’ont pas suffi, ce jour-là, pour écraser l’héroïsme et le génie.
Le personnage de Napoléon est représenté, en ce moment, sur deux scènes parisiennes, et son irrésistible attrait remplit, chaque soir, deux théâtres. Je me suis dérangé pour aller voir cela, bien que, depuis plusieurs années, je préfère en général mon coin du feu et mes pantoufles à un
LE PETIT CA PO lï AL.
séjour prolongé dans cet instrument de torture qu’on appelle un fauteuil d’orchestre.
Je n’ai pas regretté mon effort. La comédie de Victorien Sardou est ingénieuse et très amusante, et les tableaux de diorama, agrémentés de quelque prose, qui se succèdent chez M. Rochard, offrent une agréable récréation. Mais je ne m’étais dérangé, bien entendu, que pour voir mon Empereur.
Le Napoléon de la Porte-Saint-Martin est de trop haute taille et « bafouille d un peu. Celui du Vaudeville, plus ressemblant, a de faux mollets, qui, lorsque tout son corps frémit d’émotion, se refusent à y prendre part et restent impassibles. C’est fâcheux, mais négligeons les détails.
Les deux comédiens ont du mérite et font de leur mieux. M. Garnier, coiffé du chapeau et drapé dans la redingote légendaires, M. Duquesne, en culotte courte et portant l’illustre habit vert des chasseurs de la garde, ont su, l’un et l’autre, me donner, pendant quelques instants, l’illusion que j’étais en présence de Napoléon lui-même. Je leur en exprime ici ma vive gratitude.
Néanmoins, dans les deux pièces, une chose m’a déplu. L’Empereur parle trop. Assurément,
Sardou est le plus habile homme du monde, M. Laya n’est pas du tout maladroit, et ils n’ont mis dans la bouche de leur impérial protagoniste que des paroles très vraisemblables. Mais, tout de même, cela ne rappelle que de loin les improvisations enflammées, les jets de volcan du Mémorial.
Je dirai toute ma pensée. Napoléon est trop près de nous, trop bien connu, trop cc historique », pour être heureusement mêlé à des fictions romanesques. Ses moindres mots ont été recueillis. La mémoire de tous ceux qui l’approchèrent — et il était rarement seul — se transformait, pour ainsi dire, en phonographe. On a couché par écrit ses moindres propos; nous les savons par cœur, et si, dans une œuvre d’imagination, on lui prête un discours qu’il n’ait pas tenu, nous sommes choqués.
Est-ce le charme du lointain dont je suis dupe? Mais il me semble que les drames militaires de l’ancien Cirque, où je me suis tant de fois, dans mon adolescence, enivré de l’odeur de la poudre, offraient au public, avec plus de vérité, sinon avec autant d’art, la figure de l’Empereur. Il y avait une intrigue quelconque, à laquelle il ne se
LE PETIT CAPORAL
mêlait qu’à peine, tout au plus pour accomplir un acte de souverain, faire justice, récompenser un trait de bravoure, donner la croix à quelque grognard. Le fond de la pièce, c’étaient les batailles, où il apparaissait à cheval, dans un nuage de fumée, et criait, au milieu du tumulte, quelques mots que tout le public connaissait, une phrase ou deux extraites des immortels bulletins.
Ni Taillade, ni Maurice Coste — je suis trop jeune ou je ne suis pas assez vieux, comme vous voudrez, pour avoir vu le fameux Gobert — n’étaient, au point de vue plastique, tout à fait satisfaisants dans le rôle de Napoléon. Mais quand l’un ou l’autre de ces acteurs entrait en scène, sanglé dans l’uniforme d’Arcole ou campé sur la selle cramoisie d’Austerlitz, oh ! fichtre de fichtre! quelle émotion, des fauteuils au paradis!
Non, mes souvenirs ne me trompent pas. On n’entourait pas alors la grandiose ligure de tous ces détails, jolis peut-être, mais assez mesquins, que j’appellerai les bibelots de l’histoire. On n’eût pas montré l’Empereur se disputant en patois corse avec ses sœurs ou faisant des crêpes chez Marie-Louise. Si l’on rappelait une anecdote, elle était héroïque, soit qu’il prît le lusil
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du voltigeur endormi pour monter sa faction, soit qu’il écartât brusquement le chef de pièce pour braquer lui-même le canon de Montereau.
Un des tableaux de la pièce de M. Laya, où l’on voit l’Empereur passer la revue de ses grenadiers, est dans cette note-là. C’est de beaucoup le meilleur, et il produit un effet considérable.
Franchement, n’en avez-vous pas assez, comme moi, du Napoléon des mémoires intimes et des papiers secrets? Seriez-vous vraiment très satisfaits d’apprendre qu’Achille a subi l’infortune de Sganarelle? N’est-ce pas bien fané, l’Iliade mise en opéra-bouffe?
Feuilletez, je vous prie, les images, spirituellement naïves, de l’album de MM. Job et de Marthold, le Grand Napoléon des Petits Enfants. Vous trouverez là, je vous assure, des vérités plus essentielles sur l’Empire, que dans tous les in-octavo posthumes dont nous sommes bombardés.
Le sentiment public me donne raison. Il revient, purement et simplement, à l’épopée impériale, qui a, sur tous les racontars, la supériorité d’être vraie. Car personne n’est absolument sûr, après tout, que Joséphine ait eu des bontés pour
LE PETIT CAPORAL
un nommé Charles, tandis que la bataille d’Iéna est un fait incontestable.
Ah ! ne cherchons pas à la rapetisser, à l’altérer, à la détruire, l’épique et merveilleuse légende ! Elle est notre plus précieux patrimoine. Je dirais même, plus vulgairement, — car je me méfie du style soutenu, — que le plus beau de notre nez en est fait. A quoi devons-nous l’alliance russe? A des sympathies, à des intérêts communs, à notre position géographique. Soit. Mais aussi à notre réputation militaire, à nos anciennes victoires. De quel chiffre, s’il vous plaît, Napoléon en a-t-il grossi le total ?
Il est clair que les Français, tout en se reprenant de passion pour leur Empereur, ne songent nullement à partir du pied gauche pour bouleverser, à coups de canon, la carte d’Europe. Seulement, ils s’ennuient. Le présent est triste, l’avenir inquiétant. Pour la plupart des riches, pas d’autre idéal que de conserver leur bien, et chez un trop grand nombre de misérables, le désir de s’en emparer par la violence. Tous sont absurdes, les uns de ne pas aller au-devant de sacrifices qu’on leur arrachera quelque jour, les autres de rêver on ne sait quel communisme barbare. Et les
MON FRANC PARLER
gens de bon sens et de bonne volonté, qui savent bien qu’on ne remplacera jamais le 14 Juillet par la Saint-Ravachol, mais qui souhaiteraient quand même un peu moins d’iniquité dans l’état social, ont le cœur navré de dégoût et de découragement.
Quelquefois, ils se consolent un peu en se retournant vers le glorieux passé, ils y cherchent un motif d’espérance. Si, pourtant, il surgissait, tout à coup, l’homme d’action, le justicier, le Chef!...
L’autre jour, dans un étalage de bric-à-brac, boulevard Montparnasse, j’ai retrouvé, en un cadre brisé, toute jaunie par les taches d’humidité, la gravure populaire qui représente un petit fantassin croisant la baïonnette vers la poitrine de l’Empereur.
C’est bien doux, la liberté, mais c’est bien hideux, le désordre dans les mœurs et dans les lois!... Et l’on se demande si, aujourd’hui, en reconnaissant le Petit Caporal, la sentinelle, au mépris de sa consigne, ne lui présenterait pas les armes.
Il janvier 1894.
UNE TÈTE COUPÉE
Un assez ennuyeux accident de santé m’est arrivé. Je viens d’être, non pas dangereusement, mais très douloureusement malade, pendant quelques jours, et je suis encore, à présent, selon le mot du bon peuple, un peu patraque. D’ailleurs, je ne compte plus mes indispositions, et je pourrais dire comme Voltaire : « Je suis né tué. »
Je ne fais pas ici cette confidence pour qu’on me plaigne. La destinée m’a si doucement traité à tant d’égards que je juge équitable de payer ainsi mon tribut à la loi de nature, à la souffrance. On s’y habitue, d’ailleurs, et, pour ma part, j’y suis résigné. J’ai eu une enfance et une jeunesse maladives. L’âge mûr me trouve encore valétudinaire. Sans attacher à la vie plus de prix qu’elle
MON F ['.ANC PARLER
ne vaut, j’accepte d’avance, si Dieu me l’accorde, une vieillesse de pot fêlé.
Est-ce mon état de convalescence qui me rend, aujourd’hui, singulièrement impressionnable? Mais, devant mon feu, plongé dans le fauteuil d’Argan, en tête-à-tête avec ma tasse de tisane, je n’ai pu lire le récit de l’exécution de Vaillant sans une émotion profonde, et le bruit sourd de ce coup de guillotine m’a terriblement secoué le cœur.
Je n’ai pas besoin de m’expliquer de nouveau sur le compte des anarchistes. Leurs théories me paraissent imbéciles, leurs forfaits abominables, et ces Thugs du monde civilisé me font horreur. Si sincère que soit ma compassion pour les misérables, si porté que je sois à l’indulgence pour leurs actes de désespoir, je frémis d’indignation devant ces fous furieux qui tuent pour tuer et frappent au hasard.
Je comprends que la société, dans ces circonstances extrêmes, se sente non seulement le droit, mais le besoin absolu de se défendre et de sévir. Elle ne fait, après tout, que répondre à la terreur par la terreur. Qu’on ne s’y trompe pas. Les anarchistes — inconsciemment, si l’on veut, et
U N E TÈTE COUPÉE
aveuglés par d’absurdes doctrines — sont les pires réacteurs qu’on ait jamais vus. Les premières victimes de leurs explosions sont la clémence et la liberté. Le fameux « geste » du compagnon qui jette une bombe est celui d’un semeur de haine et de servitude.
Je sais tout cela. Néanmoins, la pensée de cette tête d’homme coupée, lundi matin, au petit jour, sur la place de la Roquette, m’est insupportable. Ce n’est pas raisonné, c’est nerveux, instinctif, c’est le recul machinal devant une flaque de sang. Soit. Mais je ne puis songer à ce décapité sans une affreuse angoisse.
Je ne croyais pas à l’exécution. D’abord, il n’y avait pas eu, en somme, de victime frappée à mort, et c’était, depuis longtemps, l’usage de ne point punir avec la dernière rigueur un crime avorté. Puis, ce crime, si terrible qu’il fût par l’intention, était désintéressé, né d’une idée abstraite. Le passé de l’homme, son enfance abandonnée, son existence si dure, plaidaient aussi en sa faveur. Dans la presse indépendante, des voix généreuses avaient supplié pour lui, très haut et avec éloquence, ce Courant d’opinion tout littéraire, y> ont dit quelques-uns, assez dédaigneuse-
MON FRANC PARLER
ment. C’est, au contraire, l’honneur des hommes d’art et de pensée d’avoir exprimé, une fois de plus, leur dégoût devant l’échafaud. Enfin, dans mes entretiens avec toutes sortes de gens, j’avais cru sentir une détente, un mouvement vers la pitié. Bref, j’étais persuadé qu’on ferait grâce.
Celui dont elle dépendait s’est cru forcé d’être implacable. C’est, j’en suis persuadé, après des heures de sombres réflexions, après une lutte cruelle entre sa raison et sa sensibilité, qu’il a renoncé au droit si précieux d’épargner une vie humaine pour obéir stoïquement au redoutable devoir de punir. Personne n’a qualité pour juger, dans cette circonstance, le chef de l’État. Il ne relève que de sa conscience.
Mais devant cette pâle et lamentable tête dans le panier de son ensanglanté, il est permis de songer aux conséquences du fait accompli. J’ai peur qu’elles ne soient funestes.
« Il fallait un exemple, » me crie quelqu’un en faisant la grosse voix.
Peut-être?
Oui; pour le vulgaire bandit, pour le rôdeur des sinistres banlieues, pour l’assassin qui « dégringole un pan te » dans les solitudes suburbaines,
UNE TÈTE COUPÉE
oui, c’est possible, la guillotine est un épouvantail; et, malgré l’horreur qu’elle m’inspire, je veux bien admettre son effroyable utilité.
Et encore, est-ce bien sûr? On voit mal ce qui se passe dans ces âmes de ténèbres. Sur certains de ces monstres, — hélas ! à plaindre, eux aussi, car ils ont été conçus dans l’accouplement du vice et de la misère, — sur quelques-uns, la terrible Veuve exerce, au contraire, on ne sait quelle mystérieuse fascination. Ne leur promet-elle pas, le jour où elle leur tendra ses bras rouges, le jour de l’expiation, une hideuse gloire, un ignoble triomphe?
Dans tous les cas, je le crois fermement, la crainte de la peine de mort est sans effet sur les fanatiques.
Après avoir lu, dans plusieurs journaux, les détails sur l’exécution de Vaillant, je suis demeuré tout pensif. Je me le suis imaginé, bombant sa poitrine sous les cordes, marchant d’un pas ferme, bandant sa volonté, concentrant toute son énergie, et, les yeux levés vers le couteau, jetant enfin à la société son cri de malédiction ; et, malgré moi, un autre spectacle a surgi brusquement dans mon esprit. J’ai vu un groupe d’hommes et
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de femmes se pressant les uns contre les autres, au milieu de l’arène oblongue du cirque, sous les milliers de regards de la foule, tandis que, de tous les gradins de l’immense amphithéâtre, montait cette clameur formidable : Acf leones! et que, làbas, les belluaires ouvraient la cage des bêtes féroces.
Oh! pardonnez-moi, sublimes chrétiens des âges de persécution, vous qui mourûtes pour affirmer votre foi de douceur, de sacrifice et de bonté, pardonnez-moi de penser à vous devant ces hommes sombres, qui vont vers leur impossible et triste chimère à travers le meurtre et le massacre! Mais, dans les yeux de l’anarchiste marchant à la guillotine, il y a — ô douleur ! — la même flamme d’intrépide folie que dans vos yeux, vierges saintes, que dans vos yeux, martyrs et confesseurs !...
Oeites, il n y a rien de commun entre vous et cet homme. Vous attendiez les lions, en chantant un hymne de paix, une prière d’amour. Vaillant, lui, s est j 6 te sous le couteau, avec un hurlement de haine, en criant vengeance.
Qui donc oserait cependant affirmer que le coulage de ce fanatique n exaltera pas d’autres fana-
UNE TÊTE COUPÉE
tiques et que sa mort ne sera pas bientôt vengée?
« Qu’importe? — me répondent des bouches où grondent la peur et la colère. — Œil pour œil ! A quiconque rêve le retour à la barbarie, appliquons la loi de la barbarie, l’inflexible talion! »
Hélas! nous en sommes là. Après chaque marmite infernale lancée sur la foule innocente, la société prendra désormais par l’oreille une tête tondue de guillotiné et la jettera aux anarchistes comme un défi sanglant; et, dans le tumulte des cris de rage et de fureur poussés de toutes parts, on n’entendra plus les rares voix qui voudraient encore parler de réconciliation et de miséricorde. Voilà où ils nous ont menés, les imposteurs politiques, les flagorneurs du peuple, les mendiants de votes, les prometteurs de Paradis sur terre, après un demi-siècle de suffrage universel et plus de vingt ans de République!
Sois content, Joseph de Maistre! Le bourreau est toujours le premier dans l’État, et l’édifice social n’a pour base que les quatre dalles de l’échafaud !
8 février 1894.
PROSE. — VI