‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 25 sur 30 · PETITES GENS · texte numérisé non relu

PETITES GENS

Pas encore bien solide et pesant un peu sur ma canne, je me suis tout de même laissé séduire, dimanche dernier, par le beau soleil, et j’ai fait une promenade dans mon quartier, qui est assez excentrique, et tout proche de la banlieue. Le temps était vif et gai. Un vent froid. Beaucoup de lumière. Notre Midi a quelquefois de pareilles journées, quand se lève le mistral. Un très grand nombre de promeneurs gobait, comme moi, l’oxygène sur le boulevard Montparnasse et sur le boulevard des Invalides. En général, du petit monde, mais s’étant mis sur son trente-et-un, ayant fait toute la toilette qu’il pouvait, à cause du dimanche et en l’honneur du ciel clair.

J’ai retrouvé avec plaisir les arbres de mes boulevards, dépouillés par l’hiver, mais en qui la sève

est en plein travail. Bien que jeunes, ils sont pour moi d’anciennes connaissances. Je lesaivuplanter, à l’état de manche à balai, il y a vingt-deux ans, après la guerre, quand je suis venu loger par ici. Us ont grandi, tandis que je vieillissais. Sans doute, ils ne me font pas encore oublier leurs prédécesseurs, les ormes géants qui dataient de Louis XIV, et qu’on a, bêtement et inutilement, coupés pendant le siège. Pourtant, les voici déjà grands garçons, et, depuis quelques étés, ils donnent un assez bel ombrage.

Au fond, il est un peu mélancolique de voir des arbres se développer et s’épanouir sur son chemin accoutumé. On s’imagine qu’ils vous reconnaissent, eux aussi. Peut-être parlent-ils de vous, dans le murmure de leurs rameaux!

«Eh! eh!... Mais il se démolit, ce monsieur. Quand nous n’étions que des baliveaux adolescents et qu’on nous a installés ici dans une armature de fer, il marchait d’un pas relevé, et quelquefois, en été, par les nuits d’étoiles, il avaitau bras une jeune personne en chapeau fleuri... Maintenant, il va tout seul, comme un sage, regarde à ses pieds et ne fait plus le moulinet avec son jonc... Fini de rire, mon bonhomme ! »

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Pour ne plus penser à ces diables d’arbres, qui doivent être des blagueurs, en leur qualité de parisiens, je me suis mis à observer la foule.

Elle était charmante.

Oh! du tout petit monde, je le répète. Mais si propre, si décent, dans ses habits des jours de fête. Il y avait là, isolés, allant par groupe ou en famille, des employés de bureau, des commis de magasin, de modestes commerçants ayant fermé boutique, des ouvriers aussi, mais de ceux qui travaillent et qu’on ne rencontre pas chez le « troquet» ou dans les réunions publiques. On en trouve encore beaucoup, vous savez.

Vous les voyez d’ici, mes promeneurs. Vous la connaissez, cette vieille dame, entre ses deux filles à pourvoir. Un peu mûres, les pauvres demoiselles. Hélas! ni dot, ni beauté. Vous l’avez rencontré bien des fois, ce jeune couple, dont l’union promet d’être très féconde, le papa de vingt-cinq ans, tenant par la main une toute petiote en chapeau à panache, et la maman — en robe bien simple, l’air maladif, pas plus grosse qu’une mauviette — -poussant devant elle la voiture d’osier, dans laquelle un énorme nouveau-né suce son hochet. J’espère qu’ils sont bien astiqués et tirés à quatre épingles, ces

petites gens.

trois calicots, avec leur chapeau numéro un et leurs gants de chevreau à trois soixante-quinze! Et leur cannai ade, le maréchal des logis de hussards, a-t-il assez bon air avec son dolman bleu, son pantalon en drap d’officier et son galon d’argent? Tiens, voilà le photographe de la rue du Cherche-Midi! Toujours sa barbe de fleuve et son feutre à la Rubens. Mais le regard d’un brave homme; et comme il est fier de se promener avec son rhétoricien ! Eh ! pas si vite, les deux sœurs ! Vous savez, celles qui tiennent le magasin de deuil. Laisseznous voir un peu vos jolis visages de brunes aux yeux bleus. A la bonne heure, le charpentier, — oui, celui qui a mis sa belle redingote et son large pantalon de velours tout neuf. — C’est très bien, cela, de porter ce gros bébé de trois ans sur l’épaule; car elle ne paraît pas bien forte, votre bourgeoise en bonnet de linge et en gants de filoselle. N allez pas, d’après ses grosses moustaches, prendre ce vieux monsieur décoré pour un ancien militaire. Il attend sa retraite, comme souschef à la Caisse d’Épargrie.

En vérité, tous ces passants font plaisir à voir. Rien que des figures d’honnêtes gens.

« Il n’y a pas de bourgeois innocents, » grom-

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melle Yanarcho dans sa cachette, tout en tripotant ses produits chimiques et en chargeant de mitraille une vieille boîte de thon mariné.

Et, l’un de ces dimanches, le féroce logicien bombardera, par amour de l’humanité, ces dames à l’église, au moment de la distribution du pain bénit, ou ces messieurs au café, en train de brasser les dominos.

Oui, cette pensée me hantait, en flânant à travers la foule si aimable des petites gens de Paris. Car, je vous l’avoue, ils m’intéressent tout autant que les prolétaires. Que leurs vêtements bien brossés et leur linge blanc d’aujourd’hui ne vous fassent pas illusion. Beaucoup d’entre eux, petits boutiquiers, pauvres commis, presque toujours chargés de famille, ont une existence aussi étroite, aussi précaire que celle des ouvriers. Leur gain n’est guère supérieur à celui de l’artisan, et ils sont obligés à des dépenses qu’il ignore. Il leur faut sacrifier le bien-être à la tenue. Un méchant complet de la Belle Jardinière coûte plus cher et est moins confortable qu’une blouse sur un tricot. Et puis, ils n’ont pas le fonds d’insouciance du « populo », ni son vice excusable, — on doit tout dire, — qui lui permet de trouver la

consolation et l’oubli au fond d’une bouteille.

Très à plaindre, lui aussi, ce petit monde. Je le connais bien. J’ai vécu, dans ce milieu-là, toute mon enfance et toute ma jeunesse. Je sais par quelles angoisses on y passe, en songeant à l’échéance ou au loyer. Pour être moins apparente et garder quelque pudeur et quelque dignité, la misère y est aussi dure que chez les manœuvres. Sous la pendule du « salon », il y a souvent, comme au taudis, dans le tiroir de la table, des reconnaissances du Mont-de-Piété. Madame sort avec un gentil chapeau; mais, chez elle, c’est une ménagère en camisole, qui fait elle-même ses savonnages.

Prenons garde de ne nous attendrir que sur les misérables aux mains noires. On croirait qu’elles nous font peur et que nous nous demandons si c’est de la poudre verte qu’elles ont sous les ongles. Ayons aussi de la pitié pour les pauvres honteux, — je m’exprime mal, — pour les pauvres tiers. Elles ont les mains propres, les mères de famille de la petite bourgeoisie, et aussi leurs fdles, qui montent en graine, ne se marient pas et restent sages. Mais sous leurs gants du dimanche les doigts sont criblés de piqûres.

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Braillards de clubs populaires, réclamez la journée des « trois huit ». Il ne s’en soucie point, ce pauvre papa en paletot râpé, qui se rase à la chandelle, en hiver, court donner une leçon avant d’aller à son ministère et tient des livres, le soir, pour que ses deux grandes aînées ne manquent pas de bottines et que son garçon finisse ses études.

Et savez-vous pourquoi, camelots de la politique, ces petites gens dont je parle sont, en définitive, moins malheureux que vos dupes, que ces travailleurs que vous excitez sans cesse? Leurs privations sont à peu près les mêmes. Mais ils ne vous écoutent pas et ils vous méprisent. Leur bon sens et leur cœur droit protestent contre vos boniments. A la misère qui les menace ils se contentent d’opposer d’admirables vertus, l’ordre, la sobriété, le sentiment profond de la famille. La plupart, esprits traditionnels, imitent leurs père et meie, s efforcent d inspirer de l’honneur à leurs fils, et à leurs filles un peu de piété. Et tous, contre les duretés du sort, sont armés de la sagesse suprême : la résignation.

Jamais autant que 1 autre jour, en circulant parmi les groupes endimanchés, je ne me suis senti de sympathie pour cette population pari-

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