‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 26 sur 30 · PETITES GENS · texte numérisé non relu

PETITES GENS

sienne, si simple, et ordinairement si bonne, si douce. J’éprouvais une véritable joie de la voir jouir d’un repos bien gagné.

Puis, tout à coup, je me suis rappelé la hideuse parole de l’anarchiste : « Il n’y a pas de bourgeois innocents. »

Et je l’ai vu, par l’imagination, au milieu de ses victimes futures, le fou sanguinaire, fds de 1 Orgueil et de l’Envie, le dernier-né des démocraties niveleuses. Impitoyable, il cachait son engin de mort sous ses haillons, et, dans ses yeux fixes de monomane, éclatait la pensée atroce de Caïn, le rêve fratricide du pauvre qui va tuer des pauvres !

22 février 1894.

DISCOURS ACADÉMIQUES

Dans la dernière élection de l’Académie Française, les partisans d’Emile Zola ont fait un grand effort, sans obtenir, hélas, un progrès bien sensible. J’ai voté fidèlement pour l’auteur des Rougon-Macquart. Mais tout en déplorant le rigoureux ostracisme qui interdit au maître romancier l’accès de la fameuse Coupole, je ne cacherai pas le plaisir que m’a causé le succès de l’excellent poète José-Maria de Heredia, mon ami depuis près de trente ans, mon vieux et cher camarade de la bande lyrique du Parnasse.

Comme j’avais l’honneur de présider la Compagnie lors de la mort de M. de Mazade, à qui Heredia succède, c’est moi qui, d’après l’usage, serai chargé de répondre à son discours de récep-

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tion. Ce jour-là, je l’appellerai « monsieur » gros comme le bras, puisque la tradition l’exige, et cela me fera même un drôle d’effet. Mais je préviens loyalement d’avance les amateurs de mots malicieux et d’épigrammes. Qu’ils ne tourmentent point l’aimable M. Pingard pour assister à cette séance. Ils seraient volés. Puisque le hasard, bienveillant pour une fois, m’accorde la joie de souhaiter la bienvenue à un poète, je le ferai en toute cordialité. Je me contenterai de lui parler de l’art des vers, dont le noble souci a rempli sa vie et la mienne, et je ne ménagerai pas l’éloge à ses admirables Trophées.

Ah! si, par un caprice tout différent du destin, j’avais été mis en présence de quelque personnage officiel et solennel, d’un gros bonnet de la politique, par exemple, j’aurais peut-être été capable de ne pas résister à la tentation de lui offrir quelques bonbons au chicotin roulés dans le sucre académique.

Mais non. Pas même. Je me calomnie; car j’estime, par principe, que cette habitude de taquiner le récipiendaire est peu hospitalier e et fâcheuse. Cela rappelle — toutes proportions gardées — les brimades de Saint-Cyr, quand le

conscrit trouve sur son lit toutes les paires cle bottes de la chambrée, ou les tortures infligées au « nouveau y> dans un atelier de peinture, quand les camarades l’obligent d’abord à monter tout nu sur le poêle et à raconter ses premières amours.

Ce qu’on peut pardonner, en somme, aux imberbes rapins de l’École des Beaux-Arts et aux jeunes cadets de l’armée, ne devient-il pas tout à fait choquant chez des hommes qui ont passé depuis longtemps cet âge heureux et féroce? Quoi de plus niais, de plus ridicule, notamment, que les épreuves maçonniques?

Non que je compare, grand Dieu ! ces brutalités aux coups d’épingle lardés dans l’habit vert du nouvel élu, aux gouttes d’eau bénite empoisonnée dont on le baptise. A l’Institut, les cruautés restent toujours délicates. Le vieux lettré ressemble au chat. Il en a la grâce et l’apparente câlinerie ; mais parfois — prenez garde ! — des griffes inattendues sortent de la patte de velours. On se croit caressé; tout à coup, voilà qu’on saigne.

Mœurs de mandarins. Les choses doivent se passer à Pékin, dans l’Académie des Mille-Pinceaux, tout comme au bout du pont des Arts.

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D ailleurs, on a un peu changé tout cela. Nous ne reverrons plus, grâce au ciel, de séances douloureuses comme celle de la réception d’Allred de Vigny, où un fonctionnaire, aujourd’hui totalement oublié, se permit d’outrager un grand poète. L’ombre de Royer-Collard — de ce terrible Royer-Collard, de qui Sainte-Beuve disait avec une fureur comique : cc Personne ne lui a jamais rivé son clou ! » — ne se dresse plus parmi nous, drapée dans sa longue redingote de doctrinaire, comme une statue de la mauvaise humeur. De plus en plus on comprend, à l’Institut, que le sourire donne du charme aux barbes grises.

Lisez les réponses adressées par les directeurs aux derniers récipiendaires. Ce sont des modèles de bonne grâce et d’urbanité.

Sans doute, la critique n’y abdique pas tous ses droits. Un éloge sans réserve, dans la bouche de celui qui parle au nom de l’Académie, serait une double maladresse. D’abord, le discours paraîtrait fade et monotone. Puis, en disant à son nouveau confrère : « Vous êtes parfait, » l’auteur semblerait sous-entendre : « Nous sommes tous parfaits, ici. »

Or, la modestie n’est pas l’ordinaire vertu des

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corps constitués. Voyez plutôt ce qui a lieu dans les assemblées politiques, quand le président prend la parole au nom de la collectivité. Ce ne sont que grossières flagorneries. L’Académie, conservatoire de la mesure, du tact et du bon goût, doit éviter cet écueil. Quand on abuse de l’encensoir, l’église empeste.

Nous avons pris, depuis quelques années, à l’égard des nouveaux venus, un excellent parti, me semble-t-il. Nous leur témoignons une bienveillance sans aveuglement. Nous leur donnons de la louange sans flatterie. Nous expliquons nos choix au public, nous ne les lui imposons pas. Et nous faisons bien; car l’histoire du quarante et unième fauteuil est là pour nous prouver que nous ne sommes pas infaillibles.

Quant aux airs de hauteur, aux mielleuses impertinences, aux sucres d’orge à l’absinthe d’autrefois, c’est bien fini.

Cependant, si je n’ai qu’à féliciter nos directeurs de leurs récentes harangues, je n’en dirai pas autant de quelques-uns des derniers discours de réception prononcés devant l’Académie. Car c’est maintenant le récipiendaire qui se montre dédaigneux, agressif, ou perfide, et quelquefois

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même aux dépens du défunt dont il a le devoir de faire l’éloge.

N’est-ce pas le monde renversé?

Celui-ci, croyant être agréable à la Compagnie, — et se trompant fort, — fusille sans pitié son concurrent malheureux; celui-là, avec beaucoup d’art et d’éloquence, démolit méthodiquement la gloire de son prédécesseur; cet autre expédie son « mort » en quelques phrases et passe à des considérations à peu près étrangères au sujet.

Certes, le nouvel académicien, reçu en séance solennelle, a le droit de parler en toute indépendance, et l’on n’exige pas de lui un panégyrique outré du confrère disparu. Je ne sache pas de milieu où la liberté des opinions soit plus respectée que parmi les Quarante. Plusieurs fois désigné par le sort pour siéger dans la commission qui entend les discours en première lecture, j’ai constaté avec quelle discrétion scrupuleuse, avec quelle politesse exquise, on se bornait à y présenter aux orateurs deux ou trois observations de détail, et toujours dans leur intérêt.

Ce qu’on attend surtout du néophyte, ce sont quelques pages de belle prose, c’est le « chefd’œuvre », la pièce de maîtrise des anciennes

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corporations, c’est ce que certains vieux professeurs appellent encore un « morceau ».

Bon! Mais encore faut-il que cet exercice de rhétorique soit consacré au défunt et à ses mérites. La tradition est là, elle est précieuse, elle date de la vieille France ; et, pour ma part, je regretterais fort qu’elle s’altérât et se perdît. Eh! messieurs les candidats, un peu moins d’impatience. Ce ce mort » vous est indifférent ou antipathique; vous ne le considérez pas comme un « beau mort ». Eh bien, attendez une autre vacance. Rien n’est plus facile que de ne pas se présenter à l’Académie Française.

Mais une inquiétude me vient. On va peut-être s imaginei que je suis déjà préoccupé de la façon dont sera tournée, un jour ou l’autre, mon oraison funèbre. De grâce, ne me prêtez pas ce ridicule.

Lorsque je vois un récipiendaire à la mode nouvelle traiter son prédécesseur par-dessous la jambe, je ne me dis point, pareil au personnage de Gavarni qui voit passer un ivrogne : « Voilà comme je serai dimanche. » Je suis plus, raisonnable. Je me moque absolument des éreintements posthumes, trop heureux si l’on veut bien me

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ménager à peu près de mon vivant. Sur les bords du Phlégéthon, j’en suis certain, on ne se soucie plus de toutes ces vanités.

D’ailleurs, je les juge déjà à leur juste valeur, et j’admire plus que jamais l’Ecclésiaste. Si l’on me demandait, aujourd’hui, de rédiger mon épitaphe, je crois bien que je me contenterais de modifier — et très peu — le célèbre distique de Piron :

Ci-gît François qui ne fut rien...

A peine académicien.

1er mars 1894.

prose. — VI.

C< AU JARDIN DE L’INFANTE

C’est le titre d’un délicieux recueil de poésies que je viens de lire, et je veux remercier l’auteur des heures enchantées que je lui dois.

Aujourd’hui, je vous en préviens, vous trouverez ici très peu de ma prose, seulement ce qu’il en faudra pour encadrer quelques-uns des vers de M. Albert Samain. Ce sera pour vous tout bénéfice. Je n’ai, d’abord, aucune prétention au rôle de critique littéraire, et puis, il me semble que, pour donner l’impression générale du livre d’un poète, la citation vaut mieux que l’éloge même. En revenant d’une promenade dans les prairies, au mois de mai, vous ne dites pas : « Il y avait toutes sortes de fleurs, comme ça et

AU JARDIN DE L’INFANTE

comme ça. » Mais vous rapportez un bouquet des champs.

Apprenez donc tout de suite comme M. Albert Samain rêve de faire les vers et comme il les fait :

Je rêve de vers doux et d’intimes ramages,

De vers à frôler l’âme ainsi que des plumages,

De vers blonds où le sens fluide se délie,

Comme sous l’eau la chevelure d’Ophélie,

De vers silencieux, et sans rhythme et sans trame,

Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

De vers d’une ancienne étoffe, exténuée,

Impalpable comme le son et la nuée,

De vers de soirs d’Automne ensorcelant les heures Au rite féminin des syllabes mineures.

Je rêve de vers doux mourant cojnme des roses.

Je vous entends d’ici me crier gare. « Attention, parnassien, mon ami! Ces distiques-là, c’est tout l’art poétique des décadents. » Eh bien, après? Me croyez-vous immobile et figé dans mes habitudes d’esprit comme un éléphant antédiluvien dans les glaces du pôle? Oh ! je sais bien que certains jeunes nourrissons des Muses me tien-

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nent pour un ridicule vétéran de la campagne littéraire de 1866, pour une espèce d’invalide centenaire, décoré de la médaille en chocolat, qui fait sécher son mouchoir à tabac sur un banc de l’Esplanade. Pas si fini qu’ils veulent bien le dire, le vieux débris. Un conscrit passe, un petit hussard bleu-de-ciel qui a bonne tournure; je lui fais le salut militaire.

Mais il n’est pas question de moi. Il s’agit de M. Albert Samain. Écoutez le début du poème intitulé : Promenade à V étang.

Le calme des jardins profonds s’idéalise.

Lame du soir s’annonce à la tour de l’église; Écoute, l’heure est bleue et le ciel s’angélise.

A voir ce lac mystique où l’azur s’est fondu,

Pii ait-on pas, ma sœur, qu un grand cœur éperdu En longs ruisseaux d’amour, là-haut, s’est répandu?

L ombre lente a noyé la vallée indistincte, l.a cloche au loin, note par note, s’est éteinte. Emportant comme l’âme frêle d’une sainte.

L heure est à nous; voici que, d’instant en instant, Sur les bois violets au mystère invitant,

Le grand manteau de la Solitude s’étend.

L’étang moiré d’argent, sous la ramure brune, Comme un cœur alfligé que le jour importune,

Rêve à l’ascension suave de la lune....

AU JARDIN DE L’INFANTE

Cela est exquis, ou je ne m’y connais pas. Et je m’y connais, vous savez. Mais que dites-vous du sonnet que voici ?

Le Ciel comme un lac d’or pâle s’évanouit,

On dirait que la plaine au loin, déserte, pense;

Et dans l’air élargi de vide et de silence S’épanche la grande âme triste de la nuit.

Pendant que çà et là brillent d’humbles lumières,

Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins;

Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains, Respirent le soir calme aux portes des chaumières.

Le paysage où tinte une cloche est plaintif Et simple comme un doux tableau de primitif Où le Don Pasteur mène un agneau blanc qui saute.

Les astres au ciel noir commencent à neiger,

Et là-bas, immobile au sommet de la côte,

Rêve la silhouette antique d’un berger.

Je vous assure que je ne choisis pas. J’ouvre le volume au hasard. Partout, je retrouve cette intensité de sensation, cette atmosphère de songe, cet accent noble et suave, cette langue ailée et musicale.

J1 y a des défauts, sans doute. Vous vous êtes aperçus déjà que M. Samain traite la césure avec une liberté beaucoup trop grande — selon moi, du moins, qui ne suis pourtant pas irréprochable à cet égard. Mais son vers reste toujours har-

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monieux. J’ai relevé, çà et là, des hardiesses, des raccourcis de style, qui ressemblent à des incorrections. Infiniment délicat, épris des nuances subtiles, des correspondances lointaines, le poète tombe parfois dans l’obscurité. Je soupçonne aussi ce voluptueux, ce spleenétique, d’un peu de paresse. Son souffle est très ample, mais la plupart de ses pièces sont courtes.

Critiques de détail, du reste, et dont je fais bon marché. L’essentiel, c’est que je me sens en présence d’un vrai poète, et que, à toute page de son recueil, je rencontre de l’inspiration naturelle et pure, jaillie comme une source, épanouie comme une fleur. Ah! ce n’est pas ici la tragédie du Monde oh l'on s'ennuie , dans laquelle « il y a un beau vers ». A chaque instant, j’en note d’admirables et de charmants. Ils fourmillent :

... Ma jeunesse déjà grave comme une veuve.

... Un cœur mélancolique où la lune se lève.

... L’heure passe comme une femme sous son voile.

... Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau pure.

Mais je citerais jusqu’à demain.

M. Albert Samain est un poète d’automne et

AU JARDIN DE L’INFANTE

de crépuscule, un pocte de douce et morbide langueur, de noble tristesse. On respire, tout le long de son livre, l’odeur faible et mélancolique, le parfum d’adieu des chrysanthèmes à la Saint-Martin. Dans cet ordre d’émotions, les neuf strophes, ayant pour simple titre : Élégie, sont adorables.

Ne croyez pas cependant que M. Albert Samain n’ait sur sa palette que des demi-teintes et des couleurs assourdies. Je ne veux pour preuve du contraire que ses deux admirables sonnets sur Cléopâtre. Par malheur, la place me manque. Mais voici toujours le second :

Lourde pèse la nuit au bord du Nil obscur... Cléopâtre, à genoux sous les astres qui brûlent, Soudain pâle, écartant ses femmes qui reculent, Déchire sa tunique en un grand geste impur.

Et dresse éperdument sur la haute terrasse

Son corps vierge, gonflé d’amour comme un fruit mûr.

Toute nue, elle vibre ! et, debout sous l’azur,

Se tord, couleuvre ardente, au vent tiède et vorace.

Elle veut, et ses yeux fauves dardent l’éclair,

Que le monde ail ce soir le parfum de sa chair...

O sombre fleur du sexe éparse en l’air nocturne !

Et le sphinx, immobile aux sables de l’Ennui,

Sent un feu pénétrer son granit taciturne;

Et le désert immense a remué sous lui.

MON FRANC PARLER

Quelquefois, par caprice d’artiste, le poète s’embarque pour les féeriques paradis de Watteau, pour les paysages bleus éclairés d’un rose clair de lune :

... Les gondoles sont là, fragiles et cambrées Sur l’eau dormeuse et sourde aux enlacis mourants, Les gondoles, qui font, de roses encombrées, Pleurer leurs rames d’or sur les flots odorants.

Les nefs d’amour, avec leurs velours de simarres, Captives en tourment, se meurent sur les eaux...

Oh ! quels doigts fins viendront délier les amarres, Ln soir, parmi la chevelure des roseaux?

On devine ici l’influence de Paul Verlaine, qui, lui-même, lorsqu’il écrivit ses délicieuses Fêtes galantes, n’avait pas oublié la Fête chez Thérèse , de Victor Hugo. Car, comme dit Brid’oison, on est toujours le fils de quelqu’un. En littérature on est même souvent le fils de plusieurs. Et, puisque la recherche de la paternité intellectuelle n’est pas interdite, je crois bien que M. Albert Samain — qui a peut-être lu mes Intimités — doit beaucoup, héréditairement, à Baudelaire, à \ei laine et a ce symphonique et mystérieux Mallarme, que Mendès a spirituellement appelé un

AU JARDIN DE L’INFANTE

« auteur difficile » et qui n’en est pas moins, pour beaucoup de « jeunes », un chef d’école.

Mais qu’importent les origines? Et d’ailleurs, ne parlons pas d’école à propos de l’auteur d 'Au Jardin de l'Infante. Je le considère, dès à présent, comme passé maître. Par sa façon de sentir la vie, qui est d’une qualité fine et rare, par sa forme flottante mais que domine un très sûr instinct de l’harmonie, il est bien lui-même et, presque toujours, vraiment original. Ce qui le distingue de la plupart des poètes nouveaux, c’est qu’il n’y a pas en lui ce désir — toujours décevant et funeste — d’étonner le lecteur ou, comme on dit dans les cénacles, « d’épater le bourgeois ». Il est précieux et nuancé, mais sincère. Et puis, c’est un caressant, c’est un tendre; et cela devient tout à fait exceptionnel parmi nos petits féroces, qui sont capables d’écrire un volume de deux mille vers sans souffler mot de leur bonne amie.

Écoutez, pour finir, ces jolis vers d’amour :

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux, Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux; Ciseler avec l’art patient des orfèvres Une phrase infléchie au contour de tes lèvres;

MON FRANC PARLER

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi Qu’en tombant de ton âme un mot propage en moi; Dire quelle mer chante en vagues d’élégie Au golfe de les seins où je me réfugie;

Dire, oh ! surtout, tes yeux doux et tièdes parfois Comme une après-midi d’automne dans les bois;

De l’heure la plus chère enchâsser la relique,

Et, sur le piano, tel soir mélancolique,

Ressusciter l’écho presque religieux D’un ancien baiser attardé sur les yeux.

Tel est mon poète. Je ne le connais que par son livre et ne sais rien de lui, sinon qu’il est jeune. Oh! quelle joie ce serait pour moi que ma sympathie lui fut bienfaisante! Que je serais heureux qu’un juge moins suspect d’indulgence pour les accoupleurs de rimes, un critique ayant de 1 autorité, un France, un Lemaître, un Brunetièie, se prît de goût pour lui et assurât son succès. Car il y a, dans ce livre-ci, j’en suis certain, beaucoup plus qu’une espérance, et M. Albert Samain me paraît un des plus intéressants, et, à coup sûr, le plus accessible, parmi les jeunes esprits qui s’abandonnent à la récente évolution de la poésie et ne prétendent mettre dans leurs vers que des sensations, du rêve et de la musique.

Hein? quoi? qu’est-ce que vous dites?... Qu’il

AU JARDIN DE L’INFANTE

existe aussi quelques petites choses qui s’appellent la pensée, l’imagination, le sentiment? Peutêtre, si vous y tenez. Mais je vous assure que tout cela est de moins en moins à la mode.

lo mars 1814.

POUR LES PETITS POITRINAIRES 1

Encore une bonne œuvre! Encore la charité! Encore la « vieille mandoline y>, comme on dit dans les réunions anarchistes — ou même simplement socialistes.

Excusez-moi. Mais que voulez-vous? Ce n’est pas pour demain, c’est même, j’en ai peur, pour la semaine des quatre jeudis, qu’on nous promet 1 Age d Or libertaire, le Paradis terrestre selon Ravachol, où les tigresses, vautrées parmi les roses d’un mois de juin permanent, allaiteront les agneaux orphelins, et où il n’y aura plus, je suppose, ni méchants, ni pauvres, ni malades. De

1. La souscription, ouverte par le Figaro après la publication de

ces pages, a réuni, en moins d’un mois, la somme de cent quatorze mule francs.

POUR LES PETITS POITRINAIRES

l’aveu même de M. Jean Grave, il nous faudra traverser une atroce révolution, précédée de beaucoup de bombes apéritives, avant d’entrevoir cet Eden, qui n’existe, quant à présent, que comme sujet de plafond à mettre au concours pour décorer la Bourse du Travail. Je le signale, en passant, à nos édiles.

Cependant la misère est là, sous nos yeux; le douloureux spectacle nous navre le cœur, et, pour apporter quelque tempérament aux souffrances humaines, nous n’avons que le remède connu, le vieux spécifique, la charité. Est-ce notre faute si la réforme sociale ressemble à un train qui chauffe toujours et qui ne part jamais? Force nous est de prendre l’antique diligence. Elle ne va pas vite, mais elle fait de la route et elle arrive au but.

Fidèle à ses généreuses traditions, le Figaro prête aujourd’hui son puissant concours au développement d’une œuvre admirable, de YŒuvre des Enfants tuberculeux ; et la sœur Candide, supérieure de l’hôpital d’Ormesson, m’a fait le très grand honneur de me choisir pour intéresser le public à ses chers malades.

J’ai d’abord hésité, j’ai invoqué mon peu d’au-

MON F R ANC PARLER

torité, mon manque de compétence. Mais si vous connaissiez la sœur Candide, qui joint cà la séduisante rondeur de la maîtresse-femme la force de conviction d’un apôtre, vous sauriez qu’on ne lui résiste pas.

Apprenez donc ce qu’elle demande, cette impérieuse sœur Candide : la modeste somme de

deux cent cinquante mille francs ! — Et à qui?

A tous les enfants de France.

Oh ! soyez sans inquiétude. Il lui faut ses deux cent cinquante mille francs. Elle les aura.

Car l’hôpital d'Ormesson, qui renferme pourtant cent lits, est, depuis longtemps, trop étroit. La succui sale de Vilhers-sur-Marne, où il v en a quarante, n’est pas non plus suffisante. Et la sœur Candide se désespère. Car, dans bien des taudis, d y a de petits poitrinaires qui se meurent, et qu’elle voudrait soigner, qu’elle pourrait sauver!

Oi , piécisement, pour compléter l’établissement de Villiers-sur-Marne, la sœur possède le plan d’un pavillon modèle, d’un vaste « hall » de quati e-vingts lits, ou, par un système de ventilation extrêmement ingénieux et qu’on pourrait appeler les poumons de f hôpital , il y aura constamment appel de l’air pur et rejet de l’air vicié, où

POUR LES PETITS POITRINAIRES

l’on créera même une atmosphère artificielle et chargée de principes salutaires, où les malades respireront, en un mot, la santé et la vie.

Il faut que ce pavillon soit construit. Il faut que cette belle Œuvre de miséricorde, à laquelle tant de grands cœurs ont déjà apporté leurs dons généreux, tant d’illustres médecins leur science, dispute et arrache au trépas un nombre toujours plus grand de victimes innocentes.

Car on peut les sauver. Non pas toutes, hélas ! mais on en sauve; et le vieux préjugé, qui condamnait à mort tous les poitrinaires, est désormais vaincu. Grâce aux progrès de la thérapeutique, la phtisie, prise au début, chez l’enfant, chez l’adolescent même, n’est plus incurable. Le docteur Léon Petit, secrétaire général de l’Œuvre et l’un de ses plus zélés propagandistes, m’en a donné les preuves certaines, a mis sous mes yeux les statistiques, les pièces du procès. Trente pour cent des malades sortis des hôpitaux d’Ormesson et de Yilliers-sur-Marne sont guéris, radicalement guéris. Deux jeunes gens, admis assez tard dans la première de ces maisons, qui ne date que de 1888, ont même pu subir victorieusement l’examen du conseil de révision et sont aujourd’hui soldats.

Pauvres enfants ! Avec quelle joie ils ont du entendre le mot du major : « Bon pour le service. » Eux qui, naguère, crachaient le sang, n’auront plus à le répandre, un jour peut-être, que pour la patrie.

Pour construire ce nouveau pavillon, qui portera à deux cents le nombre des lits mis au service des petits poitrinaires, sans distinction de culte ni d'origine , et dont le plan a été conçu en vue de l’application des découvertes les plus récentes de la science au traitement de la tuberculose, une pensée délicieuse et touchante, une pensée d’or, qui ne pouvait naître que dans le cœur d’une femme, est venue à la sœur Candide.

Son Pavillon des Enfants de France, c’est aux enfants, à tous les enfants, qu’elle le demande. « Pensez à vos petits camarades mourants, leur crie-t-elle. Parlez d’eux à vos parents, à vos amis. Travaillez à les sauver. Donnez votre brique à leur hôpital. Le prix de chaque brique » est fixé à un franc. Donnez-en cent, et vous aurez le titre de Bienfaiteur; donnez-en mille, et vous serez Fondateur. N’en donnez qu’une, si vous êtes pauvre. Elle sera reçue avec la même reconnaissance. Mais que tous les dons soient faits au nom

POUR LES PETITS POITRINAIRES

d un entant, qu’on y associe le souvenir d’un enfant. »

Sentiment délicat et profond, et vraiment digne d’une âme chrétienne ! Il semble à cette sainte lemme que l’aumône soit plus pure, plus sacrée, plus agréable à Dieu, quand elle tombe de la petite main d’un nouveau-né, — et, pour mieux lutter contre la tombe, elle fait appel à tous les berceaux.

Cet appel, j’en suis convaincu, aura le plus grand retentissement. Il parviendra jusqu’au tond de bien des cœurs et il y fera vibrer les fibres les plus intimes de la sensibilité. Toutes les familles en seront émues, et — surtout et d’abord — toutes les mères.

Vous serez émue, vous, l’heureuse femme, qui tenez, dans l’attitude auguste des madones, votre enfant nu sur vos genoux, et qui admirez, remplie d’un tendre orgueil, son corps si frais, si robuste et si sain. Vous songerez à ces pauvres êtres qui sont venus au monde déjà rongés par un horrible mal, les membres grêles, les yeux creux, les lèvres pâles, le front sombre, et vous les comparerez en frémissant à ce charmant bambino, qui

fait la joie et la parure de votre foyer. Vous son-

PltOSE.

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gérez combien il est aimé, choyé, dorloté, cc roi de votre cœur, tandis que les autres — ceux que la bonne sœur Candide, faute de place, n’a pu encore recueillir — - s’étiolent et agonisent sur quelque grabat. Alors, vous voudrez que votre bel enfant vienne en aide aux petits malades, que son nom bien-aimé, que vous ne pouvez prononcer sans sourire, soit écrit sur les briques du Pavillon des Enfants de France , que son premier geste soit un geste de bonté; et, selon vos moyens, vous mettrez la bank-note, le louis d’or ou la pièce blanche entre ses doigts si mignons, dans son petit poing maladroit, que vous avez si souvent dévoré de baisers avec un râle de plaisir.

Vous serez émue aussi, vous, la mère douloureuse et pleine d’angoisse, qui vous réveillez en sursaut, au bruit d’une toux trop connue, et qui courez pieds nus dans la chambre vers un berceau d’où sort une faible plainte. Ah! qu’on les guérisse, 11’est-ce pas, qu’on les sauve tous, les petits malades! Et pour que le vôtre vous soit conservé par le bon Dieu — à qui croient toutes les mamans — vous enverrez, et tout de suite, et avec quels vœux ardents, vos mille francs ou vos vingt sous à l’œuvre de tendresse et de pitié, à l’asile

POUR LES PETITS POITRINAIRES

béni où l’on soigne et où l’on aime les enfants qui toussent.

Je suis sûr encore qu’il vous touchera, l’appel de la sœur Candide, ô jeune femme dont un précieux espoir ralentit la marche et qui vous appuyez» plus lourde, au bras de votre époux. Comment s’appellera-t-il, le cher attendu? Je jurerais que vous lui avez déjà choisi un nom. Envoyez-le bien vite, avec votre offrande, à l’hôpital des petits tuberculeux; et, comme on dit dans la belle prière, qu’il soit béni, le fruit de vos entrailles, l’heureux enfant qui aura fait le bien, même avant d’être né !

Mais vous aurez surtout le cœur déchiré par la pensée des petits moribonds qu’on dispute à la mort, vous, mère lamentable et long voilée de noir, qui prenez si souvent le chemin du cimetière. Des fleurs que vous arrosez d’une main pieuse et tremblante sur le tombeau de votre enfant, il va monter aujourd’hui un parfum plus pénétrant et plus suave, et comme un conseil angélique. Vous respirerez, pour ainsi dire, la chère âme envolée ; et le nom gravé sur la pierre vous demandera de l’inscrire au mur de la maison des petits martyrs, comme un souvenir envoyé à ceux

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qui pleurent et qui souffrent par celui qui repose et ne souffre plus.

En ai-je assez dit pour attendrir mes lecteurs et pour attirer la générosité publique vers l’Œuvre excellente des petits poitrinaires? Non, sans doute. Mais tous les bons cœurs m’ont compris.

Cependant je ne veux pas terminer cette page sans parler des innombrables témoignages de sympathie déjà recueillis par l’Œuvre. Dans le volumineux dossier que m’a communiqué M. le docteur Léon Petit, j’en trouve de magnifiques, qui honorent grandement les donateurs, et de très modestes, qui ne sont pas les moins touchants. Voici la liste de souscription des enfants alsaciens, — et le cœur se serre de regret. — Voici celle des enfants russes, — et il s’épanouit d’espérance.

Mais il en est une devant laquelle, je ne rougis pas de l’avouer, des larmes me sont venues aux yeux.

Il s agit d’une très humble, d’une très pauvre obole, une dizaine de francs. Mais ils ont été souscrits par quelques-uns de ceux que la loi appelle les enfants moralement abandonnés, c’està-dire par de pauvres créatures, nées dans l’abjec-

POUR UES PETITS POITRINAIRES

tion, arrachées à des parents hideux, et chez qui la société essaye — hélas ! souvent en vain — de guérir le virus du mal, le crime héréditaire.

Eh bien ! telle est la puissance de la charité. Elle a illuminé l’enfer de ces damnés innocents d’un rayon de Paradis; elle a inspiré à ces malades de l’âme un peu d’amour pour les malades du corps, leurs frères moins infortunés qu’eux. Et, à nous, les heureux, à qui le bien est si facile, voici que les lugubres enfants du vice et de la misère donnent une leçon et un exemple.

Pareille à ces plongeurs de l’Inde, qui se jettent à la mer, une lourde pierre entre les mains, et descendent dans le monde impur des eaux, peuplé de monstres et plein d’épouvantements, l’admirable pensée de la sœur Candide a pénétré jusqu’au dernier bas-fond social, et elle nous en rapporte cette perle, divine : la Bonté.

20 mars 1894.

EN ALGERIE

J’ai eu plusieurs fois le plaisir de dîner, chez des amis et dans 1 intimité, avec M. le général du Bai ail, et de constater qu’il est la séduction en personne.

D’abord, physiquement, il est superbe. Je n’ai jamais vu de plus aimable ni de plus loyal visage à moustaches grises. Né en 1820? Allons donc ! Il a la chaleur d’âme et la verve d’un sous-lieutenant. C’est lui qui aurait le droit d’adresser à nos jeunes refroidis le fameux vers :

Donnez-moi vos vingt ans, si vous n’en faites rien.

Soixante-quatorze hivers? Soit. Mais des hivers algériens, avec du soleil et des fleurs. Tel que le

EN ALGERIE

voici, campez-moi sur un champ de bataille ce beau chef de cavalerie, apportez-lui sa vieille cravache du 1er spahis et demandez-lui une charge à la Murat, à la tête d’une ribambelle d’escadrons. Et vous verrez, comme disent les ouvriers, de cc l’ouvrage bien faite », soyez tranquilles. Je n’en veux pour preuve que l’éclair de joie intrépide, la folie de l’épée, qui brille dans les yeux du général, quand il vous parle de la bataille d’Isly ou de la prise de la Smala.

Nul, mieux que lui, ne conte les histoires de guerre. C’est vibrant, clair, pittoresque et jamais trop long. Une ou deux lois, sous le charme de sa parole, j’ai songé : « Que n’avons-nous ici un sténographe? » Eh bien, aujourd hui, voilà mon regret consolé. Le premier volume des Souvenirs du général vient de paraître, et, pour ceux qui, comme votre serviteur, aiment le cc méletaire », c’est une ivresse.

Oh ! pas de phrases ! Pas de rhétorique! Aucune prétention au style ! Mais un train de récit, une allure de cheval de sang ! Et des laits, des laits, en veux-tu ? en voilà ! Des escarmouches et des batailles, des portraits de soldats et d’officiers, d’admirables anecdotes militaires, tout cela dit

avec une sûreté de mémoire, une bonne humeur, une rapidité charmantes, et donnant l’impression de cc vrai », la surprise amusante d’un croquis tracé à la hâte, sur le pommeau de la selle.

Pour peu que le lecteur ait pour deux liards d’imagination, elle ressuscite alors devant lui I Algérie de la conquête, l’Algérie du pèreBugeaud et des lithographies de Raffet, l’Algérie des fantassins à buffïeteries et des officiers en haut képi et en tunique à jupe. N’en rions pas, morbleu ! de ces vieux uniformes. Ceux qui les portaient se sont couverts de gloire au col de Mouzaïa et à Constantine. Ils furent les troupiers de Mazagran, où une poignée de braves dans une bicoque arrêta l’effort de quinze mille combattants; ils furent ceux de Sidi-Brahim, où nos petits chasseurs à pied moururent comme aux Thermopyles, où le capitaine Dutertre atteignit au sublime de Régu lus.

Tout en lisant ces glorieux et sanglants épisodes de nos premières campagnes d’Afrique, dans le livre si vivant et si français du général du Barail, je me rappelais mon séjour d’hiver à Alger et mes promenades dans les environs, il y a trois

EN ALGÉRIE

Est-il possible? Ces arcades du boulevard de la République, qui vous donnent la sensation de la rue de Rivoli, avec la Méditerranée à la place du jardin des Tuileries, c’est T ancien nid de pirates barbaresques que nous avons pris en 1830 ! Ce Boufarik, où l’on va par un train de banlieue, comme à Asnières, et où il y a de si beaux eucalyptus, c’est le coin sinistre de la Mitidja, où les Hadjoutes ont coupé la tête à tant de nos pauvres soldats ! Ah ! qu’elle est loin, l’Algérie des temps héroïques !

. Et je me suis revu, peu de jours après mon

débarquement, par une matinée ensoleillée, buvant mon café, sur ce même boulevard de la République, à la terrasse de la brasserie Gruber (ô couleur locale!). J’étais en compagnie de mon ami, le commandant de Y..., homme de premier mérite, élevé en Algérie et parlant l’arabe aussi bien que sa langue maternelle. Comme je riais avec lui de l’impression, peu exotique, que me donnait le milieu ambiant, un indigène vint à passer. Oh! un type magnifique, très majestueusement drapé, avec des yeux de diamant noir et le profil de bouc de YÉliézer à la fontaine , dans le tableau d’Horace Vernet.

MON FIîANC PARLER.

Le commandant, qui connaît tout le monde là-bas, l’appela par son nom, le pria de s’asseoir auprès de nous et fit la présentation. C’était le cadi — quelque chose comme le juge de paix — d un village de la Kabylie; et je remarquai tout d’abord, épinglées sur son burnous, les palmes académiques.

Fidèle observateur du Coran, le cadi demanda une « demi-gazeuse » ; puis on causa. Et, dans le français le plus correct, avec très peu d’accent, sans nous tutoyer, — chose extraordinaire pour un Arabe, — il nous parla de la région qu’il habitait et des progrès que l’agriculture y pourrait obtenir à l’aide des machines et de la culture intensive. Oui, comme j’ai l’honneur de vous le dire! Ce pei sonnage à physionomie et à costume bibliques était ferré à glace sur les procédés d’engrais de M. Ville et sur les phospho-guanos. J’étais stupéfait. Je croyais entendre un propriétaire rural de Seine-et-Marne.

Mais où je faillis suffoquer, c’est quand ce prodigieux bédouin se mit à nous expliquer qu’on devrait éclairer le village où il demeurait — un trou de quelques centaines d’habitants — à la lumière électrique. Selon lui, rien n’était plus aisé,

EN ALGERIE

un torrent voisin offrant la force motrice nécessaire. Et, pris d’une sorte de délire scientifique, il se lança dans les accumulateurs, les ampoules Edison, que sais-je? et déploya une technique qui était de l'hébreu pour moi, attendu que toutes ces belles choses n’existaient pas encore, du temps où je suivais, au lycée Saint-Louis, le cours de physique de M. Lissajoux.

Entre nous soit dit, je sentais bien que le cadi, très fier de son savoir et très vaniteux, ainsi que presque tous les indigènes, voulait m’éblouir et, comme on dit en argot parisien, qu’il « se payait ma tète ». Mais il peut se vanter d’y avoir réussi. J’étais positivement confondu par tant de connaissances, de culture intellectuelle. Allons, la civilisation triomphait, décidément. Et, comme je m’exclamais, quand il nous eut quittés, et que je déclarais déjà faite l’assimilation des indigènes aux idées européennes :

« Ne vous montez pas la tête, me dit en souriant M. de Y..., et venez avec moi. »

Et, par les ruelles grimpantes de la Kasba, il me conduisit jusqu’au petit cimetière qui entoure la jolie mosquée de Sidi Abd-er-Rahman, un des derniers coins d’Orient restés intacts à Alger. De

là-haut, on jouit d’un immense et admirable point de vue sur le golfe, avec l’Atlas au loin, et le Djurjura neigeux.

Mais le commandant ne m’avait pas mené là pour contempler le paysage. Dans un angle des murs de la mosquée, tout près d’un vieux figuier alors dépouillé de ses feuilles, il me montra un étrange vieillard, accroupi sur une natte pourrie, les genoux au menton, demi-nu sous des loques pouilleuses, qui marmonnait des prières en roulant entre ses doigts un chapelet à très gros grains. Tout ce qu’on voyait de son corps était couleur de bronze, et semblait sec et dur comme une vieille racine. Un peu d’étoupe blanche, qui était de la barbe, moisissait sur sa face émaciée, et dans ses yeux d’aveugle, éteints et laiteux, flottait le rêve immuable, l’idée fixe du fanatique.

Je lui jetai quelques sous, sans qu’il interrompit par un geste ou par un murmure la litanie où il énumérait probablement les quatre-vingt-dixneuf qualités d’Allah.

« Ce saint homme, me dit M. de Y... en rn’entiainnnt, est célébré par sa pieté dans toute l’Algérie. Il fait des miracles. Les feuilles du figuier

EN A LGÉltlE.

sous lequel il prie nuit et jour, guérissent de toutes les maladies. Des pèlerins viennent en cueillir, chaque été, — et des pèlerins qui arrivent quelquefois, s’il vous plaît, des plus lointaines oasis du Sud... Soyez assuré que ce dévot personnage ne demande au ciel, dans ses oraisons, que l’extermination des Roumis. Qu’il nous arrive malheur, comme en 1870, que nous perdions, aux yeux des Arabes, notre prestige d’invincibles, et ce marabout pourra très bien devenir l’inspirateur et le chef d’une terrible révolte, le Prophète attendu, le « Maître de l’Heure »... Et tenez encore pour certain que, dans ce cas, notre prétentieux électricien, notre savant agronome de la brasserie Gruber, marcherait comme les autres pour le massacre en masse des infidèles... Maintenant, mon cher ami, allons faire un tour au Cercle, où nous retrouverons l’Algérie civile, l’Algérie qui fait des élections et des affaires; et nous pourrons aussi, ce soir, si vous voulez, « flirter » avec les petites Anglaises de la colonie d’hiver, à Mustapha... Mais, crovez-moi, si la France veut conserver sa conquête, qu’elle n’y montre jamais ceux qui la représentent qu’entourés de fusils chargés et de sabres nus; et méfions-nous des

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cœurs qui battent sous tous les burnous, même décorés du ruban violet. »

... Ces sages paroles me sont revenues à l’esprit, tout à l’heure, en fermant le livre, plein de grâce chevaleresque, du général du Barail. Cette belle et fertile Algérie, dont la prospérité ne peut que grandir, nous la devons aux héros, illustres ou obscurs, dont il nous raconte les exploits, et nous n’y resterons les maîtres qu’en gardant les vertus militaires de notre race. A ce point de vue, d’ailleurs, les récits du vieux spahi sont pour rassurer les inquiétudes de notre patriotisme.

« Ah ! les braves gens ! » s’écrie-t-on à toutes les pages. Non, les fils de pareils soldats ne peuvent avoir dégénéré, et il y a toujours, dans leur poitrine, un écho prêt à répondre au roulement rauque des tambours ou à l’aigre appel des trompettes de cavalerie.

22 mars i 89 î .

RÊVERIE PRINTANIÈRE

Il y a deux ou trois ans, quand les « enquêtes » étaient à la mode, un indiscret journaliste m’a demandé, par lettre circulaire, quel « effet » me faisait le printemps. Je n’ai rien répondu, trouvant celte curiosité tout à fait offensante et voulant m’épargner un aveu pénible. Car, par une triste conséquence de l’âge, le printemps me fait moins d’effet chaque année.

Eh bien! aujourd’hui, je crois que je répondrais, sans fausse honte, à la question de ce reporter. Loin de moi les pelits ridicules du vieux jeune-premier! Il y a un quart de siècle, ô Zanetto, que tu chantais: « Mignonne, voici l’avril ! » Tu as donc le droit d’avouer que l’éclosion des tendres lilas coïncide, à présent, pour toi, avec

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des lourdeurs de tête et de l’embarras gastrique. Tu es pareil à la petite femme de Grévin, qui, assise sur son lit et l’almanach à la main, s’écrie, avec conviction : « V’ià le printemps ! Je vas me purger. » Et la chaude caresse du soleil de mars dans ton dos et sur tes reins ne te met plus dans tous tes états. Heureux si elle ne réveille pas dans tes membres quelque rhumatisme" endormi. Les lanternes multicolores des gondoles dorées de Watteau, appareillant pour Cythère, vous font signe, mes jeunes amis. Pour moi, je m’estime trop content d’être à peu près d’aplomb, depuis quelques jours, et de n’avoir pas à me diriger vers les bocaux transparents du pharmacien.

Cependant, bien que de plus en plus calme au point de vue de la galanterie, je n’en ai pas moins délicieusement joui, cette année, de la tiède atmosphère et de l’azur limpide, où montait la voix d’argent des cloches de Pâques. Car les Jours Saints sont rarement aussi purs, et, d’ordinaire, c’est une bise très aigre qui échevèle la crinière des chevaux d’omnibus, quand ils ont un rameau de buis piqué près de l’oreille. Oh ! les douces après-midi, où l’on peut flâner, le paletot ouvert et le foulard dans la poche, à travers les

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magnificences du Paris triomphal ! J’en ai profité tant que j’ai pu, et je suis allé voir luire au soleil les grosses lettres d’or des enseignes. Jamais la merveilleuse Cité ne m’était apparue plus élégante et plus luxueuse.

Dimanche, place de la Concorde, c’était un éblouissement. Une foule immense circulait, paisible. Des files torrentielles de voitures couraient, glissaient vers les statues cabrées, à l’entrée des Champs-Elysées, et le miroitement des aciers et des cuirs vernis vous aveuglait. L’Obélisque était rose; les pompeux édifices, à droite et à gauche de la rue Royale, semblaient rajeunis, et un vent léger arrachait des jets de perles à l’aigrette liquide des fontaines. Là-bas, sur l’escalier monumental de la Madeleine, on voyait un grouillement de fourmis. De la joie flottait dans l’air. On était comme enveloppé d’une clameur d’allégresse. J’ai voyagé, je connais plusieurs capitales. Non, en aucun lieu du monde, on ne peut avoir, à un tel degré, la sensation d’une grande nation et d’un peuple heureux.

Est-il possible que je me sois mis à songer, dans

ce bain de lumière, de richesse et de bonheur,

que cette place de la Concorde — comme tous

PROSE. — VI

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les points de la grande ville, hélas ! — est peuplée de souvenirs odieux et funestes?

C’est ici, pourtant, tout près de cette fontaine dont bruit et bouillonne l'écume blanche, que tant de sang a coulé et que se dressait, il y a juste un siècle, la guillotine révolutionnaire, l’échafaud permanent de la Terreur. C’est ici que les tambours de Santerre ont étouffé sous leur roulement la voix du roi qui disait: « Je pardonne » ; ici, que des reines et des princesses ont été traînées dans la dure charrette, les mains liées derrière le dos et le crâne tondu sous un bonnet de servante; ici, que fonctionnait sans cesse la machine rouge, gardée par les baïonnettes des sectionnaires et les aiguilles des tricoteuses, et que les coups sourds et réguliers du couteau rhythmaient la ronde des petites filles, qui, à quelques pas de là, sous les quinconces des Tuileries, chantaient ce mélancolique refrain, où vibre un écho des misères de l’époque :

Dansons la capucine,

N’y a pas de pain chez nous,

Y en a chez la voisine,

Mais ce n’est pas pour nous.

Mais, sans remonter jusqu’à ces temps épou-

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vantables, pourquoi se souvient-on aussi, devant cette avenue au bout de laquelle l’Arc de la Grande Armée triomphe dans le soleil couchant, que, par cette voie admirable, il y a vingt-trois ans, a défilé le torrent noir de nos vainqueurs, ayant à leur tête les trois vieillards casqués? Et ne tournons pas nos yeux de l’autre côté, vers la porte de ce noble jardin où des Renommées équestres brandissent leurs trompettes; car, si la perspective s’étend maintenant par là, si profonde, c’est que, dans une de nos luttes de Caïn, nous avons nous-mêmes livré aux flammes le vieux palais de nos rois.

Ne regardons pas non plus au Sud ; car voici, de l’autre côté de la Seine, ce Parlement scandaleux, où, l’an passé, quand la Vérité voulait se faire entendre, on lui mettait la main sur la bouche; — ni au Nord; car, hier, à la porte de cette lourde église, un homme tombait, tué par l’explosion de sa propre haine, éventré par l’horrible engin de massacre qu’il voulait jeter sur des femmes et des enfants en prières.

Il est dissipé, le charme de ma promenade printanière. Avec la poussière de Paris, la vieille poussière historique, que le vent du Nord-Est

vient de soulever et dont il me fouette le visage, j’ai respiré l’odeur de poudre et de sang des révolutions !

Et, le lendemain, quand je fais sauter la bande d’un journal du matin et quand j’y lis qu’une malheureuse femme et sa petite fille ont été trouvées, mortes de faim, dans un taudis de la rue Pétrarque, alors, oh ! alors, elle me fait horreur, mon impression de confiance et de bien-être égoïstes, dans la belle journée de fête, parmi le luxe et l’opulence de l’énorme ville !

Mortes de faim ! Vous avez bien lu. Mortes de faim ! Une mère et son enfant ! Et elles açonisaient peut-être, tandis que je regardais filer ces somptueux équipages; elles agonisaient, ces deux créatures, qui auraient vécu, pendant huit jours, avec le prix des gants d’un valet de pied ! Et, vers le soir, leurs cadavres étaient déjà froids, sans doute, là-haut, dans leur galetas, sur cette colline du Trocadéro, que je regardais, en traversant le pont de la Concorde, et dont j’admirais, avec un plaisir d artiste, le pittoresque profil sur la pourpre du Ciel !

En vérité, devant cet effroyable fait-divers, j’ai le remords de mon heure joyeuse de la veille,

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quand je me laissais bercer par l’optimisme. Non, la nation n’est ni grande ni heureuse, dont l’état social permet de telles monstruosités; et il avait bien tort de se dérouler si fièrement dans l’azur, le large pavillon tricolore, sur le Ministère de la Marine.

Pour m’attrister encore davantage, elles me reviennent de nouveau à l’esprit, les lugubres réminiscences de l'histoire du siècle, qui s’évoquaient, hier, devant moi, sur la place ensoleillée.

Ainsi, de toutes ces convulsions, de toutes ces luttes, de toutes ces guerres, de tous ces formidables efforts vers un peu plus de justice et d’égalité dans les conditions de la vie, voici le résultat. Rien ! Il y a des misérables comme avant, des désespérés comme avant, des affamés comme avant. Tout le sang répandu sur les échafauds de 1793, sur les barricades de cent émeutes, au pied du mur des fusillades de la Commune, n’a pas engraissé le champ du pauvre et, au bout de cent ans, ne fait pas pousser pour lui un épi de plus. Nue et la peau collée à son squelette, la Misère tend toujours ses mains suppliantes; et les orateurs pleins de salive n’ont à lui donner, pour se vêtir et pour se repaître, que des phrases et du

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vent. Impuissance de la parole et du glaive ! Nul progrès ! Car je défends qu’on prononce ce mot devant moi, tant qu’une femme et un enfant pourront mourir, faute de pain, devant Paris regorgeant d’or.

Et, le cœur crevé d’amertume, on prévoit l’avenir semblable au passé, d’autres harangues creuses, d’autres rages stériles, d’autres révoltes vaines. La révolution est comparable aux malheureuses syphilitiques, qui peuvent concevoir, qui souffrent toutes les douleurs de la grossesse, mais dont le sang corrompu finit par empoisonner le fœtus, et qui avortent toujours. N’espérez rien de l’œuvre de haine. La bombe de l’anarchiste ne lera pas plus pour le bonheur du monde que la guillotine du jacobin.

Cependant, tandis que je m’abandonne à ces sombres pensées, le printemps s’épanouit devant moi, délicieux et ironique. La nature, l’éternelle inexorable, me reproche de m’émouvoir, me rappelle doucereusement les vérités banales et cruelles.

Insensé, qui rêves de changement devant l’immuable, ne sais-tu pas qu’après la chaude saison vient l’horrible hiver, auquel succède un nouveau printemps, et que tout évolue sans cesse, mais

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que rien ne change? Tu parles de justice; et des cent fleurs qui couvrent cette branche d’amandier, quelques-unes à peine donneront un fruit. Le progrès? Un mot. Relis la monotone histoire. Vois la grandeur de chaque peuple toujours suivie de décadence. Que de civilisations disparues ! C’est un va-et-vient de marée. L’homme est absurde qui prétend fonder quoi que ce soit. Un jour, le vent du désert dispersera quelques flots de poussière qui auront été les Pyramides; et tout meurt, les fourmis et les étoiles. Celui-là seul est sage qui condamne la vie mauvaise, s’incline devant le mystère — et attend.

29 mars 1894.

CAMBRONNE

Un Nantais, M. Léon Brunschvicg, vient de publier sur le général Cambronne et sur sa vie civile, politique et militaire, une étude écrite d’après les documents inédits des Archives Nationales et du Ministère de la Guerre. Le livre est intéressant, et tous les traits susceptibles de faire honneur au héros du Dernier Carré y sont recueillis et groupés par son compatriote avec un soin pieux, qui n’exclut ni le respect de la stricte vérité, ni l’esprit critique. Tous les lecteurs du Cambronne de M. Léon Brunschvicg y trouveront plaisir et profit; mais, pour moi en particulier, — ai-je besoin de vous le dire? — c’était du cc nanan ». Vous devinez bien, puisqu’on ressuscite aujourd’hui le vieux brave, que je vais lui présenter

CAMBRONNE

les armes et, mille tonnerres ! en faisant sonner les capucines de mon fusil.

Mais déjà vous m’interrompez et me demandez, avant tout, si j’ai trouvé, dans ce nouveau volume, quelque chose de décisif à propos du fameux mot, dans lequel, comme l’a dit un homme d’esprit, la mémoire de Cambronne est « embaumée ». L’auteur de la biographie du général s’est longuement étendu sur cette matière, — si j’ose m’exprimer ainsi, — et sa savante dissertation ne remplit pas moins de trente-six pages. Je les ai lues attentivement, et j’ai le regret de vous apprendre que, sur le point obscur qui nous occupe, elles ne font qu’exciter la curiosité sans la satisfaire.

Ce qui paraît cependant à peu près positif, c’est que la phrase éloquente : « La Garde meurt et ne se rend pas », a été prononcée, le soir de Waterloo, soit par Cambronne lui-même, soit par le général Michel, qui fut tué à ses côtés. Mais il est aussi très vraisemblable que Cambronne, après une nouvelle sommation des Anglais, leur lança son apostrophe excrémentielle et, comme dit Victor Hugo, compléta Léonidas par Rabelais.

Cent fois interrogé sur ce sujet, le général a

toujours répondu qu’il avait refusé de se rendre, mais qu’il ne se rappelait pas les termes dont il s’était servi dans cette minute désespérée. « Tout ce que je sais bien, a-t-il dit un jour au général

de Bréa, c’est que je les ai envoyés faire f . ! » Ce

qui semble indiquer que Gambronne n’avait pas peur du vocabulaire des corps de garde et que, le 18 juin 1815, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il a été fort capable — empruntons encore cette périphrase à l’auteur des Misérables — de déposer du sublime dans l’histoire.

Ne se souvenait-il pas, en effet, de la forme qu’il avait donnée, dans la fièvre du combat, à son héroïque refus? Rien n’est plus admissible. Je crois aussi qu’il était gêné par la double légende. Vue à distance, la belle phrase, qu’il a peut-être trouvée dans un coup d’inspiration, l’intimidait, lui, homme du peuple, et sans lettres. Cela lui paraissait trop beau pour lui. Quant au « mot », que n’avait pas encore magnifié le romantisme, j’ai l’idée que l’intrépide grognard en rougissait naïvement, tout en s’avouant au fond de lui-même qu’il avait fort bien pu le cracher à la face des vainqueurs. Et, vous serez de mon

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avis, tant de modestie et de simplicité sont touchantes.

Simple et modeste, tel fut, pendant toute sa vie, le général de brigade-major du 1er régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde. A chaque grade nouveau — et il les conquiert tous par des actions d’éclat — il est pris de scrupule, se croit indigne, tâche de se dérober. Il faut, pour ainsi dire, le contraindre à l’avancement. Jamais il ne consentit à se laisser nommer général de division, jugeant la tâche au-dessus de son mérite.

Le gouvernement de la Restauration l’avait d’abord, comme on sait, indignement traité. A son retour des pontons anglais et de la prison d’Ashburton, on n’avait pas craint d’envoyer comme traître, devant un conseil de guerre, le fidèle compagnon de l’Empereur à file d’Elbe. Ce fut un scandale. Cambronne fut acquitté, sans doute, mais pas à l’unanimité des voix, et il fallut, pour sauver sa tête, toute la généreuse éloquence du jeune Berryer, qui, bien que royaliste, réclama l’honneur de plaider pour le grand soldat de Waterloo. Or, lorsque, plus tard, Louis XVIII, réparant son injustice, rétablit le général dans ses grades et dignités et transforma même en vicomté

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sa baronnie impériale, celui-ci se contenta de signer « L. Y. Cambronne ». Ces deux initiales signifiaient cc le vicomte ». Impossible, n’est-ce pas, de se moins parer d’un titre?

On ne découvre chez cet admirable soldat qu’une petite vanité, — oh ! si excusable! — celle de ses blessures. Il en était criblé. Déjà, pendant la campagne de France, il avait été atteint plusieurs fois, à Bar-sur-Aube, à Craonne, à la bataille sous Paris. La mitraille anglaise, à Mont- Saint-Jean, l’avait tatoué de cicatrices. En 1820, il eut le caprice de faire constater, par un vieux chirurgien militaire de ses amis, les glorieux stigmates dont il était couvert. La description de ces pauvres membres, troués de coups de feu, hachés par l’arme blanche, donne le frisson. On rêverait volontiers ce corps de martyr étendu sur les genoux d’une mère douloureuse, d’une Pieta, qui serait la France.

M. Léon Brunschvicg nous apporte encore une preuve de l’extrême simplicité de cœur qui distinguait 1 honnête Cambronne. Ce sont quelques lettres d’amour, adressées par lui à une jeune fdle, Sophie-Augustine Corbizet, qui devint sa maîtresse, quand il n’était encore que capitaine,

CAMBBONNE.

et avec laquelle ce fidèle amant correspondait jusqu’en 1818. La lecture de ces lettres est, il faut l’avouer, assez comique; car elles sont hérissées de fautes de syntaxe et la rédaction est digne d’un tourlourou écrivant à sa « particulière ». Le goût du temps s’y retrouve. Cambronne n’hésite pas à débuter par ce amante chérie » et traite parfois son amie de « barbare » et de ce cruelle », comme dans les tragédies classiques. Mais il se lasse vite du style noble que, d’ailleurs, l’objet de ces billets doux 11e réclame pas impérieusement. Tantôt, le capitaine remercie sa Sophie d’un habit qu’elle lui a acheté à la foire, et ne consent à accepter d’elle ce cadeau qu’à la condition de lui en faire un à son tour. Ailleurs, il invite sa maîtresse à ne le point venir voir jusqu’à nouvel ordre, car une épidémie de gale sévit au camp de Boulogne, et le capitaine l’a attrapée.

« Vois quel cadeau je te ferais, s’écrie-t-il, tu connais ma délicatesse, à ne pas vouloir qu’aucune femme puisse jamais me reprocher que je sois l’auteur de n’importe quelle souffrance que je pourrais lui donner dans l’état où je suis. Que serait-ce donc pour ma bonne amie, ma maîtresse, mon amante, ne se voir que des yeux, tan-

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dis que nos cœurs désireraient tant de se rapprocher, de se confondre; la raison ne serait rien, j’en juge par ton amour, et la mienne pourrait bien n’être plus la maîtresse de se souvenir de la sagesse... Je t’embrasse avec un cœur brûlant toujours du feu éternel qui ne peut s’éteindre qu’avec la vie. »

On le voit par cet échantillon, le pioupiou traditionnel des vaudevilles et des caricatures, le petit fantassin qui, sur un banc de jardin public, regarde en louchant les appas d’une nourrice, n’écrirait pas d’une autre encre. La correspondance amoureuse de Cambronne n’offre rien, je le constate, où la subtilité de nos psychologues puisse s’exercer.

Mais ne raillons pas les âmes naïves, gardonsnous de rire des pauvres d’esprit. Mieux que les intellectuels, ils acceptent en bloc certains sentiments que détruirait l’analyse, certains devoirs qui ne supporteraient pas l’examen de la raison, et qui sont pourtant ce qu’il y a de plus essentiel à la marche de l’humanité. Cambronne, soldat ignorant, aima passionnément sa patrie et l’homme en qui elle était alors incarnée; et lorsqu’il eut à braver la mort pour sa France et pour

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