‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 27 sur 30 · G AM B H ON NE · texte numérisé non relu

G AM B H ON NE

son empereur, ce Dumanet fut l’égal d’Achille.

11 faut que je fasse un aveu. C’est avec une sorte d’envie que je considère ces destinées de soldats, humbles par la pensée, glorieuses seulement par les actes. Car dans ces existences si rudes et si agitées, il y a une grande douceur. Ces hommes ont un devoir très simple; ils le connaissent bien, ils sont sûrs d’exercer une vertu eu obéissant. Méprisez-moi si vous voulez, vous à qui tout pouvoir semble une tyrannie et qui n’admettez d’autre maître que vous-mêmes.

Hélas! être son maître, que cela est difficile! N’obéit-on pas toujours? A ses intérêts qu’on qualifie de nécessités, à ses préjugés qu’on décore du grand nom de principes. Et que d’hésitations! La question se pose, à chaque pas : ce Que faire? » En dehors de quelques lois de morale élémentaire, personne n’est sûr de rien. Il n’y a guère que les fanatiques et les imbéciles qui n’aient jamais l’inquiétude ou le regret de leurs actions. Qui n’a pas senti, dans les circonstances graves de la vie, le besoin d’une règle?

Le soldat, lui, se repose sur ce solide point d’appui, l’obéissance. Il abdique sa volonté, — et ce renoncement est noble, car il peut entraîner,

MON FRANC PARLER

pour celui qui le fait, le sacrifice de sa vie, — il devient passif, et voilà un homme tranquille. Il sait maintenant où est son devoir!

On nous rebat les oreilles de liberté à outrance, des droits de l’individu. Bah! je n’entends parler autour de moi, et par les plus fougueux révolutionnaires, que des chefs du parti, de la discipline du parti. Seulement, ces chefs sont mal obéis, cette discipline violée sans cesse, et c’est le gâchis. Dans l’armée, on donne et on exécute les ordres pour de bon. Voilà toute la différence. Et, au sommet de la hiérarchie, il y a une entité, un symbole, un pouvoir qu’on ne discute pas, quelque chose de flottant, de mystérieux et de sacré : le drapeau.

« Brutes! me crie un frénétique. Brutes et esclaves, qui tuent et meurent pour une loque au bout d’un bâton ! »

Excusez l’infirmité de ma nature. J’aurais aimé à être une de ces brutes, un de ces esclaves, qui acceptent le joug militaire, mais en qui palpitent cependant l’honneur, la fidélité, le dévouement, et ce qu’il y a de plus haut dans l’homme, le mépris de la mort !

Cambronne fut un de ceux-là. La légende veut

CAMBRONNE

que, grossier soudard, il ait accompagné d’une parole immonde son plus bel acte d’héroïsme. Qu’importe? Le respect et l’admiration sont tellement enracinés dans nos cœurs pour ceux qui préfèrent un idéal quelconque à la vie, que le fumier vomi par le soldat de Waterloo fait croître et fleurir sur sa tombe un immortel laurier.

5 avril 1 894.

PROSE. — VI

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