I.E CRITIQUE EN VACANCES
pour les phtisiques et fait d’Arcachon une station d’hiver très fréquentée, se développe une rangée, s’égrène un long chapelet de maisons de campagne, de villas, de résidences de toute espèce, où l’on trouve tous les styles, où toutes les fantaisies de propriétaires se sont donné libre cours, où le château Renaissance coudoie le kiosque oriental, où le chalet suisse alterne avec le cottage anglais.
Mais je ne venais pas à Arcachon pour voir la ville de plaisir, de luxe et d’élégance, qui ne diffère pas, en somme, des see-place de même nature. De la gare, j’ai couru a la jetée, où chauffait depuis deux heures le petit bateau à vapeur de M. Laroque, le premier ostréiculteur dubassin; nous nous sommes embarqués sans retard; notre aimable hôte a commandé à son mécanicien: « Machine en avant ! » et nous avons immédiatement pris le large.
La journée, qui avait commencé par une brume automnale assez épaisse, promettait d’être splendide, et elle a tenu toutes ses promesses. Au moment où notre steamer en miniature s’éloignait de la côte, le soleil, vainqueur des nuages, criblait d’étincelles la mer, limpide comme un lac. La marée était basse — il fallait choisir cette heure de départ,
puisque nous voulions visiter les parcs, — et dans toute l’étendue du bassin se montraient les îlots verts des huilrières. Au bout d’une petite demiheure de navigation, nous pouvions voir de près ce territoire sous-marin que l’État confie à l’industrie privée moyennant une faible redevance, mais à titre précaire seulement, et qui n’est visible que lorsque le flot s’est retiré. Il offrait en ce moment le coup d’œil le plus pittoresque, et tous les bancs de sable étaient couverts de groupes d’ouvriers des deux sexes. Mais ici le sexe ne se reconnaît que de près; car les femmes portent la culotte — une culotte de flanelle rouge, gaillardement retroussée jusqu au-dessus du genou. De loin, on ne distingue les femmes qu’à leur bênèze , grande coiffe de calicot à fleurs imprimées, qui les protège de l’ardeur du soleil.
Une très nombreuse population — trente mille âmes environ — travaille sur les parcs; et la besogne est si peu dure et si facile que les familles
entières — le mari, la femme et les enfants y
sont employées. Elles habitent, pendant la saison d’exploitation, une série de baraquements établis sur la côte. Cela finira par devenir des villages, des communes, l’industrie huîtrière, toute récente,
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prenant chaque jour un cléveloppementplus considérable. Jusqu'à présent, les ouvriers ne sont que campés. Dès que la mer baisse, ils montent dans des tilloles ou pinasses, longues barques à fond plat, pointues des deux bouts, allant à la voile et à l’aviron, et ils se rendent dans les parcs, où ils gagnent en peu d’heures un salaire suffisant. Mangeons des huîtres à déjeuner, mes amis. Nous nous ferons plaisir d’abord, et ensuite nous assurerons l’existence de plusieurs milliers de familles.
Arrivé devant l’établissement de M. Laroque, le plus important du bassin d’Arcachon, notre bateau à vapeur jeta l’ancre; nous sautâmes dans la chaloupe, et, après avoir retiré bottines et chaussettes et enfilé des culottes de toile énergiquement appelées « salopettes», afin de nous mouiller les mollets sans scrupules, nous commençâmes notre promenade.
J’en ai peu fait de plus intéressantes et rarement j’ai mieux admiré l’union de la science et de l’industrie. Le grand inventeur, l’homme de génie de la chose, c’est M. Coste, qui, le premier, eut l’idée de recueillir le frai de l’huître et de l’élever dans de bonnes conditions. L’industrie privée n’a fait que mettre en pratique la théorie de Coste et tirer
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le meilleur parti possible de son invention; mais elle a trouvé, dans ce sens, les procédés les plus ingénieux e t qui se perfectionnent de jour en jour.
Au printemps, le frai de l’huître couvre toute la mer, et ce que les poissons en dévorent est incalculable. Une infime quantité seulement — nous dirons tout à l’heure le résultat qu’elle donne — est recueillie par l’ostréiculture. Comment? De la manière la plus simple.
Des tuiles enduites d’une composition de sable et de chaux et protégées par des cages de bois qui contiennent cinquante tuiles environ, s’imprègnent de ce frai et ne tardent pas à se couvrir de toutes pe tites huîtres. Sur chacune de ces tuiles, appelées collecteurs, il y a plusieurs centaines de mollusques. On laisse ainsi croître pendant six mois les huîtres enfantines. C’est, si l’on me permet cette comparaison , leurs mois de nourrice; et les crabes en détruisent une bonne moitié, cela va sans dire. La plus grande mortalité frappe toujours les enfants en bas âge.
Les six mois écoulés, on ouvre les « ruches », — c’est le nom donné à ces cages de bois, que les gros temps n’épargnent guère, bien entendu ; — on enlève, en grattant l’enduit avec un couteau, les
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huîtres qui ont victorieusement subi cette première épreuve, et on les dépose, par deux ou trois cents, dans des cages plus compliquées qu’on, appelle les « ambulances » . Là, protégée par un treillage contre tous ses adversaires, la jeune huître grandit et prospère. C’est l’adolescence après l’enfance, le pensionnat après la nursery. Jusqu’au fil de fer de l’« ambulance » qui rappelle la grille du couvent.
A dix-huit mois, l’huître est une jeune personne qu’on peut présenter dans le monde. Je ne dis pas une jeune fille à marier, l’huître étant hermaphrodite.
Le monde, c’est la cc claire », c’est-à-dire un vaste carré de sable, encadré d’un petit talus de terre glaise que ne dissout pas l’eau de mer, et dans lequel un système d’écluse, très simple, maintient toujours environ un pied d’eau, qui protège les habitantes de la « claire » des coups de gelée et des coups de soleil, également funestes pourelles.
Dans la « claire », l’huître, abandonnée à ellemême et trouvant dans l’eau salée sa mystérieuse nourriture, reste jusqu’à l’âge de deux ans, de deux ans et demi, de trois ans au plus, et atteint l’état d’embonpoint et de santé où elle est mûre, hélas! pour le couteau de l’écaillère.
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Mais, par ce seul fait qu’elle est libre, elle court plus de dangers ; et j’ai recueilli, sur le compte de ses ennemis naturels, des renseignements qui m’ont paru assez curieux pour que je vous les rapporte.
Le plus fréquent, et par conséquent le plus terrible ennemi de l’huître est le crabe, qui la guette sans cesse et qui, dès qu’elle s’entr’ouvre, se précipite sur elle, la tue et la mange. Il n’est pas toujours assez vif. Quelquefois l’huître se referme à temps et broie le crabe entre ses deux coquilles. Mais, pour quelques-uns de ces scélérats guillotinés comme ils le méritent, il y a, dans les parcs d’huîtres, des milliers de crabes, de « chancres », comme on dit dans le bassin d’Arcachon, qui mènent une existence de bandits triomphants.
L’étoile de mer, qui semble au premier abord le plus inoffensif des mollusques, est encore très redoutable. Elle s’accroche à l’huître, la force à ouvrir sa coquille par une succion puissante, et la dévore.
Mais l’ennemi de l’huître qui la détruit de la façon la plus bizarre, c’est le bigorneau.
Vous connaissez ce tout petit coquillage, le plus vulgaire de tous peut-être, et dont l’aspect est tout
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à fait insignifiant. Eh bien! l’huître, vingt fois plus grosse que le bigorneau et recouverte de son épaisse armure, est sans défense contre lui. Il adhère à la coquille et, sécrétant sans doute une substance qui en altère la chaux, il finit par creuser un tout petit trou par lequel il pompe toute la chair de l’huître. C’est pourquoi on l’appelle ici le bigorneau perceur.
J'ai mis entre mes yeux et la lumière la coquille d’une huître entièrement vidée par un bigorneau. Le trou n’était pas plus gros que celui d’une aiguille.
Contre le crabe, l’étoile de mer et le bigorneau, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de protéger les huîtres parquées. On a plus de ressources contre les poissons, parmi lesquels l’huître compte aussi de très dangereux ennemis. On m’anomméle martramoul’« ange de mer », ainsi nommé à cause de ses grandes nageoires, pareilles à des ailes, qui brise la coquille de l’huître entre ses dents; le marsouin, tellement vorace qu’il avale l’huître sans la broyer; la thère, et enfin une espèce de requin de petite taille, que les marins de ces contrées appellent le touilhe.
Mais on a trouvé un moyen de défense contre
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tous ces affamés. Des piquets de bois hérissent les parcs, et, lorsque les poissons descendent, ils s’y heurtent le ventre et s’enfuient, pleins de frayeur.
Malgré toutes les précautions prises, — et, dans cette industrie de fraîche date, on en découvre constamment de nouvelles, — il faut compter sur beaucoup de déchet. Grâce à la découverte de Coste, rendue pratique par l’invention du collecteur, due au docteur Kœmmerer, et par d’autres procédés trouvés par les gens du métier, l’élevage des huîtres est, à l’heure qu’il est, dans l’état le plus florissant. Le bassin d’Arcachon, dont la situation est, il faut le dire, exceptionnellement favorable pour ce genre d’exploitation, produit, chaque année, une énorme quantité d’huîtres, et la seule île des Oiseaux, où sont les parcs de M. Laroque, en expédie plus de vingt-cinq millions aux quatre coins de l’Europe. Néanmoins, nulle part plus violemment que dans les huîtrières ne se livre la lutte pour la vie, et la grosse question aux yeux des éleveurs, c’est la défense des parcs contre les animaux destructeurs de l’huître. Mais ces messieurs sont si actifs, si intelligents, si ingénieux, que je suis persuadé qu’ils parviendront à la résoudre.
Après avoir barboté pendant deux heures, les
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jambes clans l’eau, au milieu des parcs, nous avons gagné le ponton, échoué sur un prochain banc de sable, qui sert de maison au gardien du parc. Un bon déjeuner nous y attendait, et je vous laisse à penser si on a édifié des montagnes de coquilles. On s’est oublié là deux heures au moins, grâce à quelques bouteilles comme il n’y en a plus que dans les caves bordelaises, et lorsqu’on s’est levé de table et qu’on est monté sur le rouffle du ponton pour prendre le café, le flot avait monté, et nous étions en pleine mer. Tous ces parcs, où s’agitaient un instant auparavant des milliers de travailleurs, avaient disparu sous l’eau. C’est une des impressions les plus étranges que j’aie éprouvées de ma vie. En retournant à Arcachon, sur le petit vapeur, j’ai contemplé avec un sentiment de stupéfaction cet Océan qui recouvrait de sa nappe verte et lumineuse tant de travaux et tant de trésors, et j’ai été pénétré d’admiration pour le génie et l’effort de l’homme.
J'KOSE.