‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 5)Chapitre 16 sur 20 · GUSTAVE FLAUBERT DÉCLAM ATEUR · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLAUBERT DÉCLAM ATEUR

il nous manifesta une sympathie que nous avons toujours soigneusement cultivée.

C’est chez la princesse Mathilde, au château de Saint-Gratien, que nous vîmes Gustave Flaubert pour la première fois. La princesse, accompagnée d un groupe d’amis où nous avions l’honneur de nous trouver, taisait avant le dîner une promenade dans son parc, lorsque Flaubert arriva. Avant que son nom eût été prononcé, nous avions été frappé par l’aspect de ce géant à teint apoplectique et à moustaches de guerrier mongol, très paré, ayant du linge magnifique et même un soupçon de jabot, qui, après avoir salué la princesse, avait replacé sur l’oreille un chapeau luisant à larges ailes et marchait en faisant craquer dans l’herbe d’étince- 1 antes bottines vernies.

Gustave Flaubert avait été un très bel hommedans sa jeunesse et il avait gardé, du temps où son entrée faisait sensation dans la salle du théâtre de Rouen, certaines habitudes de coquetterie dans sa toilette. Tel que je le vis, en 1869, ravagé par une santé profondément altérée et par d’énormes excès de veille et de travail, il avait encore sa beauté. Rien n’était plus altier que son port de tête — le port de tête des Romantiques; — dans son visage trop rouge et

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gonflé, mais où se retrouvait le beau dessin des traits et que décorait la plus triomphale paire de moustaches, étincelaient deux grands yeux bleus pleins de franchise et de courage, des yeux de Normand de la Conquête; et sur son crâne à demi dénudé, de longues mèches grisonnantes s’échevelaient avec une fougue toute mérovingienne. Gustave Flaubert vieilli n’était plus beau ; mais il était encore superbe.

Ce soir-là, dans la résidence d’été de celle que ses amis n’appellent que « la Bonne Princesse », sur le perron de lavérandah, devant un magnifique crépuscule d’été, nous eûmes la joie de causer longuement avec Gustave Flaubert, et, dès les premières paroles échangées, reconnaissant que nous étions fou de la belle prose, il nous parla — avec quelle verve enthousiaste et quelle familière éloquence ! — de ce qu’il aimait le plus au monde, du style.

Tout de suite, il nous avait dit sa fameuse formule :

— Je ne sais qu’une phrase est bonne que lorsqu’elle a passé par mon « gueuloir » !

Et joignant l’exemple au précepte, il en déclama immédiatement quelques-unes.

Quiconque n’a pas entendu Flaubert, avec une

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