AU ROI
Moi, prodiguer aux grands de serviles hommages, Et dans mes humbles vers mendier leurs outrages ! Non, non : Fart des neuf sœurs est-il l'art de flatter? Hélas! jamais ces grands leur daignent-ils sourire,
Et d'une fleur parer la lyre
Qui s'avilit à les chanter?
Ainsi ces dieux de bronze, enfants de l'ignorance, Ouvrent les yeux sans voir celui qui les encense, N'entendent ni ses vœux ni ses accords flatteurs *, Dorment sur leurs autels quand l'homme les réclame;
Dieux vains , dont le culte diffame
Leurs insensés adorateurs.
Heureux qui, satisfait de lumières bornées,
A d'utiles travaux consacre ses années ,
Ignorant le désir d'éterniser son nom!
Malheureux qui se voue aux nymphes du Permesse ,
* Publiée en 1 774. — Cette ode n'a point de titre : l'auteur auroit pu l'intituler la Décadence des lettres. Il s'y plaint, en effet, du mépris où semblent tomber les muses dans ce siècle dédaigneux et blasé sur tout. (Fr.)
1 Os habent et non loquentur; ocutos habent et non videbunt. Psaume 1 13.
Sil ne possède pour richesse Qu'un grand cœur " et son Apollon !
Ils ne sont plus ces jours où les muses chéries, Sous l'appui des héros, par des routes fleuries, Ainsi qu'à la fortune arrivoient aux honneurs : Sur le inonde, en tyran, le vice altier domine,
Et des arts toujours la ruine
Suit de près la perte des mœurs 2.
O crime! ô des mortels ingratitude extrême! Le citoyen, les rois, les états, le ciel même, Tout reçoit de nos chants un renom glorieux3: Et, pour vivre jouet du mépris populaire,
Il suffit, aux yeux du vulgaire,
De parler la langue des dieux.
Fuyez, semez les champs de vos lyres brisées,
Muses , fuyez des lieux où vos voix méprisées
Ne sauroient plus fléchir les destins irrités :
Ces bois , du fier sauvage empire immense et sombre
1 Expression triviale.
2 L'auteur a dit avec plus de précision et d'élégance , dans la satire du dix-huitième siècle :
Et la chute des arts suit la perte des mœurs.
3 L'auteur revient à cette idée, d'une manière assez remarquable dans l'ode suivante : voyez, à la page 99, la strophe,
Mais qui pourroit prétendre , etc.,
et les passages imités de Boileau et de Rousseau
Vous offrent déjà sous leur ombre Les temples que vous méritez.
Jadis, vaste forêt, notre univers barbare
Voyoit , comme ces bords dont la mer nous sépare ,
L'homme errer, habitant des antres ténébreux :
Vous chantez; nos forêts, nos déserts, s'embellissent,
Et les rochers s'enorgueillissent,
Changés en palais fastueux.
Que d'empires naissants, de cités florissantes! Par-tout régnent les mœurs ; par-tout des lois prudentes Gouvernent d'un frein d'or peuples et potentats : La victoire les suit ; souveraine des ondes,
L'Europe enferme les deux mondes
Dans l'enceinte de ses états.
Ce que vous avez pu, vous le pouvez encore. Tremble, Europe; ah! bientôt l'éclat qui te décore I Va suivre les neuf sœurs dans ces mondes nouveaux. Oui, tremble; c'en est fait, le dieu des arts se venge;
La nuit sombre en jour pur se change ,
Tes esclaves sont tes rivaux.
Je vois, je vois de loin l'Amérique étonnée Sortir du fond des eaux, de villes couronnée,
Le premier vers de cette strophe n'a rien qui le distingue de la prose ni du langage familier. L'éclat qui te décore , n'est pas non plus une expression heureuse ; mais Gilbert affectionnoit singulièrement ce verbe décorer; il l'a employé plus d'une fois.
Les forêts du Mexique errantes sur nos mers ',
Les mers couvrir nos bords de nations armées ,
Nos campagnes de morts semées ,
L'Europe entière dans les fers.
Dieux, éloignez de nous ces funestes ravages; Restez , muses , daignez embellir nos rivages : La France a relevé vos autels abattus ; Sous l'ombrage des lis brille un jeune monarque
Qui près de son trône vous marque
Une place, ainsi qu'aux vertus.
Par lui de l'Hélicon l'indigence bannie N'osera plus trancher les ailes du génie, Prompt à toucher le ciel de son front radieux. Il commande, et, suivis d'un respect légitime ,
Voyez les arts , par son estime,
Vengés d'un mépris odieux2.
1 On trouve une image semblable dans J. B. Rousseau, liv. III,
ode iv :
A l'aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore , Sous un nouveau Xerxès Téthys croit voir encore A travers de ses flots promener les forêts.
2 Cette dernière strophe est très foible. Je n'aime pas trancher les ailes, ni prompt à toucher. De plus, les mots de respect légitime , suivis de son estime, ne sont rien moins que poétiques. Mais on ne peut méconnoître un talent marqué dans la plupart des autres strophes ; il y a sur-tout un (on très lyrique , et qui approche beaucoup de celui de Rousseau ; il y a aussi de la noblesse , de l'harmonie, de très belles expressions. On pourroit seulement reprocher à cette pièce d'être un peu trop courte, le sujet étant des plus féconds et des plus riches. (Fjr.)
ODE iir.