A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE RÉGNANT DE SALM-SALM
Ce soleil qui nous luit, le monde entier l'appelle Roi des astres nombreux dont l'Olympe étincelle,
Et chef-d'œuvre du Tout-Puissant.
Est-il donc le plus grand des flambeaux de la terre, Ou le plus élevé dans les champs du tonnerre?
Non , non ; mais il est bienfaisant.
Tel on distingue Salm dans la foule des princes : Qu'un autre sous ses lois compte plus de provinces,
Qu'il ait plus de rois pour aïeux ; Eh quoi! de la grandeur sont-ce donc là les marques? S'il fait le moins d'heureux, le premier des monarques
Est le dernier devant mes yeux.
Le hasard, des hauts rangs dispensateur suprême, Rarement aux héros qu'il ceint du diadème
* Publiée en 1774 ■> à la suite de l'Ode au Roi. Après avoir loué le prince de Salm de sa bienfaisance et de la protection qu'il accorde aux lettres, le poêle demande un abri à J'ombre de son trône, et offre en retour au prince l'immortalité. C'étoit de la part de Gilbert promettre plus qu'il ne pouvoit tenir. Cette pièce offre d'ailleurs quelques traits élevés.
Asservit cent peuples divers ; Sur des trônes obscurs il cache leur naissance : S'il avoit aux vertus égalé la puissance,
Salm eût régné sur l'univers.
O que d'infortunés partagent ses richesses ! Tout parle , tout est plein de ses vastes largesses ;
Son peuple en instruit l'étranger; La mère à ses enfants se plaît à les redire; Et, vaincus par ses dons,, les cœurs sous son empire
Courent en foule se ranger.
Rois , vous foulez aux pieds les droits de la nature : Seroient-ils donc pour vous un vain son, une injure,
Ces noms et de frère et de sœur?
Savez-vous honorer et chérir une mère?
Jamais sans défiance avez-vous pu d'un frère
Presser le sein sur votre cœur?
Ces paisibles vertus, au peuple abandonnées , A mon héros aussi le ciel les a données,
Pour embellir ses jours heureux; C est elles qui d'un prince annoncent la sagesse : Comment un fils ingrat, un prince sans tendresse
Seroit-il un roi généreux?
J'ai vu , j'ai vu les arts, toujours sûrs de lui plaire. Ainsi que des enfants auprès d'un tendre père,
Se rassembler autour de lui :
Déjà les muses même, à sa cour honorées,
Célèbrent leurs beaux jours sur des lyres dorées, Présents de leur plus cher appui.
Tant de vertus , ô Salm ! auront leur récompense : Nous payons tous les biens qu'un maître nous dispense,
De dons égaux, mais différents :
Les grands sont les auteurs du bonheur du vulgaire; Le vulgaire, à son tour, est le dépositaire
De la célébrité des grands.
Je sais qu'à de faux dieux un vulgaire stupide A prodigué souvent un renom plus rapide
Qu'aux vrais dieux, ses appuis constants. Mais qu'est-il ce renom? c'est le bruit du tonnerre, Qui, volant tout-à-coup aux deux bouts de la terre,
Dure à peine quelques instants.
Ceux qui par des bienfaits assurent leur mémoire, Seuls, vainqueurs de l'oubli, verront fleurir leur gloire
Jusque chez nos derniers neveux :
Le peuple, en la voyant, baisera leur image; Et les muses jamais ne loueront un roi sage
Sans lui donner leur nom fameux.
Mais qui pourroit prétendre à ce tribut d'estime % Quand ces muses n'ont point, dans leur langue sublime,
1 Boileau, dans son Épître au Roi, dit :
Sans elles (les muses ) un he'ros n'est pas long-temps héros : Bientôt , quoi qu'il ait fait , la mort d'une ombre noire Enveloppe avec lui son nom et son histoire.
ioo ODE III.
Immortalisé ses hauts faits?
Leur voix commande au monde, en régie les suffrages, Et la postérité ne porte ses hommages
Qu'aux pieds des dieux qu elles ont faits1.
Oh ! si tu dois un jour, protecteur populaire, Me prêter un abri sous l'ombre tutélaire
Dont tu couvres tant de mortels • Oui , je veux à ton char lier la Renommée , Et que la main du Temps, par mes chants désarmée,
Ne puisse briser tes autels 2.
En vain , pour s'exempter de l'oubli du cercueil,
Achille mit vingt fo.s tout llion en deuil;
En vain , malgré les vents , aux bords de l'Hespérie,
Énée enfin porta ses dieux et sa patrie :
Sans le secours des vers , leurs noms tant publiés
Seroient depuis mille ans avec eux oubliés.
Non, à quelques hauts faits que ton destin t'appelle,
Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,
Pour t'immortalise r tu fais de vains efforts.
Et J. B. Rousseau, dans la première ode du livre IV :
Mais combien de grands noms, couverts d'ombres funèbres, Sans les écrits divins qui les rendent célèbres, Dans l'éternel oubli languiroient inconnus.
Non, non ; sans le secours des filles de Mémoire , Vous vous flattez en vain , partisans de la gloire, D'assurer à vos noms un heureux souvenir : Si la main des neuf sœurs ne pare vos trophées ,
Vos vertus étouffées N'éclaireront jamais les yeux; de l'avenir.
1 Cette strophe très certainement n'auroit pas dépare' l'ouvrage de notre premier lyrique. Le dernier vers sur-tout est sublime, moins encore par la pensée que par l'expression. ( Fr. )
2 Boileau, avec plus de modestie, dans son Epître au Roi :
ODE III. ioi
Le génie est semblable à la vigne fertile : Est-elle sans soutien , Ton voit sa tige utile
Ramper en étendant ses bras ; D'un raisin égaré que son front se couronne, De poussière souillé, vert encore en automne,
On le bannit de nos repas.
D'un orme généreux est-elle soutenue,
Elle s'élève alors ,*suspend près de la nue ^
Ses fruits qu'ont mûris les beaux jours, Enivre les humains de sa douce ambroisie. Et, quand l'ormeau vieilli n'est plus qu'un tronc sans vie;
Fleurit et l'embellit toujours.
Je n'ose de mes vers vanter ici le prix : Toutefois si quelqu'un de mes foibles écrits Des ans injurieux peut éviter l'outrage , Peut-être pour ta gloire aura-t-il son usage.
Boileau fut plus heureux aussi ; car cette épître lui valut une pension , et il ne paroît pas que le prince de Salm ait récompensé son panégyriste.