A LA REINE
Où courent, les cheveux épars,
Ces vierges, ces époux, ces mères,
Et ces enfants > et ces vieillards ,
Inondés de larmes amères?
Pourquoi ces temples ébranlés
Par l'airain qui gémit dans l'ombre?
Pourquoi ces citoyens sans nombre,
Par-tout errants ou rassemblés, Du sommeil, des amours interrompant les heures, Font-ils de cris plaintifs retentir nos demeures?
A-t-on vu flotter les drapeaux D'un voisin prêt à nous surprendre?
* La dernière des quatre odes publiées en 1774- — Le début du poëte a de la hardiesse, du mouvement, un heureux désordre qui exprime bien la douleur des Lorrains à la mort de la princesse ; mais tout cela manque son effet, par le mètre sourd et peu harmonieux que l'auteur a choisi. Ces deux grands vers hexamètres féminins finissent très malheureusement chaque strophe, et même quelquefois la distribution des quatre vers de huit syllabes qui les précédent est fort mal entendue , comme dans la seconde strophe. ( Fr. )
io6 ODE V,
Brillent-ils déjà les flambeaux Qui vont mettre nos murs en cendre?
Quel trouble ! Hélas ! tel fut ce jour r, Jour funèbre , où nos derniers princes , Pour rendre à la paix ces provinces , De la guerre éternel séjour, Cédant leur trône antique aux souhaits de la France, Délaissèrent nos bords pleins de leur bienfaisance.
« Quoi ! ces bords sont votre pays ,
« Et vous ignorez nos alarmes?
« Entourés d'armes , d'ennemis ,
« Ah ! nous verserions moins de larmes !
« Mais la mort frappe, et désormais
« A Léopold rejoint sa fille :
« Ces pauvres, immense famille,
« Riche autrefois de ses bienfaits, « Nos parents , nos amis , et leur sœur et leur frère , « Tout ce peuple orphelin redemande une mère.
« Ici , par des jeux solennels ,
« Nous célébrâmes sa naissance;
« Plus loin, sous les yeux paternels,
« Nous vîmes croître son enfance ;
« Elle nous promit en ces lieux
« De revoir bientôt sa patrie,
« Le jour, où, de nos cœurs suivie,
1 On se rappelle quel désespoir montra le peuple, le jour où eios princesses partirent de Lune'ville. ( Note de l'auteur. )
« Elle passa sous d'autres cieux :
« Nous ne la verrons plus ; rien ne peut nous la rendre , « Et des murs étrangers posséderont sa cendre. »
Pleurez , citoyens malheureux ,
Pleurez cette princesse auguste : ,
Autant son cœur fut généreux ,
Autant votre douleur est juste.
Elle est donc plongée au tombeau ,
Elle qui vouoit sa fortune
A la prospérité commune ;
Pareille à ce pâle flambeau , Astre de nos foyers et rival de l'aurore , Qui , pour servir nos vœux ., lui-même se dévore !
Hélas ! vos pères abattus
Sous le fardeau de la vieillesse ,
En me racontant ses vertus,
Retrouvoient leur jeune allégresse.
Quels héros , quels dieux bienfaisants
Ils me peignoient dans ses ancêtres !
« Quoi , disoient-ils , sous d'autres maîtres ,
« Il faut donc finir nos vieux ans !
« Nos climats, l'univers, tout est plein de leur gloire, « Et Louis seul en peut effacer la mémoire. »
Pleurez. . . . Mais pourquoi succomber Au malheur qui vous désespère?
Le ciel n'a pu vous dérober Votre déesse tutélaire :
io8 ODE V.
Non ; d'un grand cœur tel est le sort :
Appui des siens durant sa vie,
Il protège, il sert sa patrie
Dans le sein même de la mort.
Ainsi , lorsque son char a disparu sous Tonde, Le soleil de ses feux éclaire encor le monde.
Ce sont ses exemples sacrés
Qui nous instruisent d'âge en âge;
Toujours des héros expirés
Les héros vivants sont l'ouvrage.
Suivez ces Germains aux combats :
Sans cesse du sauveur de Vienne
L'ombre terrible se promène
Et tonne au milieu des soldats , Guide, enflamme les chefs en qui son cœur respire; Et, du fond des tombeaux, Charles * soutient l'empire,
Semblable à ce prince indompté,
Dieu de la guerre en Germanie,
Parmi vous de l'humanité
Sa fille sera le génie.
Le juste à ses mânes vengeurs
Peindra ses vertus méconnues ;
Les malheureux à ses statues
Iront raconter leurs douleurs ; Et le noble désir d'obtenir ces hommages, De mortels bienfaisants peuplera vos rivages.
Charles V, duc de Lorraine, aïeul de la princesse. {Note de l'auteur. )
Mourante , hélas ! en vastes dons
Elle épuise encor ses richesses ;
Et de sa voix les derniers sons
Vous annoncèrent ses largesses.
Mais d'où part ce torrent de feux?
Devant moi s'ouvre l'empyrée ;
Quelle est cette vierge sacrée
Qui sort sur un char lumineux?
Des éclairs de son front l'univers se décore, Et la nuit se revêt des couleurs de l'aurore.
Gardez-vous d'en douter, Lorrains ;
C'est elle-même, elle s'avance :
De ses aïeux, vos souverains,
Un chœur illustre la devance.
Sur le front d'un fier conquérant
Celui-là I reprit sa couronne ,
Et, fils généreux de Bellone,
Pleura son ennemi mourant.
De vos pères cet autre2 embellit l'heureux âge: Ces temples, ces remparts, vos lois, en sont l'ouvrage.
Celui3 qui lève au-dessus d'eux Une tête si radieuse
1 René II, vainqueur de Charles-Ie-Téméraire , duc de Bourgogne. (Note de l'auteur.)
Charles III, fondateur de cette ville magnifique bâtie auprès de l'ancienne ville de Nanci : on l'appelle la Ville -Neuve. (Note de routeur. )
3 Le'opold I. ( Note de l'auteur. )
no ODE V.
Long-temps dans un exil affreux
Traîna sa jeunesse fameuse.
En proie aux ravages de Mars ,
O ma patrie ! en son absence ,
Tu n'étois qu'un désert immense ,
Tout couvert d'ossements épars :
Il vient , la paix le suit ; ces ossements horribles Marchent, courent s'unir, sont des hommes terribles.
Mais de tant de princes rivaux
Qui peindroit les exploits sublimes?
Ces bords n'ont vu que des héros
Marcher nos maîtres légitimes.
Les voyez-vous se rassembler
Autour de leur fille immortelle,
Qui, toujours aux Lorrains fidèle ,
Descend et vient les consoler?
Je l'entends ; elle parle, elle est ici présente . Et fait couler le miel de sa bouche éloquente.
« C'est trop gémir et soupirer :
« Ah ! calmez ces regrets profanes ;
« Vos maux viendroient me déchirer
« Jusqu'au fond du séjour des mânes.
« Je vous aimois , et chez les morts
« Cette même ardeur m'a suivie;
« Loin de vous s'écoula ma vie ,
« Mais mon cœur habitoit vos bords :
« Du moins , du moins , rendue à des rives si chères . « Ma cendre ira dormir au tombeau de mes pères.
ODE V. ni
« Gardez ces restes précieux ,
« Gages derniers de ma tendresse ,
« Et que le nom de mes aïeux é
« Sur vos bouches vole sans cesse.
« Vantez en eux des bienfaiteurs ,
« Et non point vos antiques princes :
« Louis commande à ces provinces ;
« Comme eux, il a droit à vos cœurs.
« Que dis-je? ah ! que vos cœurs à Louis seul se donnent; « C'est moi, c'est mes aïeux, leurs ombres, qui l'ordonnent.
« Leur sceptre est brisé pour jamais,
« Il est brisé ; mais , ô Lorraine !
« Déjà pour toi l'heureux Français
« Les voit tous revivre en sa reine.
« Sans doute, dès ses jeunes ans,
& On lui redit leurs grands exemples ;
« Que de ses pères , dans tes temples
« Etoient cachés les ossements.
« S'ils aimoient les Lorrains, le même amour l'enflamme , « Et toutes leurs vertus ont passé dans son ame. »
L'ombre a dit; vous savez ses lois:
Voici sa tombe redoutable :
Jurez-y , peuples , à vos rois Une tendresse inviolable ; Parlez. « Nous jurons à Louis « De vivre tous Français fidèles : « Oui , s'il restoit des cœurs rebelles
n2 ODE V.
« Que sa vertu n'eût point conquis, « O reine , ô des Lorrains chère et douce espérance , « Il les reçut de vous dévoués à la France. »
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