SUR SON VOYAGE EN PIÉMONT
Les princes vont bannir ces préjugés antiques, Par qui, dans leurs palais prisonniers politiques , Ils régnoient inconnus dans leurs propres états. Nous avons vu des rois, vainqueurs de la mollesse,
Pour chercher la sagesse *, Voyageurs couronnés, parcourir nos climats.
Tels , dans leurs fictions , les maîtres de ]a lyre Représentent ces dieux , enfants de leur délire , Dans l'oubli du nectar, laissant les cieux déserts, Et , fatigués d'encens, jaloux d'un libre hommage,
Cachés sous notre image , Sans tonnerre et sans pompe errant dans l'univers 2.
* A l'occasion du mariage de madame Glotilde, sœur de Monsieur, aujourd'hui roi, avec M. le prince de Pie'mont, depuis roi de Sardaigne, sous le nom de Charles-Emmanuel IV. Cette ode parut en 1776.
1 Pour chercher la sagesse, est un peu foible; mais prisonniers politiques, voyageurs couronnés , ne sont pa* des épithètes oiseuses ; ce sont des idées exprimées en un seul mot. ( Fr. le fils. )
2 La comparaison des dieux voyageant sous la forme humaine unit au mérite de la justesse celui de l'expression. (Fr. le fils. )
n4 ODE VI.
France ! au fond de sa cour si ton maître s'exile , Ton bonheur lui prescrit ce sacrifice utile : Peut-il quitter son peuple investi de dangers? Mais un frère vanté , mais un autre lui-même,
Pour son prince qu'il aime, Va conquérir les cœurs sur des bords étrangers.
Partez , jeune héros que Turin nous envie ; Sur les pas d'une sœur , de nos regrets suivie, Visitez cet empire où l'attend un époux, Où FÉridan , chanté par cent muses rivales,
Roule ses eaux royales, Fier d'enlever Clotilde à nos fleuves jaloux.
Sous quel ciel merveilleux l'amour va vous conduire ! Ces alpes, ces rochers , parlent pour vous instruire; Ils sont pleins d'Annibal et pleins de vos aïeux l. Le sang de ces héros qu'adopta la Victoire ,
Prodigué pour la gloire, Illustra ces forêts qui soutiennent les cieux2.
1 Ce vers eût été reçu au théâtre avec des battements de mains universels , parcequ'il semble que ce soit un cri qui parte de l'ame, à l'aspect de ces rochers célèbres, et au souvenir des exploits qu'ils retracent. (Fr. le fils. )
2 Ducis, dans un poëme qu'il publia également à l'occasion du mariage du prince de Piémont avec madame Clotilde, décrit ainsi les Alpes de la Savoie :
Formidables remparts d'ine'gale structure ,
Qu'aux premiers jours du monde éleva la nature;
Enorme entassement de rocs audacieux,
Que l'œil surpris voit croître et monter jusqu'aux cieux;
ODE VI. n5
Vous marchez entouré de prodiges sans nombre. Là, du peuple romain gît au loin la vaine ombre ; Devant lui se taisoient les rois respectueux : Cet immense colosse, élevé par la guerre
Au trône de la terre , Tombe, et n'est plus, hélas ! qu'un nom jadis fameux1.
ïci Rome pourtant demande votre hommage; Rome qui d'elle-même est une triste image ; Rome où les vils troupeaux marchent sur les Césars, Veuve d'un peuple roi , mais reine encor du monde2 ;
Rome sur qui se fonde3 La gloire d'un pays deux fois père des arts.
Mais vous ne cherchez pas sur ces rives funèbres Des monuments d'orgueil, des ruines célèbres :
Dépôt des longs frimas qui blanchissent vos têtes, D'où tombent les torrents , où sifflent les tempêtes; Inaccessibles monts où l'aigle des Romains S'étonna qu'Annibal eût créé des chemins ; Rochers majestueux perdus dans les nuages, Je m'élève avec vous par-dessus les orages : Daignez me recevoir, sommets religieux, Où l'esprit des mortels commerce avec les dieux.
1 « Hélas /est ici une cheville d'autant pins froide, dit La Harpe, « qu'elle a l'air d'affecter mal-à-propos le sentiment; mais ce qui « est bien pis, c'est ce nom jadis fameux , comme s'il y en avoit un « plus fameux à jamais que celui de l'empire romain. »
2 Ce vers est, selon La Harpe, le seul qu'on puisse citer dans cette ode; mais il avoue que c'est un de ceux où brille le ge'nie. Palissot en etoit si enthousiaste qu'il alla jusqu'à dire : « Peut-être « n'avons-nous pas dans notre langue un vers plus heureux. »
3 Ce vers est bien dur.
n6 ODE VI.
L'amitié vous appelle aux fêtes de l'amour
En des lieux où , voyant des princes populaires ,
Du pauvre toujours pères, On croiroit que Bourbon n'a point changé de cour.
Ah ! que ces champs heureux où tous les cœurs vous suivent Où dans tous les esprits déjà vos bienfaits vivent, A nos désirs bientôt vous rendent pour jamais ! S'ils possèdent la sœur, nécessaire à leur joie ,
Qu'au moins Paris revoie Le frère qui se doit au bonheur des Français !
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