LE JUBILÉ
J'ai vu l'Impiété, de forfaits surchargée *, Triompliante , et par-tout en sagesse érigée, Sur nos autels détruits marcher impunément 2 : Ses soldats , du Très-Haut vainqueurs imaginaires ,
Par ces blasphèmes téméraires, Annonçoient aux mortels leur gloire d'un moment3 :
« Nous t'avons sans retour convaincu d'imposture, « 0 Christ! toi qui disois : Ma loi solide et pure « Doit survivre au soleil allumé par mes mains : « Le soleil luit encore et dément ta parole ;
« Où régne enfin ta loi frivole 4, « Fantôme, autrefois Dieu des crédules humains?
* Publiée en 1776. L'auteur y célèbre le jubilé de 1775.
1 « De forfaits surchargée, dit La Harpe, est une expression «bouffie et fausse: pour qu'elle eût du sens, il faudroit que les « forfaits pesassent à l'impiété, et c'est tout le contraire. »
2 « Elle ne marchoit point sur les autels détruits, dit encore La « Harpe, puisque tous étoient debout en 1775. » Oui, matériellement ; mais les idées irréligieuses triomphoient déjà, et c'étoit assez pour autoriser ce langage.
3 «A quoi se rapporte, poursuit La Harpe, leur gloire d'un « moment? est-ce aux soldats? est-ce aux mortels ? Par la construc- « tion c'est aux mortels; et ce n'est point là le sens de l'auteur. »
4 Gilbert avoit d'abord écrit, « mais où régne ta loi frivole. » Fréron le fils lui proposa de substituer au mais un car, et le poète eut
n8 ODE VII
« Les peuples ne vont plus, aveuglés par tes mages, « Suspendre leurs présents autour de tes images , '< Tributaires craintifs d'un bois mangé des vers. « L'enfant même se rit de la mère insensée
.< Qui veut dans sa jeune pensée « Graver un Dieu menteur, banni de l'univers.
« Tombez, temples chrétiens, désormais inutiles! « L'oiseau seul de la nuit, ou des prêtres serviles, « Fréquentent de vos murs la sombre et vaste horreur, « Embrasez-vous, autels! Rentrent dans la poussière,
« Avec leur idole grossière, « Tous ces tyrans sacrés qui trafiquent l'erreur x. »
raison de n'en rien faire : rien de moins assorti à une ode que cette dernière conjonction. Pour le fond, La Harpe trouve que le poète prête ici aux philosophes des faussetés absurdes. « Aucun de nos «philosophes, dit-il, n'a demandé où régnoit le christianisme, « qui régnoit, comme il règne encore, sur la moitié de l'univers. « Ils ne se sont vantés que dans l'avenir. »> Mais encore une fois , un poète lyrique n'est pas astreint à la rigoureuse exactitude d'un historien ; et il suffisoit à Gilbert , pour pouvoir prêter ce langage aux philosophes, de vivre dans un temps où «tels étoient les déplo- « râbles succès de l'incrédulité, comme lad t M. de Chateaubriand, « qu'il n'étoit pas rare denlendre un sermon où le nom de J. C. , <. comme un écueil , étoit évité par le prédicateur ! » Cette apostrophe des impies au Christ est d'ailleurs de la vraie nature de l'ode; les expressions en sont fortes, énergiques, pleines de hardiesse.
1 « Embrasez-vous , autels^ dit La Harpe, pour dire qu'on brûle «ces autels, est un contre-sens ridicule: tyrans sacrés étoit une « belle expression, la première fois qu'elle a été employée; il n'y a «plus de mérite à s'en servir depuis qu'elle est par-tout: trafiquer « terreur est un solécisme ; trafiquer n'admet que le régime indi- « rcct. »
ODE VII. n9
Ainsi parloit hier un peuple de faux sages. Si ce roi des soleils T, sensible à leurs outrages, Eût dit dans sa pensée , Ingrats , vous périrez , Le tonnerre, attentif à son ordre suprême2,
Se fut éveillé de soi-même , Et les eût parmi nous choisis et dévorés.
Mais tu Tas commandé, la foudre est assoupie; Grand Dieu! tu veux confondre , et non perdre l'impie. « Fais triompher ma loi, renais, temps précieux, « O temps où, de la grâce ouvrant la source immense,
« Durant deux saisons de clémence , « Mon église élargit l'étroit sentier des cieux ! »
Eh bien, sages d'un jour ! ces temps viennent d'éclore ; Demandez au Seigneur où sa loi régne encore : La loi du Tout-Puissant fleurit dans nos cités; Elle charme vos fils , elle enchaîne vos femmes ;
Elle vit même dans vos âmes, Dont l'orgueil déicide étouffoit ses clartés.
Ouvrez les yeux; pleurez vos triomphes stériles. O Babylone impure! ô reine de nos villes,
1 «Expression recherchée et inconvenante, dit encore La Harpe, « mais qui ne détruit pas le mérite des quatre vers suivants : ceci est « absolument dans le goût de l'Écriture , et n'en est pas traduit ; ceci « est de verve, et n'est pris nulle part. »
2 Var. Le tonnerre vengeur, éveillé de soi-même,
Devinant son ordre suprême , Les auroit parmi nous choisis et de'vorés.
i2o ODE VII.
Long-temps d'un peuple athée exécrable séjour!
Dis-nous , n'es-tu donc plus cette cité hautaine
Où l'Impiété souveraine Avoit placé son trône et rassemblé sa cour?
Sitôt qu'aux champs de l'air l'œil du jour étincelle, Sur les pas de la croix qui marche devant elle , Toute une nation , les enfants , les vieillards , Les vierges, les époux, les esclaves, leurs maîtres,
Conduits en ordre par nos prêtres , Du nom de l'Éternel remplissent tes remparts.
Mais que vois-je? où vont-ils ces fils de la Victoire , Ces guerriers mutilés, chargés d'ans et de gloire, Bestes d'hommes jadis l'effroi de nos rivaux? Pourquoi ce front baissé , ces bras dépouillés d'armes ?
Pourquoi ces prières, ces larmes, Et ces chefs pénitents qui suivent leurs drapeaux?
O ferveur! ô d'un Dieu triomphe mémorable! Pleins de la même foi que ce peuple innombrable, Dans cet humble appareil, implorant ta pitié, Seigneur, ils vont t'offrir, pour calmer tes vengeances,
Et leurs lauriers et les souffrances D'un corps dont le tombeau possède la moitié '.
1 Tout ce peuple marchant sur les pas de la croix; ces vieux guerriers qui, pour calmer les vengeances du Seigneur, vont lui offrir et les lauriers et les souffrances d'un corps dont le tombeau possède la moitié'; tout cela est encore dans le vrai genre de l'ode.
Ciel! quel vaste concours! Agrandissez-vous, temples I ! Peuples, prosternez-vous! Soleil, qui les contemples, Éclairas-tu jamais des spectacles plus saints? Torrents des airs , craignez d'interrompre ces fêtes !
Taisez-vous, foudres et tempêtes !
Jours de paix, levez-vous toujours clairs et sereins!
Tu peux enfin cesser tes plaintes maternelles , Sion! quitte ce deuil; vois tes enfants rebelles, Dans ces temps de pardon, revoler dans tes bras. Tout marche, tout fléchit sous ta loi fortunée;
Et l'Impiété détrônée Cherche où fut son empire, et ne le trouve pas.
1 Les oreilles de La Harpe et de Fréron le fils ont été diversement frappées par cet hémistiche. «Ilfalloit, dit le premier, que « l'auteur eût encore bien peu d'oreille pour supporter une chute « si misérable. » « Quel choix, s'est écrié le second, dans cette ex- « pression prolongée, qu'on ne peut prononcer sans ouvrir une «large bouche! Temples, par la même raison, estrejetéà la fin « du vers avec beaucoup de goût. » Nous éprouvons la même sensation que La Harpe 5 au reste, cette strophe est pleine de mouvement.
ode vnr.