‹ uvres complètes de Gilbert, publiées pour la première fois, avec les corrections de l'auteur et les variantes, accompagnées de notes littéraires et historiquesChapitre 20 sur 65 · APRÈS LE COMBAT DOUESSANT · texte numérisé non relu

APRÈS LE COMBAT DOUESSANT

Il a fui devant nous , pour retarder sa perte , Ce peuple usurpateur de l'empire des eaux;

* Publiée en novembre 1778. «La versification de l'auteur, dit La « Harpe, commençoit à s'assouplir un peu à force de travail, en « même temps que sa verve se fortifioit et s'éclairoit. C'est ce proie grès réel qui fait regretter davantage qu'il n'ait pas eu le temps « de le pousser plus loin. Ce n'est pas que cette ode soit générale- « ment bien conçue, et qu'il n'y ait encore quantité de fautes de « sens ou d'expression ; mais la marche en est lyrique, et le style « a des beautés. »

** Ce combat naval eut lieu le 27 juillet 1778, entre l'escadre françoise, forte de trente -deux vaisseaux de ligne, et de quinze frégates ou autres bâtiments , sous le commandement du comte d'Orvilliers, et l'escadre angloise, composée de trente vaisseaux de ligne, et sous les ordres de l'amiral Keppel. Les flottes étoient en vue dès le 23, à trente lieues d'Ouessant, et à une même distance des îles Sorlingues. Pendant quatre jours elles s'observèrent, et manœuvrèrent pour avoir l'avantage du vent. « Les Anglois, dit l'his- « torien à qui nous empruntons ces détails, voyoient avec étonne- « ment la belle ordonnance dans laquelle leurs ennemis se dé- «ployoient; jamais escadre françoise, depuis un siècle, n'avoit « offert une disposition si savante. » Elle s'étoit formée en trois divisions. Le comte Duchaffaut commandoit l'avant-garde; le comte d'Orvilliers étoit au centre , et le duc de Chartres , dirigé par La Mothe-Picquet , avoit le commandement de l'arrière-garde. Cette dernière division étant la plus foible , l'amiral anglois conçut l'es-

ODE VIII. o3

A peine, pour combattre J, ont paru nos vaisseaux; Il laisse au loin la mer déserte ;

poir de la couper par une manœuvre hardie, en portant rapidement sur elle son avant-garde, qui comptoit un vaisseau de plus. Le duc de Chartres n'en fut point déconcerté : il engagea lui-même le combat , avec cette gaieté qui accompagne la valeur françoîse ; et il le soutint ensuite avec vigueur, appuyé par de nouvelles manœuvres que le comte d'Orvilliers ordonna, et qui furent exécutées avec célérité et sans confusion. On fit de part et d'autre un feu très vif, qui endommagea grièvement nombre de vaisseaux ; mais aucun ne fut pris. «Les deux amiraux, dit l'historien déjà cité, « croyoient avoir réciproquement l'avantage du combat, et ils se *> proposoient d'en user avec vivacité ; mais tous deux furent trom- « pés dans leurs espérances , par l'impossibilité de se faire enten- «dre, ou de se faire obéir dans leurs signaux. La nuit vint, et « dans la journée suivante, les deux armées s'éloignèrent à peu « près en même temps. » — La Gazette de France du lundi 28 août 1778 annonça cependant ce dernier fait autrement. Comme l'auteur y a pris son texte , qu'il en a même rapporté les expressions dans une note, nous allons les rappeler: «L'armée du roi a « poursuivi celle d'Angleterre , et lui a toujours présenté le combat « dans le meilleur ordre, sous le vent, depuis deux heures après « midi jusqu'au lendemain; mais l'amiral anglois n'a pas cru sans « doute devoir l'accepter ; il a profité de l'obscurité de la nuit pour « faire sa retraite, en cachant soigneusement ses feux, tandis que «tous les vaisseaux de l'armée du roi portoient les leurs, etc. » Bien que cette bataille n'ait point eu de résultat, elle fut célébrée avec ivresse à Paris , à Nantes et à Bordeaux , et inspira de vives alarmes à Londres. On avoit raison de part et d'autre: on voyait dans cet événement ce qu'on devoit y voir; une marine long-temps malheureuse, dont le dernier combat avoit été la déroute du maréchal de Conflans, et qui tout-à-coup déconcertoit les habiles manœuvres d'une marine perfectionnée par trente victoires consécutives.

« A peine pour, dit La Harpe, commence assez mal un vers « d'ode. »

i24 ODE VIII.

Des Français menaçants l'image le poursuit ;

Il fuit encor, caché sous de lâches ténèbres J,

Et dans ses ports , jadis célèbres 2, Il court de son salut rendre grâce à la nuit.

Tu disois cependant, anarchique insulaire : « Environné des mers , seul, je suis né leur roi; « L'orgueil des nations s'abaisse avec effroi

« Sous mon trident héréditaire ; « Les Français sont ma proie ; ils n'affranchiront pas « Les humbles pavillons que mon mépris leur laisse,

« Déjà vaincus de leur mollesse « Et du seul souvenir de nos derniers combats3. »

De tes chefs dédaigneux l'espérance insensée D'avance publioit nos vaisseaux prisonniers,

1 D'après la Gazette de France , dont Gilbert citoit l'article.

2 « Quoi ! s'écrie La Harpe , les ports de l'Angleterre ne sont plus « célèbres, depuis que trente-deux vaisseaux s'y sont retirés devant « soixante ! H y a ici absence totale de raison. » Laissant à part l'erreur de nombre où La Harpe est tombé, il est très aisé de justifier Gilbert, en se reportant au temps où il écrivoit. Ce combat d'Ouessant étoit regardé comme un grand événement. La nation y voyoit un changement de fortune, un présage de triomphes plus éclatants. Tout le monde en France étoit dans l'ivresse , et l'imagination du poète n'en auroit point été exaltée! D'ailleurs, le moment des réflexions vient bientôt pour le poète, et alors, loin de se laisser éblouir par le succès, il dit lui-même :

L'Anglois pour avoir fui n'est pas encor dompté.

De nouveau sur les mers tout Albion s'avance , etc. 3 II n'y a pas dans cette strophe, au jugement de La Harpe lui-

ODE VIII. ià5

Et Londres attendoit nos plus braves guerriers, Qu'ils enchaînoient dans leur pensée :

A leur table insultante ils convioient Bourbon f,

Bourbon qui, sur les flots essayant sa vaillance, Prouve sa royale naissance

En bravant des périls aussi grands que son nom.

Rendez-nous ce héros, mer trop long-temps jalouse;

C'est à lui d'annoncer la honte des Anglais.

Il vient 2 : feux d'allégresse, entourez son palais

Qu'attristoient les pleurs d'une épouse.

O tendresse ! ô transports par la gloire permis ! Couple heureux! Plaisirs purs, où leur ame se noie,

Croissez de la publique joie Et de l'abaissement de nos fiers ennemis.

Aux armes! fils des rois; nos vaisseaux vous demandent

Impatients du port et de l'oisiveté;

L'Anglais , pour avoir fui , n'est pas encor dompté ;

D'illustres dangers vous attendent :

Aux armes! que l'honneur vous enlève à l'amour. De nouveau sur les mers tout Albion s'avance ,

même, un seul vers qui ne soit beau à-la-fois par la pensée et par l'expression; et l'une comme l'autre est à l'auteur. 1 M. le duc de Chartres.

Le duc de Chartres suivit de près dans la capitale le courrier qui portoit la nouvelle du combat et de ses résultats. « Il fut reçu « à l'Opéra, dit l'historien précité, comme l'eût été le vainqueur «< de Fontenoy, de Rocoux, et de Lawfelt. » Mais les dispositions de la cour et du public à son égard changèrent ensuite, sur quelques inculpations qu'il est inutile de rappeler ici.

Et, triomphant de votre absence, Par d insolents défis presse votre retour.

Quel tumulte! quels cris d'allégresse et de guerre! x\nnoncent-ils Bourbon aux rivages français? C'est lui-même;. soldats, illustrés d'un succès,

Fendez les eaux, fuyez la terre; Périssent les Anglais et leurs défis altiers! Ciel! que de sang versé teindra l'humide plaine!

Des deux côtés l'onde promène Des forêts , des cités enceintes ■ de guerriers 2.

Bientôt vous entendrez , par cent bouches rivales , L'airain contre 1 airain tonnant avec fracas ; Vaisseaux heurtant vaisseaux3; soldats contre soldats.

Scandit falalis machina muros Fceta armis.

Virg. , JEn. II. [Note de l'auteur. )

2 « L'auteur, dit La Harpe, a cru justifier cette énorme bouffisusure par l'expression de Virgile fœta armis, sans souger que le « génie d'une langue n'est pas celui d'une autre, que le goût con- « siste à les distinguer et à les accorder, et qu'en françois des fort rets enceintes de guerriers sont quelque chose d'aussi grotesque « qu'une ville grosse d'habitants. »

3 «Vaisseaux contre vaisseaux, dit encore le même critique, « est une construction très françoise, comme dans ces vers :

Romains contre Romains, parents contre parents... Aigle contre aigle , et Rome contre Rome.

r Mais le verbe entre les deux substantifs rend la phrase barbare. < Gilbert est retombé dans la même faute plus bas, en disant émit pire élevé contre empire. «

Épuisant leurs haines natales.

Triomphons ou mourons ; quel opprobre éternel , Si ]a plus noble paix , digne prix de nos armes ,

Ne suit les premières alarmes Dont Louis voit troubler son régne paternel !

Songez , en défiant l'Anglais et les tempêtes , Que si vous prodiguez votre sang généreux , Ce n'est point pour tenter un de ces vols heureux ,

Ennoblis du nom de conquêtes.

Français, vous combattez pour l'honneur des Français Vos affrojtfs commandoient la guerre qui s'élève;

Un siècle efféminé s'achève , Qu'un siècle de grandeur s'ouvre par vos succès.

Vengez-nous; il est temps que ce voisin parjure Expie et son orgueil et ses longs attentats ; D'une servile paix, prescrite à nos états,

C'est trop laisser vieillir l'injure l : Dunkerque vous implore; entendez-vous sa voix Redemander les tours qui gardoient son rivage,

Et de son port, dans l'esclavage, Les débris s'indigner d'obéir à deux rois2?

La paix de Paris du 10 février 1 ^63. Par l'un des articles de ce traité, la France s'engagea à démolir les fortifications de Dunkerque du côté de la mer.

La Harpe reconnoît que les vers de cette strophe sont également beaux par le mouvement, par la tournure, par l'expression, « C'est en écrivant ainsi, disoit-il lorsque cette ode parut, que l'on « peut parvenir à manier la lyre de Rousseau. »

Dieu, qui tieus sous tes lois la fuite et la victoire, Toi dont le souffle apaise et soulève les eaux; Qui pousses à ton gré les empires rivaux

Vers leur décadence où leur gloire ; Si Fin justice arma nos ennemis jaloux, A nos vaisseaux, conduits par tes mains tutélaires,

Soumets les vents auxiliaires ; Descends , Dieu des Bourbons , et combats avec nous.

Des vertus de Louis récompensant la France , Tu permets qu'il revive en sa postérité; De ce palmier tardil un rameau souhaité ^

Est promis à notre espérance I :

Naissez, fils de Fétat, pour le voir triomphant! Grand Dieu, tu ne veux point, déshonorant nos armes,

Troubler, par le deuil et les larmes , Les fêtes qu'on prépare à ce royal enfant.

Non, généreux guerriers; cet enfant vous présage Et la faveur du ciel et des lauriers certains : Cette épée en fureur, qui s'agite en vos mains ,

Lui doit la mer pour apanage.

Nuit qui sauvas l'Anglais, prompt à fuir nos vaisseaux, C'est toi que j'en atteste, et toi, guerre intestine2,

1 La reine étoit alors fort avancée dans sa première grossesse. Au mois de décembre suivant, elle donna le jour à Madame, duchesse d'Angoulême.

2 Cette image a paru trop hardie à Fréron le fils et à quelques autres critiques : en revanche, elle est du goût de La Harpe. Virgile a dit : pendent ingénies minœ murorum.

Qui tiens la dernière ruine Pendante sur le front de ces tyrans des eaux.

O vous qu'ils opprimoient, fils des mêmes ancêtres, Racontez leurs revers , enhardissez nos coups , Colons républicains , par la victoire absous l

D'avoir banni d'injustes maîtres; Français par l'amitié, depuis ce jour vengeur Où Vergennes , du monde assurant la balance,

Consacra votre indépendance, Et défit Albion par un traité vainqueur2.

Peignez votre univers, où leur pouvoir expire, De leur domaine ingrat retranché pour jamais; La liberté transfuge opposant à l'Anglais

Empire élevé contre empire ; Leurs climats épuisés d'hommes et de trésors; Les champs américains dévorant leurs armées ;

Leurs flottes en vain consumées; Leur triple état courant s'engloutir sur vos bords.

Et nous sommes Français, et dans nos ports timides

1 La Harpe a objecté à l'auteur que absous étoit un contre-sens, parceque c' e'toit supposer les Américains coupables. « C'est une « satire déguisée, répond Fréron le fils, de l'iniquité des hommes, « qui font dépendre du succès la justice des armes. »

2 En décembre 1777, M. de Vergennes étant ministre des affaires étrangères, le gouvernement françois reconnut l'indépendance des États-Unis, et arrêta avec Francklin les préliminaires d'un traité d'amitié et de commerce entre les deux nations. Ce traité fut ensuite conclu 1? 7 février 1778.

i3o ODE VIII.

Ce reste de vaincus veut imposer des lois ! Éveillez-vous , guerriers , et rendez à nos rois

Le trône des états humides :

Jusqu'en leurs forts ailés entrez victorieux; Frappez ces légions , leur dernière espérance :

Que le bruit de votre vengeance Aille au fond des tombeaux réjouir nos aïeux.

Déjà sont accourus, tout, rayonnants de gloire, Orgueilleux de revivre en vos chefs indomptés , Et du Quesne et Forbin, tous ces héros vantés,

Dont les mers gardent la mémoire.

Ils vous suivent, brûlant de combattre avec vous. Les voyez-vous, guerriers, ces fantômes terribles,

De leurs bras encore invincibles Pousser vers l'ennemi vos vaisseaux en courroux?

« Ici sont les Anglais : des dangers qu'il affronte

« Chacun de vous aura son père spectateur I ;

« Marchez, vous disent-ils; devant vous est l'honneur;

« Derrière , à vos côtés , la honte 2. » Mânes de nos héros , vous serez satisfaits ; Vous ne rentrerez point dans l'éternel silence

Affligés d'avoir vu la France Réduite à regretter l'opprobre de la paix.

1 « Ce n'étoit pas la peine, dit La Harpe, de faire un vers sans « césure, pour y coudre un barbarisme tel qu avoir son père spec- « tateur. Pour spectateur est la construction françoise. >»

a Fréron le fils conseilloit à l'auteur de refaire entièrement ces quatre vers. « Ici soJit les Anglais, disoit Fre'ron, ne signifie rien.

ODE VIII. i3i

« Ce n' étoit pas la peine de venir de si loin , pour apprendre à notre «flotte qu'elle étoit en présence des Anglois. Vous disent est un « tour trop foible : il est d'ailleurs rejeté trop loin, et, par cette rai- « son , répand une sorte d'obscurité sur la phrase. La honte est der- « rière, c étoit assez : a vos côtés est une cheville insérée pour ache^ « ver le vers. »

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