DIDON A ÉNÉE
didon assoupie se réveille en fureur.
Il est donc vrai qu'Enée a résolu sa fuite l ; Qu'il délaisse Didon , après l'avoir séduite ! Il fuit!... Volez, soldats; des glaives, des flambeaux; Égorgez les Troyens , embrasez leurs vaisseaux 2 :
* Insérée dans le Début poétique. Ce furent des héroïdes, comme nous l'avons dit, et quelques pièces fugitives, qui annoncèrent Gilbert au monde littéraire. En se croyant appelé à ce genre de poésie, l'auteur se méprenoit sur la nature de son talent. La verve et l'audace qui caractérisoient notre poète le rendoient bien plus propre aux deux autres genres qu'il traita depuis , le lyrique et le satirique. Cependant cette héroïde offre un assez grand nombre de vers bien frappés : le poète a sur-tout traduit heureusement quelques passages de Virgile.
1 Ce vers et le suivant ont été ajoutés par l'auteur, après l'édition de 1771 : l'héroïde ne commençoit dans cette édition qu'au troisième vers.
2 Virgile , Enéide , liv. IV, v . 5go et suiv :
Proh Jupiter ! ibit Hic, ait, et nostris illuserit advena regnis? Non arma expédient, totaque ex urbe sequenlur, Diripientque rates alii navalibus? Ite : Ferte citi flammas, date vêla,, impellite remos. Quoi! ce lâche étranger aura trahi mes feux, Aura bravé mon sceptre , et fuira de ces lieux ! Il fuit , et mes sujets ne s'arment point encore ! Ils ne poursuivront pas un traître que j'abhorre ! Partez, courez, volez, montez sur ces vaisseaux: Des voiles , des rameurs , des armes , des flambeaux !
Delille.
i38 HÉROIDE I.
Leur roi, son fils , que tout sous vos armes succombe, Et qu'à leurs corps sanglants la mer serve de tombe.... Arrêtez; j'aime Enée, on court l'assassiner! Malheureuse ! et c'est moi qui vient de l'ordonner ! Non... « Mais avec regret je te fuis, chère amante, « Dit-il; le ciel le veut, il faut que j'y consente. » Eh ! que me fait ce ciel , et son ordre odieux? Amant, je t'aurois vu désobéir aux dieux; Va, tu n'es qu'un ingrat qui m'abuse et m'offense... Moi , j'abhorre le ciel, s'il prescrit l'inconstance; Et, dût-il m'accabler du poids de son courroux , Avant de te trahir j'aurois bravé ses coups. Ton ame, pour répondre aux feux de ta maîtresse, Trop promptement aux dieux immole sa tendresse; Non, tu n'aimas jamais... Mais lis, lis, inconstant; A qui t'a donné tout, donne au moins un instant.
Vois comme au loin des mers la fureur se déploie; Vois ces montagnes d'eau rouler, chercher leur proie, S'élancer à grand bruit dans le vide des airs , Se briser, retomber sur l'abyme des mers ; Vois ces rocs , dont le front sembloit braver l'orage , Arrachés par les vents , fondre sur le rivage : Rien n'est calme, tout meurt, le jour est sans flambeau L'hiver a fait du monde un immense tombeau l.
1 Virgile, Enéide, liv. IV, v. 309 :
Quin etiam hyberno moliris sidère classem , Et mediis properas aquilonibus ire per altum , Crudelis !
ilien ne t'arrête , hélas ! Si tu fuis pour toujours,
HÉROIDE I. i39
Et tu fuis! et tu crois voguer en assurance, Toi qui cent fois des Ilots éprouvas l'inconstance !
Ah! revole vers moi... Tout va dans ce séjour Partager mes plaisirs , causés par ton retour. Mon peuple , qui , charmé de l'ardeur qui m'inspire , Espéroit sous tes lois voir fleurir son empire; Tes sujets, qu'ont lassés les courses, les travaux, Que tu conduis encore à des périls nouveaux ; Un fils, qui peut périr sur une onde irritée; Une reine, dirai-je une amante attristée, Tout te retient ici. Viens , je t'ouvre les bras ; Plein d'espoir, mon cœur vole au-devant de tes pas : Des pleurs qu'elle a versés viens venger ta maîtresse '; Piéparons tant de jours ravis à ma tendresse. Viens, je languis, je veux, dans nos embrassements, Faire envier ton sort aux plus heureux amants.
Mais non, tu rougirois de céder à mes larmes: Les paisibles douceurs pour toi n'ont point de charmes ; Le tumulte des camps , les horreurs des combats , Voilà les seuls plaisirs qui t'offrent des appas. Rien ne peut assouvir la soif qui te dévore; Maître du monde entier, tu té plaindrois encore.
Fais moi mourir, ÏDgrat , sans exposer tes jours : Vois ce ciel orageux, cette mer menaçante : Perfide ! est-ce le temps de quitter ton amante? Deijlle. ! Variante de l'e'dition dé 1771 :
Re'parons tant de jours ravis à ma tendresse, Oublions l'univers dans les feux de l'ivresse.
i'4o HÉROIDE I.
Insensé ! de quel prix peut donc être à tes yeux
Cet empire brillant où t'appellent les dieux,
S'il te faut, au milieu des écueils, des orages,
Le chercher sur des mers couvertes de naufrages?
Que sont ces biens peu sûrs, près des plaisirs du cœur?
Tout l'univers vaut-il un instant de bonheur?
Cher Énée, où fuis-tu? n'expose point ta vie; C'est ton amante en pleurs, c'est Didon qui t'en prie. Ces vents, ces mers, leur bruit, tout me glace d'effroi. Dieux! si jamais les flots s'entr'ouvroient devant toil Si, prêts à t engloutir... Quelle horrible pensée! Non... d'un tel trait jamais Didon ne fut blessée... Enée est tout pour moi; c'est mon bien, mon époux: Il mourroit?... Ah! sur lui, dieux, suspendez vos coups! Sur moi seule épuisez toute votre furie; Pour sauver mon amant, je vous offre ma vie; Puisqu'il me faut le perdre ,... ah! quel que soit mon sort, J'aime encor mieux pleurer sa fuite que sa mort...
Seulement donne encor quelques mois à ma flamme l : Peut-être enfin pourrai-je accoutumer mon ame
r Virgile , Enéide, liv. IV, y. 428 et suiv. :
Quô mit? extremum hoc miserae det munus amanti : Exspectet facilemque f ugam , ventosque ferentes. Non jam conjugium antiquum , quod prodidit , oro; Nec pulchro ut Latio careat, regnumque relinquat. Tempus inane peto , requiem spatiumque furori, Dùm mea me victam doceat fortuna dolere. Pourquoi sitôt me fuir? pourquoi vouloir ma mort? Hélas ! je n'attends plus qu'il s'unisse à mon sort;
HÉROIDE I. 141
A voir de près les maux qui vont fondre sur moi;
Que sais-je? à contempler ton départ sans effroi...
Attends que les zéphyrs soufflent seuls sur les ondes;
Lance alors tes vaisseaux sur les plaines profondes :
Et quels malheurs , quels maux m'effraieroient dans leur cours?
Didon n'aura plus rien à craindre pour tes jours...
Mais où tendent tes vœux? parle, est-ce à la couronne? La mienne est sur ton front, voilà mon sceptre, ordonne. Si c'est pour tes désirs trop peu de mes états, Mes sujets sont armés, conduis-les aux combats; De ses fiers ennemis cours délivrer Garthage, Force-les d'apporter à tes pieds leur hommage... Peuples, de mon amant recevez tous des fers; C'est pour lui que les dieux ont formé l'univers... Moi, je veux consacrer tous mes jours à te plaire; Je veux qu'Ascagne en moi retrouve une autre mère , Que le Troyen m'adore et chante ma grandeur, Que tout autour de moi respire mon bonheur; Je veux qu'heureux par moi tu dises dans l'ivresse : « Le cœur seul de Didon méritoit ma tendresse. »
Je ne réclame plus les saints nœuds d'hyménée; Je ne veux plus troubler sa haute destinée : Il peut l'aller chercher, ce fortuné séjour, Cet empire à ses yeux plus cher que notre amour. Tout ce qu'exige , hélas ! cet amour déplorable, C'est qu'au moins il attende un vent plus favorable ; Que d'un simple délai la stérile faveur Laisse un peu de ma flamme amortir la fureur; Que mon ame , exercée à prévoir cet outrage , Ait contre mon malheur préparé mon courage. Delille.
142 HÉROIDE I.
Que fais-je? où m'égaré-je? O funeste ascendant! J'offre encor le bonheur à mon perfide amant ; Et des dons qu'il reçut l'ingrat ne fait usage Que pour percer mon cœur, que pour fuir ce rivage ! Quel fruit de mes bienfaits pensé-je retirer? Le barbare! il ne veut que me désespérer! Ce fut l'intérêt seul qui m'attacha son ame : Chargé de mes trésors, et libre de ma flamme, Peut-être aux pieds d'une autre il court s'en prévaloir. Non, je ne le crois point, tu ne peux le vouloir; Toi ! tu me donnerois jamais une rivale, A moi dont tu tiens tout?... O trahison fatale ! Non tu ne mettras point ce comble à mes ennuis, Tu ne veux point ma mort... Et pourtant tu me fuis ! Je ne te verrai plus... Et je crois, insensée, Qu'absente je vivrai toujours dans ta pensée! Je le croirois en vain... Mais cours le monde entier, Cherche s'il est un cœur qui puisse s'oublier Jusqu'à te tout donner, comme j'osai le faire; S'il t'aime autant que moi, je renonce à te plaire... Ingrat! lorsque tu vins me peindre tes malheurs, J'aurois dû t'éviter, loin d'essuyer tes pleurs ! Si c'est pour te punir un supplice assez rude, Contemple le tableau de ton ingratitude.
Loin d'Ilion en cendre , accablé de revers , Depuis sept ans entiers tu parcourois les mers , Flatté de voir bientôt, dans un lieu plus fertile, S'élever sous tes lois les murs d'une autre ville; Tu cherchois vainement je ne sais quel pays
HÉROIDE I. ,43
Où les dieux t'ont juré de couronner ton fils : En vain l'hiver, les flots , et mille autres obstacles , T'offrant par-tout la mort, démentoient leurs oracles; Ce pays se découvre, on croit toucher au port, On l'admire, on s'écrie... O perfide transport! Le jour a fui , l'air siffle , et les mers courroucées l Grondent; bientôt en monts leurs vagues ramassées, Tantôt jusques au ciel emportent tes vaisseaux, Tantôt jusqu'aux enfers les plongent sous les eaux. Le rameur cherche en vain sa force évanouie, Le pilote est sans art; tout est tremblant, tout crie : Par-tout la mort poursuit tes regards effrayés; Sur ta tête elle gronde , et mugit sous tes pieds : Tout périt... Ton vaisseau , déchiré par l'orage, Reste seul, par les vents renvoyé vers Carthage...
! Virgile, Enéide, liv. III, v. 194 et suiv. :
Tum mihi caeruleus supra caput adstitit imber, Noctem hyememque ferens; et inhorruit unda tenebris. Continué venu volvunt mare , magnaque surgunt iEquora: dispersi jactamur gurgite vasto. Involvêre diem nimbi , et nox humida cœlum Abgtulit : ingeminant abruptis nubibus ignés. Excutimur cursu, et caecis evramus in undis. Ipse diem noctemque negat discernere cœlo, Nec meminisse vise média Palinurus in unda.
Tout-à-coup la tempête , apportant la terreur, Sur l'onde au loin répand sa ténébreuse horreur; Le vent tonne en courroux sur les mers qu'il tourmente ; Le flot monte et remonte en montagne écumante; L'œil ne distingue plus ni le jour, ni la nuit; Le pilote éperdu , que la frayeur conduit , Abandonne au hasard sa course vagabonde. Le ciel mugit sur nous ; sous nos pieds la mer gronde.
Delille.
i44 HÉROIDE I.
Tu parois dans ma cour; tu t'en souviens, ingrat! On t'amène à mes yeux, tu sais dans quel état... Je crois te voir encor, frissonnant, plein d'alarmes, Embrasser mes genoux, les baigner de tes larmes : « O reine! vous voyez où le sort m'a réduit; « Mes vaisseaux , mes soldats, les flots ont tout détruit « Étranger, disois-tu, dans mon malheur funeste, « La mort ou vos bontés , c'est tout ce qui me reste. » Des traits de la pitié l'amour perça mon cœur. Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur «. « Va, cesse de pleurer, inconnu, sois tranquille : « Que puis-je? ordonne, viens, partage mon asile. »
Restes infortunés des ondes en courroux2,
J Virgile, Enéide, liv. I, v. 635 :
Non ignara mali , miseris succurrere disco. Ce vers, justement célèbre, n'a pas été traduit autrement par Delille; et il s'en applaudissoit, regardant comme une idée heureuse ce qui n'étoit de sa part qu'une réminiscence. Plusieurs poètes ont reproduit cette pensée philosophique. Voltaire a dit :
Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts.' Dubelloy :
Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel! Lemierre, parlant à un homme sans pitié :
Malheureux! tu n'as donc jamais verse' des larmes? Il est très vrai que la pitié se forme à l'école de l'adversité ; et ces hommes qui ont versé sur eux toutes leurs larmes sont heureusement en petit nombre.
2 Virgile, Enéide, liv. IV, v. 3y3 et suiv. :
Ejectum littore , egentem , Excepi , et regui démens in parte locavi :
HÉROIDE I. ifi
Toi, ton fils, à la mort je vous arrachai tous; Et sans savoir de toi que ton nom, faux peut-être, De mes états naissants je te rendis le maître. Par un charme inconnu, mais qui flattoit mon cœur, Pour ne songer qu'au tien, j'oubliois mon bonheur.. Tout ce qu'elle faisoit dans Tardeur de te plaire, Pour sa félicité Didon croyoit le faire. Spectacles, fêtes, jeux; perfide, nomme-moi Des plaisirs que Didon n'ait prodigués pour toi. J'aurois, si j'eusse pu, banni de ta pensée Jusques au souvenir de ta douleur passée, Dans l'espoir que mes dons, par un tendre retour, Prépareroient ton cœur aux transports de l'amour. Mais plus je m'efforçois de le rendre sensible, Moins ce cœur à mes feux paroissoit accessible. Je rougis à la fin de brûler sans espoir; Je crus que le penchant céderoit au devoir, J'évitai ta présence. Amante infortunée!
Dans mes palais , par-tout , je retrouvois Énée. Je sentois ma vertu s'affoiblir chaque jour, Ma raison succomboit sous l'effort de l'amour. Ce n'est plus cette ardeur encor foible , incertaine ; C'est un feu dévorant qui court de veine en veine. J'avois en vain juré de fuir un autre hymen;
Amissam classem , socios a morte reduxi.
Sans secours, sans asile, errant de mers en mers, Parles flots en courroux jeté dans nos déserts, Je l'ai reçu, l'ingrat! Des fureurs de l'orage J'ai sauvé ses sujets, ses vaisseaux du naufrage; Je lui donne mon cœur, mon empire et ma main.
Delille.
i46 HÉROIDE I.
Vingt rois, qu'avoient aigris les refus de ma main, M'offroient en vain la mort si j'épousois Ênée : Dangers , devoirs , serments d'éviter l'hyménée , Tout fuyoit à sa vue ; Énée étoit vainqueur, Et l'excès de mes feux balançoit ma pudeur.
Enfin je crus te voir sensible à ma tendresse ; Tes yeux, pleins de langueur auprès de ta maîtresse, Sembloient trahir tes feux , m'exprimer tes désirs, Mendier du retour, m'inviter aux plaisirs. Sur mes sens aussitôt ma raison perd l'empire , Je ne me connois plus , je brûle, je désire, J'espère... Tu me fais l'aveu de ton amour. J'ose... Hélas! est-ce à moi de rappeler un jour, Un jour que je voudrois retrancher de ma vie? Loin de la retracer, pleurons mon infamie... Mais non, non, je n'ai point alors perdu l'honneur; Non, traître, je le mis en dépôt dans ton cœur; Tu me juras ta foi, je te donnai la mienne : La honte est pour celui qui veut trahir la sienne. Ce nœud, quoique secret, doit être respecté; Les serments font l'hymen, non la solennité. Les dieux que tu rendis garants de ta promesse, Ces dieux me sont témoins que, malgré sa tendresse , Jamais pour toi Didon n'eût éteint sa vertu : C'est au nom seul du ciel que mon cœur s'est rendu. Je te crus engagé par un nœud légitime; Et sacré par l'hymen, l'amour est-il un crime? Je n'ai jamais senti ces remords dévorants, D'une ame criminelle implacables tyrans.
HÉROIDE 1. i47
Mes jours couloient heureux dans une paix profonde ; Ton épouse, oubliant tout le reste du monde, Marchoit avec orgueil, esclave de tes vœux, Et croyoit plaire au ciel en te rendant heureux,
Un instant détruit tout. O mortelle pensée ! Ton départ , en enfer change mon Elysée : Autrefois je pouvois désirer et jouir, Et maintenant que puis-je? hélas! pleurer, gémir.
Chère Élise, ô ma sœur! c'est toi qui m'as perdue "; Tu versas dans mon sein le poison qui me tue : Ton amitié, sans cesse irritant mon ardeur, Me vantoit ses aïeux, ses vertus , sa valeur. Carthage, disois-tu, sous ses lois florissante2,
* Virgile, Enéide, liv. IV, v. 548 :
Tu lacrymis evicta meis, tu prima furentem His, germana, malis oneras, atque objicis hosti.
C'est toi, ma sœur, c'est toi, qui, cédant à mes pleurs, M'as livrée à ce traître , as fait tous mes malheurs.
Phèdre adresse le même reproche à OEnone :
Malheureuse ! voilà comme tu m'as perdue. Au jour que je fuyois c'est toi qui m'as rendue ; Tes prières m'ont fait oublier mon devoir; J'évitois Hippolyte , et tu me l'as fait voir,
Phèdre, act. IV, se. vi.
% Virgile , Enéide , liv. IV, v. 47 :
Quam tu urbem, soror, hanc cernes, quae surgere régna, Conjugio tali! Teucrûm comitantibus armis, Punica se quant is attollet gloria rébus !
Dieux ! combien cet hymen vous promet de grandeur !