‹ uvres complètes de Gilbert, publiées pour la première fois, avec les corrections de l'auteur et les variantes, accompagnées de notes littéraires et historiquesChapitre 23 sur 65 · IO · texte numérisé non relu

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i48 HÉROIDE I.

Devoit porter aux cieux sa tête triomphante; Et reine , amante heureuse , unie à ses destins, Je n'aurois à couler que des moments sereins. O mensonges flatteurs qui m'avez trop séduite! J'ai dédaigné vingt rois , et ce Troyen me quitte 1 Faut-il qu'à tes conseils mon cœur se soit prêté? Ne pouvois-je à l'amour opposer la fierté? Ah! paisible du moins et dans l'indifférence, J'aurois vu fuir mes jours, heureux par l'innocence; Et vous, mânes sacrés de mon premier époux, La foi que je vous dus seroit encore à vous «.

Qu'ai-je fait? malheureuse! à quoi suis-je réduite? Perfide, vois les maux où m'expose ta fuite; Vingt rois que j'ai bravés menacent mes états. Vois nos champs, vois ces murs hérissés de soldats; Vois Iarbe à leur tête, échauffant le carnage, Le fer, la flamme en main, anéantir Carthage. Moi, femme, sans appui, comment parer ces coups?

Qu'Ilion de Carthage accroîtra la splendeur ! Voyez vos murs peuplés , vos villes florissantes , Et la mer se courbant sous vos flottes puissantes.

Delille.

1 Virgile, Enéide, liv. IV, v. 55o :

Non licuit thalami expertem sine criminc vitam Degere, more fera?, taies nec tangere curas! Non servata fides, cineri promissa Sichœo !

Que n'ai-je pu, grands dieux! dans un chaste veuvage , Conserver de mon cœur la rudesse sauvage , Au sein de la vertu fuir ces affreux tourments ! Mânes de mon époux , j'ai trahi mes serments ! Delille.

HÉROIDE I. i49

Comment de tant de rois apaiser le courroux? Où me cacher, où fuir, où trouver un asile? J'en avois un, hélas, et j'y vivois tranquille; C'est pour t'avoir aimé qu'il ne m'en reste plus , Et peu de jours heureux m'ont été bien vendus...

Irai-je avec mon peuple, et loin de cette terre, Mendier dans Sidon du secours à mon frère? C'est sa fureur, c'est lui , qui, de son or jaloux, Enfonça le poignard au sein de mon époux. Irai-je à ces tyrans armés contre ma vie l Offrir, pour les calmer, une main avilie , Moi, qui les ai tous vus , amants humiliés, Déposer, mais en vain, leurs sceptres à mes pieds? Rois, animez plutôt vos soldats au carnage; Palais , embrasez-vous ; tombez , murs de Carthage ! Et toi , perfide , et toi , plus barbare qu'eux tous , Viens de ta propre main me livrer à leurs coups : La recevant de toi , la mort me sera chère : Tu m'entendras encore, à mon heure dernière, Former des vœux pour toi , te dire : « Cher amant , « J'ai vécu pour t'aimer, et je meurs en t'aimant. »

1 Virgile, Enéide, liv. IV, v. 534 :

En quid ago ? rursusne procos irrisa priores Experiar? Nomadumque petam connubia supplex, Quos ego sum toties jam dedignata maritos?

Que faire, hélas ! Irai-je, abaissant mon orgueil, Chez larbe , à mon tour, implorer un coup d'œil , Ou des rois mes voisins mendier l'hyme'née, Eux que j'ai tant de fois dédaigne's pour Énée? Delille,

i5o HÉROIDE I.

Eh bien, que tardes-tu? couvre-moi, nuit profonde! Mon amant est le nœud qui m'attachoit au monde ; L'innocence, l'honneur, me le faisoient chérir; Je les ai tous perdus... je n'ai plus qu'à mourir. Quel prix pour mes bienfaits ! quel prix pour ma tendresse! Mourir! ah! c'est donc là le sort qu'à ta maîtresse Réservoit.. . Mais que sens-je? et quel trouble-en mon sang? Dieux! le fruit de mes feux vient d'agiter mon flanc ! Eh bien , je m'y résous , vivons pour être mère. Cher amant, voudras-tu lui refuser un père? C'est ton sang, c'est ton fils, son sort doit t'attendrir; Avant de voir le jour le feras-tu périr? Quand même je pourrois, après ta perfidie, Traîner en sa faveur le fardeau de ma vie , Mes troubles, mes soucis, l'horreur de mon destin, Sans doute lui feront un tombeau de mon sein. Ah ! s'il voyoit le jour; si, portrait de son père1, Il folâtroit déjà sous les yeux de sa mère, La vie auroit encor pour moi quelques douceurs : D'une main caressante il essuieroit mes pleurs; Je t'aimerois en lui , je t'y verrois sans cesse :

Virgile, Enéide, liv. IV, v. 327 :

Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset Ame fugam soboles ; si quis mihi parvulus aulâ Luderet iEneas, qui te tantum ore referret; Non equidem omnino capta ac déserta viderer. Encor, si je voyois, se jouant dans ma cour, Croître un petit Énée , enfant de notre amour, Qui, charmant comme toi, tendre comme sa mère, Par ses traits seulement me rappelât son père ; Si, trompantjnes ennuis, je pouvois quelquefois

HÉROIDE I. i5i

« Voilà ses traits , ses yeux , sa fierté , sa noblesse , » Dirois-je avec transport; « c'est lui, c'est mon amant, « C'est Enée ; il avoit cet air tendre et charmant, « Cette aimable candeur brilloit sur son visage, « Quand, victime des flots, il parut dans Carthage. »

Mais puisque enfin le ciel, propice à tes souhaits, Au lieu de les punir, protège tes forfaits ; Puisque, pour t'arrêter, pitié, reconnoissance, Amour, nature, honneur, tout paroît sans puissance ; Je ne te retiens plus : ingrat, fuis loin de moi. Vénus n'a pu produire un monstre tel que toi " ; Horrible nourrisson des tigres d'Hircanie, Ta bouche avec leur lait suça leur barbarie , Et les mers en fureur, te roulant dans leurs flots, T'ont vomi sur ces bords pour m'accabler de maux,

Dire : Voilà son air, sa démarche , sa voix ; Je ne me croirois pas entièrement trahie, Et ton image au moins consoleroit ma vie. Delille.

' Virgile , Enéide, liv. IV, v. 365:

Nec tibi diva parens, generis nec Dardanus auctor, Perfide ; sed duris genuit te cautibus horrens Caucasus , Hircanœque adraôrunt ubera tigres. Non, cruel, tu n'es pas du sang de Dardanus; Non, tu n'es pas le fils de la belle Véuus; N'impute plus aux dieux la naissance d'un traître; Non, du sang des héros un monstre n'a pu naître; Non. Le Caucase affreux , t'engendrant en fureur, De ses plus durs îochers fit ton barbare cœur; Et du tigre inhumain la compagne sauvage , Cruel , avec son lait , t'a fait sucer sa rage. Delille.

i5a HÉROIDE I.

Monstre, tu sus trop bien remplir ta destinée. Je suis du inonde entier la plus infortunée. Je brûle , je languis, je condamne mes feux ; Pour détacher mon cœur de ses indignes nœuds, Malheureuse! il n'est rien que ma raison n'emploie : L'amour semble encor plus s'attacher à sa proie.

Eh bien ! puisque le ciel rend vains tous mes efforts, Suivons aveuglément le cours de mes transports. Que m'importe qu'un monde où régne l'injustice, Au gré des préjugés m'élève ou m'avilisse? Non, n'écoutons plus rien que la voix de mon cœur. Ma gloire, mon désir, mon devoir, mon bonheur, Est de suivre l'époux à qui je suis liée : Quelle autre à ses revers doit être associée? Cher amant, vois sur moi jusqu'où va ton pouvoir... Fuis, mais dans tes vaisseaux daigne me recevoir ; Conduis-moi, si tu veux, aux plus lointains rivages, Je te suivrai par-tout ; écueils , frimas , orages , Je n'examine rien: rien peut-il m effrayer? Je suis prête à tout fuir, à tout sacrifier : Ces murs que j'ai bâtis, mes sujets, ma couronne, Le monde, s'il falloit , pour toi je l'abandonne. Eh ! qu'importe où je vive, en vivant près de toi? Puis-je rien regretter si ton cœur est à moi? L'amour saura de fleurs parsemer ma carrière, L'amour donne la vie à la nature entière.

O toi, qui dans mon sein mis toutes ses fureurs, Enée, as-tu jamais bien senti ses douceurs ;

HÉROIDE II i53

Ces élans enflammés vers l'objet que Ton aime, Ce trouble , ces transports , cet oubli de soi-même , Ces extases où Famé, à force de sentir, Au sein des voluptés semble s'anéantir , Cette douce langueur qui suit toujours l'ivresse, Rend aux désirs leurs feux, au cœur plus de tendresse?... Ah ! dans tes bras jadis j'ai goûté ces plaisirs ! Consumée à présent de stériles désirs , Abandonnée , en proie aux plus vives alarmes , Je vais brûler, languir, et sécher dans les larmes; Voilà, perfide , encor les moindres de mes maux : 13 n mot de toi peut seul me rendre le repos ; Mais si mes pleurs sont vains , si mon offre est frivole , Si tu veux fuir sans moi, c'en est fait, je m'immole. Quand tu sors de mes bras pour n'y jamais rentrer, Quand de moi pour jamais tu vas te séparer, Quand je perds tout en toi , qui m'attache à la vie? Non , ce n'est point le fruit de ma flamme trahie ; Nos nœuds rompus, qu'est-il? un témoin odieux, Dont le front offrira ma honte à tous les yeux. Hélas I toutes les fois qu'il me diroit sa mère, Il me faudroit rougir, et maudire son père I Et lui, lui-même un jour, partageant mon destin , Souhaiteroit cent fois d'être mort dans mon sein. « Quel don, me diroit-il, pleurant son infamie , « Quel don m'avez-vous fait en me donnant la vie? « Mon cœur est innocent, j'ai des rois pour aïeux, « Et le plus vil mortel me fait baisser les yeux. « Reprenez , reprenez ce présent détestable ; « Il est dur de rougir quand on n'est point coupable. » x

i5,4 HÉROIDE I.

Quel reproche! ô mon fils! . . . Eh bien! meurs dans mon flanc.

Barbare! vois mon bras, armé d'un fer sanglant,

Se plonger dans mon sein, et, bravant la nature,

Y chercher cet enfant, fruit de ton feu parjure;

Vois ses membres naissants , déchirés en lambeaux,

Vois son sang, vois le mien couler à longs ruisseaux

De mes flancs entr'ouverts et fumants de carnage,

Mon désespoir, ma mort, et connois ton ouvrage...

Ce projet est terrible , il fait frémir d'horreur...

Cher amant , cher époux , laisse attendrir ton cœur :

Rendez-le, dieux puissants , sensible à ma prière ,

Ou faites à Didon oublier quelle est mère...

Mon bras peut s'arrêter au seul nom de mon fils.

La nature... Qu'entends-je? ah, dieux!... ce sont ses cris!

« Que vas-tu faire? arrête!... O mère impitoyable,

« Entends gémir ton fils... Il meurt... est-il coupable? »

Et moi, le suis-je, ingrat? Oui , d'avoir pu t'aimer,

Mais non de fuir un monde où tout doit malarmer;

Où, le sceptre à la main, sur le trône élevée,

A la honte , au mépris je me vois réservée.

Ah ! contraint de choisir l'infamie ou la mort,

Qui peut craindre un instant de terminer son sort?

Devant tout l'univers à rougir condamnée,

Je n'ai déjà que trop souffert ma destinée.

Mourons... Si le trépas ne nous rend point l'honneur,

Ah! de rougir au moins il épargne l'horreur.

Si je commets un crime, ô dieux ! votre colère

Doit tomber sur celui qui le rend nécessaire.

Tremble, ingrat! c'est toi seul que puniront les dieux,

Et je vole en mourant taccuser devant eux.

HÉROIDE I. i55

Cher Énée, ah ! plutôt permets-moi de te suivre. Mais tout est décidé ; pars , je cesse de vivre. Que ne puis-je à l'instant m'offrir à tes regards, Pâle, défigurée, et les cheveux épars !

Viens me voir, viens , cruel ! ... mon teint na plus de charmes. En proie au désespoir, les yeux noyés de larmes , Je tiens, en décrivant, ma plume d'une main, Et de l'autre un poignard prêt à percer mon sein. Détermine mon sort ; parle , qu'on me l'annonce : Didon, pour se frapper, n'attend que ta réponse.

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