LA MARQUISE DE GANGE
Melchior Jacques de Joannis, conseiller d'état, connu sous le nom de M. de Nochères , donna le jour à Gabriel de Joannis, marquis de Roussans; et celui-ci eut, en i635, de son mariage avec Laure de Roussit de Saint-Sauveur, une fille unique , Diane de Joannis. C'est l'infortunée marquise de Gange, dont la fin tragique inspira les premiers chants de Gilbert. Elle fut, à l'entrée de la vie, privée de son père par une mort prématurée; mais il lui resta pour appui sa mère et son aïeul. Douée d'une rare beauté et d'une extrême douceur, elle fut l'objet de toute leur sollicitude, et M. de Nochères porta même sa tendresse pour elle jusqu'à déclarer qu'il lui destinoit la fortune considérable dont il étoit possesseur.
Tant d'avantages firent rechercher de bonne heure Diane de Joannis par une foule de grands seigneurs; et elle fut accordée , en 1 647, n'étant encore que dans sa treizième année, au marquis de Castellane, jeune gentilhomme d'Avignon, aussi distingué par sa naissance que
* Notre auteur n'ayant rappelé que dune manière très brève , et pas entièrement exacte , l'histoire de la marquise de Gange , dans l'avant-propos de l'héroïde qui suit, et s'étant encore plus éloigné de la vérité dans cette héroïde , nous avons pensé que l'on pourroit nous savoir gré de donner ici un précis de la vie de cette femme infortunée.
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par les agréments de sa personne. Ce mariage la conduisit à la cour de Louis XIV, et ses charmes firent un tel effet sur ce prince, qu'il voulut lui donner rang dans un de ses ballets et danser avec elle. Un succès aussi flatteur dut naturellement lui attirer l'attention générale. On ne la nomma plus à la cour que la belle Provençale', et tandis que le fameux peintre Mignard faisoit son portrait, véritable chef-d'oeuvre de l'art, la reine Christine de Suéde la proclamoit elle-même le plus beau chef-d'oeuvre de la nature.
« Ah ! si j'étois homme , lui écrivoit l'ardente princesse , « je tomberois à vos pieds, soumis et languissant d'amour; « j'y passerois mes jours , j'y passerois les nuits, pour con- « templer vos divins appas , et vous offrir un cœur tendre, u passionnéetfidèle. Puisque celan'estpoint, tenons-nous- « en, incomparable marquise, à l'amitié la plus pure, la a plus confiante et la plus ferme. De mon côté, voilà tout ce « que je pense; mais mes brûlants désirs ne sont point saie tisfaits. Vos beaux yeux, vous le savez, sont les auteurs u innocents de tous mes maux ; eux seuls peuvent, dans un « instant, en réparer l'outrage, et faire mon bonheur en «les adoucissant. Me ref useriez- vous , hélas! un de vos «regards gracieux? Non, non; aussi sensible que belle, « vous écouterez avec complaisance les tendres plaintes u de ma douleur profonde, et je passerai le reste de ma «vie dans un douloureux enchantement.
(( En attendant qu'une agréable métempsycose change « mon sexe, je veux vous voir, vous adorer, et vous le (t dire à chaque instant. Jusqu'à présent j'ai cherché par- «tout le plaisir, et je ne l'ai point goûté. Si votre cœur « généreux veut avoir pitié du mien , à mon arrivée à l'au- « tre monde je le caresserai avec une volupté toujours «nouvelle; je le savourerai dans vos bras victorieux, et « le ferai durer éternellement. Dans cette douce espé-
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<« rânce, je file des jours de vie , et mon bonheur s'accroît « en pensant à vous.
«Adressez donc vos prières au ciel, belle marquise, « afin que mes vœux soient exaucés autant pour votre fé- « licite que pour la mienne, qui dépend entièrement de « vous pour le présent et pour l'avenir. »
La passion que la belle Provençale inspiroit à une femme peut donner la mesure des sentiments qu'elle a dû exciter chez les hommes. Elle jouis soit depuis plus de huit ans de tous les avantages attachés à la beauté et à la fortune, lorsque ce bonheur fut empoisonné parla mort de M. de Castellane, qui périt dans un naufrage auprès de Gênes. La jeune veuve se retira à Avignon , et y passa trois années dans la retraite la plus profonde. Elle consentit ensuite à donner sa main à Charles de Vissée de La Tude, qui porta depuis le nom de marquis de Gange. Il avoit deux ans de moins que la marquise de Castellane; les deux époux étoient d'ailleurs parfaitement assortis. Deux enfants, un garçon et une fille, où ils retrouvoient tous leurs traits, furent les gages précieux de la tendresse qui charma les premières années de leur union. Ce sentiment étoit si vif chez eux , qu'ils ne se plaisoient qu'ensemble et éloignés du monde. Mais, après un certain temps , une vie aussi égale fatigua le trop jeune marquis , dont l'ardeur se refroidit. Il commença à se répandre dans le monde. Son épouse délaissée suivit ce dangereux exemple : en se présentant à l'admiration des hommes, elle s'exposa aussi a leur malignité. Des adorateurs avantageux l'entourèrent bientôt : la légèreté et la méchanceté accueillirent leurs calomnies, et l'indiscrétion les porta à l'oreille du mari. Madame de Gange eut dès-lors à essuyer la mauvaise humeur et les caprices , cortège ordinaire de la méfiance et de la jalousie.
Deux frères du marquis de Gange, l'abbé et le cheva-